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    Impression du texte

    La fin de Don Juan

    Léon Bloy

    Le texte présenté sur cette page a d'abord paru dans le journal Gil Blas de Juillet 1893 à Avril 1894, puis fut repris avec d'autres dans le recueil Histoires désobligeantes (Dentu, 1894 et Crès, 1914).

    Ça fait du bien de causer avec un homme qui n'a qu'une tête. JULES VALLÈS

    - Et le misérable est mort comblé de biens, tel qu'il a vécu. Il n'eut pas même l'excuse d'être un dissipateur, un prodigue. Il était, dit-on, le premier du monde pour placer avantageusement ses capitaux. Enfin, il est mort sans aucune infirmité, en pleine possession de lui-même, quoique très vieux, comme un patriarche d'avant le déluge. Cela me paraît un peu fort. Sans exiger assidûment « le doigt de Dieu », à la façon d'un potache allaité par les bons pères, on voudrait tout de même, pour l'honneur de la Justice, que l'agonie de ce malfaiteur eût été moins douce.

    Ainsi parlait un homme sans malice qu'offusquait l'insolente gloire du marquis de la Tour de Pise.

    Ce personnage trop connu venait à peine d'expirer. Longtemps on l'avait cru éternel. Né dans la joyeuse Angleterre, dès le commencement de l'émigration, quand Louis XVI avait encore sa tête sur ses épaules, un bruit public le disait vert galant encore aux environs de la nonantaine. Prodige peu vérifié, sans doute, mais accrédité par l'enthousiasme de quelque disciples frileux qui avaient eux-mêmes dépassé soixante ans.

    Le fait est que le marquis Hector de la Tour de Pise lançait des rayons, comme un ostensoir. Il passait pour indiscutable que des reines avaient autrefois crevé d'amour « en entrant dans sa chambre » et que tout un peuple d'Arianes sanglotait à cause de lui.

    Bien longtemps avant le célèbre Beauvivier qui nous console, il avait su mettre sa personne en adjudication et même en actions. De là son opulence. Jusque dans les derniers jours, on vit les familles les plus hautaines payer très cher des coupons de son alcôve...

    Telle était du moins la légende universellement acceptée sur ce mange-coeur, dont les boutons de culotte, montés en pendant d'oreilles, sont regardés, à l'heure présente, comme d'inestimables joyaux.
    - Mon cher monsieur, répondit la Sage-Femme, vous n'y êtes pas du tout. Je n'ai point assisté à la mort de cette crapule, mais je peux vous assurer qu'il n'y eut jamais d'Ixion plus cruellement châtié. Imaginez tout ce qu'il vous plaira, vous n'arriverez jamais à cette horreur. Asseyez-vous donc sur ce foetus qui vous tend les bras et prêtez-moi votre attention. J'ai, ce matin, l'humeur narrative.


    ***
    Le marquis Hector était un bel homme, c'est certain, et il avait toute la mine d'un grand seigneur. Ses envieux n'ont jamais trouvé moyen de le nier. Il était si différent de la multitude qu'aussitôt qu'il apparaissait, tout le monde avait l'air de se ressembler.

    Il aurait pu se faire voir en public pour de l'argent, comme un vrai monstre. Il se contenta de se faire voir en particulier pour des sommes considérables que, d'ailleurs, il plaçait avec un extrême soin dans les entreprises les plus sérieuses. On sait le flair de spéculateur qu'il manifesta au milieu des pires complications.

    Mais cela est d'un intérêt médiocre. À une époque où tous les hommes sont sur le trottoir, à peu près sans exception, le putanat de ce gentilhomme et ses concomitantes aptitudes financières n'ont rien d'inouï. Les deux choses vont si bien ensemble.

    J'ai beaucoup mieux à vous offrir, et c'est une horreur difficilement imaginable que je vous ai promise, n'est-ce pas? Si votre soif d'une expiation ne s'apaise pas après mon récit, c'est que rien ne serait capable de l'apaiser.

    Et d'abord, savez-vous seulement ce qu'il y avait à expier? Non. Vous pensez, comme le premier venu, à l'existence plus ou moins odieuse d'un vampire exclusivement occupé de ses turpitudes, perdant près d'un siècle au travers duquel il coula tel qu'un ruisseau de putréfaction, et n'ayant jamais regardé le visage de ceux qui peinent et qui souffrent. Point de vue banal comme un prône, mon digne monsieur. Il s'agit de quelque chose de bien autrement superfin.

