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    Dossier: Sexe

    La guerre froide des sexes

    Jacques Dufresne

    Il y a deux ans, la secousse sexuelle avait son épicentre au parlement d’Ottawa et à Radio-Canada. En ce moment, les soupçons sont tournés vers l’Université Laval et l’Assemblée nationale du Québec. Dépassé par les événements, le gouvernement tente de les rattraper en débloquant quelques millions et en relançant le débat sur l’éducation sexuelle. Puisse-t-il venir ainsi en aide aux victimes ! L’illusion sur la profondeur et la complexité du problème n’est toutefois plus permise. Quel sera l’épicentre dans deux ans ?

    Ne sommes-nous pas tous, hommes et femmes confondus, victimes d’un bouleversement des mœurs qui nous coupe de tout repère et qui, pour cette raison, provoquera bien d’autres chocs violents avant cette Libération trop vite tenue pour acquise ? De toutes les formes de créativité, celle qui a pour matière les mœurs est peut-être la plus difficile. On n’invente pas des codes amoureux comme on fabrique des pilules contraceptives ou comme on élabore des stratégies administratives contre le viol. On ne résout pas un problème de civilisation en prétendant pouvoir faire l’économie d’une réflexion sur la civilisation.

    Au moment de la secousse de 2014, je relisais pour mon plaisir L’épopée de Gilgamesh.  lequel a régné sur Uruk, une cité de Mésopotamie située au sud de l’Irak actuel. J’ai été frappé par le raffinement des mœurs amoureuses en ces temps lointains, par rapport à ce qu’ils sont dans l’État islamique et en bien d’autres endroits de cette région et du reste monde. D'où la question que je pose dans cet article: se pourrait-il qu'après tant de siècles, de millénaires de civilisation nous ayons tout à apprendre de ses premiers moments. D'où aussi ma conviction que la grande littérature doit constituer la base de l'éducation sexuelle.

    Au cours des dernières semaines, la guerre froide des sexes a refait surface au Canada et au Québec. Des hommes ont été accusés de harcèlement sexuel dans nos institutions les plus prestigieuses : parlements, universités, radio, télévision nationales. Certains, certaines ont étendu cette accusation à un homme sur trois, d'autres à tous. Au moment de l’annonce du harcèlement au parlement canadien, un ami m’apprenait que sa compagne venait de le quitter après seize ans de vie commune, brutalement, sans prélude : je pars ce soir même avec les deux enfants! Le choc a été si violent qu’il a provoqué une dépression majeure chez mon ami. Qu’elle soit l’initiative de la femme, ou de l’homme, cette cruauté, devenue banale, complète dramatiquement le tableau du harcèlement.

    Ces  événements extrêmes surviennent dans le cadre de ce qu’on pourrait appeler le refroidissement du climat homme femme. Ce n'est là que  la partie visible de l’iceberg. La partie immergée est faite de conduites auxquelles on ne fait plus attention tant elles sont dans la norme.


    Qu’on soit parent célibataire ou non, on dit toujours mon fils, ma fille. La première personne du pluriel des adjectifs possessifs a disparu. Dans le même contexte, les couples parent enfant se substituent peu à peu aux couples homme femme. Les seconds font de plus en plus chambre à part, et je présume, pour avoir observé le phénomène à quelques reprises, que dans le cas du couple parent enfant on observe la tendance inverse.

    On procrée seul, on danse seul ou en formant une chaîne ou l’on se touche du bout des doigts. On écoute seul sa musique. Une foule de regards et de gestes chaleureux parfaitement innocents sont interdits parce que perçus comme des ébauches de harcèlement. Quand on ouvre le téléviseur à l’heure d’un téléroman, on tombe neuf fois sur dix sur une scène d’hostilité entre deux conjoints. La chaleur humaine ne semble permise que dans l’atmosphère glaciale de l’espace numérique.

    On peut expliquer ce phénomène de diverses manières. Par l’économie : la pauvreté imposait le rapprochement; pour faire chambre à part, il faut avoir au moins deux chambres dans sa maison. Par la technique : elle permet d’atteindre à distance des fins qui nécessitaient la proximité : se parler, se voir, et même se reproduire.

