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    Dossier: Nietzsche Friedrich

    Nietzsche en Italie - II

    Guy Pourtalès

    VI

    MADEMOISELLE LOU À NAXOS

    À peine arrivé, Nietzsche se rendit chez notre «idéaliste» de Sorrente. Comme beaucoup de vieilles filles qui ont pleuré toute leur vie un fiancé, Malwida aimait à faire des mariages. Et si elle avait tant pressé Nietzsche de venir à Rome, c'est que l'idée lui avait poussé de marier son sauvage poète avec une jeune Russe dont elle s'instituait la protectrice. Elle entreprit tout de suite son éloge. C'était une demoiselle Lou Salomé, Juive d'origine finlandaise, âgée de vingt ans, d'une beauté douce, d'intelligence rapide et ferme, d'une certaine aisance de fortune. Fort cultivée et tout à fait indépendante, cette jeune fille élevée librement cherchait à occuper ses loisirs et certes ne demanderait pas mieux que d'attacher son génie naissant à la destinée du professeur errant dont la renommée commençait de percer un peu partout. Mademoiselle Lou venait d'être initiée aux œuvres de Nietzsche par la vieille Meysenbug et son ami Paul Rée, de passage à Rome aussi. Elle ne tarda pas à manifester son enthousiasme. On ne cacha même pas à Nietzsche que ce tendre disciple avait déjà eu un maître, à Helsingfors, en la personne d'un professeur éminent, mais marié et attaché à ses devoirs. Bravement; elle s'était exilée. Et c'est ainsi qu'elle se trouvait à Rome en quête d'une affection qui, sans rien exiger de son cœur endolori, sût tout au moins occuper sa pensée. Ces traits ne déplurent point à Nietzsche. Il consentit volontiers à la voir. Et un beau jour de la fin d'avril, l'Antéchrist et la jeune Israélite furent présentés l'un à l'autre dans la basilique de Saint-Pierre.

    Mademoiselle Lou fut charmée. Si Nietzsche, fidèle à ses théories, portait le masque des politesses les plus conventionnelles, elle vit bientôt cependant qu'il le portait mal. Son regard le trahissait, ce regard de myope qui ne reflétait jamais les changeantes impressions du monde extérieur, mais livrait dans une sorte de lumineuse fixité les horizons intérieurs. Ces clartés la frappèrent, lui plurent. Quant à Nietzsche, il fut séduit aussitôt. Et aussitôt sur ses gardes. Il la jugea peu belle, peut-être sans personnalité, l'écrivit à sa sœur, se rétracta dans la même lettre, laissa entendre qu'il était déjà conquis. «Une jeune fille qui dès sa plus tendre enfance n'a cherché que la connaissance et lui a consenti tous les sacrifices. Cela m'a profondément remué.» À mademoiselle de Meysenbug il dit: «Voilà une âme qui, d'un souffle, s'est créé un petit corps.»

    Nietzsche ne pouvait guère croire au bonheur dans l'amour. Mais il n'y a aucun doute, il aima. Et avec cette merveilleuse injustice des justes, qui se font de la perfection une idée absolue. Avec ce superbe égoïsme des amants qu'il a lui-même chanté comme le féroce et nécessaire idéal de la possession. Ils eurent ensemble de longs entretiens, dont ils sortaient profondément troublés: Lou, par les violences de la pensée de Nietzsche, sa parole murmurée, ses mains trop intelligentes et qui le trahissaient encore, même par ses oreilles «faites pour entendre ce qui n'a jamais été dit»; Nietzsche, ému d'une présence féminine dont les années de solitude l'avaient si longtemps privé.

    L'on partit bientôt à quatre pour le Lac d'Orta: Mme Salomé, sa fille et les deux philosophes. Nietzsche disait à son ami: «C'est une femme admirable, épousez-la...» Et l'autre répondait: «Épousez-la vous-même, c'est la compagne qu'il vous faut.» Ils s'amusaient comme des enfants à traîner Lou dans la brouette d'un jardinier, tandis qu'elle décidait de «sacrifier sa vie à la vérité». Nietzsche étudiait cette jeune Juive d'une intelligence si précoce et d'un savoir déjà solide.

    Ils se séparèrent de nouveau pour se retrouver quelques jours plus tard, au milieu de mai, à Lucerne. Certainement ce fut Nietzsche qui choisit le lieu de cette rencontre. Au sentiment neuf qui l'emplissait d'une mansuétude reconnaissante, il tenait à faire hommage de son passé. Quel passé? L'amitié de Wagner? L'amour inexprimé — inexprimable — pour Cosima? Quoiqu'il en fût, il désirait conduire Lou Salomé à Tribschen, cette Ile bienheureuse, cette Naxos où Wagner, Cosima-Ariane et lui avaient vécu autrefois des heures si pleines de foi et d'enthousiasme. Mais, auparavant, il chargea Rée de remettre à la jeune fille une lettre qui contenait sa demande en mariage. «Car, interrogeait-il doucement son ami, sans doute ne saurait-il être question d'union libre?» Naïveté de savant et d'artiste qui ne vit guère dans les contingences. Au demeurant, mademoiselle Salomé avait trop de sens pratique et pas assez d'amour pour envisager un seul instant une telle hypothèse. La décision abrupte de Nietzsche la surprit cependant. Elle n'y crut point, ou voulut n'y pas croire. Eût-elle préféré se fiancer avec Rée? Peut-être, et on l'a dit. Il paraît certain en tout cas que, malgré une vive sympathie d'esprit et une admiration non dissimulée, jamais elle n'eut d'amour pour Nietzsche. Le génie — et même le talent — ont souvent de la peine à trouver le chemin du cœur, car les instincts se soulèvent contre cet ennemi subtil de leurs besoins. Pardonne-t-on à l'intelligence, si on la croit incapable de faillir? Mademoiselle Lou fut perspicace, comme toute femme sait l'être lorsqu'il s'agit des vérités profondes de la chair. Elle vit le danger qu'offrait un tel homme et fit un mensonge pratique. On convint avec Rée que, l'occasion n'ayant pu se trouver, la lettre n'avait pas été remise. Quelques jours furent gagnés et ils allèrent à Tribschen.

    Nietzsche était venu ici pour la première fois le 15 mai 1869, un samedi avant la Pentecôte. Jeune professeur à l'université de Bâle, il avait écrit à Wagner l'enthousiasme que lui inspirait sa musique, et il se sentait ému par l'homme comme par un être surnaturel, un divin «possédé». Et voici que le maître l'avait aussitôt appelé, et Nietzsche, immobile devant la grille de la villa où l'éternel exilé avait cherché refuge, écoutait les battements de son cœur. Il écoutait aussi un accord douloureux plaqué sur un piano, frappé à de nombreuses reprises et s'échappant d'une fenêtre ouverte sur le jardin printanier. Un domestique vint bientôt l'informer que son maître travaillerait jusqu'à deux heures et ne pourrait recevoir M. le professeur qu'ensuite. Dans l'impossibilité d'attendre, Nietzsche s'en alla. Tout ce qu'il emporta de cette première tentative fut donc cet unique accord, sans cesse répété et qui s'en était allé mourir parmi les fleurs comme un appel lointain, une interrogation fatiguée. Plus tard, il devait y reconnaître le passage du troisième acte de Siegfried, où Brunehilde s'écrie: «Il m'a blessée, celui qui m'éveilla...» et y voir un bien surprenant présage. Puis il retourna à Tribschen le lundi de Pentecôte et cette fois fut reçu par le compositeur et Cosima de Bülow, qui vivait auprès de lui. Alors commença cette amitié passionnée, l'époque heureuse et brève où son cœur sans critique accepta l'intrusion de la pensée la plus violente de son temps.

