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    Dossier: Monarchie

    La monarchie cosmique

    Marc Chevrier

    L'astronaute Julie Payette, vice-reine du Canada

    Ainsi que l’a souverainement décidé le premier ministre Justin Trudeau au milieu de juillet dernier, le Dominion canadien recevra, pour son 150e anniversaire, une astronaute comme digne représentante d’Elizabeth Deux, « par la grâce de Dieu Reine du Royaume-Uni, du Canada et de ses autres royaumes et territoires, Chef du Commonwealth, Défenseur de la Foi. »[1] Après avoir accompli de multiples missions dans l’espace, Julie Payette franchira de nouveau la stratosphère, mais cette fois-ci, ce sera celle de la monarchie canadienne, à titre de gouverneure générale. Grâce à cette fonction honorifique en apparence, le Canada garde un lien avec la royauté britannique et singe son parlementarisme sans posséder de souverain à demeure. En effet, le gouverneur général est appelé à exercer toutes les prérogatives que la constitution britannique, faite de vieilles coutumes, réservée au monarque, comme la nomination du premier ministre et de son cabinet, la dissolution et la prorogation de la Chambre des communes, la signature des décrets et arrêtés de l’exécutif, etc. Bien que le rôle véritable du gouverneur général dans la sphère politique paraisse somme toute minime, puisqu’il est aux ordres du premier ministre et de son gouvernement, sa fonction revêt encore une dimension symbolique considérable, et qui s’est même accrue au cours des ans.

     Les premiers gouverneurs généraux se sont recrutés dans l’élite britannique, dépêchés par Londres pour surveiller la colonie. Cependant, à partir de 1952, ce sont des Canadiens qui ont pris le relais des ducs, comtes, vicomtes et barons britanniques, et la fonction s’est ainsi « canadianisée », d’autant mieux que la nomination des gouverneurs généraux reviendrait au gouvernement fédéral d’Ottawa, et non plus à Londres, et que les titulaires de cette charge vice-royale seraient choisis pour leur capacité à illustrer les valeurs canadiennes. Ils se prêtèrent dès lors au rôle d’agents de propagande au service du « canadianisme », autre façon de désigner le nationalisme canadien, qui s’est édifié par la mise à distance de ses racines britanniques et la neutralisation, savamment dosée, des prétentions nationales de sa minorité canadienne-française. La nomination du gouverneur général s’est avérée aussi un moyen utile de récompenser un politicien de carrière, qui rêve d’un train de vie princier, de gloriole et de têtes couronnées, sans devoir s’acquitter des lourdes responsabilités du pouvoir, sauf à composer le menu des dîners officiels et à lire de pompeux discours rédigés par les scribes de son cabinet. De plus, annexé par la culture, la langue, la technologie et l’économie au voisin américain, le Canada cherche sans doute à nourrir par sa pseudo-monarchie néocoloniale une petite différence, qui flatte le narcissisme national. 

    En 1999, le gouvernement libéral de Jean Chrétien nomma à la fonction vice-royale une vedette de la télévision d’expression anglaise, Adrienne Clarkson, tendance qui se confirma en 2005 par l’arrivée au même poste de Michaëlle Jean, issue également du sérail journalistique radio-canadien. Ensuite, le mandat confié au président et vice-chancelier de l’université de Waterloo, David Johnston, a interrompu cette course au vedettariat, que Justin Trudeau vient toutefois de relancer, avec l’éclat que jette dans le firmament politique la nouvelle étoile de l’aventure spatiale canadienne. Le tropisme cosmique des libéraux de Justin Trudeau s’était déjà révélé en 2015 par la nomination au cabinet fédéral de l’ancien astronaute Marc Garneau comme ministre des Transports, entré en politique en 2005 après avoir été président de l’Agence spatiale canadienne.

