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Hommes et animaux: la révolution de la créche

Jacques Dufresne

Tu veux connaître le sens de la vie, interroge les bêtes! Ask the beasts. C’est le titre d’un traité mixte de biologie et de théologie, darwinien et chrétien, qu’on vient de publier à Londres. Il en sera question dans la seconde partie de cet article. Une encyclique sur l’écologie doit paraître bientôt. On le sent à mille autres indices, mille démonstrations nous en font voir la nécessité : il nous faut, dans l’Occident chrétien, redresser notre rapport avec la nature et avec les animaux en particulier. Noël est le moment parfait pour aborder cette question, à cause du silence de cette nuit sacrée, à cause aussi de la crèche de saint François qui indique l’esprit dans lequel le redressement doit s’opérer.

Silence. Ne trouvez-vous pas que les hommes font beaucoup de bruit, de plus en plus de bruit et que ce tintamarre (grand bruit dépourvu d’harmonie) devient gênant par comparaison avec le silence dans lequel vivent et meurent les animaux, à l’exception de quelques singes hurleurs. Qu’ont-ils donc de si important à se dire les uns aux autres ces sapiens? Partout où ils passent dans la nature sauvage, sur les eaux comme dans les forêts, ils font fuir les autres vivants, terrifiés par le pressentiment de la mort qui les attend au contact du roi de la création. Écoutez les radios : le dynamisme forcé et bavard y est la règle. Les oiseaux chantent à la saison des amours. Est-ce donc parce que l’amour n’attend pas chez eux la saison que les humains chantent et diffusent leurs chansons en tout lieu et en tout temps? Quel amoureux d’une bête n’a pas été attendri à la pensée que les mots d’amour de cet être vivant et vibrant venaient se briser contre le mur du silence comme un oiseau aveuglé contre la vitre d’une fenêtre? Qui n’a pas été touché à la pensée que cet élan brisé, éclaté vers la parole s’exprimait en mille signes d’affection, souvent incompris?

Certes, il ne suffira pas que les sapiens se réinitient au silence créateur pour mettre fin à leur prédation. Cela pourrait toutefois être le prélude à une contemplation conduisant à une étude désintéressée des animaux et des systèmes vivants. Désintéressée, car jusqu’à ce jour les études ont été si intéressées qu’elles ont conduit à l’élevage industriel et au règne du crime organisé sur les éléphants et les rhinocéro.
La connaissance de la vie est elle-même vivante et source de joie, d’une joie qui devrait se suffire à elle-même. Tant mieux si cette fleur est un remède en plus d’être un parfum, mais si le but des sciences de la vie est d’enrichir la pharmacopée, nous continuerons de régresser dans nos rapports avec le milieu vivant car la plupart des merveilles qu’il contient ne comportent pas d’avantages immédiats et manifestes pour nous.
Le plancton est précieux. On sait depuis peu que les baleines en favorisent la croissance. Comment? En attendant d’être à la surface de la mer pour achever la digestion commencée dans les profondeurs là où la pression interdit les évacuations. Bel exemple de ce qu’il nous reste à découvrir de la vie pour mieux nous harmoniser à elle. Après le réchauffement climatique, l’effondrement de la population de baleines serait l’une des causes de la raréfaction du plancton.

Le silence est le portique du sacré. Il pourrait aussi contribuer à redresser en direction du sacré ce rapport des hommes avec la nature qui s’est dégradé suite à une interprétation utilitariste et démesurément anthropocentrique du récit de la genèse :

«Dieu créa l'homme à son image, il le créa à l'image de Dieu, il créa l'homme et la femme.
Dieu les bénit, et Dieu leur dit: Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l'assujettissez; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre.»

La crèche ou le monde à l’endroit

Le redressement, c’est saint François qui l’a inauguré, par sa poésie, écrite et vécue, mais encore davantage peut-être par cette crèche de Noël, au centre de laquelle l’homme Dieu réduit à la fragilité du nouveau-né est réchauffé et protégé par le bœuf et l’âne….

C’est le monde à l’endroit. Il est à l’envers quand l’homme prédateur, avec la complicité d’un Dieu qu’il a imaginé à sa ressemblance, sème la terreur dans la nature. Et voici la règle d’or pour achever ce redressement : exploiter la nature, certes, mais avec mesure, la regarder de haut et dans son ensemble pour la protéger, certes, mais à une époque où le premier danger pour l’humain est la dévitalisation, l’emmachination, il faut aller vers la nature humblement, fraternellement avec l’espoir d’y trouver une source de vie, sur tous les plans : matériel, spirituel, symbolique. Ce chat coûte cher par rapport à son homologue japonais robotisé, mais il n’est pas un luxe. Il correspond à un besoin. Parce qu’il est vivant, unique, différent de tous les chats passés, présents et à venir, je peux l’aimer, il peut m’aimer. Nos vies s’enrichissent l’une l’autre, comme si elles se souvenaient du paradis terrestre. Entre ce paradis perdu et le paradis peuplé de robots qu’on nous propose, il existe un juste milieu auquel il faut tenir à tout prix. Je vois tous les jours des cerfs, souvent depuis la fenêtre de mon bureau. L’indicible légèreté, la grâce rythmée avec laquelle ils bondissent dans la neige n’est pas seulement un beau spectacle, c’est une nourriture dont notre imaginaire a besoin. Qui n’aimerait pas écrire, danser et chanter comme un cerf court? Je ne vois jamais courir un cerf sans penser à Mozart. C’est ainsi qu’il faut interpréter cette pensée du psychiatre Henri F. Ellenberger : «chaque fois qu’une espèce sauvage disparaît, le bestiaire intérieur de l’humanité s’appauvrit.» Si le pôle vital ne nous attire pas ainsi, qu’est-ce qui nous permettra de résister à l’attraction, de plus en plus forte, du pôle machine?

