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  • La lettre
    • Édition


    Impression du texte

    Le réveil d'Alain Chartier

    Léon Bloy

    Le texte présenté sur cette page a d'abord paru dans le journal Gil Blas de Juillet 1893 à Avril 1894, puis fut repris avec d'autres dans le recueil Histoires désobligeantes (Dentu, 1894 et Crès, 1914).

    «Cher ami, venez, ce soir, à onze heures. La porte du jardin sera entr'ouverte. Vous n'aurez qu'à la pousser doucement. Je vous attendrai sous le berceau. Mon mari est absent pour deux jours, et il a emmené le chien. Tant pis si je me perds. Je vous aime et veux être à vous. - ROLANDE ».
    En recevant ce billet, le jeune Duputois devint si pâle que ses collègues supposèrent une catastrophe. Étant fort discret, il serra scrupuleusement le message dans le coin le plus mystérieux de son portefeuille et parla, balbutiant un peu, d'une menace de créancier.

    Mais il lui fut impossible de se remettre au travail. La lecture de ces quelques lignes l'avait rompu, émietté. Il éprouva le malaise physique d'un homme qui n'a pas mangé depuis deux jours : tête vide, articulations douloureuses, fébrilité. Il eut un tison au creux de l'estomac, un battement de coeur insupportable et la boule hystérique dans l'oesophage.

    C'est une remarque banale que le trouble de l'amour procure aux jeunes gens, et même aux vieillards, les sensations du condamné qu'on va traîner à la guillotine. Il existe une telle connexion entre le dernier supplice et la volupté qu'en certaines villes, au Moyen Âge, les échevins ou les bourgmestres exigeaient que la tanière du bourreau fût reléguée dans les basses rues où l'on parquait la prostitution. Les paillards de « haulte futaye », comme dit Panurge, durent quelquefois s'y méprendre.

    Florimond Duputois n'était plus assez jeune pour faire de la psychologie. Il avait, depuis plusieurs jours déjà, dépassé vingt ans et ne songeait pas à s'analyser.

    Il constata seulement que la peau du crâne lui faisait très mal et que ses jambes flageolaient. Ayant, à diverses reprises, essayé de boire, l'eau de la carafe administrative lui parut avoir un arrière-goût de charogne.

    - Enfin, se disait-il, pourquoi cette lettre? Je n'ai rien fait, en somme, pour la séduire, cette jolie femme. C'est tout au plus si je lui ai parlé deux fois, seul à seule, et je suis bien sûr qu'elle a dû me prendre pour un idiot. Il est vrai que je ne suis pas plus dégoûtant qu'un autre, surtout lorsque je dis des vers après dîner. Je conçois même très bien qu'une femme, à ce moment-là, puisse avoir un emballement, une toquade. Mon Dieu! oui, pourquoi pas? Mais tout de même, cette lettre est un peu raide et je trouve que le rendez-vous manque par trop de préliminaires.

    Il se moralisa toute la journée, se fit à lui-même les plus sages remontrances, car ce jeune homme se nourrissait exclusivement des racines de la vertu.

    Le mari était un ami ancien de sa famille qui l'avait utilement protégé. Il lui devait son emploi au ministère, la promesse d'un brillant avenir, un assez grand nombre de relations agréables, et il dînait chez lui plusieurs fois par mois. Il ne pouvait cocufier cet homme sans se plonger, tête en avant, dans un puits d'ordures. Cela, c'était le déshonneur certain, absolu, l'acte le plus bas et le plus fétide, une trahison à ne plus jamais relever la tête, etc.

    En conséquence, il prit la résolution généreuse d'aller fort exactement au rendez-vous.


    ***
    - Oui, certainement, il irait et on verrait bien ce qu'il avait dans le ventre. Il parlerait de la bonne sorte à cette épouse inconsidérée qui n'hésitait pas à lui sacrifier son honneur. Il saurait lui faire sentir l'énormité de sa faute et les inconvénients effroyables d'une liaison si dangereuse.

    Enfin il la rendrait à son mari, la rejetterait dans les bras toujours ouverts de cet homme de bien qui ne saurait jamais qu'il avait été sur le point de subir le dernier outrage.

    Il s'enflamma bientôt à la pensée de reconnaître ainsi les bienfaits de son protecteur.

    - Ah ! elle en avait eu de la chance, la chère créature, de tomber sur lui! Elle aurait tout aussi bien pu se livrer à quelque imbécile ou à quelque goujat qui n'eût pas manqué d'en abuser, de flétrir cette fleur penchée qui avait tant besoin qu'on la soutînt, qu'on la ranimât...

    Combien d'autres, à sa place, qui ne verraient là qu'une occasion de satisfaire leurs sales instincts, de triompher en leur vanité de dindons et qui, déjà, sans aucun doute, eussent crié par-dessus les toits la déchéance d'une malheureuse égarée, victime de son enthousiasme!...

    J'ai oublié de dire que Florimond Duputois avait le nez en pied de marmite, les yeux en cuillers à pot, la bouche en suçoir de lépidoptère, la peau granuleuse, le croupion bas et une grande crainte des boeufs.

    J'ajoute qu'il appartenait à la pléïade symboliste et qu'il collaborait assidûment au Grimoire, à la Mélusine et à la Revue des Crotales.

    Il s'échappa de son bureau un peu avant l'heure, courut se faire adoniser chez un coiffeur qu'il encourageait, fit un dîner palingénésique, relut quelques pages de l'Après-midi d'un faune, dans le dessein d'élever son coeur et, sûr de lui, prit enfin l'omnibus d'Auteuil.

    La petite porte du jardin de Mme Rolande était entr'ouverte, en effet. Poussée par lui avec des précautions infinies, elle bâilla peu à peu sur un gouffre noir. L'allée, à peine visible près du seuil, se perdait aussitôt dans la profondeur des massifs.

