La mort de Rivarol

Les derniers moments de Rivarol, évoqués par un de ses compagnons d'infortune sur les routes de l'exil.
L’indécision de mes démarches me valurent la douloureuse satisfaction de fermer les yeux d’un compatriote qui m’inspirait de l’admiration sans exclure de mon cœur l’amitié. Rivarol suivait une route semée de fleurs, lorsqu’un coup aussi rapide qu’imprévu arrêta sa marche; une maladie grave se déclara, et sur-le-champ l’alarme se répandit parmi les Français. Tous accoururent pour partager l’honneur de le servir et de le veiller. Ses douleurs furent extrêmement vives; il s’écria à plusieurs reprises : « Seul au monde je suis capable de résister à des maux si déchirans; par bonheur mes entrailles sont de bronze. » Dans le cours de sa maladie, qui était une fluxion de poitrine bilieuse, Rivarol fit voir dans ses discours, souvent interrompus par des redoublemens douloureux, une sérénité qui donnait la preuve de l’énergie de son caractère et de la noblesse de son âme. « Quelque pénible que soit ma position, disait-il, je ne saurais me fâcher contre le lit où j’ai conçu mes plus belles pensées. Mes amis, je n’ai jamais couru après l’esprit, il est toujours venu me chercher. »

Les regrets donnés à la mort de Rivarol furent sincères et unanimes. Chez la princesse Dolgorouki, le comte D’Engestroem, envoyé de Suède, proposa l’exécution du buste en marbre de celui qui avait fait l’ornement et le charme de leur société. L’homme dont le talent pour la parole tenait presque du beau idéal, dont l’esprit répandait la clarté dans les profondeurs les plus reculées de la métaphysique, dont l’imagination créait des plans magnifiques, soit d’histoire, soit de tragédie, dont la sagacité pénétrait jusques aux sources les moins connues de la grammaire, dont le goût prononçait les arrêts d’une critique si saine, par quelle combinaison un tel homme n’-t-il qu’imparfaitement répondu au vœu de la nature qui l’appelait à se placer sur la même ligne que Voltaire, Rousseau et Buffon? Quelques écrivains ont arrêté leurs regards sur ce véritable problème. Leurs solutions diffèrent entre elles, mais découvrent des aperçus au moins spécieux. Ce ne sera donc pas sans une certaine méfiance que je hasarderai mon opinion à titre de simple conjecture.

Les triomphes dans les salons ravirent à Rivarol les succès du cabinet : respirant à grands flots l’encens de la louange et couronné de roses ou de myrte par les mains de la beauté, il s’abandonna presque toujours à l’attrait d’une voluptueuse indolence, et ne se livra que par intervalle aux efforts pénibles et soutenus qui seuls permettent à l’ambition d’aspirer à la gloire.

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