• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'hypothèse Dieu

         Un nouveau site consacré au dialogue entre croyants et non-croyants a été créé. Son titre « L’hypothèse Dieu » annonce-t-il un vira...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

      • L’îlot Louis Valcke

        Sur les traces de Louis Valcke (1930-2012), professeur, philosophe, essayiste, cycliste, navigateur et pèlerin. Spécialiste mondial de l’œuvre de Pic de la Mirandole.

  • La lettre
    • Édition


    Impression du texte

    Une martyre

    Léon Bloy
    Le texte présenté sur cette page a d'abord paru dans le journal Gil Blas de Juillet 1893 à Avril 1894, puis fut repris avec d'autres dans le recueil Histoires désobligeantes (Dentu, 1894 et Crès, 1914).
    - Ainsi donc, monsieur mon gendre, c'est bien vrai qu'aucune considération religieuse ne saurait agir sur votre âme. Vous n'attendrez même pas à demain pour faire vos saletés, je le prévois trop.
    Vous n'aurez aucune pitié de cette pauvre enfant, élevée jusqu'à ce jour dans la pureté des anges, et que vous allez ternir de votre souffle de reptile. Enfin, mon Dieu ! que votre volonté s'accomplisse et que votre saint nom soit béni dans tous les siècles des siècles !
    - Amen, répondit Georges en allumant un cigare. Une dernière fois, ma chère belle-mère, soyez assurée de ma reconnaissance éternelle. Je compte infiniment sur vos prières et je n'oublierai pas, croyez-le, vos exhortations ; bonsoir.

    Le train se mettait en marche. Mme Durable, restée sur le quai, regarda fuir le rapide qui emportait dans la direction du Midi les nouveaux mariés.

    Houleuse encore des émotions de cette journée, mais l'oeil sec autant qu'un émail qui sort du four, elle tapotait nerveusement le trottoir du bout de son parapluie.

    Supputant avec rage les immolations et les sacrifices, elle se disait, la chère âme, que c'était vraiment bien dur de n'avoir vécu, depuis vingt ans, que pour cette ingrate fille qui l'abandonnait ainsi, dès la première heure de son mariage, pour suivre un étranger manifestement dénué de pudeur qui allait sans doute, presque aussitôt, la profaner de ses attouchements impudiques.
    - Ah ! oui, pour sûr, on en avait de l'agrément, avec les enfants ! Songez, donc, monsieur, - elle s'adressait presque inconsciemment au sous-chef de gare qui s'était rapproché d'elle pour l'exhorter civilement à disparaître, - songez qu'on les met au monde avec des douleurs abominables dont vous ne pouvez vous faire une idée, on les élève dans la crainte de Dieu, on tâche de les rendre semblables à des anges pour qu'ils soient dignes de chanter indéfiniment aux pieds de l'Agneau. On prie pour eux sans relâche nuit et jour, pendant un tiers de la vie. On s'inflige, pour le bien de ces tendres âmes, des pénitences dont la seule pensée fait frémir. Et voilà la récompense ! La voilà bien ! On est abandonnée, plantée là comme une guenille, comme une épluchure, aussitôt qu'apparaît un polisson d'homme qu'on a eu la sottise de recevoir, parce qu'il avait l'air d'un bon chrétien, et qui en abusa tout de suite pour souiller un coeur innocent, pour suggérer d'impures visions, pour faire croire, si j'ose le dire, à une


    jeune personne élevée dans la plus saine ignorance, que les sales caresses d'un époux de chair lui donneraient une joie plus vive que les chastes effusions de la tendresse d'une mère... Et vous voyez ce qui arrive, monsieur, vous pourrez en rendre témoignage au jour du jugement ! Je suis quittée, délaissée, trahie, seule au monde, sans consolation et sans espérance. Mettez-vous donc à ma place.
    - Madame, répondit l'employé, je vous prie de croire que je compatis à votre chagrin. Mais j'ai le devoir de vous faire observer que les exigences du service ne permettent pas de vous laisser stationner ici plus longtemps. Je vous prie donc, à mon grand regret, de vouloir bien vous retirer.

    La mère douloureuse, ainsi congédiée, disparut alors, non sans avoir pris, une dernière fois, le ciel à témoin de l'immensité de son deuil.


    ***
    Mme Virginie Durable, née Mucus, était le type insuffisamment admiré de la martyre.

    C'était même une martyre de Lyon et, par conséquent, la plus atroce chipie qu'on pût voir.