     On peut de prime abord se surprendre que les astronautes se projettent si aisément, d’un bond, vers la politique. Pourtant, à notre époque, la conquête de l’espace grandit le prestige des États, signale leur avancement scientifique et leur garantit l’accès à un club restreint de pays capables de conduire des missions spatiales et d’en exploiter les retombées technologiques, économiques et militaires. La politique spatiale des États confirme l’emprise de ces derniers sur le développement de la science et de la technique, dont l’étatisation paraissait à Gabriel Marcel, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, « une des pires calamités de notre temps. »[2] Portés à bout de fusée par les États, les astronautes incarnent aujourd’hui le mythe du progrès et de la puissance de la science, à faveur de laquelle l’Homme fait seigneur de la nature, escompte même échapper à l’une des plus formidables lois de la physique, la gravitation. Comme le souligne un cardiologue, « [c]e que nous appelons la conquête de l’espace peut se résumer à une succession d’enjeux de puissance »[3]. Mais outre les diverses barrières physiques qu’il faut surmonter pour lancer une fusée dans une orbite stationnaire, se dressent toutes les épreuves que le corps du cosmonaute doit traverser dans sa capsule en gardant toute sa vigilance. C’est pourquoi les astronautes captivent les foules, marchent en héros dans leur pays qui ne se gêne pas, comme s’y emploie le Canada, de profiter leur notoriété pour les engager dans d’autres types de mission, plus terrestres. En nommant Julie Payette au poste de gouverneur général, le gouvernement de Justin Trudeau met en évidence sa volonté de redonner la priorité à la science, que le gouvernement précédent de Stephen Harper avait minorée, par de multiples restrictions budgétaires.

     Le bilinguisme canadian, ou le refoulement de la latinité

    Cette nomination confirme aussi l’attachement du gouvernement Trudeau à la règle de l’alternance linguistique, simple usage selon lequel le gouvernement fédéral nommerait successivement un anglophone et un francophone à ce poste éminent. Or, conformément à l’esprit canadian du régime, le gouvernement fédéral incline plutôt à nommer aux postes névralgiques du Dominion des francophones dont le bilinguisme est à ce point achevé, consubstantiel à leur être, qu’ils parviennent, tels des caméléons, à s’imprégner de la langue anglaise et de la culture anglo-saxonne comme s’ils les avaient acquises de naissance. Forte de ses études postsecondaires réalisées en Grande-Bretagne, puis aux universités McGill et de Toronto, Julie Payette constituait en somme la candidature parfaite et fournit la preuve éloquente, qui comblera d’aise tous les franco-Québécois massés dans les nombreux cégeps et universités anglophones du Québec, que les portes de la science et du pouvoir s’ouvrent à quiconque sait s’instruire dans la seule langue qui compte au pays. La biographie disponible en ligne de Mme Payette nous révèle qu’outre son bilinguisme consommé, elle peut aussi converser dans quatre autres langues, dont l’italien. Or, à l’occasion de la remise du doctorat honoris causa qu’elle a reçu à l’université Laval en février 2000, l’astronaute émérite rendit hommage à Léonard de Vinci, auteur d’un fameux codex sur le vol des oiseaux. La nouvelle doctoresse conclut son discours de remerciement en ces termes :

    Étant juste une ingénieure, je dois emprunter les mots à ceux qui savent mieux écrire et parler que moi, parce que je veux vous laisser sur une dernière pensée.

    Au fond, sans la vision, sans la passion, sans l’imagination, le progrès arrêterait encore une fois. Et je veux vous citer. Je vais la citer en anglais parce que je la connais mieux en anglais, bien qu’elle a (sic) été écrite d’abord en italien. Je dois avoir la bonne citation : c’est celle d’un savant, d’un artiste, d’un scientifique qui fut aussi un philosophe, un peintre qui pensait, il y a 500 ans, qu’il voulait voler. Ça le brûlait, ça l’obsédait : il voulait voler. Il voulait explorer les cieux et évidemment, il rêvait d’aller dans les étoiles. Il s’agit de Léonard de Vinci. Et bien entendu il y a 500 ans, on était loin encore de pouvoir voler. Pourtant, Léonard de Vinci a écrit : « Once you've tasted flight, you will forever walk the earth with your eyes skywide, for there you have been, and there you will always long to return. » Cet homme n’avait jamais volé[4]

    Ces dernières lignes inspirent une profonde tristesse, car devant le génie prophétique de Leonardo da Vinci, le français de l’ingénieure s’éclipse, alors que son anglais décolle ; elle aurait très bien pu, en présence d’un auditoire francophone réuni dans la plus vieille université d’expression française en Amérique, traduire dans sa langue maternelle la phrase célèbre de l’auteur de la Joconde. Cette phrase, du reste, se lit comme suit : « [u]na volta che abbiate conosciuto il volo, camminerete sulla terra guardando il cielo, perché là siete stati e là desidererete tornare » et pourrait se traduire ainsi : « [u]ne fois que vous avez connu le vol, vous marcherez sur la terre en regardant le ciel, puisque là-haut vous avez été et là-haut vous désirerez retourner. » Voilà une autre des belles illustrations du bilinguisme à la canadienne : les francophones en perdent leur latinité, c’est-à-dire la capacité de cultiver l’intelligence des autres langues latines.