    Le mythe au secours de la raison


    Les explications n’expliquent pas l’essentiel. Alors même que j’observais ces conduites inaperçues à force d’être banales, et que je les reliais aux événements extrêmes évoqués précédemment, j’avais commencé à rassembler des livres et des articles sur les grands mythes du héros et de l’amour : Gilgamesh, l’Odyssée, Daphnis et Chloé et au sommet de la pile des ouvrages théoriques dont Le héros aux mille visages de Joseph Campbell.

    Avec une crainte, celle de constater une rupture du lien avec ces sources archétypales qui ont irrigué toutes les cultures, et un espoir : que certaines de ces sources soient demeurées assez vivantes pour civiliser la barbarie actuelle comme elles ont civilisé celle de nos lointains ancêtres.

    C’est aussi une consolation, un retour à la sérénité, au gai savoir que je cherche dans ce passé qui n’a peut-être qu’une supériorité par rapport à notre époque : celle d’avoir été expurgé par le temps de toutes les scories qui auraient pu voiler le trésor des origines: ces archétypes où, dans la plus haute égalité avec l’homme, la femme répond par l’admiration à l’adoration dont elle est l’objet. Haute égalité : l’un et l’autre supérieurs sur un plan, inférieurs sur un autre.

    La femme et le printemps


    J’écris cet article le 19 novembre 2014, Journée internationale de l’homme. À ma peine (je n’ai pas dit regret) d’être homme en ce moment s’ajoute le fait qu’on nous célèbre au mois des morts, tandis que l’on célèbre la femme le 8 mars, au début du printemps. Je revois le tableau de Bottticelli.  Consolation, il me rappelle que la femme est le printemps de l’homme, façon de dire qu’elle est son égale tout en restant différente.

    Cette représentation de la femme a-t-elle encore un sens? Si renaissantes soient-elles, les femmes de Botticelli ont conservé je ne sais quel parfum de la spiritualité de la Béatrice de Dante. En les associant à ces femmes éternelles du passé mythique, ne blesse-t-on pas les femmes d’aujourd’hui? Elles ne semblent pas apprécier davantage la courtoisie lente que l’ardeur intempestive. Mais ce ne sont peut-être là que des apparences trompeuses. Quelle est la femme, si affairiste soit-elle, qui ne sera pas touchée d’être comparée aux femmes de Botticelli, quelle est celle, si exigeante soit-elle, qui ne sera pas rassurée en sentant un zeste de détermination virile dans l’hésitation d’un soupirant ?

    Ne sommes-nous pas tous, hommes et femmes confondus, victimes d’un bouleversement des mœurs qui nous coupe de tout repère et qui, pour cette raison, provoquera bien d’autres chocs violents avant cette Libération trop vite tenue pour acquise. De toutes les formes de créativité, celle qui a pour matière les mœurs est peut-être la plus difficile. On n’invente pas des codes amoureux comme on fabrique des pilules contraceptives. Ceux qui confondent cet art et cette technique courent à l’échec.


    Mesdames, les harcèlements dont vous êtes parfois victimes sont en partie dus à une culture qui imprègne l'un et l'autre sexe. Songez que votre hussard a reçu une grande partie de son éducation sur des sites internet pornographiques. Les codes anciens s’intégrant aux danses et aux chansons folkloriques étaient plus subtils en laissant plus de place à une créativité personnelle!

    Gilgamesh et Enkidu

    Mais comment, me direz-vous, une femme peut-elle éduquer son égal sans le mépriser un peu et sans le blesser? C’est sans doute la raison pour laquelle, dans le plus vieux des grands récits mythiques, Gilgamesh, l’éducation sentimentale du sauvage Enkidu est confiée à une femme mûre envoyée par les dieux. Gilgamesh régnait en despote sur sa ville. Pour le guérir de sa démesure, les dieux firent sortir de la forêt profonde un homme capable de devenir son rival…et son ami. Il s’appelait Enkidu et il était sauvage. Il fallut d’abord le civiliser :

     

