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    Impression du texte

    Dossier: Barbey d'Aurevilly Jules

    Impression littéraire

    Robert Vernon
    J'ai retrouvé aujourd'hui, par hasard, dans une vieille maison depuis longtemps inhabitée, d'anciens cahiers de mon enfance, qui, jetés pêle-mêle, déchirés et maculés, remplissaient un fond d'armoire: j'en ressentis une impression pénible; rien n'est triste comme de rencontrer ainsi sur sa route un lambeau du passé qui semble vous barrer le chemin et vous forcer à regarder en arrière.

    Pourquoi chaque étape de la vie humaine laisse-t-elle d'impérissables vestiges?

    Pourquoi certaines choses fragiles échappent-elles à la loi de destruction universelle, quand d'autres plus précieuses, mieux gardées, disparaissent sans qu'on puisse s'en expliquer la cause?

    Il est bien rare que la vie tienne toutes les promesses du jeune âge; il est bien rare de ne pas voir, à mesure que l'on vieillit, le cadre se modifier et les compagnons de route disparaître.

    Que de tristesses dans ces retours vers le passé. On va à la mort à travers une suite de déceptions.

    Voilà bien les idées qu’à fait naître en mon esprit la vue de mes vieux cahiers endormis depuis trente ans sous un épais linceul de poussière. Ma mère, qui souvent avait mêlé à la mienne sa grande écriture ferme et lisible, est morte; mort aussi mon précepteur dont je discernais les fines corrections; et moi, enfant prodige, appelé aux plus hautes destinées, intelligent, bien doué, je me retrouve déçu, effroyablement déçu par la vie qui est venue trop tôt, trop vite, trop facile, et a fait de moi un curieux et un liseur au lieu de l'ingénieur entrevu et rêvé au travers de la couronne de lauriers du grand concours.

    Je me trouve bien chétif, bien misérable à côté de cette silhouette d'autrefois qui m'apparaît ironiquement au bout de mes cahiers d'enfance. Je paraissais alors destiné à réussir, à être un fort. La force avait été ma passion, mon idéal. À la veille de descendre dans l'arène, j'en avais eu très jeune le respect, la nostalgie, et dans un cahier pris au hasard, du bout des doigts, dans cette fosse commune où gisait avec ma jeunesse tant de brillantes espérances non réalisées, j'en trouvais la trace à chaque ligne.

    Un jour, j'avais alors quatorze ans, j'avais extrait de je ne sais quelle vie de grand homme une liste de questions qui devaient donner la clef de tout mon caractère; j'avais écrit en tête, puis presque entre chaque mot mon goût, mon admiration pour la force; puis des choses insignifiantes où le gamin se retrouvait tout entier: mes préférences pour la couleur rouge, l'abricot, les chevaux alezans, le crépuscule, le mois de septembre, les femmes blondes, etc... une seule question tout en bas de la page était restée sans réponse: «Quel est mon auteur favori?» Ma jeunesse et mon inexpérience m'empêchèrent alors d'y répondre.

    Tandis qu'avec un sourire amer je regardais de haut en bas cette page jaunie, je me demandais quelles réponses je ferais à toutes ces questions, maintenant que la vie était venue, que j'avais goûté à tout, possédé des femmes brunes et blondes, des chevaux de toutes robes et admiré des crépuscules sous toutes les latitudes. Au fond, en examinant bien, je trouvais mes goûts changés ou disparus.

    Une seule chose attirait mon attention: cette question restée sans réponse. Je ne cherchai pas longtemps, et de suite un nom me vint aux lèvres. Ce n'était peut-être pas le nom de l'auteur qui m'avait causé le plus de joie et d'émotion, mais celui de l'écrivain qui avait eu le plus d'influence sur moi, et dont les idées m'avaient pénétré le plus profondément. Une grande, une étrange figure se dressait devant moi et j'eus l'enfantillage de tracer un nom au crayon sur la ligne restée blanche: Barbey d'Aurevilly!

