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    Impression du texte

    Dossier: Mort

    La perte du monde et de la chair

    Ivan Illich

    Ce texte était à l'origine une lettre d'anniversaire à son ami Hellmut Becker, directeur de l'Institut Max Planck pour la Recherche en Éducation de Berlin. Il été lu lors de l'enterrement d'Ivan Illich à Brème, le 5 décembre 2002. L'hebdomadaire Freitag de la même ville l'a publié dans son édition du 13 décembre 2002.

    Autrefois, celui qui mourait abandonnait le monde. Jusque là, il avait été dans le monde.

    Tous les deux, nous appartenons à la génération de ceux qui étaient encore «venus au monde» et qui sont menacés aujourd'hui de mourir privés de sol. Contrairement aux membres de toutes les autres générations, nous avons vécu la rupture avec le monde.

    Le renonçant prenait le bâton de pélerin et se mettait en route pour Santiago; il pouvait solliciter la stabilitas à la porte du monastère, ou se joindre aux lépreux. Dans le monde russe comme dans le monde grec existait aussi la possibilité de ne pas devenir moine, mais fou et d'écornifler sa pitance le reste de sa vie en faisant le bouffon dans la cour de l'église avec les chiens et les mendiants. Mais même pour ces extrêmes fuyards du monde, le monde continuait d'être le cadre sensoriel de leur existence passagère. Le monde restait une tentation, précisément pour celui qui voulait y renoncer. La plupart de ceux qui prétendaient abandonner le monde se surprenaient eux-mêmes en train de tricher. L'histoire de l'ascèse chrétienne est celle de la tentative héroïque de l'hônneteté dans le renoncement à un monde auquel chaque fibre de l'ascète restait attachée. Se sentant mourir, mon oncle Alberto se fit servir le VinSanto mis en cuve l'année de sa naissance.

    Aujourd'hui, c'est différent. L'histoire bimillénaire de l'Europe chrétienne appartient au passé. Ce monde, dans lequel est encore née notre génération s'est évanouï. Il est devenu insaisissable, non seulement pour nos cadets, mais pour nous-mêmes, les vieux. Certes, les vieillards se sont toujours souvenus de meilleurs temps, mais ceci n'est pas une raison, pour nous qui étions là avant les régimes de Staline, de Roosevelt, d'Hitler et de Franco, d'oublier ces adieux vécus.

    Je me souviens du jour ou j'ai vielli d'un coup pour toujours. Jamais je n'oublierai les noirs nuages de mars dans la soleil du soir ni les vignobles de la Sammerheide entre Pötzleinsdorf et Salmannsdorf près de Vienne, deux jours avant l'Anschluss (annexion de l'Autriche). Jusqu'à ce moment, il m'avait paru évident qu'un jour j'engendrerais des enfants pour habiter la vieille tour familiale sur telle île dalmate. Depuis cette promenade solitaire, cela m'a paru impossible. L'exil du corps hors de la trame de l'histoire, je l'ai vécu à l'âge de douze ans, avant encore que de Berlin ne vienne l'ordre de gazer les fous dans tout le Reich.

    Pouvoir parler ensemble de cette rupture dans l'expérience du monde et de la mort est un privilège de la génération qui connut l'avant. Hellmut, je crois m'adresser à quelqu'un qui sait de quoi je parle. Le destin a fait de moi, très jeune, le collègue, le conseiller et l'ami d'hommes et de femmes nés plusieurs décennies avant moi. C'est ainsi que j'ai appris à me laisser édifier et former par des gens qui étaient trop vieux pour avoir pu connaître cette expérience de désincarnation. Par ailleurs, nos élèves sont tous enfants de l'époque d'après Guernica, Leipzig, Belsen et Los Alamos. Le génocide et le projet Génome, la mort des forêts et l'hydroponie, la greffe cardiaque et le medicide remboursé par la sécurite sociale sont également insipides, inodores, insaisissables et hors du monde.

    La parodie de fêtes de l'Avent autour du cadavre d'Erlangen célèbre l'inhumanité d'un monde sans relation à un sol . Nous qui sommes assez vieux et assez jeunes pour avoir vécu la fin de la nature et la fin d'un monde en harmonie avec les sens, devrions être capables de mourir comme aucun autre.

    Ce qui fut peut retomber en poussière. Le passé peut être remémoré. Paul Celan savait que du monde que nous avons connu, il ne reste que de la fumée. L'apparition du virtual drive des ordinateurs m'a pourvu d'un emblème pour un mode d'effacement irrévocable comparable à l'évanouissement du monde et de la chair. L'adhésion haptique au monde ne gît pas enfouie sous des couches de décombres dans les profondeurs du sol. Elle a disparu, comme une ligne effacée de l'ordinateur.