***

Ask the beasts

Ce livre est un imposant dialogue entre la science et la théologie. On aurait pu l’intituler le dialogue de Darwin et de François; par crainte de trop personnaliser le débat, on lui a donné un titre tiré du livre de Job : Ask the beasts . Job, frappé à la fois par la pire des pauvretés et par la pire des maladies, écoute un prétendu sage disserter sur le sens de la vie. Il prend alors la parole et s’adresse à lui en ces termes :

«Mais, de grâce, interroge les bêtes, et elles t'instruiront, les oiseaux du ciel, et ils te l'apprendront;
ou bien parle à la terre, et elle t'enseignera; les poissons même de la mer te le raconteront.
Qui ne sait, parmi tous ces êtres, que la main de Yahvé a fait ces choses,
qu'il tient dans sa main l'âme de tout ce qui vit, et le souffle de tous les humains?


Interroge les bêtes! C’est l’invitation que l’Église se lance à elle-même à travers l’auteure du livre d’Elizabeth A. Johnson , à travers aussi le pape François, cité dans le livre, ce pape qui s’est plu à dire à dire à un enfant que son chien irait au ciel. Jamais ces bêtes n’avaient parlé aussi fort ni aussi distinctement qu’à travers Charles Darwin. Les colonnes du temple biblique en ont été ébranlées. Suit dans le livre une vie de Darwin et une histoire de la théorie de l’évolution racontée avec le plus grand respect. L’image du maître qui s’en dégage ressemble à celle qu’avait perçue Lewis Mumford :

«Dans toute sa pensée, Darwin était là en personne : non seulement comme intellect abstrait, mais comme être humain sensible, sympathisant. Non seulement Darwin étudiait objectivement les organismes : il aimait les créatures vivantes avec presque autant de chaleur que saint François, allant jusqu'à s'affliger du dressage cruel des chiens savants et s'opposant avec vigueur à la pratique courante de la vivisection. Dans son alliance avec toutes les formes de la vie, Darwin était dans la noble lignée d'une succession de naturalistes similaires, allant de Gilbert White et de Linné à Humbold et Audubon ». (source)

 

La parole est ensuite donnée aux théologiens, à charge pour eux de trouver dans la tradition les fondements d’une vision de la création et de la présence de Dieu dans la nature qui accordent une juste place à chaque créature et aux systèmes vivants qui les relient.


Au cours des dernières décennies, la science elle-même a fait un pas en direction du message évangélique d’amour : la coopération apparaît désormais comme un facteur de l’évolution aussi important que la compétition. Même si la différence entre les deux points de vue est scrupuleusement maintenue dans le livre d’Élisabeth A. Johnson, l’idée de coopération, accréditée de part et d’autre, fonde l’espoir d’une convergence entre les églises chrétiennes et les mouvements écologiques s’appuyant, soit exclusivement sur la science, soit sur une écologie profonde plus proche d’un panthéisme païen que de la pensée chrétienne.

Le dernier chapitre, intitulé «Communauté de création», nous rappelle entre autres exemples d’interdépendance que si les arbres pourraient survivre en l’absence d’hommes, les hommes eux ne survivraient pas à la disparition des arbres. Il se termine par cet appel à la vocation écologique.

«Une humanité florissante sur une planète saine, riche en espèces dans un univers en évolution, formant un ensemble rempli de la gloire de Dieu. Telle est la vision qui doit nous guider, en pratique et en théorie, en ce moment critique de la détresse de la Terre. L’ignorance de cette vision confine les croyants et leurs églises à la marge de l’histoire quand dans le monde réel se joue une terrible tragédie de vie et de mort; tandis que l’engagement, avec le soutien de l’Esprit, dans la vocation écologique, nous lance dans une grande aventure de l’esprit et du cœur consistant à enrichir le répertoire de l’amour. La bête ne nous demande rien de moins»1

Il s’agit de toute évidence d’un livre qui arrive à point dans le dialogue entre science et religion, dans l’autocritique de l’Église en matière d’écologie, et dans l’effort de concertation que doivent faire les humains pour protéger leur habitat. S’agit-il du grand livre qui marquera pour longtemps la pensée de l’Église? Il comporte bien des lacunes. Non seulement la question de la croissance n’y est pas posée, mais les allusions à une prospérité florissante donnent plutôt à entendre qu’elle va de soi aux yeux de l’auteur; et c’est en vain qu’on cherche dans ce livre une critique radicale de ce progrès technique qui, de toute évidence, est responsable d’une partie des maux évoqués.


Notes
1- Elizabeth A. Johnson, Ask the Beasts, Bloomsbury Publishing, Londres 2014, p.286

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