    Oui certes, c'était bien lui que je retrouvais tout au fond de moi, en remontant le cours de mes souvenirs; c'était bien lui qui avait jeté en moi ce germe de la vie littéraire qui restait ma seule passion. Jamais, comme en cet instant de subite réflexion, je n'avais compris son immense influence sur moi, cette sorte de prise de possession qui datait de l'enfance.

    Je me revis tout à coup écolier dévorant par hasard pendant une convalescence le «Chevalier des Touches». Cela avait presque fait époque dans ma vie et je m'étais retrouvé bien différent une fois rendu à l'existence active. Une crise s'était produite sous l'influence de ce livre, une crise mystérieuse et terrible qui peut se résumer ainsi: «J'avais appris à penser.»

    Que de gens prendront le sens de ces quatre mots pour une naïveté, et cependant ils contiennent tout un monde. Le jour où l'enfant pense et où il s'aperçoit qu'il pense, il naît à la vie morale, et cette chose si simple qui fait si peu de bruit et passe tellement inaperçue est un des instants les plus solennels de la vie. Cela se passe on ne sait comment, on ne sait pourquoi. Tout à tout, brusquement l'enfant semble s'éveiller et a conscience de son être; il se sent vivre, respirer, marcher, et une émotion inconnue, inexpliquée gonfle son cœur. Il regarde autour de lui et comprend.

    Jusque-là il a accepté passivement la vie qui lui était faite, ne se rendant pas compte qu'il pût y avoir autre chose que son horizon borné de toutes parts; il est inconscient et tout à coup, un livre, un mot, un événement quelconque, le simple enchaînement de la vie lui donne la notion de sa propre existence. Je crois que tout homme doit se souvenir de ce moment où il sortit des limbes, où subitement tout lui a paru différent de la veille, où cet incessant travail de la pensée a commencé pour ne plus finir qu'avec le dernier souffle.

    Je me rappelais d'avoir été dès le début inconsciemment charmé par la magie du style, par une sorte d'harmonie qui m'avait bercé et pénétré. Je lisais à haute voix, en m'écoutant avec soin et pendant ce temps je percevais comme une sorte de travail obscur dans tout mon esprit. Cette langue si admirablement, si fortement maniée me paraissait un discours étrange que j'écoutais avec autant d'étonnement que de ferveur; peu à peu mon intelligence s'éveillait, je comprenais, je m'arrêtais à une description ou je m'intéressais à un personnage, me représentant les situations, les intérieurs dépeints, et les comparant à ce que je connaissais. Une foule de sentiments chevaleresques s'éveillaient en moi; je croyais à la grandeur, à la force de l'individu qui croit, qui aime, qui combat avec une vive foi au cœur.

    Je me créais un monde de légendes peuplé de chevaliers invincibles, de belles dames impeccables, et me promenant bercé par ces rêves à peine éclos, je découvrais seulement tout le charme de la nature. J'aimais la solitude et je parlais tout seul; c'étaient là mes jeux; bientôt je n'en connus plus d'autres.

    Tout cela pouvait être de l'enfantillage dans la forme, mais au fond il y avait une idée, et cette idée devait germer.

    Peu à peu je lus l'œuvre entier de Barbey d'Aurevilly, et à partir de ce moment je peux dire qu'il me fut impossible de m'en séparer. Je le lisais non pas comme les enfants lisent en général, pour le fond plus ou moins romanesque du récit, mais je me nourrissais de son style, y trouvant la satisfaction de tous les instincts littéraires qui naissaient en moi à mesure que je me développais. Il me formait l'âme en même temps que le goût, ce maître que je n'avais jamais vu, que je ne devais jamais voir.

    Quelle belle et singulière chose que l'influence du talent et le prisme étrange de la science frappant d'admiration la créature ignorante!