    Le mythe du pouvoir neutre

    Cependant, ce qui étonne le plus dans l’élévation de l’astronaute à la dignité vice-royale est que cette femme volontaire devra occuper un poste où justement toute volonté propre devra s’effacer devant celle du véritable souverain, le premier ministre. Dans sa forme constitutionnelle et libérale qui existe en Royaume-Uni, dans les royaumes européens du nord et dans nombre d’anciennes colonies britanniques, la monarchie donne en spectacle l’image d’un pouvoir neutralisé, sans volonté, sans autonomie, aux ailes coupées, pour lui enlever toute capacité de nuire. Comme il ne gouverne pas, mais se contente de régner à titre de simple souvenir d’une souveraineté perdue, il se manifeste par des actes de libéralité, de générosité, de patronage. Privé de la faculté de trancher quoi que ce soit, le monarque — ou son représentant —  se consacre alors avec zèle aux œuvres charitables, à la distribution des palmes académiques, des médailles de bravoure et des prix artistiques, ainsi qu’au parrainage des sciences. Au vu du libéralisme, qui craint le pouvoir, corrupteur par essence et dangereux pour les libertés, la monarchie neutralisée forme le pouvoir idéal, car il se voue entièrement au bien. Et qui plus est, comme le monarque accède au trône en vertu d’une règle dynastique, aucune volonté n’intervient dans cette désignation. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles la monarchie constitutionnelle, pour désuète et contraire à l’esprit démocratique qu’elle soit, soulève encore bien peu de résistance, notamment dans les milieux universitaires, où le monarchisme est même de saison. En effet, l’idéal d’un pouvoir neutralisé, qui fonctionnerait à la manière d’une machine ou d’une loterie, a séduit bien des esprits. Pensons à l’extraordinaire succès qu’a remporté la théorie de la justice de l’Américain John Rawls, qui s’est imaginé pouvoir déduire des principes universels de justice, à la force de type mathématique, d’une assemblée fictive d’hommes trépanés raisonnant comme des robots sans connaître la forme de leur incarnation particulière. Songeons également à cette croyance, de plus en plus répandue dans les cercles savants, que le tirage au sort servirait mieux la démocratie que l’élection ; de même, au prestige de la fonction judiciaire, plus estimée, par son impartialité et sa retenue silencieuse, que le difficile gouvernement des hommes.

    Dans son discours de réception de février 2000, Julie Payette a rappelé l’importance de la volonté dans la quête du savoir : « [d]’abord il faut un peu de volonté, de vouloir, d’ambition. La volonté de se renouveler. La volonté de se remettre en question. La volonté d’y mettre l’effort, les ressources. La volonté de vaincre l’apathie, la routine, la complaisance, afin de pouvoir progresser. Sans cette volonté, ce désir, cette passion, on ne chercherait pas. » En revêtant les habits du pouvoir neutre par excellence, Julie Payette, débordante de volonté, ne fera que confirmer un autre grand mythe contemporain, celui de la neutralité de la science qui, à la différence du politique, se rangerait du côté de l’objectif, du vérifiable, du démontrable, du rationnel, de l’universel et de la réflexion non partisane. Ce faisant, en apportant avec elle le prestige de la science, Julie Payette prête renfort à l’institution monarchique, pour accréditer auprès des savants et philosophes du Dominion l’idée que monarchie et science peuvent faire bon ménage. Il n’est donc pas étonnant qu’un philosophe de l’Université de Montréal, Jean Grondrin, ait récemment pressé ses confrères francophones de ne point bouder la Société royale du Canada[5].

    Le pélagianisme canadien

    Quittons quelques instants l’Empire justinien pour remonter à la veille de l’effondrement de l’Empire romain.