    Mais ayant été souvent admis à promener son inspiration dans ce labyrinthe, il en connaissait, comme on dit, tous les détours.

    Refermant donc la porte derrière lui, il s'avança d'une allure processionnelle, ressaisi de tout son trouble, et la grosse cloche de son coeur sonnant à toute volée.

    Le silence était aussi profond qu'aurait pu le désirer ou le craindre un malfaiteur, dans ce quartier sédatif habité par des malades ou des millionnaires très précieux.

    À peine, au loin, dans la direction du Point-du-Jour, quelques rumeurs vagues et la plainte prolongée d'un de ces chiens mélancoliques de Maldoror que tourmente l'infini...

    À mesure qu'il approchait du berceau d'aristoloches et de chèvrefeuilles où l'attendait l'épouse coupable, son assurance diminuait, sa marche devenait plus incertaine, son tremblement plus irréprimable. À la fin, ses dents claquèrent avec tant de force qu'il craignit d'éveiller les petits oiseaux, et il se sentit tellement pâlir qu'il se demanda s'il n'allait pas teinter les feuilles de sa pâleur, à la manière d'un poisson phosphorescent.


    ***
    Une main, tout à coup, se posa sur son épaule.
    - Je suis là, mon cher amour, disait la voix de Mme Rolande.

    Et, presque aussitôt, les deux bras de cette femme sans délai se nouèrent autour de son cou, pendant qu'un baiser de vie ou de mort lui mangeait l'âme.

    Ah! le vorace et fauve baiser que c'était-là! Le jeune homme avait tout prévu, excepté ce baiser fougueux, inapaisable, éternel; ce baiser odorant et capiteux où passaient les parfums féroces des Fleurs du Mal, les volatils détraquants de la Venaison et les exécrables poivres du Désir; ce baiser qui avait des griffes comme un aigle et qui allait à la chasse comme un lion; qui entrait en lui de même façon qu'une épée de feu; qui lui mettait dans les oreilles toutes les sonnailles des béliers ou des capricornes des montagnes; cet épouvantable baiser d'opium, de folie furieuse, d'abrutissement et d'extase!

    Les chastes vouloirs avaient décampé. Ils étaient au diable, au tonnerre de Dieu, dans le fond d'une crique de la lune, avec les harangues ou objurgations orphiques préalablement élaborées.

    Duputois roulait aux abîmes, lorsqu'un bruit de pas se fit entendre. Les ténèbres étaient absolues. Impossible de distinguer quoi que ce fût.

    Le lyrique de la Revue des Crotales reçut alors, en plein milieu du visage, le coup du plat de deux mains furieuses qui le repoussaient et qui faillirent le jeter à terre.

    Mme Rolande, se débarrassant du pauvre diable, avait bondi en arrière et, maintenant, il entendait le chuchotement de deux personnes qui s'éloignaient rapidement vers la maison.

    Craignant d'exhaler un souffle et n'osant bouger de son poste, il demeura immobile plus d'une heure dans l'obscurité, espérant il ne savait quoi.

    À la fin pourtant, rompu de fatigue et gelé par les étoiles, il regagna la porte du jardin, toujours entrebâillée, et se retrouva sur le bon trottoir des morfondus, n'ayant pas fait plus de bruit qu'une fourmi noire émigrant dans la nuit noire, aussi déconfit et courbatu que le puisse être un adolescent plein de soliloques et de prosodie.


    ***
    Le lendemain, on le fit demander à l'anti-chambre de son ministère. II se trouva en présence d'un très bel homme suffisamment athlétique, ayant l'air d'un officier de cavalerie, de la politesse la plus exquise et qui lui parla en ces termes :
    - Monsieur, une erreur de suscription a mis hier entre vos mains un billet de femme qui m'était destiné. Il est inutile, je pense, de vous rappeler le contenu de ce message. Je vous prie même de l'oublier soigneusement. En recevant, de mon côté, les quelques lignes qui eussent dû vous parvenir, j'ai deviné fort heureusement la substitution d'adresse, et j'ai pu arriver juste assez tôt pour en conjurer les suites funestes. On vous sait galant homme, et je compte que vous allez en échange de la lettre que voici, me restituer sur-le-champ l'autographe qui m'appartient. J'ajoute - bien inutilement à coup sûr, monsieur le poète - que la maîtresse de César ne doit pas être soupçonnée.

    Cette dernière phrase trop claire était appuyée d'une façon tellement significative que le chétif, incapable d'expectorer une diphtongue, s'exécuta.

    Voici quel était le contenu de l'autre missive :

    « Monsieur Duputois, je vous serais infiniment obligée de vouloir bien, à l'avenir, m'épargner l'honneur de vos dédicaces dans les petites revues. Vos poésies sont incontestablement délicieuses, mais j'avoue ma préférence pour une humble prose, et le rôle de muse ne me convient pas. Agréez, etc ».

    Cette insignifiante aventure est arrivée en 187... Florimond Duputois, de plus en plus protégé, continue ses chants au ministère. On assure qu'il sera promu chevalier le 14 juillet prochain.

    Source

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Informations
    L'auteur

    Léon Bloy
    Léon BLOY, écrivain français né à Périgueux le 11 juillet 1846, décédé à Bourg-la-Reine le 3 novembre 1917.
    Extrait
    « Cher ami, venez, ce soir, à onze heures. La porte du jardin sera entr'ouverte. Vous n'aurez qu'à la pousser doucement. Je vous attendrai sous le berceau. Mon mari est absent pour deux jours, et il a emmené le chien. Tant pis si je me perds. Je vous aime et veux être à vous. - ROLANDE....»
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