    On a trop souvent dit que l'enfant était une pâte molle sur laquelle les événements du jeune âge et les êtres qui l'approchent impriment un sceau ineffaçable: je suis un exemple de cette vérité devenue banale. Plus tard j'ai compris que ces lectures avaient été la plus solide nourriture de ma jeunesse.

    En m'étudiant, j'ai trouvé sur moi l'empreinte de cet homme et de son génie; je n'en avais pas eu conscience au moment où elle s'imprimait mais elle avait grandi avec moi comme les noms que les enfants gravent dans l'écorce d'un jeune arbre; à mesure que celui-ci croît et grandit, on les voit se creuser davantage. De cette entaille qui à mon insu avait été jusqu’au cœur, ont jailli une ardente foi, une ferveur de disciple. Son âme avait en quelque sorte pénétré la mienne et je me sens encore à l'heure qu'il est tout fier de cette sorte d'inoculation.

    Aimer c'est comprendre. On l'a dit souvent aussi, et tout ignorant et tout fruste que j'étais, j'ai compris Barbey d'Aurevilly et je me suis assimilé son œuvre. Est-ce par ce que je l'aimais que je le comprenais, ou parce que je le comprenais que je l’aimais? Je ne sais: mais mon imagination était frappée et mon cœur remué.

    Il n'est pas un seul des personnages dans la peau duquel je ne sois entré, pas un état d'âme, pas un paysage que je n'aie cherché à me représenter, sur lequel n'aie vécu pendant un temps plus ou moins long, et quand je m'interroge c'est toujours Barbey que je trouve partout. C'est lui qui semble avoir enveloppé ma pensée de cette teinte sombre, qui lui communique cette tendance à dramatiser toutes choses, à voir noir.

    Je crois avoir pris l'habitude de son diagnostic des âmes, diagnostic parfois terrible qui me fait reculer épouvanté à la vue de certaines maladies morales dont il m'a fait deviner les symptômes.

    L'art de l'écrivain est moins, à mon avis, de beaucoup dire que de faire beaucoup penser, et j'ai inconsciemment appliqué sa doctrine à tout ce qui m'entourait, gagnant à ce contact journalier ses goûts, sa manière de voir et de sentir; le volume fini m'a laissé dans le cœur un peu des sentiments que je venais de vivre avec lui.

    Ce terrible abbé de la Croix Jugan a plané sur mes rêves d'enfant, je l'ai vu avec sa face étrange, j'ai ressenti le contrecoup de ses passions tragiques. J'ai suivi aussi la longue lutte de Jeanne de Feuardent; j'ai succombé avec elle, pour ainsi dire, et chaque fois que j'ai repris ce livre j'ai retrouvé l'enivrante impression de l'auteur qui tient les fils de ces destinées. Je me sentais uni à lui, partageant avec lui ce bonheur de créer, sentant tout ce qu'il avait voulu faire naître dans l'esprit du lecteur, et cette impression d'unisson me ravissait autant qu'elle me causait d'orgueil. Souvent j'ouvrais le livre au hasard et le lisais longtemps, avidement, trouvant partout un morceau de vie, un admirable tableau; comme tous les chefs-d’œuvre, cela me paraissait simple et facile à imiter.

    Je me complaisais dans ces paysages normands que j'avais moi-même sous les yeux alors; j'apprenais à connaître ce pays, à l'aimer comme il l'aimait, à y trouver tout ce qu'il y trouvait. Je me sentais fier d'appartenir à cette race Cottentine qui était aussi la sienne. A force de me scruter je me trouvais au cœur tous les instincts, tous les goûts héréditaires qu'il comprenait si bien.