     Dix ans après les attentats du 11 septembre 2001, le philosophe français Rémi Brague a donné une entrevue éclairante, dans laquelle il compara le climat intellectuel de notre époque à celui qui a suivi le sac de Rome de 410 et dans lequel a baigné Saint-Augustin[6]. Or, de son temps, l’évêque d’Hippone en était aux prises avec les nombreuses hérésies qui agitèrent l’Empire romain d’occident. Il dut ainsi combattre de sa prose infatigable manichéens, donatistes et pélagiens. Brague les voit renaître à notre époque, sous des visages familiers :

     

    L’un des camps de base des manichéens est à Hollywood, parmi les médias. Avec ses « good guys » et ses « bad guys », des gens tout méchants ou tout gentils. L’équivalent des donatistes, qui s’estimaient moins pécheurs que les autres, ce serait les intégristes. Les héritiers des pélagiens sont les humanistes d’aujourd’hui. Lors d’une conférence sur Pélage et saint Augustin à l’université Boston College, Tzvetan Todorov vient de souligner qu’Augustin donne de la nature humaine une vision plus nuancée que cette espèce d’athlète du Salut qu’était Pélage. Augustin est moins élitiste.

     

    En effet, par sa pensée et plusieurs de ses traits de caractère, Pélage annonce les humanistes progressistes d’aujourd’hui. Pelage naît vers la fin du IVe siècle, dans les îles britanniques. On le décrit comme un « gros homme au cou épais et aux vastes épaules, dont l’apparence extérieure tout au moins exprimait la force, la domination, sinon la violence »[7]. Ses études en droit aiguisèrent en lui un esprit raisonneur, et un moralisme militant. Relisant à nouveaux frais les Écritures, il propagea une nouvelle doctrine chrétienne qui prônait la liberté humaine, la justice divine et un ascétisme rigoureux. À ses yeux, l’Homme est radicalement libre, devant la nature et devant Dieu. Fait à l’image de ce dernier, doté d’une nature bonne, sans devoir porter le fardeau d’un quelconque péché originel, l’Homme selon Pélage jouit de liberté et de raison, si bien qu’il peut accomplir le bien et chercher son salut, par la seule force de sa volonté. La puissance de la nature humaine s’avère telle que la perfection, loin de se présenter à l’Homme comme un possible, s’impose à lui comme un devoir. Cette religion de la volonté rend à toutes fins utiles vaine toute attente de la grâce divine. Selon Pelage, la création est fondamentalement bonne, il serait donc moralement absurde qu’Adam par sa faute ait entraîné dans sa chute toutes les générations d’hommes à venir, si bien qu’on ne saurait alors espérer de rédemption ni de Dieu ni du Christ, lequel devient un simple modèle de vie parfaite à imiter. « Dieu est à côté de l’homme, non en lui », constituait l’un de ses préceptes[8]. Sa théologie exprime « avec une rigueur remarquable l’horreur du fatalisme et un sentiment ardent de la liberté morale, franche de toute contrainte héréditaire, physiologique ou métaphysique » et accorde à l’Homme la libre disposition « de son corps et de ses membres pour le bien comme pour le mal. »[9] La perfection pélagienne se poursuit dans la pauvreté et la chasteté, qui sollicitent toutes deux la force athlétique de la volonté ; mais elle s’accommodait fort bien des arrangements contractuels, comme « le divorce pieux par consentement mutuel. »[10]

     Pélage était persuadé que l’Évangile apportait à l’Homme des ordres et des conseils qui, une fois suivis par des franges grandissantes de l’humanité, « produiront dans le monde un accroissement continu de sainteté[11]. » Sa pensée postulait donc une « loi de progrès » valable aussi bien pour les individus que les collectivités. Le biographe de Saint-Augustin, Peter Brown, décrit les pélagiens comme « des gens qui croyaient pouvoir, au moyen d’exhortations pressantes, exercer une influence immédiate sur le comportement de la société »[12]. Ils s’attribuaient la grandiose mission de réaliser la justice divine sur terre, au nom du fait que « Dieu a conféré à l’homme, seul dans l’univers, le privilège d’être affranchi de la nécessité, d’être l’exécuteur volontaire de sa justice[13]. » De plus, ils se persuadaient de la possibilité d’une politique rationnelle, qui susciterait un milieu favorable « à l’amélioration des hommes » en orientant leurs actions par « la terrible menace du feu de l’Enfer »[14]. En effet, comme les pélagiens ne doutaient point de la liberté et de la bonté imparties à la nature humaine, ils imputaient d’emblée la condition misérable des hommes à des facteurs extérieurs au « moi », en particulier aux « habitudes sociales » héritées du passé[15]. Même si en son temps Saint Augustin a triomphé des idées de Pélage, il semble que celui-ci ait pris sa revanche pendant les Lumières. Selon Charles Taylor, le concept de « volonté générale » que Rousseau exposa dans le Contrat social fusionnait deux instincts, l’amour de soi et la pitié, et postulait donc une « bonne volonté », « innée, naturelle, entièrement anthropocentrique » telle que la concevait Pélage[16]. L’un des avocats du retour au paganisme en Europe, Alain de Benoist, reconnaît dans le « [g]rand adversaire d’Augustin » le précurseur d’une doctrine de la « grâce de la création » « qui permet à l’homme d’agir entièrement selon sa volonté », du fait que la grâce et la liberté humaine sont fusionnées « dans une même réalité »[17]. Le pélagianisme aurait donc pavé la voie à une vision faustienne de la morale, exprimée selon de Benoist chez aussi bien Goethe que Spengler.