    «Quant à Enkidu, une double rencontre va accomplir son entière transformation. Une courtisane, envoyée par les dieux, l'initie à l'amour et parvient à l'apprivoiser. Le sauvage vient s'asseoir aux pieds de la femme qui ‘’examinait l'expression de son visage’’ tandis que ‘’lui écoutait attentivement ce qu'elle disait.’’ A travers la gestuelle de la sexualité, les bienfaits de la communication lui sont révélés et, grâce à la découverte de la féminité, il pourra désormais habiter parmi les humains. En compagnie de la courtisane, Enkidu se met en route vers Uruk et fait une deuxième rencontre. Des bergers lui offrent l'hospitalité et lui apprennent à boire et à manger, à se laver et à se tenir parmi les humains. Dès lors, il goûte les joies de la convivialité: ‘’Son âme alors fut à l'aise et ravie, et son cœur [fut] en tel enchantement que son visage s'éclaira, [...] Il ressembla à un homme.’’ Grâce à la femme, il se reconnaît en tant qu'individu distinct de la nature et grâce aux bergers, il est une personne, marquée par le sceau de la sociabilité, et devient leur semblable. »

     

    La suite nous aide à découvrir l’origine de l’égalité entre hommes et femmes comme entre maîtres et esclaves.

     

    «Lors de noces d'un de ses serfs, Gilgamesh se conduit mal à l'égard de la mariée et Enkidu le provoque au combat dont ni l'un ni l'autre ne sortiront vainqueurs. Les deux adversaires scellent alors leur amitié pour toujours en appréciant leur force et leur puissance respective. Ils sont devenus plus que des frères et des amis, ils sont devenus des jumeaux identiques, des passionnés de conquête et d'honneur posthume, des héros dont on proclamera éternellement la gloire.» Source http://agora.qc.ca/thematiques/mort/dossiers/gilgamesh_et_enkidu

     

    En reprochant à Gilgamesh de s’attaquer à une femme qui, en plus, est une inférieure, Enkidu ne jette-t-il pas les bases de la double égalité : entre les classes et entre les sexes? L’égalité : œuvre d’un héros!

     

    Les guerriers ne méritent-ils pas une heure de repos?

     

    Les plus virils ne seraient-ils pas les plus tendres? Pour pouvoir répondre à cette question, il nous faut d’abord expurger notre vocabulaire, au risque de devoir en exclure le mot macho. Ce mot favorise l’association dans les esprits de la puissance et de la brutalité. La réalité c’est que là où elles ne sont l’une et l’autre ni contenues par la morale, ni transfigurées par la beauté, la puissance en berne est plus explosive que la puissance affirmée.

    Ulysse et Nausicaa


    Les grands mythes sont hélas! aussi ambigus que notre vocabulaire. À la vitalité des autres héros homériques Ulysse a ajouté la ruse, le calcul, la rationalité. À l’instar de quelques penseurs de de l’École de Francfort, on peut voir dans ce guerrier le modèle de l’homme dominateur à l’égard de la nature et de ses semblables, le bourgeois contemporain oscillant entre des femmes soumises : sa femme (Pénélope) et ses maîtresses (Circé, Calypso).

    Mais autre chose en fait un héros : La leçon de courtoisie qu’il donne à l’humanité lors de sa rencontre avec Nausicaa.

    Après un naufrage, Ulysse est venu s'échouer sur une plage, où, couvert de feuilles, il refait ses forces en dormant. Nausicaa s'approche de cette plage, avec ses servantes pour y faire la lessive et y jouer à la balle. Leurs cris réveillent Ulysse.

    Il appartient encore au monde végétal, dans son ascension vers l'humanité... et l'aménité; il deviendra d'abord animal:

    « Puis il sortit, de même qu'un lion des bois, à sa propre force confié,
    S'en va à travers la pluie et le vent, et ses yeux sont remplis de feu,
    Il se jette sur les moutons et sur les bœufs,
    Il court forcer les daims sauvages, et son ventre lui ordonne
    D'aller attraper les troupeaux jusque dans la ferme dont les murailles sont bonnes.
    De même s'avançait Ulysse au milieu des filles bien bouclées.
    Et cependant il était nu, mais c'était la nécessité qui le poussait ».

    Nausicaa devine l'homme dans cette brute, peut-être le fait-elle naître par son regard? Ses servantes sont effrayées, elle est attendrie, mais ni conquise ni soumise :

    Ulysse réfléchissait! C'est ainsi qu'un homme emporté devint un être suppliant :

    « Irait-il toucher en l'implorant les genoux de cette fille au visage plein d'attraits?
    Ou bien sans plus avancer, ne devait-il la supplier que par des mots bien plaisants,
    Pour qu'elle indiquât le chemin de la ville et lui fît donner des vêtements?
    Il pensa, tout pesé, qu'il valait mieux ne pas s'approcher
    Et seulement avec des mots plaisants la supplier.
    Et il commença aussitôt cette plaisante et habile prière...»