    Lorsque je me mis à écrire j'étais tellement pénétré de lui que des pages entières de ses livres venaient sous ma plume; puis quand ce n'était plus lui, mais moi qui écrivais, c'était encore comme une dilution de lui au centième ou au millième. Je compris alors que l'intelligence ou l'esprit qu'on a relève toujours de quelqu'un; un être ou bien un livre a toujours déteint sur nous quelque primesautier que l'on puisse être ou paraisse être. Il me semble que les écrivains peuvent se ranger par familles comme les plantes en botanique. Les novateurs, ou pour mieux dire ceux qui se croient tels, semblent ignorer que forcément ils subissent l'influence de leurs devanciers. Quelquefois l'empreinte est plus ou moins éloignée, plus ou moins sensible, et plus ou moins durable.

    A l'heure qu'il est ce n'est pas sans émotion que je vois nette et distincte, dans ma vie, la trace de cette lumière qui m'a toujours précédé, de cette communion sans cesse renouvelée entre moi, l'humble, et lui le grand génie. Il l'a vécue avec moi, cette vie, grâce à notre mystérieuse union; il m'a consolé, reposé, quand il m'a eu élevé et initié.

    Toutes les fois que j'ai beaucoup lu et beaucoup travaillé, je suis toujours revenu à lui. Lorsque le problème de la femme s'est présenté à moi, c'est lui encore qui m'a guidé; il les connaissait si bien, lui le créateur de tant de contrastes, le peintre d'une multitude si variée. C'est pour elles surtout que la beauté de son style est si frappante. Personne n'a mieux chanté la pureté; personne n'a fait rêver plus savantes et plus profondes perversités, de même aussi que personne n'a su saisir la vie sur le fait avec cette vérité si brutale de la photographie instantanée.

    Je ne crois pas que jamais on ait mieux suivi, mieux observé le mystérieux travail de l'amour dans les cœurs. Il en est un surtout parmi tous les amours de choix qu'il nous révèle, dans lequel il se complaît: c'est l'amour fatalité, l'amour vrai qui ne résulte pas de coquetteries vulgaires, mais l'amour qui s'empare de deux êtres et les pousse l'un vers l'autre comme par une sorte d'aimantation. Comme il sait nous le faire toucher du doigt à l'instant précis où un état d'esprit spécial, où un enchaînement de circonstances le rend vraisemblable! Nous en suivons le développement avec la satisfaction que donne, en art, la vue d'une chose raisonnablement établie sur des bases logiques.

    Comme on sent Jeanne de Feuardent, le jour où elle revient des vêpres à travers la lande de Lessay, disposée à éprouver une émotion suprême, comme on conçoit que la semence jetée du haut de la chaire par le terrible Lacroix Jugan puisse germer dans ce cœur qui n'a pas réussi à s'embourgeoiser, et que doit frapper et séduire ce tragique passé de chouan. D'autre part Marigny, lorsqu'il voit pour la première fois Vellini en calèche, sur le boulevard, à la porte du café où elle vient prendre une glace, n'est-il pas ce rêveur bien mûr pour la passion, qui va donner un grand coup d'aviron à sa vie!

    J'ai toujours remarqué dans les œuvres de Barbey une merveilleuse science de mise au point. Ses romans sont ceux d'un homme qui eût pu être un étonnant auteur dramatique; tous les comparses sont à leurs places sans avoir jamais l'air de jouer des rôles secondaires.

    Il sait les faire vieillir et les faire se transformer; dès que nous connaissons ses personnages, ils deviennent pour nous d'inoubliables amis; leurs destinées s'accomplissent devant nous, toutes pareilles à celles de la vie réelle. Il saisit un être humain en plein mouvement, comme on arrête le balancier d'une pendule, l'explique, le démonte et le remet en route avec une admirable science de la machine humaine.

    Nous voyons Hermangarde entrer dans la vie belle, radieuse de ce bonheur parfait inséparable de l'amour heureux qu'elle goûte si pleinement.

    Quel beau travail de psychologie que cet autre amour de Vellini! Quelle étonnante fiction que cette magie du sang bu, enchevêtrant ces deux êtres, les condamnant l'un à l'autre! Quelle sorte de précision mathématique dans le développement de cet amour!