    Elle avait été, dès son enfance, livrée aux bourreaux les plus cruels et n'avait jamais connu le rafraîchissement des consolations humaines. L'univers, d'ailleurs, était régulièrement informé de ses tourments.

    Trente années auparavant, lorsque M. Durable, aujourd'hui négociant retiré des huîtres, avait épousé cet holocauste, il ne se doutait guère, le pauvre homme, de l'effrayante responsabilité de tortionnaire qu'il assumait.

    Il ne tarda pas à l'apprendre et même en devint, à la longue, tout à fait gâteux.

    Quoi qu'il eût pu faire ou dire, il n'était jamais, une seule fois, parvenu à n'être pas criminel, à ne pas piétiner le coeur de sa femme, à n'y pas enfoncer des glaives ou des épines.

    Virginie était de ces aimables créatures qui ont «tant souffert», dont aucun homme n'est digne, que nul ne peut ni comprendre ni consoler et qui n'ont pas assez de bras à lever au ciel.

    Elle arborait, cela va sans dire, une piété sublime qu'il eût été ridicule de prétendre assez admirer et dont elle-même ne s'arrêtait pas d'être confondue.

    En un mot, elle fut une épouse irréprochable, ah ! grand Dieu ! et qui devait attirer infailliblement les bénédictions les plus rares sur la maison de commerce d'un imbécile malfaisant qui ne comprenait pas son bonheur.

    Un jour, quelques années après le mariage, la martyre étant jeune encore et, paraît-il, assez ragoûtante, l'odieux personnage la surprit en compagnie d'un gentilhomme peu vêtu.

    Les circonstances étaient telles qu'il aurait fallu non seulement être aveugle, mais sourd autant que la mort, pour conserver le plus léger doute.

    L'austère dévote qui le cocufiait avec un enthousiasme évidemment partagé, n'était pas assez littéraire pour lui servir le mot de Ninon, mais ce fut presque aussi beau.

    Elle marcha sur lui, gorge au vent, et d'une voix très douce, d'une voix profondément grave et douce, elle dit à cet homme stupéfait :
    - Mon ami, je suis en affaires avec Monsieur le Comte. Allez donc servir vos pratiques, n'est-ce pas ? Après quoi, elle ferma sa porte.

    Et ce fut fini. Deux heures plus tard, elle signifiait à son mari de n'avoir plus à lui adresser la parole, sinon dans les cas d'urgence absolue, se déclarant lasse de condescendre jusqu'à son âme de boutiquier et bien à plaindre, en vérité, d'avoir sacrifié ses espérances de jeune vierge à un malotru sans idéal qui avait l'indélicatesse de l'espionner.

    Étant fille d'un huissier, elle n'oublia pas, en cette occurrence, de rappeler la supériorité de son extraction.

    À dater de ce jour, la chrétienne des premiers siècles ne marcha plus qu'avec une palme et l'existence devint un enfer, un lac de très profonde amertume pour le pauvre cocu dompté qui se mit à boire et devint assez idiot pour être plausiblement et charitablement calfeutré dans un asile.


    ***
    Par une chance inouïe, l'éducation de Mlle Durable avait été meilleure que n'aurait pu le faire supposer la conjoncture.

    Il est vrai que sa vertueuse mère, appliquée sans relâche à l'abrutissement de M. Durable et livrée, en outre, à d'obscures farces, ne s'en était occupée que très peu, l'ayant, de bonne heure, abandonnée à la vigilance mercenaire des religieuses de l'Escalier de Pilate qui, par miracle, s'acquittèrent consciencieusement de leur mission.

    La jeune fille, dotée suffisamment et sortable de tout point, saisit avec empressement la première occasion de mariage qui se présenta, aussitôt qu'elle eut pénétré le ridicule et la malice exécrable de cette vieille chienne qui devint alors belle-mère par un décret mystérieux de la Providence redoutable.

    La vaillance de l'épouseur fut généralement admirée.

    La cérémonie était à peine achevée que celui-ci fort indépendant, ayant déclaré sa volonté ferme de s'éloigner immédiatement avec sa femme par un train rapide, tout le monde avait pu voir que cette résolution, concertée sans doute, n'affligeait pas le moins du monde la jeune épousée qui avait paru n'accorder qu'une attention vague aux gémissements ou reproches maternels.

    Mme Durable, outrée de l'indignation la plus généreuse, était donc rentrée dans sa maison solitaire en méditant de sacrées vengeances.

