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    Impression du texte

    Dossier: Ukraine

    De la tendresse avant toute chose : le Trio Marenych d’Ukraine

    Stéphane Stapinsky

    Dans les années 1980, désireux d’offrir un cadeau à mon père, originaire de la Petite Russie, je me suis rendu dans une librairie ukrainienne sise boulevard Saint-Laurent à Montréal, à proximité de la rue Sherbrooke. C’était avant que le quartier ne s’embourgeoise car cette boutique qui ne payait pas de mine n’aurait assurément pas été du goût des bobos qui y résident aujourd’hui…

    N’étant pas familier de la musique enregistrée d’Ukraine, je demandai à la propriétaire de la librairie de me suggérer un disque. Sans hésitation, elle me tendit un microsillon (c’était encore l’époque du vinyle) produit quelques années auparavant par un groupe dont j’ignorais tout, certaine que mon père apprécierait cette musique. Je dois dire qu’elle avait un goût très sûr. Car depuis, ce disque (et son équivalent numérique), ainsi que les albums subséquents de l’ensemble, qui enchantent mon âme par les innombrables beautés qu’ils recèlent, n’ont jamais quitté ma collection de chevet (et mon ordinateur). Et, ce qui est un très bon signe, plus j’en multiplie les écoutes, plus cette musique m’enivre et m’émerveille. Ces splendides mélodies me reviennent sans cesse en mémoire...

    Le Trio Marenych – c’est l’ensemble dont il est question –, originaire de Loutsk (Volhynie), dans l’ouest de l’Ukraine, a connu son heure de gloire, dans cette république socialiste et même dans toute l’Union soviétique, au cours des années 1970 et 1980, avant de s’auto-dissoudre en 2004 après 31 ans d’activité. Sa marque distinctive, sa spécialité, ce sont les harmonies vocales, qu’il applique à un répertoire qui est pour une large part (mais non exclusivement) folklorique. Il doit son nom au seul membre masculin qui en faisait partie – Valeriy Marenych. Les autres membres du trio sont Antonina, son épouse, et Svitlana Sukhorukov, la sœur de celle-ci.

    Le disque que j’avais acquis, paru en 1979 sur l’étiquette soviétique bien connue Melodiya, était le premier enregistrement diffusé par le groupe. Ce seul disque avait suffi a assoir sa renommée parmi les Ukrainiens de l’URSS et ceux de la diaspora. J’ai appris par la suite qu’il était très difficile de se le procurer en Occident. J’étais donc tombé, sans le savoir, sur une perle rare.

    Le moment de la parution de ce premier disque correspond paradoxalement à la période la plus sombre de la carrière musicale du Trio Marenych. En effet, c’est de cette époque que datent leurs premiers démêlés avec les autorités communistes, qui ont presque mené à la disparition prématurée de l’ensemble. La raison est à chercher du côté de leur insoumission, du souci qu’ils avaient de conserver leur indépendance artistique, de ne pas faire de la musique un outil de propagande. Dans une entrevue publiée en 1990 lors de la première tournée nord-américaine du trio, Valeriy Marenych explique que lorsque les autorités politiques lui ont demandé de jouer lors des cérémonies officielles, « d'interpréter les chants des Komsomols, les chants du Parti », il leur a répondu :« Parfait. Répandez les idées que vous voulez; si vous avez une moitié de cervelle, alors parlez aux gens, essayez de les convaincre, mais n'utilisez pas la musique pour le faire.». « Personne ne peut me dire comment agir », ajouta-t-il (1).

    Dans l’Union soviétique brejnévienne, une telle attitude de défiance ne pouvait qu’occasionner des problèmes. De fait, les autorités culturelles de la République socialiste d’Ukraine interdirent bientôt au Trio Marenych de jouer hors des limites de l’oblast de Volhynie, pour une certaine période de temps, ce qui équivalait en quelque sorte à la mise en résidence surveillée de ses membres. On cessa également la radiodiffusion et la télédiffusion de ses prestations. L’ensemble eut par ailleurs toutes les misères du monde à mettre sur pied une tournée à l’étranger (États-Unis et Canada), qui n’eut finalement lieu qu’à l’époque de la Glasnost en 1990. Après l’éclatement de l’Union soviétique et à la suite de l’indépendance de l’Ukraine, le groupe a pu à nouveau diffuser librement sa musique, ce qui mené à la parution de plusieurs enregistrements regroupant une moisson de nouvelles chansons. Revanche de l'histoire, en 2003, les trois membres de l'ensemble se sont vu décerner, par le gouvernement ukrainien, le titre honorifique d’ «Artiste du peuple ukrainien ». En 2004, le groupe s'est finalement séparé. Valeriy et son épouse suivent aujourd'hui deux voies artistiques différentes. Il poursuit une carrière solo en interprétant un répertoire semblable à celui du trio. La maturité du chanteur, le dépouillement des arrangements, son engagement tout aussi passionné, rendent ses prestations des plus émouvantes. Par exemple, ici, dans l'interprétation d'une chanson profondément mélancolique, « Chervoni maky » (« Les pavots rouges »).  Voulant sans doute casser l'image de chanteuse folklorique qui lui collait à la peau, Antonina s'est orienté pour sa part vers les variétés, avec des résultats, selon mes critères de goût, assez mitigés (voir par exemple cette séquence, et celle-ci, plus intéressante, où elle s’accompagne au piano).