    On se figure le pouvoir étonnant de cet être spécial qui restera le type le plus osé, le plus étrange, si hardiment qualifié par Barbey lui-même, de ce nom à lui seul une trouvaille: «La mauresse sérail.» Il nous l'a si bien dépeinte, que nous la voyons clairement, comme au travers d'un kaléidoscope, depuis le moment où elle s'éveille sur sa peau de tigre pour vivre tout ce drame. Quelle est belle, la lutte quasi symbolique de ces deux femmes, grandes toutes deux par leur amour, et quel est celui, parmi tous les écrivains modernes, qui eût su ne pas rendre obscène la peinture d'un tel accouplement?

    Quelle force! quelle délicatesse! et comme il évite l'ignoble, en restant vrai, naturaliste comme on dit aujourd'hui! Peu d'auteurs possèdent ce don de communiquer au lecteur une impression physique, pour ainsi dire une sensation matérielle.

    Comment ne pas sentir en lisant la Vieille maîtresse ces rafales de vent qui balaient la falaise de Carteret, comment ne pas partager la désolation qu'éprouve Ryno de Marigny en sortant, par cette terrible nuit d'hiver, de la chaumière du Bas-Hamet, tandis que l'océan déchaîné bat les rochers à ses pieds!

    Qui n'a pas ressenti dans l'Ensorcelée la détresse du fermier, maître Lehardouay traversant la lande avec sa jument boiteuse, et entendant sonner au loin, à minuit, la messe de l'abbé de la Croix Jugan.

    Ne s'imagine-t-on pas facilement le tombeau de Jeanne de Feuardent., ce pauvre lavoir de Blanchelandes sur les eaux meurtrières duquel flotte encore sa coiffe?

    Il possède à merveille les paysans et les peint avec une sorte de respect et de tact particulier, sachant toujours leur faire parler la langue qu'il convient sans plus de grossièreté que d'affectation. Comme ils sont vivants et personnels, depuis la vieille sorcière Malgaigne, jusqu'au fils étrange d'une race de laboureurs Gourgues Sombreval! Il n'a pas seulement compris les habitants de la terre normande! mais il semble que le sol même lui ait livré son secret; il en a surpris la vie, cette vie si étrange avec sa fertilité et son trouble mystérieux, il la possède comme un grand musicien possède son clavier. Il l'aime de l'amour tenace qu'ont, pour ce coin de pays, tous ceux qui l'ont compris; mais que de gens ont traversé les marais, hâtifs, insoucieux, sans y voir autre chose que sa surface; combien peu ont pénétré le secret de sa fermentation spéciale et senti cette union étrangement belle du cœur de l'homme et de la terre qui le porte! Alors cette terre cesse d'être le plancher sans vie et sans résistance que foulent oisifs; elle devient l'amie; elle parle à l'oreille de ses enfants et fait passer en eux un peu du mystère de sa vie propre, c'est un langage, qui, une fois compris, ne s'oublie plus, et cette terre capricieuse du marais possède un innommable attrait; elle est si différente dans sa variété, dans sa fierté de la plaine servile que la charrue écorche tous les ans! Elle ne reçoit aucune semence, ne tient rien que d'elle-même et possède dans ses flancs une telle puissance de renouvellement!

    Au printemps avec quel triomphe elle sort de cette nappe d'eau onduleuse qui l'a rendue plus inapprochable! Quelle vie superbe et radieuse s'élève de ce limon, quelle fantaisie luxuriante que cette immense floraison du marais, quelle force dans le moindre brin d'herbe, quelle richesse de tons, quel parfum spécial et, par-dessus tout, quel charme, quelle poésie troublante dans ces soirées d'été, quel cadre pour les rêveries fantastiques que cet horizon indéfini, coupé par de petits ruisseaux bordés d'aulnes qui permettent à l'œil, grâce à leurs silhouettes étranges et tourmentées, de s