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    Impression du texte

    Dossier: Orwell George

    La Dauche c’est la Groite

    Jean-Claude Michéa

    En se définissant comme anarchiste tory, George Orwell malmenait le confort sémantique de la gauche britannique. Briser le politiquement correct du langage idéologique était pour lui le préalable indispensable à toute réflexion politique. Mais l’écrivain anglais a surtout montré comment la gauche moderne a refermé définitivement le piège historique du capitalisme sur les travailleurs et les simples gens. 

    Orwell a très bien senti que la décomposition de l’intelligence critique était déjà largement à l’œuvre dans les sociétés libérales. Et si nous devons en juger par les formes de jargon qui envahissent à présent l’univers des médias, de l’entreprise ou de l’administration, c’est assurément un diagnostic que rien n’a infirmé. Or, si le journaliste branché, le cadre dynamique, l’expert compétent ou le gestionnaire avisé n’apparaissent plus capables de s’exprimer autrement que selon les règles de leurs novlangues spécifiques, il ne peut s’agir, d’un point de vue orwellien, d’une évolution innocente. Elle mesure, en vérité, l’emprise croissante que ces différents pouvoirs ne cessent d’exercer sur nos vies. 

    Réhabiliter une certaine quantité de «conservatisme» 

    C’est pourquoi, les critiques et les mises en garde répétées d’Orwell contre la décadence accélérée du langage moderne, ses appels à préserver un anglais vivant et populaire, comme aussi son choix de la littérature en tant que forme privilégiée de l’écriture politique, ne doivent en aucun cas être tenus pour les signes d’un purisme maniaque et élitaire. C’est tout le contraire qui est vrai : c’est parce que les élites modernes sont désormais en mesure de reconstruire un monde entièrement à leur image, que le langage contemporain – et singulièrement celui de la jeunesse, cible principale de la société marchande – s’est appauvri de façon si caractéristique et que disparaissent peu à peu aussi bien le génie populaire de la langue que la sensibilité poétique (1).

    C’est cette nécessité de protéger la civilité et le langage traditionnels contre les effets de la domination de classe, qui est, vraisemblablement, à l’origine du besoin si souvent ressenti par Orwell de réhabiliter une certaine quantité de « conservatisme ». Aucune société décente, en effet, ne peut advenir, ni même être imaginée, si nous persistons, dans la tradition apocalyptique ouverte par Saint Jean et Saint Augustin, à célébrer l’avènement de « l’homme nouveau » et à prêcher la nécessité permanente de « faire du passé table rase ». En réalité, on ne peut espérer « changer la vie » si nous n’acceptons pas de prendre les appuis appropriés sur un vaste héritage anthropologique, moral et linguistique dont l’oubli ou le refus ont toujours conduit les intellectuels « révolutionnaires » à édifier les systèmes politiques les plus pervers et les plus étouffants qui soient. C’est une autre manière de dire qu’aucune société digne des possibilités modernes de l’espèce humaine n’a la moindre chance de voir le jour si le mouvement radical demeure incapable d’assumer clairement un certain nombre d’exigences conservatrices. Telle est, de ce point de vue, la dernière – et la plus fondamentale – leçon de 1984 : le sens du passé, qui inclut forcément une certaine aptitude à la nostalgie, est une condition absolument décisive de toute entreprise révolutionnaire qui se propose d’être autre chose qu’une variante supplémentaire des erreurs et des crimes déjà commis.

    — « À quoi devons-nous boire cette fois [ demanda O’Brien ] ? À la confusion de la Police de la Pensée ? À la mort de Big Brother ? À l’humanité ? À l’avenir ?

    — Au passé, répondit Winston.

    — Le passé est plus important, consentit O’Brien gravement. »

    (Folio, p. 251.)

    Une révolte aliénée

    Si Winston Smith, fonctionnaire compétent et efficace du « Ministère de la vérité », conserve une parcelle d’humanité ( et c’est naturellement ce point qui l’apparente aux prolétaires) c’est donc d’abord dans la mesure où toutes les formes du passé le fascinent. Cette fascination, bien sûr, le perdra puisque M. Charrington, le gérant du magasin d’antiquités, se révélera appartenir à la « Police de la Pensée ». Elle demeure néanmoins, tout au long du roman, la véritable clé psychologique de sa révolte contre le Parti, et cela bien avant que la rencontre amoureuse de Julia ne donne à son désir de résistance un socle plus généreux. À l’inverse, l’effort de destruction méthodique de tout le passé est, comme on le sait, l’axe autour duquel la politique de « l’Angsoc » s’ordonne intégralement. Cela signifie, par conséquent, que la révolte de Winston Smith, si aliénée soit-elle (2), est d’abord, dans son principe, une révolte conservatrice ; et que, faute de s’appuyer consciemment sur les aspects positifs du passé, les combats livrés contre la servitude moderne sont nécessairement promis à un échec radical et définitif.