    Une sonorité unique, la splendeur de l’harmonie des voix…

    Je me laisse bercer depuis des années par cette musique merveilleusement belle, simple, sans fioriture ni gadget électronique, une musique empreinte d’une très grande douceur, qui s’écoule au rythme de ce que la vie a de plus profond et de plus intense à nous offrir. La splendeur des harmonies vocales, le fondu des voix qui atteint souvent au sublime, me bouleversent. Quel homme normalement constitué ne rêverait pas que des voix féminines aussi enchanteresses lui sussurent à l’oreille, en tout bien tout honneur, des mélodies à ce point onctueuses…

    Tout est fait avec goût, il n’y a rien de trop, ni rien qui manque. Tout – que ce soit les arrangements ou l’interprétation elle-même – respire la plus extrême subtilité et un sens aiguisé de la nuance. Le jeu des instrumentistes (guitare, harmonica, percussions) est tout simplement parfait.

    Lorsqu’on écoute successivement les principales pièces du répertoire du Trio Marenych, on est frappé par la diversité formelle de ces chansons, par la variété des climats émotionnels que nos trois troubadours s’efforcent de créer. Les chansons alternent en effet tristesse et joie pure (« Sydzu ya kray vikonechka » -- « Je m’assois au bord de la fenêtre »), douceur (« Meni vorozka vorozyla » - « A la diseuse de bonne aventure... ») et énergie vitale (« Jedno jest życie » -- « Une seule vie à vivre »), elle sont tantôt festives (« Oy tam na hori » -- « Là-bas sur la montagne »), tantôt nostalgiques (la fameuse « nostalgie slave » -- (« Kotyky verbovi » -- « Le saule en fleurs »)), parfois méditatives (« Taka yiyi dolya » -- « Telle était sa destinée ») ou bien humoristiques (« Oy pid vyshneyu » -- « Sous le cerisier »).

    On ne s’en surprendra pas. L’Ukraine étant, historiquement, un pays où la vie rurale occupe une place centrale, ce sont bien souvent des thèmes reliés à l’existence villageoise et à la nature que l’on retrouve, surtout dans le répertoire spécifiquement folklorique. La chanson « Nese Halia vodu » (« Halia transporte de l’eau ») en est un bon exemple. « Vesna » (« Printemps ») également. Et aussi « Staryi skrypal » (« Le vieux violoniste ») :

     


    L’amour, dans tous ses états, dans ses espoirs comme dans ses errements, a une très large place. Comme dans cette chanson, « Sydzu ya kray vikonechka », toute lumineuse et pleine de joie. Ou, au contraire, dans celle-ci plus mélancolique, qui évoque la solitude de l’amour envolé, sur les bords du Danube (« Of u haiu pry Dunaiu »).

    La nostalgie de la terre natale et le poids de l’exil sont également bien présents, car nous sommes, ne l’oublions pas, dans un des coins du monde qui a connu, jusqu’au XXe siècle, force guerres et déplacements de populations. Et l’histoire, avec, entre autres, les cosaques et le métissage ethnique (« La jeune tzigane »), est un des thèmes qui transparaît fréquemment. Mais la composante véritablement tragique de cette histoire est heureusement absente. Nos musiciens ne cherchent pas à dénoncer ni à faire oeuvre politique.

    Je tiens à le préciser : le Trio Marenych n’est pas un simple ensemble folklorique interprétant les chants populaires du vieux pays. En fait, il peut davantage être assimilé à un groupe de musique folk. Un critique perspicace a d’ailleurs noté des ressemblances entre le Trio Marenych et des groupes de musique folk nord-américains des années 1960, tels que le « Kingston Trio » et surtout l’ensemble « Pete, Paul and Mary. » (2) Les instruments dont le trio fait usage n’ont d’ailleurs rien de spécifiquement ukrainiens. Ici, pas de bandura ni de kobza. Le leader du groupe, Valery Marenych, joue de la guitare et de l’harmonica, tandis que ses partenaires l’accompagnent avec des maracas, des tambourins, des bongos et même le mélodica.

