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Calme serein et grandeur tranquille

Johann Winckelmann
Extrait des Réflexions sur l'imitation des artistes grecs en sculpture et en peinture, publié en 1755. "Calme serein et grandeur tranquille". Ces qualités, qu'il énonce dans une formule promise à un immense succès, résument pour Winckelmann la noble simplicité de l'art grec et expliquent sa supériorité sur la sculpture moderne. Il les retrouvent dans l'antique Laocoon, qui fut déterré en 1505, dans les jardins de Santa Maria Maggiore, en présence du pape Jules II et de Michel-Ange.
Parmi les traits de perfection les plus frappants qui distinguent les productions des artistes grecs, il y a en un qui mérite une attention particulière, parce qu’on le remarque dans toutes les meilleures statues, et qu’il serait difficile de le rencontrer ailleurs: je veux parler de cette noble simplicité, de cette grandeur tranquille, qu’on admire dans les attitudes et dans les expressions. Comme le fond de l’océan reste calme et immobile pendant que la tempête trouble la surface, de même l’expression qui règne dans une belle figure grecque, peint une âme toujours grande et tranquille au milieu des secousses les plus violentes et des passions les plus terribles.

Ce caractère sublime de grandeur se fait remarquer dans toute sa beauté à travers les expressions touchantes de douleur qui se peignent sur le visage du fameux Laocoon, et dans les mouvements convulsifs de ses membres. La violence de ses tourments est imprimée sur chaque muscle, et semble enfler tous ses nerfs; on la voit surtout exprimée avec une énergie singulière par la contraction de l’abdomen et des parties inférieures du corps; cette expression est si vive, que le spectateur attentif partage une partie des souffrances dont elle est l’image: il n’y a cependant dans l’attitude et la physionomie de cette figure admirable aucun symptôme d’égarement ou de désespoir. On n’y aperçoit pas la moindre apparence de ce cri épouvantable que Virgile fait pousser à Laocoon dans ce moment terrible: l’ouverture de la bouche, trop petite pour exprimer un semblable cri, indique plutôt un soupir arraché par les angoisses de la douleur, mais à demi étouffé, ainsi que Sadolet l’a décrit. Les souffrances du corps et l’élévation de l’âme se peignent dans tous les membres avec une égale énergie, et forment le caractère le plus grand, et le plus sublime contraste qu’on puisse imaginer.

Laocoon souffre, mais comme le Philoctète de Sophocle: son horrible situation déchire le cœur , mais nous inspire en même temps le désir d’être en état d’imiter sa confiance et sa magnanimité dans les malheurs qui peuvent nous arriver.

L’expression d’une âme forte et grande surpasse infiniment l’imitation de ce qu’on appelle la nature choisie. Pour donner au marbre ce caractère de grandeur, l’artiste doit l’avoir dans son âme, et ne peut le tirer que de là. La Grèce présenta souvent dans la même personne l’artiste et le sage, et le Métrodore n’est pas le seul modèle de cette heureuse union. La philosophie prêtait une main secourable aux beaux-arts, animait leurs productions des sentiments les plus nobles, et y soufflait pour ainsi dire, une âme supérieure à celle des mortels ordinaires.

On peut objecter que l’artiste aurait dû couvrir son Laocoon d’une draperie, afin d’observer la décence que semblait exiger son caractère de prêtre; mais par là il aurait caché un grand nombre de beautés, et rendu moins frappante l’expression de la douleur. Bernin nous dit qu’en examinant attentivement cette fameuse statue, il avait observé dans la roideur de la cuisse l’effet que le venin du serpent commençait à produire.

Les attitudes et les mouvements dont la violence, le feu et l’impétuosité sont incompatibles avec cette grandeur calme dont je parle, étaient regardés par les Grecs comme défectueux, et ce défaut s’appellait Parenthyrsis.

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