    «Mon Italie», disait Nietzsche en parlant de cette presqu'île ensoleillée sur le lac des Quatre Cantons, au bout de laquelle s'élevait l'abri que le roi de Bavière avait loué pour son illustre ami. Nietzsche s'y rendait de Bâle presque tous les samedis, y passait la nuit et le dimanche, comptait les jours qui le séparaient des trop proches vacances. Et comme si cette amitié nouvelle devait fournir aussitôt des événements extraordinaires, le premier séjour de Nietzsche fut marqué par la naissance du fils de Wagner et de Cosima; le dernier de cette saison-là, quelques semaines plus tard, coïncida avec la naissance de l'autre Siegfried, le fils spirituel du maître. Wagner travaillait sans relâche à ses œuvres musicales, comme aussi à leur trouver une expression philosophique. à côté de lui, Nietzsche ne travaillait pas moins, soulevé par l'extase dionysiaque de cette musique, et la certitude d'être le premier à scruter toutes les intentions du poète, peut-être à en saisir le sens mieux même que lui. Dès cette aube déjà, un pressentiment lui venait des défaillances intellectuelles possibles de son guide, et l'orgueilleuse assurance de sa propre supériorité de culture et de divination. Entre ces deux révolutionnaires passionnés, vivait Cosima Liszt.

    Combien elle séduisit Nietzsche, cette jeune femme altière et aristocratique de trente-deux ans, qui sacrifiait l'affection de son père, le lien conjugal qui l'attachait encore à Hans de Bülow, l'hommage du monde, les vertus officielles, sa tranquillité sociale, à la gloire du petit Saxon quinquagénaire qui roulait d'exil en exil ses malles fatiguées et bourrées de drames injouables! Si le voisinage du génie était pour Nietzsche un splendide motif d'exaltation spirituelle, autre chose et chose plus profonde était la présence de ce grand être féminin et secret, de cette intelligence volontaire et souple, cette «seule femme de style supérieur» qu'il eût encore connue. Sans doute cherchait-il l'approbation de Wagner en écrivant sa Naissance de la Tragédie; mais plus encore, certainement, l'admiration de cette amante d'élite dont il avait fait, au plus caché de son cœur, l'exemplaire idéal de la ménade dionysienne. Pensant à elle il ne trouvait qu'un nom, celui que dès lors il lui destinait symboliquement comme à la femme abandonnée par son Thésée: Ariane. Cette presqu'île lucernoise pouvait bien être Naxos. Et lui, Nietzsche, son Labyrinthe. Ou Dionysos lui-même.

    Quelque treize ans avant ce jour du printemps de 1882, ce n'était pas une jeune Israélite que Nietzsche escortait dans ces allées, mais Ariane l'énigmatique. Souvenirs transperçant, doux, affreux. Devant marchaient Lisbeth Nietzsche, sa sœur, aux côtés de Wagner en veste de velours, en culotte courte et bas noirs, avec sa fameuse toque et sa cravate bleu clair. Ensuite venaient Ariane et lui. Elle portait une robe de cachemire rose ornée d'un grand col de dentelles. À son bras pendait un large chapeau florentin garni de fleurs. Ils marchaient très rapprochés et souvent gardaient le silence. Que ces silences étaient beaux! Qu'ils étaient chargés d'inexprimable! Et lorsque enfin l'on se mettait à parler, elles semblaient toutes naturelles et parfaitement accordées à leur âme, ces pensées sur la tragédie grecque par où ils entraient comme sur des degrés de marbre dans le tragique humain. Au surplus, n'était-elle pas aux trois quarts latine, cette Française née à Côme et entièrement élevée à Paris? Raison toute délicate, toute de finesse pour saisir ces nuances «méditerranéennes» par où déjà ses idées à lui prenaient sur celles de Richard un tour tellement plus léger. C'était lui, Frédéric Nietzsche (qui se voulait descendant de gentilshommes polonais), l'amant idéal et prédestiné de cette grande dame hautaine, non cet ouvrier en musique saxon. Qu'il fût puissant et même génial, la cause était entendue. Mais ne manquait-il pas de ce raffinement d'esprit et de manières qui fait qu'une femme supérieure cherche bien autre chose dans l'homme qu'elle aime que de glorieux — et peut-être caducs — accomplissements? Cosima devait avoir le goût des lumières et des ombres qui enveloppent les vrais sommets spirituels et sont d'autre qualité, évidemment, que les éclairages grossiers d'une scène de théâtre. Mais elle ne livrait rien de ses réflexions. Pas plus que Nietzsche. Ils se promenaient de concert, vivaient souvent ensemble des journées entières, se frôlaient l'âme avec les antennes de l'esprit. Et pourtant, combien elle savait aussi être naturelle et simple, cette femme si lointaine! Elle aimait à rire, s'amusait d'un rien, jouait avec ses enfants, préposait Nietzsche aux achats pour l'arbre de Noël, livres, poupées, marionnettes, demandait des anges plus roses et un diable plus satanique. Et il recevait pour sa peine une belle édition des Essais de Montaigne. Wagner, du reste, chargeait aussi son jeune ami de missions de confiance; c'est ainsi qu'on s'en remit à ses soins de surveiller à Bâle l'impression et la correction d'épreuves de l'autobiographie du maître, laquelle devait être tirée à douze exemplaires, pour les intimes seulement. (Et avec quelle discrétion Nietzsche a tu jusqu'au bout tout ce qu'il savait par Wagner lui-même sur ses origines et sa naissance). C'était alors le temps d'une entière confiance, d'un mutuel enchantement. Cosima lui écrivait un jour: «...Tout en sentant bien que les souffrances passées demeurent imprégnées dans l'âme de manière ineffaçable, je me dis que le plus haut bonheur sur terre est une vision, et que cette vision nous est échue en partage.»

    Oui, cette première période de Tribschen est restée dans la mémoire de Nietzsche comme une grave et sereine expérience. Et en effet, comme une sorte de vision, un dernier tableau idyllique, avant les temps monstrueux de 1870, avant l'autre guerre aussi,... celle qui allait dresser le révolutionnaire de demain contre celui d'hier, le poète de l'avenir contre le musicien du passé. Il travaillait dès lors à La Naissance de la Tragédie, en transportait sur lui les ébauches jusque sous les mur de Metz, les remportait en Allemagne lorsqu'il fut évacué des champs de bataille lorrains, les bourrait dans sa valise quand, avec sa sœur, il entreprit à travers le massif du Saint-Gothard son premier voyage à Lugano. C'était au début de février 1871. Serrés dans le petit traîneau à deux places, Frédéric et Lisbeth glissaient sous l'ardent soleil d'hiver, au rythme des clochettes du cheval, sur les pentes qui grimpent ou dévalent parmi les sapins de Noël ouatés de silence et ornés de cristaux, vers l'antichambre de l'Italie.

    Nietzsche revoit tout cela sur les bords de ce lac pathétique. Ou plutôt, il le réentend; car ce n'est jamais par l'œil qu'il se souvient (cet œil trop myope), mais par l'ouïe. Ses nostalgies ne concernent point les pays qu'il a vus, les couleurs, les tableaux, les visages, mais les musiques qu'il a entendues, la voix des êtres qu'il a aimés, la sonorité de l'air qu'il a respiré, du sol qu'il a foulé, enfin la vie intérieure, le chant des choses ou des personnes. Comme chez les aveugles, c'est cette matière immatérielle qui trouve accès en ses profondeurs et, aux jours tristement doux du souvenir (comme ce jour-ci), remonte de l'oubli pour peupler l'air, le gravier, le rivage, de résonances douloureuses. Rarement, me semble-t-il, la définition de la mélancolie donnée par Gide dans ses Nourritures terrestres se trouve mieux vérifiée qu'ici, par cet homme et dans cet instant de poignante solitude: «La mélancolie n'est que de la ferveur retombée...»