    Il y a là cependant un problème réel : on sait que dans le novlangue moderne – c’est-à-dire dans cette manière de parler destinée à rendre impossible l’apparition de toute pensée « politiquement incorrecte », « conservatisme » est le « mot-couverture » ( blanket-word ) (3) qui désigne le « crime de pensée » par excellence : celui qui scelle notre complicité avec toutes ces incarnations du mal politique que sont l’« Archaïsme », la « Droite », « l’Ordre établi » ou « la société d’intolérance et d’exclusion ». Comme cette incroyable mystification est située au cœur même du capitalisme moderne (et en constitue la ligne de défense principale), il est absolument nécessaire d’en questionner brièvement les postulats fondamentaux, ne serait-ce que pour mesurer l’extraordinaire courage intellectuel qu’il fallut à Orwell pour réhabiliter, même par jeu, un mot que la Gauche bien pensante (à supposer qu’il y en ait désormais une autre) avait si puissamment diabolisée (4). 

    Le piège philosophique de la gauche 

    La distinction des Whigs et des Tories s’est imposée en Angleterre, à partir du XVIIIe siècle, pour opposer le « Parti du Mouvement » et celui de la « Conservation ». Il s’agissait alors, par ces termes, de désigner, d’un côté, le parti du capitalisme libéral, favorable à l’économie de marché, au développement de l’individualisme calculateur et à l’ensemble des réformes morales correspondantes ; de l’autre celui des tenants de l’Ancien régime, c’est-à-dire d’un ordre social, à la fois communautaire et strictement hiérarchisé. On remarque aussitôt dans quel piège philosophique la « Gauche » ne pouvait manquer de s’enfermer, dès lors qu’assimilant, une fois pour toutes, le conservatisme à la « Droite », elle s’exposait à reprendre à son compte une grande partie des mythes fondateurs du progressisme whig. Or, si nous entendons par « socialisme » le projet, formulé au XIXe siècle, d’un dépassement des contradictions internes du capitalisme libéral, il est évident que le travail de réinscription du socialisme dans les thématiques de la Gauche progressiste (travail qui, en France, fut l’œuvre de l’affaire Dreyfus) (5) ne pouvait aller sans problèmes. Dans la pratique, en effet, cela conduisait à peu près nécessairement à désigner comme « socialistes » ou « progressistes » l’ensemble supposé cohérent des différents mouvements de modernisation qui, depuis le début du XIXe siècle, sapaient de tous les côtés l’ordre effectivement établi. Ceci revient à oublier, comme Arno Mayer l’a bien mis en évidence (6), que la base économique et sociale de cet ordre était encore, jusqu’en 1914, essentiellement agraire et aristocratique. Dans ces conditions l’appel de la Gauche à innover sur tous les fronts de l’ordre humain, et à rompre radicalement avec la moindre trace de mentalité « archaïque » ou « conservatrice » avait un mal croissant à se distinguer des autres exigences culturelles du système capitaliste. Celui-ci, en effet, a peu à voir avec la tyrannie de l’Église, de la Noblesse ou de l’État-Major. Dans sa réalité, il est lié à un type de civilisation qui est tout ce qu’on voudra sauf conservateur, comme Marx, avant J. Schumpeter et D. Bell, l’avait du reste parfaitement mis en lumière :

    « La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l’ancien mode de production était au contraire pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d’idées antiques et vénérables se dissolvent : ceux qui les remplacent vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané» (Manifeste communiste, chapitre 1).

