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    Dossier: Charles-Pierre Baudelaire

    Derniers mois de la vie de Baudelaire

    Mme Aupick
    Évocation des derniers mois de la vie de Baudelaire, par sa mère.
    Mars 1866. Dans une église de Namur, à Saint-Loup, Baudelaire vient s’abattre, attaqué d’une espèce de maladie à la Gérard : il ne pensera plus, il n’écrira plus… De Honfleur, puis de Bruxelles, Mme veuve Aupick confie sa mortelle angoisse à M. Aucelle, pendant les mois d’agonie :

    Mon pauvre fils a donc été bien malade, puisqu’il est encore couché? Son œil droit se ferme-t-il plus facilement?

    Il m’écrit une lettre volumineuse tous les quinze jours, bien affectueuse, bien tendre, mais bien triste aussi… Mon pauvre Charles a toujours été si malheureux!

    Ce qui me console, c’est la pensée qu’il travaille prodigieusement : il m’a envoyé 3 numéros du Figaro, dont il a fait les feuilletons.

    Il m’écrit : « Crois-tu que j’éprouve du plaisir à vivre ici où l’esprit s’altère comme le corps, sans compter que je me fais oublier et que je dénoue sans le vouloir toutes mes relations en France : mon installation à Honfleur a toujours été le plus cher de mes rêves… Je m’ennuie à un degré que tu ne peux pas deviner, dans cette chambre glacée et toute blanche. Généralement j’ai peur de tes lettres, parce que je crains toujours d’y trouver des sermons et des reproches (que je me fais si bien à moi-même)… Il est absolument absurde de vivre couché : je suis une huître, mes dettes, mon impuissance à travailler, le conseil judiciaire, la santé, l’affaire Garnier, tout cela fait un remue-ménage dans ma cervelle, et mon immobilité augmente ce remue-ménage. Si je pouvais faire quelques lieues à pied, sous le soleil autour de Paris, je serais guéri…Voici la cinquième fois que je me crois guéri; je ne veux plus, je refuse positivement tes secours. Je suis trop honteux de tout l’argent que je t’ai soutiré déjà… »

    Il faut qu’il parte, et sans s’arrêter à Paris, pour notre réunion définitive, et à tout jamais, j’espère; il trouvera à Honfleur, sous le toit maternel, une vie confortable, large même : l’ordre et l’économie sont dans ma nature. Je préfère le laisser puiser dans ma bourse, plutôt que d’appauvrir sa petite fortune.

    Charles me fait écrire, sous sa dictée : « Il faut que tu saches qu’écrire mon nom de travers est un grand travail de cerveau pour moi. L’avant-veille de ma crise, un ami de Paris m’offrit de l’argent de la part de mes amis, si je me sentais malade, et si je désirais brusquement retourner en France : j’ai répondu que non, croyant y aller bientôt moi-même. Tous mes amis et les médecins sont d’avis que je lâche pendant six mois toute affaire littéraire et que je vive de l’air des champs. »

    Monsieur Ancelle, vos lettres à Charles sont d’un père bien tendre.

    Dites bien des tendresses pour moi à Charles. Témoigne-t-il de l’étonnement ou de la peine de ne pas me voir?… M. T… m’écrit : il va un peu mieux. Mais dans un restaurant, M. A… l’a invité à boire du vin. Charles s’y refusait. C’est le lendemain qu’il a eu sa nouvelle attaque. J’ai fait interdire la maison à cet ennemi, plutôt qu’ami. Mon Dieu, que je hais cet A…! Ces mouvements de haine, étrangers à ma nature, me font mal. J’avais une intuition que cet homme serait fatal à mon fils. J’avais deviné en lui un viveur, un goinfre, voulant vivre au crochet de Charles… Je suis impressionnée d’apprendre le goût ignoble que Charles a pour le vin. Il me semble que j’en suis humiliée. Que cela lui ressemble peu! Que c’est canaille! Je le réprimandai. Il ne voulut pas boire de l’eau et du vin. Il but de l’eau pure. Puis de l’eau sucrée la nuit. Il est toujours altéré…Mon fils a parfois la crédulité d’un enfant.

    Tout cela me fait l’effet de la paralysie : va-t-il donc être comme son frère?… Son frère est mort de paralysie…… Son père est mort d’une horrible convulsion occasionnée par la douleur d’un ulcère à la vessie, que les médecins ignoraient, et qui a percé. Ils le traitaient pour d’autres choses, la goutte, la gravelle. Ah! comme ils sont ignorants!

    Songez à son âme, je vous en prie, à mains jointes; amenez-lui un prêtre bon, indulgent. Malgré les apparences, malgré ses écrits, il croit, il y a en lui un fonds de religion… J’avais toujours désiré voir un prêtre avoir des relations avec mon fils, pour lui inspirer de la résignation, de la patience dans son triste état; mais j’aurais voulu voir près de lui un ecclésiastique de choix, un homme intelligent. Mais je doute que celui-ci soit ainsi. Du moins il manque de formes. Il est bizarre qu’il soit venu ainsi s’imposer chez le propriétaire de Charles sans lui en demander la permission. Que l’état de Charles, joint à sa réputation d’homme distingué, l’ait intéressé, et lui ait donné le désir de le connaître, et de lui être utile, peut-être, cela se conçoit; mais arriver ainsi de but en blanc, c’est singulier. Ce curé a déplu à mon fils, à en juger par ses crénoms de colère.