    Donc, son premier ouvrage paraît au début de 1872. Wagner lui écrit par retour du courrier: «Je n'ai jamais rien lu de plus beau que votre livre...» Et Cosima: «Votre écrit répond à toutes les questions que je me posais dans mon for intérieur...» Puis encore: «Que votre livre est beau! Qu'il est beau et profond! Qu'il est profond et hardi! Qui vous en récompensera, je me le demanderais avec angoisse, si,je ne savais que, dans la conception de ces choses, vous avez dû trouver la plus belle récompense. Mais si vous vous sentez récompensé, comment savez-vous mettre votre état d'âme intérieur, grandiose et constructif, à l'unisson du monde extérieur où vous avez à vivre?...

    «Vous avez dans ce livre évoqué des démons que je croyais obéissants à notre maître seul. Sur deux mondes, dont l'un nous est invisible, parce qu'il est trop loin de nous, et dont nous ne connaissons pas l'autre, parce qu'il est trop proche, vous avez jeté la clarté la plus vive, de telle sorte que nous saisissons la beauté, dont le pressentiment nous ravissait, et que nous comprenons la laideur, dont nous étions presque écrasés. Votre lumière, pour notre réconfort, vous la projetez dans l'avenir — qui pour nos cœurs est un présent, de telle sorte que nous pouvons, pleins d'espérance, faire cette prière: Puisse le bien être victorieux!

    «Je ne saurais vous dire combien votre livre, où vous constatez avec une simplicité si vraie le tragique de notre existence, m'a paru de nature à élever la pensée... J'ai lu comme un poème cet écrit, qui cependant nous ouvre les problèmes les plus profonds; et je ne puis m'en séparer, non plus que le maître, car il fournit une réponse à toutes les questions inconscientes de mon âme...»

    Toute l'Allemagne intellectuelle s'agite, s'exclame et prend parti pour ou contre ce débutant audacieux, qui proclame en Wagner la naissance de l'art nouveau. Et en dessous de cette guerre esthétique qui, des années durant, va bouleverser l'Europe musicale, l'autre drame se dessine, cet ahurissant paradoxe qui voudra que le Saint-Jean Baptiste de Wagner bientôt devienne son Judas. Nietzsche en ressent maintenant encore un trouble intolérable. Et ses violences — il le sait — vont s'aggraver toujours plus parce que tant d'amour, tant de déceptions, ne peuvent qu'entraîner une opposition accrue, éternellement avide de se justifier. Mais Bayreuth n'en est pas moins en partie son œuvre. Il en fut, avec Liszt, l'un des deux prophètes. Et l'aurore qui s'est levée là-bas sur le Théâtre des Fêtes, déjà il la hait d'instinct, sans oser se l'avouer, puisqu'elle entraînera le crépuscule de Tribschen.

    Six mois encore, les derniers six mois. Les visites se resserrent. Il les compte: vingt-trois en tout, durant ces trois années. L'heure approche de l'adieu à ce petit coin de terre bénie. Voici les dernières vacances de Pâques: on cache des œufs pour amuser les enfants; on se fait de petits cadeaux; on se promène encore ensemble dans ce suprême et trop mielleux printemps, et sur ces mêmes allées où voici maintenant cette jeune étrangère qui écoute sans mot dire le long et cahoteux monologue de Nietzsche.

    Enfin, le dernier jour, qui est aussi le dernier samedi d'avril, Wagner est déjà installé à Bayreuth et Cosima se prépare à quitter pour toujours la maison où elle a vécu sept ans, où est né son fils, où furent écrites tant de pages glorieuses, où elle a connu, à côté et comme en marge de l'admiration passionnée qu'elle voue au grand homme vieillissant, ce très jeune professeur, si pudique, si discret, et qu'elle devine pourtant tout frémissant de tendresse dominée. Qui sait quelles plaintes, quelles irritations intellectuelles n'éclateront pas un jour de cette âme ingénue, forcée à une trop longue contrainte! Car il y a toujours une revanche du cœur. Qui fut martyr, peut-être un jour deviendra tortionnaire. Même si sa haine ne vise que par ricochet l'objet de son ressentiment, la joie n'en est pas moins puissante de voir chanceler celle qui méconnut votre force. Certes, la partie n'était pas égale entre le compositeur illustre et le petit fonctionnaire à peine sorti de l'ombre. Mais l'heure viendra — il faut qu'elle vienne — où Nietzsche osera se mesurer avec Wagner, où Dionysos vaincra Siegfried et pourra, tête haute, revendiquer l'honneur d'avoir su aimer.

    Ce samedi d'avril 1872 était donc marqué pour un adieu d'importance. Cosima et Nietzsche s'affairaient parmi les malles, les pièces démeublées, les ruines. La mélancolie s'étendait jusque dans l'air et les nuages. Le gros terre-neuve noir du maître refusait de manger. Les domestiques sanglotaient. Ariane elle-même, si surveillée devant toute expression possible de ses sentiments, trahissait sans y songer son bouleversement. Nietzsche dut s'enfuir. Les plus somptueuses années de sa jeunesse venaient enfin de s'effondrer. Il réclamait maintenant un complet silence, une totale reprise de possession de soi. C'est l'autre versant de la vie qui brusquement s'était ouvert sous ses pas. Il écrivit alors à son ami Gersdorff — s'en souvenait-il? — «Ne m'en veuille pas s'il me faut, dans notre correspondance, marquer ci et là un grand point d'orgue…»

    Dix ans de tout cela. Et aujourd'hui, en ce mois de mai 82, qu'était-il advenu de cette Naxos désertée par les dieux?

    La maison était occupée par des étrangers. Ils parcoururent le jardin, s'assirent au bord du lac. Ah! tristes et beaux lacs qui savez par vos silences trop doux raviver si fortement nos plaies! Nietzsche se tut longuement, après avoir ainsi parlé, se plongea dans ses souvenirs. («Le souvenir est une plaie purulente», allait-il écrire bientôt). Puis il dit encore tout ce qu'il avait souffert du fait de Wagner et de son art. Il montra au prix de quel sacrifice il s'était lui-même trouvé, puisque cette lente conquête lui coûtait toute la joie de sa jeunesse. Sa santé, il l'avait perdue aussi, comme si les dieux le voulaient punir de son reniement. Son inquiétude intellectuelle, ses maux, sa solitude, tout datait de cette période cruelle où il avait fallu se détacher de ses croyances innocentes pour entrer dans l'époque morbide, mais libératrice, de la connaissance de soi. De la naissance à soi. C'était cela, peut-être, l'étrange blessure de la Walkyrie, génie aveugle ou endormi, éveillé par l'épée tranchante de Siegfried. Fortes douleurs que la plupart des hommes ignorent puisque si peu d'entre eux ont le courage de ces dures conquêtes. Et maintenant il y consacrait sa vie. Et cette consécration équivaudrait peut-être à un suicide.

    Mais cette Lou Salomé, si sensible qu'elle fût, pouvait-elle comprendre? Tout ce que disait un si violent esprit sur de telles disciplines devait nécessairement effrayer une âme en quête de bonheur. Nietzsche se tut. Il avait parlé à voix basse, contenue, en dessinant sur le sable du bout de sa canne, comme Jésus devant la femme adultère. Quand il leva la tête, elle vit ses yeux remplis de larmes.

