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Biodiversité: la richesse des pauvres

Andrée Mathieu

Dans son dernier ouvrage, The Meaning of Human Existence, Edward O. Wilson rappelle à quel point la terre nous est encore méconnue. Seule une infime partie des espèces vivantes a été identifiée. On répertorie environ 20 000 nouvelles espèces par année. Le professeur Wilson se demande "Pourquoi devrions-nous nous soucier des espèces qui composent la biosphère si nous ignorons l'existence de la plupart d'entre elles?"


C'est à nouveau Noël, fête de la Nativité, célébration de la Naissance... En écrivant ces quelques mots, un titre de chapitre me revient tristement à l'esprit. Il a été le coup au cœur qui a incité mon ami Ray C. Anderson à devenir un "industriel radical" (Radical Industrialist), à transformer sa compagnie de fond en comble et à devenir le fer de lance du développement durable dans le secteur manufacturier. Tiré du livre de Paul Hawken "L'écologie du commerce", ce chapitre est intitulé "la Mort de la Naissance", selon une expression du célèbre biologiste Edward O. Wilson.

Quand le Fils de Dieu a choisi de s'incarner dans un être humain plutôt que dans un lion, roi de la jungle, dans une baleine à bosse, virtuose de l'océan, ou dans un grand albatros, chevalier du ciel, Il s'est sans doute dit que, puisqu'il est le seul être vivant doué d'une conscience réflexive, l'Homme comprendrait Son message, prendrait soin de Sa création et protègerait l'extraordinaire phénomène de la Vie. Mais, peut-être un peu trop flatté de Sa confiance, l'Homme s'est attribué le droit de vie ou de mort sur les autres formes de vie, créant les conditions de la "Mort de la Naissance"...

La biodiversité


Dans son dernier ouvrage, The Meaning of Human Existence, Edward O. Wilson rappelle à quel point la terre nous est encore méconnue. Seule une infime partie des espèces vivantes a été identifiée. On répertorie environ 20 000 nouvelles espèces par année. Le professeur Wilson se demande "Pourquoi devrions-nous nous soucier des espèces qui composent la biosphère si nous ignorons l'existence de la plupart d'entre elles?"

Bien qu'il suppose un effort considérable et de longue durée, l'inventaire des formes de vie est indispensable à la compréhension des interactions supportant le tissu vivant de la planète. Les êtres humains dépendent de ces interactions pour vivre et prospérer : recyclage de la matière, purification de l’atmosphère, filtrage des eaux, fertilisation des sols, pollinisation, etc. Mais le poids de ces "services écologiques" dans notre vie économique et sociale est méconnu, au mieux sous-estimé, quand il n'est pas totalement ignoré. Pourtant, certains estiment qu'il représente de 20 à 90 % du chiffre d’affaires des entreprises1, selon leur champ d'activité. Edward O. Wilson s'indigne: "L'impact de l'être humain sur la biodiversité est ni plus ni moins qu'une attaque dirigée contre lui-même. C'est l'action d'un écervelé qui est alimenté et soutenu par la biomasse des êtres vivants qu'il détruit".

La biodiversité en péril


La disparition de nombreuses espèces rend les écosystèmes plus fragiles et moins résilients. Or, le taux d'extinction des espèces est de 100 à 1000 fois plus élevé qu'avant la colonisation de la planète par les êtres humains. Les principaux agents de destruction de la biodiversité sont résumés dans l'acronyme HIPPO: destruction des Habitats, espèces Invasives, Pollution, croissance de la Population humaine et surexploitation (Overharvesting).

La «liste rouge» des animaux menacés publiée par l’IUCN (Union mondiale pour la Nature) compte plus de 15 600 espèces, parmi lesquelles le tigre du Bengale, l’éléphant d’Asie, le cacatoès, le gorille, l'ours polaire et le panda géant. Ces belles bêtes illustrées dans les livres jeunesse n'ont-elles pas peuplé notre imaginaire d'enfant? Il me semble que la planète perdrait bien de son lustre si elles venaient à disparaître... Alors si l'expression "la Mort de la Naissance" a ému Ray Anderson, c'est une autre expression de Edward O. Wilson qui m'a personnellement touchée. Considérant la perte de la biodiversité, il désigne l'avenir comme "l'Ère de la Solitude": nous, tristement seuls, sans les tigres, les gorilles, les ours blancs et tous les autres disparus...