    C'est pourquoi, nous les septuagénaires, sommes des témoins uniques qui gardons en mémoire, non seulement des noms, mais des modes de percevoir que plus personne ne connaît. Toutefois, beaucoup de ceux qui ont vécu la rupture ont été brisés eux-mêmes. J'en connais qui ont rompu eux-mêmes le fil qui les reliait à l'existence d'avant la bombe atomique, d'avant Auschwitz et d'avant le SIDA. Encore à mi-chemin de leur existence, ils se sont transformés jusqu'à la moelle en viejos verdes , en verts galants qui se comportent comme s'il pouvait encore y avoir des pères dans un Système en passe de devenir un show réalisable . Ce qui dans le Troisième Reich était encore de la propagande et pouvait donc encore être égratigné par la rumeur publique est aujourd'hui vendu comme menu de logiciel ou comme assurance, comme conseil aux étudiants, «travail de deuil», thérapies anticancéreuses ou thérapie de groupe pour ceux qui restent. Nous les vieux appartenons à la génération des pionniers de ce non- sens. Nous sommes les survivants de la génération à cause de laquelle le Développement, la Communication et les Services sont devenus des besoins universels. La désincarnation aliénante, la perte des sens, qui est perte du monde et l'impotence programmée que nous avons contribué à propager sont des abominations. Elles dépassent en profondeur et en altitude les masses de déchets que les nouvelles générations accumulent dans les entrailles de la terre et lancent dans l'atmosphère. Nous occupions déja des postes clés lorsque la télévision escamota la vie quotidienne. Moi- même, je reconnais avoir encouragé les programmes éducatifs de la radio universitaire et assuré qu'ils soient reçus, qu'il pleuve ou qu'il vente, dans chaque village de Porto Rico. J'ignorais encore à cette époque combien cela allait rétrécir le rayon d'action des sens et boucher l'horizon. J'étais loin alors de deviner que bientôt, les pronostics météorologiques du programme télévisé de la soirée allaient déteindre sur le premier regard matinal par la fenêtre. Durant plusieurs dizaines d'années, j'ai traité à la légère, sans m'indigner, les abstractions trompeuses telles qu'«un milliard d'hommes sous une cloche de Gauss». Depuis le mois de janvier de cette année, mon décompte bancaire me parvient orné d'un diagramme en colonnes censé me permettre de comparer d'un coup d'oeil mes frais d'auberge et mes dépenses de bureau. C'est ainsi que je vois ma condicio humana peu à peu réinterprétée par le biais de centaines de minuscules informations, actes administratifs et conseils professionnels. Hellmut, lorsqu'il y a plus de vingt ans, toi et moi parlions de «l'éducation à perpétuité», je ne pouvais m'imaginer combien insidieusement - smooth and slick - le projet éducatif allait se glisser dans la vie quotidienne.

    La réalité sensorielle est de plus en plus recouverte par des injonctions programmées à voir, entendre, sentir. L'éducation à la survie dans un monde artificiel commence dans les premiers livres scolaires, dont les textes ne sont plus que des modes d'emploi de tables graphiques, et s'achève par la docile disposition des mourants à ne juger de leur état qu'à travers les résultats des examens de laboratoire. Des entités abstraites excitantes et colonisatrices de l'âme ont recouvert la perception du monde et de soi comme un capitonnage de plastique. Je le remarque lorsque je parle de la résurrection des morts à des jeunes gens: leur difficulté ne réside pas en un manque de confiance mais bien plutôt dans le caractère désincarné de leurs perceptions, dans un mode de vie en constante distraction de la chair.

    Dans un monde hostile à la mort, toi et moi ne nous préparons plus à ce que «la mort nous accueille», mais tout de même à une mort intransitive. A l'occasion de ton soixante-dixième anniversaire, célébrons l'amitié qui nous permet de louer Dieu pour la réalité sensible du monde par notre adieu même à celle-ci.

    Source

    Sources en ligne :

    http://habitat.aq.upm.es/boletin/n26/aiill2.fr.html

    http://1libertaire.free.fr/IvanIllich16.html

    On peut consulter à cette adresse le texte avec la totalité des notes, qui n'ont pas été reproduites ici.

    Publication du texte en allemand:

    Illich, Ivan (1993) «Welt - abhanden», Lust und Last der Aufklärung. Ein Buch zum 80. Geburtstag von Hellmut Becker, Gerold Becker et Jürgen Zimmer (Hg.), Basel: Beltz Verlag, S. 76-79

    Ivan Illich (2002) «Verlust von Welt und Fleisch», Freitag, 51, 13-12-2002, S. 18.

    Date de création : 2018-05-19 | Date de modification : 2018-05-31
    Informations
    L'auteur

    Ivan Illich
    Extrait
    « La réalité sensorielle est de plus en plus recouverte par des injonctions programmées à voir, entendre, sentir. L'éducation à la survie dans un monde artificiel commence dans les premiers livres scolaires, dont les textes ne sont plus que des modes d'emploi de tables graphiques, et s'achève par la docile disposition des mourants à ne juger de leur état qu'à travers les résultats des examens de laboratoire. Des entités abstraites excitantes et colonisatrices de l'âme ont recouvert la perception du monde et de soi comme un capitonnage de plastique. Je le remarque lorsque je parle de la résurrection des morts à des jeunes gens: leur difficulté ne réside pas en un manque de confiance mais bien plutôt dans le caractère désincarné de leurs perceptions, dans un mode de vie en constante distraction de la chair. »
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