    On se quitta de nouveau. Nietzsche se rendit à Bâle auprès de ses amis le professeur Overbeck et sa femme, de là à Tautenburg, dans les forêts de la Thuringe. Sa sœur Lisbeth, Rée et Lou Salomé se donnèrent rendez-vous tout près de là, à Bayreuth, où eurent lieu, fin juillet de cette année 82, les premières représentations de Parsifal. Lou emportait, en guise d'antidote, l'essai du philosophe intitulé Richard Wagner à Bayreuth, augmenté de notes récentes. Il espérait que, grâce à ces correctifs, elle saurait lire entre les lignes de cet ancien écrit et y découvrirait qu'en ses temps les plus wagnériens, déjà se trahissaient toutes ses désillusions. Si étrange que cela paraisse, il tenait à cette épreuve. L'épreuve du feu. Il y a une volupté particulière pour certaines âmes insatiables à provoquer dans l'objet de leur amour des tentations diaboliques avec l'espoir d'en triompher. Pour parvenir au cœur du cœur de Nietzsche, il fallait traverser la flamme wagnérienne sans en être brûlé. Lui-même se tenait au-delà de cette zone ardente, comme le glaive derrière le dragon, comme l'esprit derrière les sens.

    Parsifal eut la victoire. «Vive Cagliostro! écrivit Nietzsche rageusement. Le vieil enchanteur a retrouvé un prodigieux succès; les vieux messieurs sanglotaient...» De nouveau Wagner se dressait sur sa route, lui volant l'âme à laquelle il tenait le plus. Il en fut bouleversé et dut comprendre qu'elle ne lui serait jamais rendue.

    Cependant Lou et Lisbeth accoururent à Tautenburg dans l'hôtel où Nietzsche les attendait. La veille de son départ de Bayreuth, Mademoiselle Nietzsche avait eu avec Wagner une entrevue, où celui-ci, malgré son triomphe, lui parut fort las. Peut-être cherchait-il un rapprochement avec son disciple, une réconciliation. Mais il devait la savoir impossible. «Dites à votre frère, fit-il, que, depuis qu'il m'a quitté, je suis tout seul.» Nietzsche ne voulut pas entendre cet appel murmuré. Bien plus, il entreprit aussitôt de désintoxiquer la jeune fille qu'il aimait. Après le mystère de la douleur chrétienne, il fallait comprendre la tragédie plus sobre de la douleur humaine. Accepter la douleur. Aimer la douleur, parce qu'elle est notre destin et notre vie. Parce que sans elle nous ne sommes rien. «Eh quoi? Un Dieu qui aime les hommes à condition qu'ils croient en lui, ce Dieu lancerait des regards terribles et des menaces à celui qui n'a pas foi en son amour? Comment? Un amour avec des clauses, tel serait le sentiment du Dieu tout-puissant? Un amour qui ne s'est même pas rendu maître du point d'honneur et de la vengeance irritée? Combien tout cela est oriental. «Si je t'aime, est-ce que cela te regarde?» — c'est déjà là une critique suffisante de tout le christianisme. Et au surplus, Lou n'était-elle pas juive? Douleur et plaisir, voilà les deux sagesses. «Nous autres immoralistes.» — «Nous autres sans-patrie.»

    Comprenait-elle enfin?

    Non, elle ne comprenait pas. Il cherchait à se persuader qu'il la méprisait. Il était jaloux. Elle flirtait avec Paul Rée et il exécrait leur intimité. De nouveau il tombait malade, lui envoyait de chambre à chambre des billets. «Au lit. Terrible accès. Je méprise la vie.» Oubliant combien il l'avait exaltée et les honneurs rendus à la souffrance.

    Le 13 juillet il avait écrit à Peter Gast: «Cette jeune fille a le regard perçant d'un aigle et le courage d'un lion...» Et le 4 août: «Un oiseau a passé, ce n'était pas un aigle.»

    Mademoiselle Salomé composa un poème À la douleur, et Nietzsche en fut transporté. Puis un Hymne à la vie, qui lui inspira aussitôt cette interprétation musicale dont nous avons parlé. On s'y reprend à plusieurs fois avant d'oser écrire qu'elle est fervemment wagnérienne. Mais c'est un fait. Et que dut penser Nietzsche lorsqu'il reçut de Gast, en réponse à cet envoi, ces lignes: ...«Votre musique rend un son chrétien. Si vous m'aviez envoyé la musique sans le texte, j'aurais cru à une marche des Croisés — chrétiennement belliqueuse...» Chrétienne et wagnérienne, telle était donc l'âme musicale de Nietzsche, celle qui, sans aucun des «repentirs» de l'esprit, exprimait son inexprimable.

    Ce qu'il avait composé, dès son enfance, était tout à fait wagnérien. L'oratorio de sa treizième année, par exemple, d'une tonalité, d'une expression nettement «parsifalesque». En le retrouvant dans ses papiers, il fut tout effrayé d'y surprendre la secrète parenté qui le reliait à Wagner: Mais n'est-ce point logique? Le découvrant si proche de lui par sa sensibilité, son intelligence critique se débattait. Il était de ceux pour qui nier et renier est une nécessité nerveuse, le seul moyen de s'affirmer devant eux-mêmes. Qu'on les en blâmât, tant pis. Et presque tant mieux. Lorsque la pauvre Meysenbug suppliait Nietzsche de revenir à Schopenhauer et à Wagner, il souriait de pitié. Quand son éditeur lui suggérait d'entamer quelque œuvre plus «humaine», plus «pour le public», il s'indignait et s'affermissait sur sa route solitaire.

    Nietzsche ne vivait point dans le péché. Comme tant de grands révoltés, c'était un pur. Et comme tant de purs, il avait un cœur chrétien. Ne voyons-nous pas déjà qu'il n'a vécu que pour les autres, pour le bonheur des autres, pour leur salut intellectuel? La perfection, selon lui, c'est la vérité. Sa fidélité est offerte à l'esprit, ses renoncements à la connaissance. Comme le plus grand des saints chrétiens, lui aussi est un Patriarche de la Pauvreté. Je le regarde, tenaillé par les souffrances physiques, isolé dans sa créance spirituelle, passionné du bonheur des hommes, et me convaincs qu'il est un exemplaire exquis de ceux que Jésus appelle les serviteurs de Dieu. Si le royaume de Dieu est un état de joie, fait de tous nos sacrifices, qui l'a mieux possédé, après François d'Assise, que Nietzsche? Et voyons enfin qu'à l'extrême pointe de cette amertume nouvelle, au paroxysme de ses désillusions, va éclater à la vie le plus beau fruit de la douleur: une œuvre d'art parfaite.

    La petite Lou l'a-t-elle trahi? Le mot est trop fort pour qui n'a pas aimé. Il semble bien en tout cas que Rée lui soit devenu plus cher et Nietzsche toujours plus étranger. Ils se séparèrent encore, puis se retrouvèrent à l'automne durant quelques jours à Leipzig. La demande en mariage avait été enfin remise et doucement déclinée. Mademoiselle Nietzsche, qui détestait la jeune Russe, semble avoir été en bonne partie l'ouvrière d'une rupture que son frère peut-être souhaitait comme une délivrance. On se quitta et s'écrivit de part et d'autre des lettres telles qu'il devenait difficile de se les pardonner. Nietzsche prit une dernière fois la plume:

    «Quelles lettres que les vôtres, Lou! Les petites pensionnaires vindicatives en écrivent de pareilles. Qu'ai-je à faire de ces misères? Comprenez-moi donc. Je veux que, devant moi, vous vous sentiez grandie, non que vous vous diminuiez encore. Comment puis-je vous pardonner, si je ne retrouve d'abord en vous les qualités pour lesquelles il peut vous être pardonné? Que vous êtes pauvre en vénération, en reconnaissance, en piété, en courtoisie, en admiration, en délicatesse — je ne parle pas de choses plus hautes.

