Hommes, femmes, abstraction, incarnation, intelligence artificielle

Jacques Dufresne

Le second samedi de l’Agora eut lieu le 16 décembre. La causerie de Jacques Dufresne portait sur l’IA et le transhumanisme. Elle fut suivie d’un dialogue auquel plusieurs femmes participèrent. La question du rôle des femmes dans le passé et le présent de l’ordinateur, et par suite de l’IA et de la robotisation s’est posée

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Nous étions à quelques jours de Noël, fête du Dieu fait homme. L’incarnation ! Voici l’esprit qui descend vers la chair et la matière en général. Le mot incarnation n’est pas réservé aux chrétiens puisqu’il peut désigner toute forme de descente de l’esprit dans la matière ou de rayonnement de l’esprit à travers elle.

Il se trouve que l’ordinateur est le résultat du processus inverse : la montée de l’esprit, hors de la chair et de la matière, vers les hautes sphères de l’abstraction, vers le royaume de la quantité, des mathématiques, de la logique formelle. La chose s’est amorcée dans ce XVIIe siècle auquel Descartes avait donné le ton en insistant sur le fait que « les sens nous trompent » et en affirmant que les animaux et le corps humain sont des machines. En s’élevant dans l’abstraction, en combinant entre eux des figures et des nombres délestés de tout contenu charnel et matériel, l’esprit humain allait pouvoir toucher la vérité, voire la produire presque mécaniquement. Pascal inventera la première machine à calculer. Leibniz la perfectionnera. Le même Leibniz découvrira le système binaire et jettera les bases de la logique formelle. Cela suffit amplement à faire le lui l’ancêtre de l’ordinateur. Après lui et après Boole qui développera la logique formelle, il n’y aura sur cette route que des techniciens.

Homme, puissance et abstraction

« Donnez-moi-un point d’appui et je soulèverai le monde. » On savait depuis Archimède et le levier que le secret de la puissance est dans l’abstraction. Ce n’est pas le simple spectacle visuel d’un levier à l’œuvre qui a inspiré Archimède, c’est le rapport, calculé par le mathématicien qu’il était, entre les deux parties de la planche, de part et d’autre du point d’appui. Comme le levier, mais À une plus haute échelle, la bombe atomique et l’ordinateur sont des résultats de l’abstraction.

Et dans cette montée de l’abstraction, où se situe la femme ? Elle était absente au début de cette histoire, à l’exception des travaux, d’ordre technique, de la comtesse de Lovelace, amie du mathématicien Charles Babbage. La présence de la femme est encore marginale aujourd’hui. Que s’est-il passé dans ce domaine depuis 1945? L’informatique, une méta profession, est apparue et s’est imposée peu à peu sinon comme la profession unique, du moins comme la profession dominante, - l’équivalent de la théologie au Moyen Âge.

Bientôt les systèmes experts créés par l’informatique allaient pouvoir se substituer à un grand nombre de professions, et le pays qui contrôlerait le premier ces abstractions allait devenir le maître du monde. Et pendant que les femmes s’empareraient des anciennes professions, médecine, droit, psychologie, etc, les hommes se tournaient vers des abstractions qui les séduisaient déjà; ils allaient devenir les dieux dans le nouvel Olympe de l’abstraction. Jeunes, mâles et blancs, ils ont tout raflé dans la Silicone Valley : 90% pour eux, 10 % pour les autres. Les statistiques sont connues de tous. On sait par exemple que dans la Silicone Valley, les femmes n’occupent que 11% des postes décisionnels qu’après avoir atteint un sommet de 36% en 1991, la proportion des femmes engagées dans le numérique n’a cessé de décliner depuis.

La situation est la même au Québec. Le nombre de femmes s’engageant dans la voie a tendance à diminuer depuis 1992.

Gaia, la femme, l’incarnation

On connaît déjà les effets sur la planète et sur l’humanité de la démesure associée à la maîtrise, masculine pour le moment, de l’abstraction. On sait aussi que le salut est du côté de l’incarnation, l’un des sujets le plus souvent traités sur nos sites. Et la femme, et l’homme? Si l’on commence par nier toute différence de nature entre ces deux pôles et si d’autre part on réduit la libération de la femme à la conquête d’un pouvoir toujours, et peut-être de plus en plus, masculin, le triomphe de l’abstrait ne pourra que se perpétuer en s’accélérant.
Mais si, fidèle aux plus vénérables archétypes, on associe la femme à l’incarnation (ce qui ne veut pas dire qu’on la croie privée de la capacité d’abstraction), le miracle même devient possible. Compte tenu du pouvoir politique dont elles disposent déjà, les femmes pourraient faire basculer l’histoire dans une autre direction. C’est notamment la thèse que défend Daniel Laguitton, tous les dimanches à 12h30 sur Radio VM, dans son interprétation des travaux du théologien écologiste Thomas Berry.

Cela fait peser sur les féministes la lourde responsabilité de se définir plus clairement. Doivent-elles s’affirmer dans et par leur différence, ou au contraire se convertir à l’abstraction? Ce qui laisse subsister une autre question fondamentale : peuvent-elles s’emparer de la citadelle numérique tout en restant femmes?

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