    Tout compte fait, le pélagianisme a trouvé dans l’Empire canadien sa terre d’élection. Ce qui forme, à vrai dire, une évolution surprenante, quand on songe que le Canada naquit en 1867 pour garantir la paix, l’ordre et le bon gouvernement, thèmes chers à Saint Augustin. Selon George Grant, le Dominion avait rassemblé un peuple défait par la conquête, et un autre chassé par la révolution américaine, des catholiques et des protestants que la Providence avait unis dans le rejet de l’idée moderne de liberté[18]. Le triomphe de la culture des droits individuels, accompagné de la croyance en le progrès social et scientifique et d’un moralisme tonitruant et souvent imprécateur qui a déferlé au Canada depuis les premières années du gouvernement de Pierre-Elliott Trudeau jusqu’à l’avènement de son fils Justin à la magistrature suprême, montre bien que les vieilles racines augustiniennes du pays se sont effilochées au profit de nouvelles pousses pélagiennes. Et le Québec n’a pas échappé à cette vague de fond ; le platonisme démocratique qui imprègne le cours Éthique et culture religieuse enseigné dans les écoles québécoises et calqué sur la pensée du philosophe officiel Georges Leroux[19], vise justement à ériger n’importe quel écolier en inquisiteur moral apte à juger de tout, y compris du passé dont il ignore à peu près tout.

     En ce sens, la popularité de la figure de l’astronaute révèle la puissance de l’imaginaire pélagien qui s’installe au Canada. D’un côté, le rêve pélagien d’affranchir l’Homme, et plus particulièrement son moi volontaire, de la nécessité naturelle, trouve une icône parfaite dans le cosmonaute suspendu en apesanteur dans son vaisseau spatial. Délivré des forces de la gravité qui autrement l’attacheraient aux contraintes de la vie terrestre, il peut pivoter sur lui-même, jouissant de sa volonté motrice sans effort, comme si son ossature et sa musculature devenaient superflues. Ce genre d’expérience évoque aussi la flottaison du fœtus dans le liquide amniotique, à cela près que le cosmonaute a coupé tout cordon avec la terre nourricière, et éprouve la singularité de son existence, seul face à l’univers galactique. D’un autre côté, l’astronaute fournit la version contemporaine de l’ascète, qui s’astreint à des exercices lourds, répétés et exigeants, en vue d’augmenter ses performances corporelles et mentales conformément à un plan rationnel qu’il exécute sur lui-même, sous la surveillance d’équipes de scientifiques de toutes disciplines qui quantifient minutieusement tout son être. Il réalise en lui-même la synthèse entre l’Homme-machine qu’est devenu l’athlète olympique aujourd’hui et du savant qui se prend lui-même comme objet de ses expérimentations. La technologie spatiale porte à son paroxysme la tendance outrancière, selon Gabriel Marcel, de la technique « à superposer à la vie, et en un certain sens à lui substituer une superstructure presque entièrement factice, mais qui devient en fait pour les hommes le milieu dont ils ne semblent plus pouvoir se passer[20]. » Or l’ascétisme athlétique de l’astronaute dépend en réalité d’une infrastructure extrêmement lourde et coûteuse, et n’est accessible qu’à une poignée d’individus, triés sur le volet, qui pourront se hisser sur le toit du monde. D’ailleurs, comme le croyait Pélage, « la voie étroite du ciel n’appartient aussi qu’au petit nombre »[21]. Voilà la devise qui pourrait orner le fronton de la monarchie cosmique canadienne.