    Il est donc bien mal, mon pauvre fils, puisque vous avez dû le mettre dans une maison de santé! J’ai les larmes dans les yeux; l’infirmité m’est odieuse qui me cloue loin de lui. Je crains de devenir folle! Je n’ai pas la tête forte.

    Le médecin m’écrit qu’il est atteint d’une affection nerveuse se manifestant par crises, sujettes à récidiver, et nécessitant un changement de vie radical.

    Je lui ai vu autrefois un mal à la main gauche qui lui tenait les doigts très roides. Même en santé, je l’ai vu avoir le matin à jeun des vomissements de bile, dont il ne se préoccupait nullement; il continuait sa toilette et venait déjeuner.

    À Louis-le-Grand, son répétiteur et ami, en rhétorique, M. Lassègue – il disait au général et à moi que son élève était plus fort que lui – est devenu médecin, et spécialiste pour les aliénés. Charles est toujours resté lié avec lui. Charles m’écrivait au commencement de sa crise (névralgies, étourdissements, vertiges) qu’il était fou et qu’il irait consulter Lassègue à Paris.
    ……………………………………………….

    J’arrive à Bruxelles, à l’hôtel du Grand-Miroir. Les médecins ne m’ont pas caché l’état grave où il est, non pour la santé, mais pour la tête : cette tête a trop travaillé, il est fatigué avant l’âge.

    Sans avoir la langue paralysée, il a perdu la mémoire du sonNon, quie, quie, les seuls mots qu’il articule, il les crie à tue-tête… Il y a ramollissement au cerveau, c’est évident. Quand il n’est pas en colère, il écoute et comprend tout ce qu’on lui dit. Je lui raconte des choses de sa jeunesse, il me comprend, il m’écoute attentivement. Et puis quand il veut répondre, les efforts impuissants qu’il fait pour s’exprimer l’enragent. Les médecins lui voient l’intelligence perdue et veulent que je m’en aille; ce qui lui fait perdre la raison, c’est de ne pouvoir parler…Aucun acte extravagant, pas d’hallucinations… Il mange, il dort, il sort en voiture avec Stevens et moi, ou à pied, avec une canne, sur la promenade publique, au soleil. Mais, plus de paroles… Je ne m’en irai pas, je le conserverai comme un tout petit enfant.

    Il n’est pas aliéné, comme disent les médecins. Malassis prétend que l’organisation d’un poète est si différente de celle des autres personnes qu’elle peut parfois dérouter les médecins. Quel excellent jeune homme que ce Malassis! Il pleurait à chaudes larmes. Comme il est bon! Ce jeune homme doit avoir une belle âme!

    Je ne crois pas qu’il puisse lire, il aurait constamment un livre à la main; s’il prend un livre, il ne voit plus les caractères et le rejette.

    Quand il me voit, il est ému. Aimée dit qu’il a l’air de se retenir de plaisir… Il n’est pas méchant. J’ai de l’empire sur lui. Il se calme à mes douces paroles. Jamais de colère avec moi, même pas de bouderie… Il s’est emporté contre moi ce matin pour la première fois… Il est très mobile. Il détestait Aimée il y a quinze jours, à présent il est au mieux avec elle. Les nerfs jouent un grand rôle. Après s’être emporté, il a parfois de longs éclats de rire, qui m’effraient… Il est très irrité quand je prends la plume… Il ne se fâche jamais sans motif.

    Il montre avec dégoût quelque chose dans le coin de la chambre. On lui apporte tout. Il montre toujours, colère terrible. On lui apporte du linge sale qui était sous le lit. Il se calme. Soins de propreté excessive.

    On a employé l’électricité avec succès, mais, craignant l’excitation et les violences, on a cessé.

    Il écoute avec attention, il rit, il se moque, il fait si bien comprendre sa pensée, il y a toujours tant d’esprit et de vivacité dans le regard… Il avait mes lettres sur la table de nuit! Et dans les poches de son patelot, de grosse étoffe grossière, beaucoup de petites photographies de lui par Nadar.

    Des amis de Paris veulent se cotiser pour l’y ramener et le soigner… Stevens et Malassis, qui lui est beaucoup plus sympathique, ont obtenu de la Société des Gens de lettres un compartiment particulier, à prix réduit. Lui, ne veut pas partir, ni sortir : il veut parler.

    Il n’est certainement pas dans une position à être privé de sa liberté, ce serait inhumain, ce serait un crime. Il n’a qu’une idée fixe : ne pas être dominé… Il ne veut pas se couvrir la tête au soleil, dans la cour… Les sœurs lui imposent des pratiques; quand il mange, elles voudraient qu’il se signât de la croix; alors il est doux, et, d’une patience admirable, ferme les yeux, ou tourne la tête sans se fâcher. Il fait semblant de dormir, quand elles le tourmentent, mais elles peuvent provoquer une scène qui le tuerait.

    Il peut vivre 30 ans, tout en étant aphasique toute sa vie.


    Veuve Aupick


    … Il s’éteignit sans un cri, sans un geste, toute la vie encore dans ses yeux en extase, devant le Rêve : les pays parfumés, les caresses du soleil, les femmes séduisantes, la Beauté. On apporta des fleurs; ce fut vraiment l’Aube spirituelle et le Repos, ce dernier jour d’août 1867…
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Informations
    L'auteur

    Mme Aupick
    Mère de Charles Baudelaire
    Mots-clés
    poésie française
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