    Non, cependant. Le mot de vengeance ne convenait pas. C'était de punir qu'il s'agissait.

    Cette mère outragée avait le droit de punir. Elle en avait même le devoir, pour que force restât au quatrième commandement de la loi divine.

    Dès lors, tout moyen devenait bon, l'intention pieuse allait parfumer les plus vénéneuses manigances.

    En exécution de ce louable dessein, la martyre fut désormais attentive à procurer, par tous les micmacs et tous les trucs, le déshonneur de son gendre et le déshonneur de sa fille.

    Le premier fut incriminé de vices monstrueux, d'habitudes infâmes que certifièrent d'abominables témoins. La jeune femme reçut des lettres qui eussent pu être datées de Sodome.

    La Culasse lui écrivit des doléances, et le Môme Gros-Doigt lui fit assavoir que «cela ne se passerait pas ainsi». Un torrent d'ordures submergea le lit conjugal des nouveaux époux.

    De son côté, le mari fut accablé d'un nombre infini de messages anonymes ou pseudonymes, de formes variées, mais toujours onctueux et saturés de la plus affable tristesse, l'informant avec précaution du passé malpropre de sa compagne, au souffle de qui cinquante jeunes filles s'étaient putréfiées dans les dortoirs du pensionnat, et qui n'avait certainement pu lui offrir, avec sa dot, que la basse et rudimentaire virginité de son corps.

    Rien n'exprimait la méchanceté diabolique, la compétence infernale qui faisait mouvoir tous les fils de cette intrigue d'impostures, qui dosait ainsi, chaque jour, les épouvantables poisons de l'infanticide.

    Cela dura plus de six mois. Les malheureux qui n'avaient d'abord voulu sentir qu'un profond mépris, furent bientôt saisis par l'horreur d'une persécution si tenace.

    Ils apprirent que des lettres venues de la même source ignorée s'éparpillaient autour d'eux dans les hôtels, sur les patrons et la domesticité ; sur certains notables des villes ou des villages qu'ils traversaient en fuyant.

    Ils furent tenaillés par l'angoisse panique, continuelle ; griffés par d'irréparables soupçons que vainement ils savaient absurdes, roulèrent enfin dans un cloaque de mélancolie.

    Ils ne dormirent plus, ne mangèrent plus et leurs âmes s'extravasèrent dans les gouffres pâles où se dilue l'espérance.

    Un jour enfin, ils moururent ensemble à la même heure et dans le même lieu, sans qu'on ait pu très précisément savoir de quelle manière ils avaient cessé de souffrir.

    La mère, qui les suivait comme le requin, fit constater leur suicide pour qu'ils n'eussent point de part à la sépulture des chrétiens.

    Elle est, de plus en plus, la Martyre, s'élève chaque jour jusqu'au troisième ciel, avec une extrême facilité, et carillonne tous les soirs à la dernière heure, - dit la chronique de la rue de Constantinople - un robuste valet de chambre.

    Source

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Informations
    L'auteur

    Léon Bloy
    Léon BLOY, écrivain français né à Périgueux le 11 juillet 1846, décédé à Bourg-la-Reine le 3 novembre 1917.
    Extrait
    "- Ainsi donc, monsieur mon gendre, c'est bien vrai qu'aucune considération religieuse ne saurait agir sur votre âme. Vous n'attendrez même pas à demain pour faire vos saletés, je le prévois trop..."
    Documents associés
    Jacques Dufresne
    Oligarchie
    Jacques Dufresne
    Lobbies
    Olivier Andrieu
    Promotion, référencement, moteurs de recherche
    Jean-Gustave Courcelle-Seneuil
    Économie, organisation du travail, libéralisme, laisser faire,
    Jacques Lamarche
    Politique québécoise
    Jacques Dufresne
    Jean Védrines
    Mondialisation
    Louis Painchaud, Paul-Hubert Poirier
    Confession publique, Grande Église
    Stéphane Stapinsky
    Léon Bloy

    10%
    Dons reçus (2017-2018): 2 396$
    Objectif (2017-2018): 25 000$


    Nous avons reçu près de 22 000$ lors de la campagne 2016-2017. Nous vous remercions de votre générosité. Pour la campagne 2017-2018, notre objectif s'élève à 25 000$.

    Contribuez au rayonnement des oeuvres de l'Agora/Homo vivens en devenant membre ou en faisant un don.