    Je ne me suis encore trompé sur personne: j'ai vu en vous cet égoïsme sacré qui nous force à servir ce qu'il y a de plus haut en nous. Je ne sais quel maléfice aidant, vous l'avez échangé contre son contraire, l'égoïsme du chat, qui ne veut que la vie...

    «Adieu, chère Lou, je ne vous reverrai plus.»

    Il partit aussitôt pour Bâle et dit à ses amis Overbeck:

    «J'entre aujourd'hui dans une entière solitude.» Madame Overbeck l'interrogea, car elle perçut qu'il sortait d'une crise décisive. Elle lui confia qu'elle-même ne trouvait plus dans la religion «ni consolation, ni possibilité de s'accomplir, que l'idée même de Dieu ne détenait pas pour elle assez de contenu réel.» Et Nietzsche, très ému, répliqua:

    - Vous ne dites cela que pour venir à mon propre secours. Ne l'abandonnez jamais, cette idée de Dieu: vous la possédez inconsciemment en vous; car telle que vous êtes, telle que toujours je vous retrouve, et jusque dans cette minute même, une grande idée régit toute votre vie, et cette grande idée est l'idée de Dieu.

    Plus il se privait, plus il semble qu'il jugeât nécessaire de laisser aux autres des nourritures peut-être pour eux encore assimilables.

    - Moi, — ajoutait-il, — j'ai renoncé à cette pensée, je veux créer du nouveau, je n'ai pas le droit de revenir en arrière. Du fait de mes passions, je sombrerai, elles me jettent de-ci de-là; je perds continûment mon équilibre, mais peu m'importe.

    ... «Ne pas revenir en arrière», «aller plus loin», «aussi loin que possible», telles sont les devises lancées par Nietzsche, reprises ensuite par Oscar Wilde, puis par Gide et où Charles Du Bos, dans son profond Dialogue, voit la tentation majeure de notre esprit moderne, «la forme particulière qu'avec fruit le démon assume à l'usage de notre temps». Il peut être vrai. Mais si de telles explorations dans le domaine moral ou spirituel ne sont qu'un piège tendu à l'humaine témérité, tenons pour honorable d'en avoir couru l'aventure.

    Pour Nietzsche, l'Italie seule pouvait lui agréer, consolatrice lumineuse, après ces longs mois d'un malentendu passionné. Son âme manquait de peau, comme il l'a dit plus tard. Il retrouva Gênes, découvrit Rapallo, Portofino, Zoagli. Autour de ces golfes, entre ces villages de pêcheurs et sous les pins bleus, on vit circuler celui dont les Pharisiens de l'antique Judée n'eussent pas su dire s'il était un prophète ou un démon, celui que les Génois appelaient il piccolo Santo et qui portait alors dans sa serviette un manuscrit sur lequel il avait calligraphié: Ainsi parlait Zarathoustra, un livre pour tous et pour personne.

    VII

    LES DIEUX MORTS ET LE PROPHÈTE VIVANT

    «Nous ne pouvons aimer que ce que nous créons», dit Valéry. Et Mauriac lui retourne sa phrase: «Nous ne pouvons aimer que celui qui nous a créés... Ce que nous créons, c'est au contraire ce que nous rejetons, ce qui est mort.»

    Voilà bien les deux attitudes tranchées de l'intellectuel et du chrétien. Pour le premier, tout bonheur est en soi ou de soi, toute jouissance, toute vie. Pour l'autre, l'homme ne vaut que par son pouvoir de redevenir l'enfant d'un amour cent fois plus magnanime que le sien. Ce que donne le chrétien n'est que restitution, brûlantes larmes dont il arrose son cher péché détestable. Mais l'homme de l'esprit paie son orgueil, même lorsqu'il s'enchante de ses désenchantements. Malentendu fondamental et qui divisera toujours les âmes les plus hautes. Le royaume de Dieu n'est pas de ce monde, dit l'un. Et l'autre: il faut aimer la terre. Simple variante, au surplus, de l'ancienne distinction établie par saint Paul dans son épître aux Romains entre ceux qui ont adoré et servi la Créature de préférence au Créateur.

    Les tiges de la poésie humaine, malgré de telles divergences, se confondent pourtant à la racine. C'est du même cœur qu'elles s'élancent, des mêmes sucs qu'elles se nourrissent. Mais combien différents la fleur et les fruits! Qui décidera de leur goût, de leur beauté? Qui prononcera entre Jésus et Zarathoustra? Qu'on écarte ici toute idée d'impiété. Nous ne cherchons pas à égaler l'homme à Dieu; mais au contraire à comprendre pourquoi l'un ne nous apporte dans sa richesse lyrique qu'un fruit rare et de saveur amère; l'autre, un humble épi de paysan, mais lourdement chargé de toutes les moissons humaines. Des millions d'hommes relisent les Évangiles, quelques centaines peut-être relisent Zarathoustra. Le porteur de souffrances attire-t-il donc mieux que le preneur de joies? Zarathoustra veut danser sa vie, danser Dieu. Il exalte la volonté de puissance. Il crée la morale des maîtres. Le Paradis de Jésus n'est ouvert qu'aux esclaves, aux faibles, aux douloureux. Morale de vaincus et de défaillants, dit Nietzsche. Dieu ne s'intéresse qu'à la brebis perdue, Nietzsche qu'à la victorieuse, à celle qui, loin de tomber dans les abîmes, monte vers les sommets.

    Il faut choisir entre le fort et le faible, et l'humanité va d'instinct au faible. Le faible se nourrit d'illusions et de promesses. Il attire toutefois par son mystère, son ombre, ses possibles, ses impossibles. «Il y a des prédicateurs de la mort et le monde est plein de ceux à qui il faut prêcher de se détourner de la vie... On les attire hors de la vie par l'appât de la vie éternelle.» Ce sont les phtisiques de l'âme. Ce sont les soi-disant bons. Ce sont les chastes. Entendons-nous: les chastes par manque d'innocence; les bons par défaut de sens critique; les amants qui ignorent le prix réel de tout amour: son égoïsme. Or, Zarathoustra enseigne l'amour de la vie, non celui de la mort. Il enseigne l'amour du plus lointain, non celui du prochain. Montre-nous, dit-il, que tu es de ceux qui convoitent. Que tu es de ceux qui ont fixé leur bien et leur mal, non pas que tu fuis un joug, mais que tu assumes le tien. Garde-toi des bons et des justes. Garde-toi de la sainte simplicité. Il dit aux femmes: Qu'il y ait de la vaillance dans votre amour. Que ce soit votre honneur d'aimer toujours plus que vous n'êtes aimées. Il dit aussi que l'amour n'est pas de la philanthropie: ce n'est souvent qu'une bête qui en devine une autre.

    Jésus est mort trop jeune, et les Hébreux sont tristes dans leur jeunesse. Le Christ n'a pas eu le temps de rire. Il n'a pas eu le temps de se rétracter. L'amour du jeune homme manque d'expérience et de maturité; c'est pourquoi il méprise les hommes et la terre. Mais ne l'oublie jamais: c'est cette vie, ta vie, qui est la vie éternelle.

    Ainsi parle Zarathoustra dans son premier livre. Et ayant ainsi parlé il dit, comme Gide dans ses Nourritures: «Maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver vous-mêmes.»

