Les deux voies de la médecine

Jacques Dufresne
Bel exemple d'un mythe grec qui aide à comprendre la suite des choses dans le monde. Les questions les plus cruciales dans les politiques de santé tournent autour de la querelle entre les deux filles d'Asclépios.
C'est aussi dans un univers mythique que la grande tradition médicale occidentale a ses racines. En Occident, comme dans les cultures primitives, tout commence chez les dieux, plus précisément dans la famille du dieu grec de la médecine, Asclépios. On lui prête deux filles: Hygée et Panacée. Hygée, d'où vient notre mot hygiène, symbolise le pôle préventif, Panacée, mot grec signifiant médicament, symbolise la médecine curative. Prévention et soins, les deux tendances entre lesquelles la médecine oscille encore en Occident...

Il semble bien que c'est d'abord par sa joie de vivre qu'Hygée répandait autour d'elle le goût de la santé. Dans l'Encyclopédie française du XIXe siècle, on la présente comme «une jeune nymphe, à l'oeil vif et riant, au teint frais et vermeil, à la taille légère, riche d'un embonpoint de chair, mais non chargée d'obésité, portant sur la main droite un coq et de l'autre un bâton entouré d'un serpent, emblème de la vigilance et de la prudence». Quant à Panacée, elle était sûrement aussi rayonnante qu'Hygée puisqu'elle avait la réputation de guérir tous les maux.

Comment, avec de telles guides, résister à la tentation de commencer en Grèce ce voyage à destination de la santé?

Asclépios et ses filles appartiennent à la lignée d'Apollon, dieu de l'intelligence rationnelle, qui préfigure déjà la science telle qu'on la concevra un jour en Occident. Il y avait toutefois en Grèce une autre lignée de thérapeutes, celle d'Hermès, dieu de la communication, de l'intelligence intuitive, maître des rapports complexes entre une âme remplie de mystères et un corps étonnamment sensible aux mouvements de cette âme.

Gardons-nous cependant de réduire ces symboles à des concepts utilitaires semblables à ceux auxquels les planificateurs d'aujourd'hui ont recours. L'intérêt des mythes tient à leur aspect fantaisiste, au flou qui les entoure. Selon certaines sources, par exemple, Panacée est la fille et non la soeur d'Hygée, ce qui marque une antériorité de la prévention par rapport aux traitements. À travers ce flou, on peut tout de même entrevoir la recherche de l'équilibre qui caractérisera l'univers grec de la santé. Équilibre entre Hygée et Panacée, entre Apollon et Hermès, bien sûr, mais aussi entre un interventionnisme démesuré, dont on voit beaucoup d'exemples dans les pays riches d'aujourd'hui, et une résignation excessive dont une certaine Inde ne s'est jamais départie.

C'est au souci qu'ils auront de cet équilibre que l'on reconnaîtra à travers l'histoire les grands artisans de la santé: Hippocrate, Pasteur, Florence Nightingale, Virchow, Dubos et tant d'autres que nous retrouverons tout au long de cette route.

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