    Et voici comment, d'Ulysse à Tristan, de Tristan à Roméo, de Roméo à Cyrano, l'homme civilisé dit son désir. Le ton varie selon les époques. L'hésitation adoratrice et respectueuse demeure :

    « Reine, je suis à tes genoux, que tu sois déesse ou mortelle.
    Si tu es déesse, chez les dieux qui habitent les champs du ciel,
    Tu dois être Artémis, la fille de Zeus tout puissant:
    La taille, la beauté, l'allure, tout me paraît ressemblant.
    Si tu es mortelle, chez les hommes qui habitent la terre,
    Mes yeux n'ont jamais vu de créature dont ils fussent pareillement éblouis,
    Ni chez les dieux, ni chez les hommes et ta beauté me confond ».

    Daphnis et Chloé


    «Il y a des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour» (La Rochefoucauld). Il y a aussi des gens qui aimeraient mieux s’ils n’avaient pas été gavés d’images et de discours hétéroclites sur l’amour. N’est-ce pas vrai de l’ensemble de nos contemporains? Peut-être aurions-nous tous besoin, à commencer par les adolescents exposés à la pornographie, d’une cure de chasteté pendant laquelle, au lieu d’être exposés aux excitants habituels, nous lirions des ouvrages sur l’amour innocent comme Daphnis et Chloé. Ce berger et cette bergère ignoraient tout de l’amour jusqu’à ce qu’ils en ressentent les effets dans leur corps, effets qu’ils prirent d’abord pour des maladies. C’est Daphnis qu’il fallait d’abord soigner, service que lui rendit une honnête femme, appelée Lycenion, qui lui fut envoyée par les dieux, comme à Enkidu jadis.

    «Lycenion mena Daphnis loin de Chloé, dans le plus épais du bois, près d'une fontaine, ou ayant fait seoir : ‘’ Tu aimes, lui dit-elle, Daphnis, tu aimes la Chloé. Les Nymphes me l'ont dit cette nuit. Elles me sont venues, ces Nymphes, conter en dormant les pleurs que tu faisais hier, et si m'ont commandé que je t'ôtasse de cette peine, en t'apprenant l'œuvre d'amour, qui n'est pas seulement baiser et embrasser, ni faire comme les béliers et boucquins; c'est bien autre chose, et bien plus plaisante que tout cela.’’ [...]

    Finie l'amoureuse leçon, Daphnis, aussi simple que devant, s'en voulut courir vers Chloé, pour lui faire tout aussitôt ce qu'il venait d'apprendre, comme s'il eût eu peur de l'oublier. Mais Lycenion le retint et lui dit : « Il faut que tu saches encore ceci, Daphnis; c'est que, comme j'étais déjà femme, tu ne m'as point fait mal à ce coup; car un autre homme, il y a déjà quelque temps, m'enseigna cela que je te viens d'apprendre, et en eut mon pucelage pour son loyer. Mais Chloé…»2

    Il semble que ce type d’initiation, excellente médecine préventive pour Chloé, ait été une pratique courante dans les temps mythiques. N’en rêvons pas pour notre époque : elle était empreinte d’un sacré et d’une innocence dont nous nous éloignons chaque jour davantage. Nous en ferions une technique.

     

    Goethe et l’éternel féminin


    Espoir : le symbole même de la puissance associée à la technique, Faust a redécouvert la femme éternelle des siècles après la mort de Béatrice. Goethe lui a prêté ces mots :

    «Das ewig weibliche zieht uns hinan!
    L’éternel féminin nous entraîne vers le haut.»Se peut-il, comme tant d’indices nous incitent à le présumer, que cet appel de Goethe, personne désormais ne puisse l’entendre sans le ridiculiser, sans le rattacher à un passé qu'on rejette, sans y voir une justification romantique de l’inégalité entre hommes et femmes?

    Faisons plutôt l’hypothèse que le sens de la marche vers l’égalité entre hommes et femmes ne réside pas dans une rivalité dans et par la ressemblance, mais dans une polarisation épurée, une différence rehaussée.