    Achevé en dix jours, du 1er au 10 février 1883, ce premier livre Nietzsche l'écrit sous la dictée de ses voix, sans hésitations, presque sans ratures, et dans un ravissement qui va parfois jusqu'aux larmes. Dans la contrainte aussi. «Je n'ai jamais eu le choix», dit-il. Le matin il marche vers le Sud, sur la jolie route qui monte vers Zoagli et ses hauteurs à travers des bois de pins. L'après-midi il arpente la baie de Santa Margherita jusque derrière Portofino. Ce sont ses chemins de Damas, le territoire de ses visions. C'est là que lui fut révélé le Zarathoustra, qu'il en fut «terrassé». Nietzsche se sent léger comme un homme qui désormais peut mourir sans regret, lui qui avait si longtemps redouté de n'avoir pas la santé de sa tâche. Les petites forces n'ont pas de grands devoirs. Mais la nature accorde presque toujours aux artistes le temps nécessaire à l'expression d'eux-mêmes. Leur vitalité est en secret rapport avec leur œuvre. Beethoven n'est mort qu'après la IXe Symphonie, et si Baudelaire, Rimbaud, Bizet, Chopin sont morts jeunes, c'est que sans doute ils avaient chanté leur chant.

    Nietzsche aussi est sillonné de pressentiments. Son père est mort, à trente-six ans et il existe un mystère physiologique dans le parallélisme de longévité entre un père et ses enfants. L'époque du Zarathoustra est celle précisément où Nietzsche traverse l'âge critique des mâles de sa famille, et il sent baisser en lui le thermomètre vital. «Au même âge que lui, écrit-il à Gast, j'ai atteint le point le plus bas...» «Je suis maintenant dans les années où mon père mourut...» N'a-t-il pas chanté son poème, lui aussi, et à présent que son fils est né, comment trouverait-il une nouvelle raison de vivre? Il allait la découvrir pourtant, et d'une manière bien imprévue.

    Le 14 février, rentrant à Gênes, Nietzsche ouvrit le journal et y vit la mort de Wagner. Le jour même où disparaissait son ancien dieu (encore un dieu mort!) il créait le dieu nouveau. Magnifique sujet d'exaltation. «Dans la même heure sainte», écrit-il. On voit comment se transmet le flambeau. Et reprenant la plume aussitôt, il écrit à Cosima: «Non pas ce que vous perdez, mais ce que vous possédez maintenant, je le vois debout devant mon âme... Je regarde vers vous comme vers la femme la mieux honorée de mon cœur.»

    Au fond, Nietzsche se sent délivré par cet illustre cadavre. «Il est dur, dit-il à Gast, de devoir être pendant six ans l'ennemi de celui qu'on a le plus honoré... Mais c'est contre le vieux Wagner, que j'ai dû me défendre. En ce qui concerne le vrai Wagner, c'est moi qui suis en grande partie son héritier.» Par quoi il n'entendait pas être l'héritier de sa pensée, assurément, mais de sa grandeur, de son rythme dionysiaque. C'est une sorte de délire sacré. Mais, comme il goûte de le répéter: l'artiste véritable est celui qui délire raisonnablement. Or, puisqu'il s'agit de raison, pourquoi se refuserait-i1 à voir ce qu'a été Wagner pour lui, à rendre justice sinon à l'œuvre, du moins à l'homme? Il l'a aimé, profondément aimé. «Ce fut vraiment, dit-il, un amour sans arrière-pensée», et il songe avec mélancolie au temps où il entendit naître la dernière partie de Siegfried... Temps bien révolus toutefois, singulièrement depuis qu'est venu au monde son enfant bien-aimé, son Zarathoustra. Et toujours dans la même transe d'enthousiasme, il annonce à son éditeur un cinquième évangile, «quelque chose pour quoi il n'existe pas encore de nom, de loin le plus grave de mes témoignages». Il demande pour ce poème dithyrambique un vêtement qui soit digne de lui, le plus beau vélin, et à chaque page un encadrement.

    Là-dessus: musiques, Bizet, Carmen, projets de voyage. Sera-ce Barcelone ou Courmayeur, au pied du Mont-Blanc? Ce fut Rome.

    Rome, piazza Barberini n° 56, ultimo piano, chez le peintre paysagiste Muller, un Suisse. Détestable ville que la Ville Éternelle pour Nietzsche. Elle pèse sur son esprit de toutes ses églises, de tout son marbre romain. Lourdeur de Barbare sur son cœur grec. Devant la basilique de Constantin il s'exclame: «Qu'il y ait combat et inégalité même dans la beauté, guerre pour la puissance et la surpuissance, voilà ce qui nous est enseigné ici dans la plus claire allégorie.» Cependant des refrains chantent en lui. «Mort à force d'immortalité», par exemple. Pensée où vraiment le temps se dilue comme une vapeur; où la philosophie prend son sens le plus énorme.

    Il compose son Chant Nocturne, qu'il mêlera au second livre du Zarathoustra avec le bruit de la fontaine des Tritons, sur la place Barberini, et l'ombre des couples d'amoureux qui rampe sur les pavés. Solitaire dans sa loggia haut perchée, Nietzsche regarde et écoute. «Ma pauvreté, c'est que ma main ne se repose jamais de donner; ma jalousie, c'est de voir des yeux pleins d'attente et des nuits illuminées de désir.» Elle est déjà bien estompée, bien effacée de son souvenir, la petite Lou. Il se demande même quelquefois s'il n'a pas été le jouet d'une hallucination. Non pourtant, puisque son cœur lui fait encore mal. Mais n'est-ce pas notre souffrance que nous regrettons quand nous regrettons l'amour, une souffrance, qui, à force d'être ressentie et caressée, équivaut presque à de la joie? Toutefois une joie fort amère. Le «doux-amer», comme disaient nos poètes du XVIe siècle, voilà le suc dont il se plaît à nourrir le second livre de Zarathoustra. C'est sensuellement et quasi amoureusement que Nietzsche parle désormais de sa souffrance, de sa souffrance vécue, appréciée, surmontée.

    «Maintenant, dit le Christ à, Pierre, maintenant tu te ceins toi-même et tu vas où tu veux aller...»

    Ni maîtresse, ni disciple, ni ami. Comme Nietzsche devait s'entendre à durcir la solitude autour de lui! Ces heures de défaillance et d'abandon où nous prenons en amitié n'importe qui, un garçon de café ou une fille publique, il ne les a jamais connues. Ces heures molles où, devant la marée montante du cafard, tout être un peu beau et jeune nous est une bouée de secours, il les a ignorées. (Une nuit, à Toulon, j'ai vu une jeune femme raffinée entrer dans un bouge et saisir le bras d'un petit marin pour accrocher un peu de sa solitude à ces muscles tranquilles. Apaisement immédiat, et qui s'étend sur l'esprit.) Mais Nietzsche n'eut jamais besoin de personne. Il parlait pour des sourds, n'éclairait que des aveugles et ne se décourageait pas. Quelle conviction devait être la sienne pour continuer cette prédication éperdue, sans adeptes et sans espérance!

    Il voulait donner aux hommes une foi nouvelle, une joie et une raison de vivre. Il comblait le peuple allemand d'une poésie qui retrempait sa langue. Il inventait une musique verbale inconnue. («Je m'imagine, avec ce Zarathoustra, avoir amené la langue allemande à sa perfection. Après Luther et Gœthe il restait un troisième pas à faire... Mon style est une danse, un jeu de symétries de toutes sortes, un saut pardessus ces symétries et leur moquerie... Cela va jusque dans le choix des voyelles»). Il apportait à la France l'hommage spirituel du plus pénétrant critique de son temps. Il libérait les âmes — du moins le croyait-il — des plus empêchants préjugés. Mais personne n'entendit rien. Seul, le critique danois Georges Brandes s'enfonça avec un frémissement de curiosité dans cette vallée toute bruissante du cri des dieux nouveaux. Et le vieux bourgeois Taine adressa courtoisement sa carte de visite à ce prince de l'esprit. Sans doute le devait-il prendre pour quelque régent de collège en mal de littérature.