    La force d’un système social auto-contestataire

    Autrement dit, le capitalisme est par définition un système social auto-contestataire et la dissolution permanente de toutes les conditions existantes constitue son impératif catégorique véritable. En persistant à se définir purement et simplement comme le « parti du changement » et l’ensemble des « Forces de Progrès », la Gauche moderne – c’est-à-dire celle qui n’avait même plus l’excuse d’affronter pratiquement les puissances traditionnelles de l’Ancien Régime (puissances éliminées, pour l’essentiel, par les deux guerres mondiales) – se trouvait donc à peu près condamnée à refermer définitivement le piège historique sur les travailleurs et les simples gens. Dans cette perspective, triste mais mo-derne, la référence « socialiste » ne pouvait devenir qu’un autre nom du développement à l’infini du nouvel ordre industriel et, d’une façon générale, de l’approbation pré-critique de la modernisation intégrale et illimitée du monde (mondialisation des échanges, tyrannie des marchés financiers, urbanisation délirante, révolution permanente des technologies de la sur-communication, etc. ). On ne doit donc pas s’étonner si la peur pathétique d’apparaître « dépassé » par quoi que ce soit, peur qui tient lieu de pensée, de nos jours, chez la plupart des intellectuels de Gauche, n’ait finalement trouvé à s’accomplir que dans les noces actuelles de l’Avenir radieux et du Cybermonde ; ainsi que dans leur inévitable complément spirituel, cet esprit « libéral-libertaire » qui sévit à présent sans réplique dans l’univers mensonger du showbiz et des médias.

    C’est une époque assez curieuse que celle où les banalités de base sont tenues pour des paradoxes. Pourtant si, tout au long du siècle, les ambitions historiques de la Gauche (et plus encore de l’Extrême-Gauche) ont pu si facilement être retournées contre les peuples, si le « progressisme » et la « modernisation » apparaissent de plus en plus nettement comme la simple vérité idéalisée du Capital c’est bien le signe que l’adoption déculpabilisée d’un certain degré de conservatisme critique définit désormais l’un des fondements indispensables de toute critique radicale de la modernité capitaliste et des formes de vie synthétique qu’elle prétend nous imposer. Tel était, en tout cas, le message d’Orwell. À nous de rendre à son idée d’un « anarchisme tory » la place philosophique qui lui revient dans les différents combats de la nouvelle Résistance.  
       

    Notes

    1. Sur le novlangue, on lira l’essai capital de Jacques Dewitte « Le pouvoir du langage et la liberté de l’esprit : Réflexion sur l’utopie linguistique de George Orwell », Les Temps Modernes, mai 1991. 

    2. Cette révolte, en effet, ne s’arc-boute sur l’amour et le sens de l’autre – éléments stratégiques de la common decency – que très tardivement et de façon bien incomplète :

    « — Êtes-vous prêts, tous deux, à vous séparer et à ne jamais vous revoir ?

    — Non ! jeta Julia.

    Il sembla à Winston qu’un long moment s’écoulait avant qu’il pût répondre. Un instant même, il crut être privé du pouvoir de parler. Sa langue s’agitait sans émettre de son. Elle commençait les premières syllabes d’un mot, puis d’un autre, recommençait encore et encore. Il ne savait pas, avant qu’il l’eût dit, quel mot il allait prononcer.

    — Non ! dit-il enfin.

    — Vous faites bien de me le faire savoir, dit O’Brien. Il est nécessaire que nous sachions tout. » (1984, Folio p. 246)

    On le voit, l’univers psychologique de Winston Smith n’est décidément pas celui de Dickens : sa colère n’est pas généreuse, ou l’est très peu.

    3. Les « mots-couverture » sont, dans le novlangue, des termes dont le sens a été étendu « jusqu’à ce qu’ils embrassent des séries entières de mots qui, leur sens étant suffisamment rendu par un seul terme compréhensible, pouvaient alors être effacés ou oubliés » (Folio p.429). Ainsi crime-sex désigne-t-il les « écarts sexuels de toute sorte », « normaux » ou « pervers ».

    4. À ma connaissance, parmi les critiques radicaux, seul l’anarchiste américain Paul Goodman (1911-1972) a su faire preuve d’une originalité comparable. On lira, notamment, ses Notes d’un conservateur politique, reproduites dans le remarquable recueil La Critique Sociale ( Atelier de création libertaire, Lyon, 1997 ). 

    5. Le socialisme originel ( cf. Marx ) ne se situe pas, en effet, par rapport au schéma Droite/Gauche, mais en fonction de l’opposition des travailleurs et de l’économie politique bourgeoise ( l’idée d’un « peuple de Gauche » est, de ce point de vue, une invraisemblable monstruosité théorique ). La référence à l’héritage de la Révolution Française n’est même pas essentielle à ce projet, comme le montre l’exemple de Fourier ( sur ce point précis, lire le Fourier de Jonathan Beecher, Fayard, 1993 ).

    6. Arno Mayer, La persistance de l’Ancien Régime, Flammarion, 1983. 

    Source

    Immédiatement, no 16, décembre 2000. https://web.archive.org/web/20030503234005/http://www.immediatement.com/numeros/immed16/la_dauche_c_est%20la%20groite.htm
    Date de création : 2014-01-08 | Date de modification : 2014-01-08
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    L'auteur

    Jean-Claude Michéa

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