Le Québec ne sera pas épargné. Parmi les espèces québécoises menacées, on retrouve des plantes, des oiseaux, des amphibiens, des tortues, des poissons, des insectes et des mammifères, dont nos célèbres bélugas. Dieu sait qu'ils ont fait parler d'eux récemment. Quelle belle expression de solidarité interespèces leur ont offert les Québécois! Certains ont attribué cette importante cote de sympathie à leur joli minois, d'autres au fait qu'ils constituent l'espèce emblématique du Saint-Laurent. Mais en aurait-il été autrement s'il s'était agi des petits rorquals? Je ne crois pas. C'est la Vie elle-même qui séduit les Québécois, et ils auraient sans doute trouvé du charme au plus vilain crapaud de mer si son existence avait été aussi directement mise en péril par les activités humaines. Edward O. Wilson appelle "biophilie" cette attirance innée des humains envers la nature et les autres êtres vivants, conséquence de notre longue évolution biologique. C'est une sorte de mécanisme de défense car l'affaiblissement de la biodiversité a des conséquences sérieuses sur notre propre espèce.

La biodiversité et la pauvreté


On a remarqué que les régions qui subissent une forte disparition des espèces sont les mêmes qui connaissent une extrême pauvreté. Une étude réalisée à l'échelle mondiale2 par Will Turner et ses collègues de l'organisme Conservation International a montré que le maintien de la biodiversité est un moyen de lutter contre la pauvreté car les services écologiques rendus par la nature bénéficient particulièrement aux populations les plus pauvres. Ainsi, dans plusieurs pays tropicaux, la déforestation et la privatisation du territoire repoussent les pauvres sur des terres marginales, loin des zones de conservation qui fournissent le plus de services1. L'étude a démontré que les populations pauvres sont bénéficiaires de plus de la moitié des services provenant de ces zones. Pauvreté et perte de la biodiversité sont donc en relation étroite.

La biodiversité et le développement durable


Dans la nature, chaque structure, chaque design, chaque processus est une réponse à un problème technique rencontré par un organisme ou une espèce au cours de l'évolution. Le monde vivant est un laboratoire de recherche et développement à l'œuvre depuis 3,8 milliards d'années. Le biomimétisme (bio: vie, mimétisme: imitation) est une nouvelle discipline qui consiste à imiter sciemment les inventions de la nature pour créer des produits et des procédés respectueux de la Vie. Chaque espèce qui disparaît emporte donc avec elle des designs et des méthodes dont nous aurons peut-être un jour grand besoin. En somme, causer la perte d'une espèce c'est comme détruire un livre dans la bibliothèque de l'évolution, c'est du vandalisme!

Les zoos jouent un rôle de plus en plus important dans la préservation de la biodiversité. De simples vitrines animalières, ils sont devenus des lieux dédiés à la conservation d’espèces rares ou menacées, à la recherche scientifique et à l’éducation du public. Certains ont mis sur pied des projets pour aider à renforcer les mesures de protection de la biodiversité dans les zones-clés. C’est ainsi que le Zoo de Granby participe, entre autres, au projet de rétablissement de la tortue-molle à épines, une espèce qui préfère les lacs et les grandes rivières du sud du Québec, mais dont l'habitat est menacé par le développement urbain. Mon ami Patrick Paré, directeur Recherche et Conservation au zoo, m'a présenté cette petite tortue au museau en forme de tube qui lui permet de respirer à la surface de l'eau, et qui doit son nom à sa carapace ayant l’aspect du cuir. Quand j'ai vu ce "grand six pieds" incliné au-dessus de la mignonne petite créature avec autant de respect et d'affection, j'ai compris que leur relation est d'une toute autre nature que celle du conducteur prosterné au-dessus de son automobile... La petite tortue détient des secrets évolutifs que jamais même une Ferrari ne pourra égaler.

Le pape Francois et la biodiversité


Au paragraphe 215 de son exhortation Evangelii gaudium, le pape François déclare: "Il y a d’autres êtres fragiles et sans défense, qui très souvent restent à la merci des intérêts économiques ou sont utilisés sans discernement. Je me réfère à l’ensemble de la création. En tant qu’êtres humains, nous ne sommes pas les simples bénéficiaires, mais les gardiens des autres créatures. Moyennant notre réalité corporelle, Dieu nous a unis si étroitement au monde qui nous entoure, que la désertification du sol est comme une maladie pour chacun ; et nous pouvons nous lamenter sur l’extinction d’une espèce comme si elle était une mutilation. Ne faisons pas en sorte qu’à notre passage demeurent des signes de destruction et de mort qui frappent notre vie et celle des générations futures.3" En cette période de la fête de la Nativité, accueillons ces paroles du Saint Père comme une exhortation à éviter "la Mort de la Naissance".


1. http://www.cnrs.fr/fr/organisme/docs/espacedoc/biodiv_fr_web.pdf

2. http://www.futura-sciences.com/magazines/environnement/infos/actu/d/developpement-durable-conserver-biodiversite-lutter-pauvrete-36032/

3. https://ecologyandchurches.wordpress.com/2013/11/28/prendre-soin-du-monde-vivant/

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