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La mort de Dieu

Gaétan Daoust

Extrait d'une conférence intitulée « Entre la mort de Dieu et le triomphe de la science: l'homme en quête d'identité ».

Mort de Dieu, mort de l'homme (Gaétan Daoust)
L'idée de la mort de Dieu n'apparaît pas, comme on le laisse souvent entendre, à la fin du XlXe siècle, avec Nietzsche. Un siècle auparavant, Hegel avait écrit que « le sentiment sur lequel repose la religion moderne est le sentiment que Dieu même est mort 1». Ce qui appartient à Nietzsche c'est de l'avoir vraiment compris, avec cette lucidité qui est bien, selon le mot du poète René Char, « la blessure la plus rapprochée du soleil » et d'en avoir pressenti les conséquences avec une sensibilité dont on ne retrouvera jamais l'équivalent chez ses nombreux héritiers, même les plus doués. « Dieu est mort, et c'est vous et moi, qui l'avons tué ». Il y aura suffi de quelques générations de rationalité autarcique, de sécularisation du contenu et du projet de l'histoire, devenue celle d'un mythique progrès de la raison, puis de la science, et de la technique, et de l'humanité partant à la conquête d'un bonheur universel, fruit de ses seuls efforts.

Cette mort de Dieu n'est pas un événement culturel plus important que les autres. C'est un drame, le moment ultime d'une tragédie où se joue le sort de la modernité. Nietzsche le proclame en des phrases contrastées de désarroi tragique et de prophétie jubilatoire, dont on me permettra de rappeler quelques-unes, parce qu'elles sont peut-être les plus graves et les plus mémorables de la littérature moderne.

Parce qu'elle enlève à l'histoire toute finalité et à la vie de l'homme tout son sens, tout le sens que lui avaient conféré des siècles de méditation, cette mort de Dieu devrait semer la consternation et l'épouvante : « Comment avons-nous fait cela? Comment avons-nous pu vider la mer? Qui nous a donné une éponge pour effacer tout l'horizon? Qu'avons-nous fait quand nous avons détaché cette terre de son soleil? Où va-t-elle maintenant? Où allons-nous nous-mêmes? Loin de tous les soleils? Ne tombons-nous pas sans cesse? Est-il encore un en haut, un en bas? N'allons-nous pas errants comme par un néant infini? Ne sentons-nous pas le souffle du vide sur notre face?... Ce que le monde a possédé de plus sacré et de plus puissant jusqu'à ce jour a saigné sous notre couteau ». Mais cet événement énorme, trop grand pour être compris de ceux-là mêmes qui l'ont accompli, n'est pas encore vraiment parvenu à leurs oreilles. « Il faut du temps à l'éclair et au tonnerre, il faut du temps à la lumière des astres, il faut du temps aux actions, même quand elles sont accomplies, pour être vues et entendues ». Quand l'homme aura le courage de la voir et de l'entendre, quand il sera devenu digne d'elle, cette action, celle qui permettra, dans un renversement radical de toutes les valeurs, par-delà le bien et le mal, l'apparition d'un homme nouveau. Car « il n'y eut jamais action plus grandiose et quels qu'ils soient, ceux qui pourront naître après nous appartiendront à cause d'elle, à une histoire plus haute que, jusqu'ici, ne fut jamais aucune histoire 2».

Mort de Dieu, et par voie de nécessaire conséquence,
mort de l'homme : « Nous avons quitté la terre..., nous avons brisé le pont, mieux, nous avons derrière nous brisé la terre. Et maintenant, petit bateau, fais attention ». Cet océan « ne mugit pas toujours. Sa nappe s'étend parfois comme de soie et d'or, une rêverie de bonté. Mais des heures viendront où tu reconnaîtras qu'il est infini et qu'il n'est rien de plus terrible que l'infini... Malheur à toi si tu es saisi du mal du pays de la terre, comme s'il y avait eu là-bas plus de liberté [...] Maintenant, il n'y a plus de terre » 3.

Il Il n'y a plus désormais de terre suspendue à un ciel. L'univers de l'homme est sans providence comme sans finalité. Par là est soustrait à l'homme et à la femme d'Occident le sens même de leur existence. Le texte du Gai Savoir cité plus haut, qui annonce la mort de Dieu, s'intitule très justement : « L'insensé ». Car, selon le mot du psalmiste, seul « L'insensé a dit dans son coeur il n'y a pas de Dieu
4 ». Nietzsche renonce à trouver à la vie un sens, une raison en dehors d'elle-même, dans l'arrière monde du christianisme ou du platonisme, ou dans l'une quelconque des idoles que, pour y suppléer, s'est fabriquée l'époque moderne : la raison dialectique des philosophes de l'histoire, ou celle qui dans la science et la technique devient instrumentale, l'État ou la croissance économique, le culte du sujet autant que le progrès de la nation ou de l'humaine espèce. L'actuelle réflexion sur l'homme tente encore de se sortir de cette impasse.


Notes
1. HÉGEL, Foi et savoir; cité par Hannah ARENDT, La vie de l'esprit, vol. 1, La pensée, Paris, P. U. F., 1981, p. 24.
2. Nietzsche, Le Gai Savoir, III, 125.
3. Ibid., III,124.
4. Ce texte scripturaire d'un emploi liturgique traditionnel et fréquent était certainement présent à l'esprit de Nietzsche, fils de pasteur, au moment où il donnait à ce passage décisif du Gai Savoir ce titre, qui en désigne ainsi la pointe et l'intention profonde. Je ne sache pas que les commentateurs s'en soient avisés.

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