    Quittant Rome, Nietzsche alla dans l'Engadine pour y écrire, en dix jours aussi, le second livre du Zarathoustra. On y retrouve une image de mademoiselle Salomé, dansant non avec la tête d'un nouveau saint Jean-Baptiste, mais avec l'Amour.

    Je ne suis que variable et sauvage, et femme en toute chose. Je ne suis pas une femme vertueuse, quoique je sois pour vous autres hommes l'infinie, ou la fidèle, l'éternelle, la mystérieuse.

    «Mais, vous autres hommes, vous nous prêtez toujours vos propres vertus, hélas! vertueux que vous êtes!»

    Qu'elle nous paraît sotte, en effet, notre vertu, devant l'admirable naturel de la femme, lequel exprime toujours l'exigeante vérité qui l'enracine à la terre: son désir.

    En chasse de nouveau vers le vent, le sol dur, le roc, les pins qui craquent de sécheresse au soleil, vers l'horizon — toujours le même — l'horizon méditerranéen.

    Nice, fin de 1883 et janvier de 1884.

    Le mistral, le provençal, choses sonnantes, sifflantes, légères et fortes comme l'esprit. Nietzsche s'est installé dans la vieille ville, non loin du port. Et comme de coutume il se promène, sa canne frappant les pavés de la cité des femmes voluptueuses, ou les cailloux des routes environnantes. Après de nouvelles semaines de souffrances telles qu'il croit devenir fou et se sent glisser vers le suicide, voici soudain une convalescence inattendue, qui ressemble à une résurrection, à un épanouissement. Il découvre Eze, village mauresque en direction de Monaco, posé au sommet de sa vieille dent africaine. Et le troisième livre du Zarathoustra, le vent rude le souffle à son oreille dans le branchage des oliviers. «Je suis un voyageur et un grimpeur de montagnes, dit-il à son cœur.» «Aimez toujours votre prochain comme vous-même, mais soyez d'abord de ceux qui s'aiment eux-mêmes — qui s'aiment avec le grand amour, avec le grand mépris. Ainsi parlait Zarathoustra l'impie.»

    C'est sur ces murs espagnols, devant ce bleu d'Italie et dans ce bruissement léger du feuillage français, que Nietzsche créa l'âme même de son Christ païen: le chapitre des Anciennes et des Nouvelles Tables.

    «Lorsque je suis venu auprès des hommes, je les ai trouvés assis sur une vieille présomption. Depuis longtemps ils croyaient tous savoir ce qui est bien et ce qui est mal pour l'homme...

    C'est là aussi que j'ai ramassé sur ma route le mot de surhumain, et cette doctrine: l'homme est quelque chose qui doit être surmonté...»

    Oui, c'est ici que Nietzsche a le mieux su qu'il s'était surmonté. Ici qu'il a été, comme il le voulait être, à la fois le plus pauvre et le plus riche. Zarathoustra est son livre d'édification intime, le réservoir de son courage. C'est un poème jailli de son inconscient, de cet inconscient qu'il juge tellement plus foisonnant que son conscient. Au surplus, tous ses ouvrages furent enfantés par des forces auxquelles il se soumet, loin de les diriger. Ils sont toujours devenus autres qu'il ne se les proposait. Car tel est le pouvoir de l'inconscient, qu'il parvient tout de même à se frayer passage jusqu'à la forme, jusqu'à la vie. Le rôle du poète consiste à mettre la pythonisse sur son trépied, mais ce qu'elle dira, il faut lui en faire abandon.

    Voici donc le dernier prophète de l'Europe intellectuelle, si parfaitement morte au lyrisme avec la guerre. Son itinéraire, qui va de Sorrente à Venise, de Gênes à Portofino, de Sils Maria à Eze pour s'arrêter un peu plus tard à Turin, marque le dernier voyage d'un poète du spirituel. Nous l'avons suivi à trois étapes: acquérir la science de la solitude et de la pauvreté; aimer par le mépris, même l'existence; appeler la poignée d'êtres qui en vaut la peine à la notion du surhumain. Tâches non point périmées, mais rendues à peu près impossibles aujourd'hui, où la vie n'a plus pour but d'être comprise, mais jouée.

    Qui monte à Eze en 1929 n'emprunte plus les sentiers caillouteux où grimpait le philosophe en 1884, mais y accède en auto par la Nouvelle Corniche; mollement, pneumatiquement, non durement et sur ses chaussures à clous. Il jettera un coup d'œil distrait aux pauvres murs mauresques. Il s'intéressera davantage à la splendide villa-couvent, «reconstituée» par madame Balsan, née Vanderbilt. Poussières de la pensée au nord, et, au midi, des roses toutes fraîches de vie. Elles ont sur l'abstrait une victoire facile, ces roses américaines. Combien Nietzsche les en eût approuvées. Restez fidèles à la terre, nous aurait-il dit, et même si vous ne savez pourquoi; et simplement parce qu'elle est belle.

    VIII

    IL SORT D'UN PAYS OÙ PERSONNE N'HABITE

    Comme il avait le goût du plein air! «C'est mon plus beau cabinet de travail, cette piazza San Marco», écrit-il en avril de 1885. La plage et les pins de Sorrente, les anciennes fortifications de Gènes, le golfe de Rapallo, les sapins de Sils-Maria, les sentiers qui montent à Eze, et enfin la précieuse place Saint-Marc, voilà ses bibliothèques. Ce sont de plus inspirants cabinets de travail que ceux des professeurs. Certes, il avait toujours dans sa chambre quelques caisses de bouquins. Mais un calepin et un crayon suffisent à qui sait voir, sait écouter, et tire de soi seul sa science et ses musiques.

    Il y a aussi la musique de Peter Gast. Pas de vie possible sans musique. De vrais compagnons, il n'en est que parmi ces «âmes mélancoliques et folles» assez profondes et assez joyeuses pour ne s'en pouvoir passer. Entre les vivants: Gast; entre les morts: Stendhal et l'abbé Galiani parce que l'un n'eût pas existé sans Cimarosa et Mozart, l'autre sans Piccini. Venise, pour Nietzsche, c'est du silence et le piano de l'ami. Hélas, ses pauvres yeux. Presque aveugle maintenant; des voiles sur les pupilles; des larmes sous les paupières; toujours des maux de tête. Mais Venise reste Venise, une ville parfaite pour la méditation, et tous les soirs Gast se remet au clavier. Cher Gast, il ne réussit pas mieux que Nietzsche à forcer le succès. Son opéra est achevé, mais aucun théâtre ne consent à le lui prendre. C'est pourtant, selon Nietzsche, ce qui s'est fait de mieux en Allemagne depuis Mozart et Beethoven. Et le philosophe de s'écrier:

    — La Wagnérie vous bouche le chemin, et aussi cette grossièreté, cette épaisseur allemande, qui, depuis l'Empire, va croissant, croissant. Il faudra que nous avisions et que nous nous mettions en armes pour empêcher qu'on ne nous fasse mourir de silence, vous et moi...

    Forte plainte, ce «mourir de silence»; sans emphase cependant, combien juste et affreuse à entendre. Car Nietzsche, en ce printemps de 1885, a derrière lui les trois premières parties du Zarathoustra, maintenant publiées, et tombées aussitôt (comme tous ses précédents livres) dans la plus muette indifférence. À tel point qu'aucun éditeur ne s'est trouvé pour imprimer la quatrième. Il lui a fallu se résoudre à faire lui-même les frais d'un minuscule tirage de quarante exemplaires. Une dizaine de volumes ont été envoyés aux amis, et le reste attend des lecteurs dignes de cette lecture. «Je serai célèbre dans quarante ans», avait-il dit aux pensionnaires de son petit hôtel niçois, qui s'étaient entre-regardés en dissimulant un sourire. Stendhal aussi avait affirmé cela. Pour Stendhal, cela commençait à se vérifier. Mais pour Nietzsche? Dans quarante ans il en aurait quatre-vingts, tout juste. À son tour il souriait. Non, il n'irait pas si loin. Encore deux ou trois ans peut-être... Et il écrivait toujours.