    Nous en sommes à la première étape de ce processus dialectique, celle de l’antithèse, de la rivalité. Si la prochaine étape n’est pas la synthèse : une nouvelle polarisation, rendue possible par une nouvelle inspiration, nous ne pourrons retrouver la paix entre les sexes qu’au moyen de solutions techniques ayant pour but d’isoler la sexualité, en la séparant d’une part de la reproduction et d’autre part de l’affectivité. Comme dans le triste modèle du Meilleur des mondes. On se rapprochera ainsi du harcèlement zéro aussi bien que de l’attachement zéro dans une ressemblance qui aura tué le désir. La passion, impossible en l’absence d’idéal et de tension entre l’élémentaire et le transcendant, fera place à une indifférence qui facilite le consentement. Frottements instantanés, hygiéniques, entre partenaires unidimensionnels, semblables et consentants.

    Dans un article remarquable intitulé l’Odyssée masculine, La dialectique du féminin et du masculin chez Homère, Marc Chevrier est plus optimiste :

    «Le monde homérique peut aujourd'hui nous sembler bien lointain, d'une étrangeté inconciliable avec les temps présents. Cependant, même si des écarts infranchissables séparent ce monde du nôtre, la fable homérique envoûte et fascine encore, sans doute par la beauté du récit, par la force du mythe, et peut-être parce qu'Homère dit des hommes et des femmes des choses qui ne sont pas si éloignées des petites épopées que les hommes et les femmes d'aujourd'hui expérimentent jour après jour.

    L'homme contemporain doit encore accomplir cette synthèse en deux temps, soit d'une part le temps de l’Iliade, où le jeune homme se fait avec d'autres hommes, en des fratries plus ou moins exclusives où il apprend à connaître et à dominer ses pulsions à se mesurer aux autres et à la nature, à jauger ses propres forces en exacerbant souvent les traits de sa virilité. Et, d'autre part, le temps de l’Odyssée où, une fois confirmé dans sa masculinité, il explore plus librement ses sentiments, ses attaches, ses limites au contact éducateur des femmes qui jalonneront son parcours initiatique dans la vie durant laquelle il intégrera la paternité et la filiation1. Les femmes à leur tour, qui ne sont ni des Circé ni des Pénélope, ont accédé à leur manière au monde de L’Odyssée, puisque leur liberté revendiquée leur permet d'errer, de se perdre et de se retrouver comme Ulysse, afin, au même titre que l'autre sexe, de devenir des femmes complètes. D'une certaine manière, ce qui nous distingue des Grecs anciens, c'est qu'eux mettaient dans l'Olympe ce que nous plaçons et voulons réaliser d'emblée sur terre.»3

    La poésie, celle d’Aragon en particulier, sera toujours là pour nous aider à créer le pont entre la terre et l’Olympe.

    Il n'aurait fallu
    Qu'un moment de plus
    Pour que la mort vienne
    Mais une main nue
    Alors est venue
    Qui a pris la mienne.


    Qui donc a rendu
    Leurs couleurs perdues
    Aux jours aux semaines
    Sa réalité
    A l'immense été
    Des choses humaines



    1-«L’historicité du personnage de Gilgamesh ne fait guère de doute, même si la légende s’en empara de bonne heure. Des indices convergents amènent à situer vers 2650 avant notre ère son règne sur la cité-État d’Uruk, en Msépotamie.» (Le livre des Sagesses, Bayard, Paris 2002, p. 27).

    2- Les amours pastorales de Daphnis et Chloé, Version du grec de Longus, par Amyot, revue par Paul-Louis Courier, Paris, 1947 p.115.

    3- Des femmes et des hommes singuliers, sous la direction de Camille Froidevaux-Metterie et Marc Chevrier, Armand Collin, Paris 2014, p.37.

    Date de création : 2014-11-21 | Date de modification : 2016-10-29
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    L'auteur

    Jacques Dufresne
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    Ce détour par la mythologie, avec une crainte, celle de constater une rupture du lien avec ces sources archétypales qui ont irrigué toutes les cultures, et un espoir : que certaines de ces sources soient demeurées assez vivantes pour civiliser la barbarie actuelle comme elles ont civilisé celle de nos lointains ancêtres.
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