    S’il puise dans les traditions musicales du passé, ce serait caricaturer le Trio Marenych que de le restreindre à cette approche de la musique. Le groupe n’hésite pas en effet à inclure des pièces contemporaines, dont il assure très souvent la création. Par exemple, cette bouleversante chanson, « Vyizd na Chuzhynu », dont le thème est l’exil, le départ de la terre natale, qui est une création de Stepan Maliutsa datant de 1990. Une autre pièce de son répertoire montre bien que le groupe ne vit pas que dans des temps révolus : « Chornobylski Sela » (Villages de Chornobyl), dont les paroles sont de Oksana Pakhliovska, qui évoque le tristement célèbre incident nucléaire de 1986.

    Mais ce qui fascine, c’est qu’il est pour ainsi dire impossible de distinguer, à l’écoute, les pièces contemporaine des chansons folkloriques. Un même esprit les habite les unes et les autres. Je n’y vois pas, pour ma part, un nivellement des styles mais bien plutôt une preuve du bon goût du groupe qui l’amène à intégrer à son répertoire des pièces qui conviennent à son univers musical.

    La langue ukrainienne est particulièrement mélodieuse. Certains affirment même que c’est l’une des plus mélodieuses qui soit. Mais ne dit-on pas cela de bien des langues? On peut en tout cas s’abandonner avec volupté à son rythme ensorcelant et à la beauté de ses sonorités. Un problème peut néanmoins se poser, à nous francophones, si nous souhaitons connaître le sens des paroles de ces chansons. C’est qu’il n’existe pas, en effet, de traduction de celles-ci, hormis quelques-unes, sur le web, en langue anglaise. Mais on peut accéder à certains sites sur lesquel on trouvera l’essentiel du répertoire de l’ensemble en ukrainien (voir liens à la fin de cet article). On peut alors, en s’aidant d’un traducteur automatique, obtenir une version approximative en français ou en anglais qui donne une bonne idée du contenu de la chanson. Ce n’est certes pas l’idéal… Mais, quoi qu’il en soit, vous pourrez goûter à la beauté de cette musique même sans comprendre le sens précis de ce qui est chanté, je vous le garantis.

    On a beaucoup parlé de l’Ukraine cette année, et le plus souvent pour de mauvaises raisons. Puisse le Trio Marenych vous donner une autre vision de ce pays et vous permettre d’accomplir avec douceur le passage à la nouvelle année. Oubliez un instant l'austérité, le transhumanisme, la corruption des hommes politiques, l'arrivée des robots, l'esclavage des enfants, les guerres en cours dans le monde et combien d'autres sujets obsédants. Prenez place dans l'oeil tranquille du cyclone pour quelques moments de pure quiétude.

    Si vous êtes triste, si la solitude vous pèse, vous entrerez alors en communion avec cette musique qui sera un baume pour votre âme. Si vous avez un amoureux ou une amoureuse, asseyez-vous et regardez la neige ou la pluie qui tombe, ou bien le bleu du ciel dans toute sa pureté, et lancez l’écoute. Tout vous semblera alors baigné de la plus rayonnante lumière.

    Dans son homélie du 24 décembre, le pape François a évoqué la dureté de notre époque : « Combien le monde a besoin de tendresse aujourd’hui ! » Oui, Saint-Père, Dieu sait que nous n’en serons jamais rassasiés ! Et le Trio Marenych, grâce à la générosité de ses membres, nous en dispense une pleine ration...

    Notes

    (1) Chrystyna N. Lapychak, “Marenych Trio spreads its unique, mellow sound on North American tour”, The Ukrainian Weekly, 4 mars 1990, p. 9

    (2) Compte rendu paru dans le périodique Student, 1er décembre 1980, publié par la Ukrainian Canadian Students' Union.


    Liens

    Paroles des chansons du Trio Marenych
    http://spivanyk.org/en/artist.346/Trio-Marenych.html
    http://www.pisni.org.ua/persons/25.html

    Un spectacle télé d’une heure :
    “Trio Marenych Sing”
    https://www.youtube.com/watch?v=5YCb0oo4TXM

     

    Fichiers à télécharger. Ouvrir ensuite avec Winzip ou Winrar

    Une anthologie des meilleures chansons du trio
    TM1
    http://www43.zippyshare.com/v/7633262/file.html

    Un album paru en 2000
    TM2
    http://www2.zippyshare.com/v/52337984/file.html

    Voici, translittérés dans les caractères de l’alphabet latin, les titres des chansons de cet album :

    01 Kotyky Verbovi
    02 Vyizd Nachuzynu
    03 Vitry shumlyat' voseny
    04 Tzehanochka Moya
    05 Oy v poli kalyna
    06 Vesna
    07 Skryplyviyi voritechka
    08 Jedno jest życie
    09 Vze sonce nyzenko
    10 Oy pid vyshneyu
    11 Meni vorozka vorozyla
    12 Staryi skrypal
    13 Ishov kozak
    14 Mama Mariya

    Le premier album du groupe, paru en 1979
    TM3
    http://www59.zippyshare.com/v/4158442/file.html

    Date de création : 2014-12-28 | Date de modification : 2014-12-30
    Informations
    L'auteur

    Stéphane Stapinsky
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