    Il fit, cette année-là aussi, un court voyage à Florence. Je pense qu'il n'y vit aucune «œuvre d'art». Il n'était plus qu'un homme de plein air. Mais il monta à San Miniato et contempla de là-haut la ville, comme Dante, comme Michel-Ange, comme nous tous qui avons ancré sur les terrasses de ce cimetière un souvenir qui nous accompagnera jusqu'à la mort. Ce sont des lieux à la fois trop forts et trop doux pour que nous n'y placions pas le visage sur lequel nous lisions toute la Florence de notre cœur. Ce bel œil qui regarde le Dôme dans sa brume, cette bouche qui sourit à la ville la plus tendre d'Italie, voilà notre San Miniato et la poésie de nos matins toscans.

    Et Nietzsche, quelle fut donc sa rencontre? Un vieil astronome de l'observatoire d'Arcetri, M. Leberecht Tempel, un Allemand attaché à ces hauteurs, mais qui avait lu tous ses livres et en citait de mémoire maints longs passages. Bonheur d'auteur, si l'on veut, en admettant qu'on attache quelque plaisir à être lu. Peut-être même eut-il un peu d'émotion à frôler au passage cette amitié ignorée. Dans une existence aussi dénuée que celle de Nietzsche, cet instant vaut d'être noté, si mince de sentiment qu'il nous paraisse.

    Lorsqu'il revint à Venise au printemps suivant (1886), Nietzsche y apporta un nouveau manuscrit achevé, enveloppé de papier et noué de petites faveurs. C'était Par delà le bien et le mal, qui restera comme l'un des joyaux les plus purs, les plus transparents de la prose allemande. Il est bien étonnant et philosophiquement bien beau, que plus Nietzsche descend vers sa mort cérébrale, plus sa pensée devient ailée. Il y a maintenant en lui un don de prescience et de divination presque surnaturels. Bergson et Freud sont en puissance dans bien des pages de son nouveau livre. Et Gide. Et même Maurras, par le truchement de Machiavel. Et voire Mussolini. Nombre des problèmes de psychiatrie, de psychologie et de politique qui agitent notre époque, sont ici soulevés et en partie résolus dans le sens de notre expérience la plus actuelle. Pourtant ce livre est dirigé contre le modernisme. «C'est une école du gentilhomme», une mise au point des distances entre humains, entre maîtres et esclaves, entre «progressants» et «végétants». Une catégorie des valeurs. En somme, un culte des héros, non plus officiels et statufiés, mais des héros de l'esprit, fussent-ils toute leur vie demeurés inconnus comme Nietzsche lui-même. Napoléon et Gœthe, sans doute. Mais aussi Chopin, Nietzsche, Proust. Il y a même prédilection marquée chez Nietzsche pour les modestes, les méconnus, les effacés, les malades, ses frères. Ils lui paraissent en quelque sorte plus dignes et plus élégants. C'est ici le livre d'une culture du cœur autant que d'une culture de l'esprit; une généalogie de la conscience et une histoire naturelle de la morale. Une table des hiérarchies.

    Voulez-vous être «maître» ou «esclave»? Parions pour maître. Alors ayez le courage d'effacer nombre de vieilles rengaines de vos petites âmes comme il faut: égalité des droits — pitié pour tout ce qui souffre — bonté — altruisme. Sinon, restez esclaves. Êtes-vous de ceux qui veulent voir se développer vigoureusement «la plante homme»? Ayez le génie d'invention et de dissimulation, le sens de la contrainte, le désir de vous exhausser jusqu'à la volonté de puissance. Depuis des milliers d'années, on a l'habitude de ne plus considérer les conséquences d'un acte comme décisives du point de vue de la valeur de cet acte, mais seulement son origine, son intention morale. «Nous autres immoralistes» nous avouons que ce n'est plus cette origine qui nous préoccupe, mais ses conséquences. Nous entrons dans une période extra morale.

    «Où diriger nos regards? Vers les nouveaux philosophes, vers les esprits assez forts et assez prime-sautiers pour provoquer des appréciations opposées, pour transformer et renverser les «valeurs éternelles»; vers les avant-coureurs, vers les hommes de l'avenir qui, dans le présent, trouvent le joint pour forcer la volonté de milliers d'années à entrer dans les voies nouvelles. Enseigner à l'homme que son avenir, c'est sa volonté, que c'est affaire d'une volonté humaine de préparer les grandes tentatives et les essais généraux de discipline et d'éducation, pour mettre fin à cette épouvantable domination de l'absurde et du hasard qu'on a appelée jusqu'à présent l'histoire — le non-sens du plus grand nombre n'est que sa dernière forme. Pour réaliser cela il faudra un jour une nouvelle espèce de philosophes et de chefs dont l'image fera paraître ternes et mesquins tous les esprits dissimulés, terribles et bienveillants qu'il y a eu jusqu'ici sur la terre. C'est l'image de ces chefs qui flotte, devant nos yeux.»

    Il est intéressant de remarquer que ces choses ont été pensées et écrites sous le ciel voisin de celui où naissait, exactement à cette date, Mussolini. Elles sont toutes imprégnées d'Italie; d'une vieille Italie à la Stendhal et d'une jeune Italie réaliste; d'une Venise à la Peter Gast; de musiques sonnantes et dansantes à la Georges Bizet. On y voit errer ci et là encore une Lou Salomé fantôme, dont Nietzsche tient fermement la robe comme pour la lui arracher: montre-nous ton joli petit corps de fauve, femelle rusée, ton mince corps de chatte à l'affût. Mais attends un peu, je vais d'abord te rogner les griffes...

    Il y a de la rage dans ses examens physiologiques, une jalousie rétrospective. C'est la pire, la plus vengeresse. «Les hommes de tristesse profonde, écrit-il, se trahissent lorsqu'ils sont heureux: ils saisissent leur bonheur comme s'ils voulaient l'étreindre et l'étouffer par jalousie.»

    Subitement, il se décide à fuir cette péninsule qui lui fait mal aux yeux. Il court d'une traite à Leipzig pour revoir son ami Erwin Rohde, l'helléniste, parler à quelqu'un de son rang, s'expliquer. Et Rohde, inquiet, écrira: «Toute sa personne était empreinte d'une indescriptible étrangeté... Il semblait qu'il sortît d'un pays où personne n'habite.» Cette parole est belle. On en sent d'emblée la vérité. Nietzsche sortait en effet d'un pays où personne n'habite, où nous sommes toujours seuls, où nous ne rencontrons que nous-même.

    Il alla porter à ses éditeurs son livre désespéré, ravissant et prophétique: «C'est de la musique de l'avenir», lui dit-on avec des sourires.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Informations
    L'auteur

    Guy Pourtalès
    Écrivain français d'origine suisse (1881-1941), auteur de biographies sur Nietzsche et les grands compositeurs romantiques.
    Extrait
    «Comme tant de grands révoltés, c'était un pur. Et comme tant de purs, il avait un cœur chrétien. Ne voyons-nous pas déjà qu'il n'a vécu que pour les autres, pour le bonheur des autres, pour leur salut intellectuel? La perfection, selon lui, c'est la vérité. Sa fidélité est offerte à l'esprit, ses renoncements à la connaissance.»
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