     Au reste, rien n’est plus profondément aristocratique que la course folle de l’astronaute. Depuis des siècles, ce qui distingue l’aristocrate de l’homme du commun est que le premier cultive un mode de vie axé sur la consommation, dépensière et ostentatoire, d’une grande quantité de biens, dispendieuse en ressources et en énergie. Par définition, l’aristocrate dépense sans compter, et gaspille, à sa fantaisie, tout ce que l’on peut extraire de la terre et confectionner de mains d’homme. Aujourd’hui, dans notre civilisation dépendante de ressources fossiles polluantes et d’autres sources d’énergies plus difficiles encore à produire, le comble du luxe réside, non dans la construction de somptueuses demeures et dans le vol en jets privés, mais bien dans le vol spatial. Rien n’est plus éblouissant que la dépense explosive de carburant et de technologies fines qu’il faut consentir pour éjecter hors de l’atmosphère terrestre quelques heureux élus, dont le chariot céleste brille pour nous comme une comète artificielle. 

    Pourtant, il existe un moyen plus simple — et plus démocratique — de se rapprocher des étoiles et que les hommes connaissent depuis la nuit des temps. Dans le Purgatoire de La Divine Comédie, Dante raconte son ascension pour atteindre le paradis. Arrivé à son seuil aux côtés d’un haut rocher, il sent que le sommeil le gagne. Il se compare alors à un « berger, qui à la belle étoile/passe la nuit tranquille auprès de ses brebis ». Le poète ajoute ensuite :

     

    De là on voyait très peu du dehors ;

    Mais dans ce peu je voyais les étoiles

    Plus grandes et plus claires qu’à l’habitude[22].

     

    Marc Chevrier

     

     

     

     

     



    [1] Tel est le titre officiel que porte au Canada Sa Majesté Elizabeth Deux. Voir article 2, Loi sur les titres royaux, L.R.C. (1985), ch. R-12.

    [2] Gabriel Marcel, Les hommes contre l’humain, Paris, Éditions universitaires, 1991, p. 58.

    [3] Frédéric Léopold-Tognella, « Le cœur de l’astronaute », Revue Cardio & Sport, no 25, 2010, p. 10.

    [5] Jean Grondin, « Les chercheurs francophones et la Société royale du Canada », Le devoir, 2 septembre 2017 [en ligne] http://www.ledevoir.com/societe/science-et-technologie/507138/les-chercheurs-francophones-et-la-societe-royale-du-canada .

    [6] Rémi Brague, « Notre sac de Rome, c’est le 11 septembre », propos recueillis par Philippe Delaroche, Lire, no 400, 1er novembre 2011, p. 45-47.

    [7] Georges de Plinval, Pélage, ses écrits, sa vie et sa réforme, Lausanne, Librairie Payot, 1943, p. 57.

    [9] Georges de Plinval, p. 151-153.

    [10] Ibid., p. 159.

    [11] Ibid., p.162.

    [12] Peter Brown, La vie de Saint Augustin, Paris, Seuil, p. 414.

    [13] Georges de Plinval, op.cit., p. 248.

    [14] Peter Brown, op.cit., p. 443.

    [15] Ibid., p.414.

    [16] Charles Taylor, L’âge séculier, Montréal, Boréal, 2007, p. 365.

    [17] Alain de Benoist, Comment peut-on être païen?, Étampes, Avatar, 2009, p. 242.

    [18] George Grant, Lament for a Nation, Toronto, McClelland and Stewart, 1971, 97 p.

    [19] Jacques Dufresne, « Georges Leroux, le Platon démocrate du Québec », Encyclopédie de l’Agora, 18 avril 2016 [en ligne] : http://agora.qc.ca/documents/georges_leroux_le_platon_democrate_du_quebec_1 .

    [20] Gabriel Marcel, op. cit., p.63-64.

    [21] Georges de Plinval, op. cit. p. 175.

    [22] Dante, La Divine Comédie, Le Purgatoire, présentation et traduction par Jacqueline Risset, Paris, Garnier Flammarion, 2005, chant XVII, vers 82-83 et 88-90, p. 251.

    Date de création : 2017-09-16 | Date de modification : 2017-09-17
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