    Vous me faites, sans doute, l'honneur de croire que je me fous du secret professionnel, comme doit faire toute sage-femme, de première classe, bien entendu. Nous laissons cela aux médecins qui n'ont pas d'autre moyen d'éviter le bagne, la plupart du temps.

    Eh ! bien, j'ai eu pour client le bel Hector qui fut marié deux fois et qui tua au moins l'une de ses deux femmes, sans avoir besoin que je l'aidasse dans cette besogne. Il fonctionnait tout seul à ravir et il n'avait recours à personne.

    J'ai tout bêtement accouché sa première, puis sa seconde, dix ans après, vers la fin du règne de Louis-Philippe, comme j'eusse accouché des portières ou des filles publiques. Le marquis avait tenu à être seul avec moi dans l'une et l'autre circonstance.

    La première fois nous amenâmes une espèce de chèvre-pieds sans yeux ni bouche, qui avait, en guise de nez, une espèce de membrane flasque et pendante que je ne vous décrirai pas, homme impressionnable... La Tour de Pise, doué du sang-froid des morts, s'empara de l'avorton avant que j'eusse pu m'y opposer et l'offrit aux baisers de la mère qui en mourut deux heures après.

    Le second enfant du marquis eut deux têtes sur un fuseau de corps, à peu près sans jambes ni bras, et c'était une autre édition de la même image.

    Cette fois, l'accouchée ne put rien voir. Je roulai dans mon tablier la petite abomination et m'élançai hors de la chambre. Je perdis ainsi la clientèle du noble seigneur, mais j'avais deviné beaucoup de choses, et plus tard, j'en appris d'autres encore...


    ***
    - Vous êtes persuadé maintenant, continua la terrible matrone en baissant la voix de manière étrange, que je viens de vous raconter le Crime et le Châtiment. Voici que déjà se détend la fibre d'airain de votre implacable justice, comme se détendraient les boyaux d'une guitare dans laquelle trente chiens auraient pissé. Or, vous y êtes moins que jamais, entendez-vous?

    Dans notre métier, on est précisément à la bouche de l'égout, et on en voit sortir de telles choses qu'il devient, à la longue, difficile de s'étonner. Pourtant, monsieur, l'homme dont nous parlons m'a étonnée et m'étonne encore, jusqu'à l'épouvante.

    S'il n'y avait eu que ce que vous venez d'entendre, cet homme ne serait, en définitive, qu'une horrible canaille de plus dans la foule de nos canailles et mériterait à peine qu'on le mentionnât. Mais, je vous le répète, c'est autre chose, et la punition vous fera trembler si vous êtes capable de la comprendre.

    Avez-vous remarqué la bizarrerie de l'identité du phénomène monstrueux, se reproduisant, à dix ans d'intervalle, avec deux femmes légitimes, épousées pour leur argent, cela va sans dire ? Je suis persuadée que l'expérience aurait indéfiniment donné le même résultat.

    Pour parler net, le marquis était un IDOLÂTRE, un fervent et rigoureux idolâtre, intérieurement configuré à la ressemblance de son Dieu et qui ne pouvait que la reproduire extérieurement dans ses tentatives de progéniture.

    Il adorait chez lui, dans un oratoire mystérieusement éclairé, cette partie de son propre corps que les prêtres de Cybèle tenaient autrefois en si grand honneur. Il l'avait fait mouler sur lui-même par un ouvrier fort habile et l'objet, exposé dans une sorte de tabernacle, recevait, chaque jour, les obsécrations de ce Corybante que les mondains croyaient un viveur, - absolument comme les petits cabillauds de l'internat ont avalé que le bouddhiste Charcot était médecin. On ne saura jamais le nombre des gens qui sont autre chose que ce qu'ils paraissent aux yeux des contemporains.

    Cela, monsieur, c'était son vrai crime, l'attentat suprême pour ceux qui savent et pour ceux qui voient dans la profondeur. Tout le reste en découlait.

    Voici, maintenant, l'expiation qui dura dix ans, jusqu'à la veille de sa mort.

    Chaque nuit, un très grand et très beau vieillard que les plus fières avaient aimé et que connaissaient maintenant toutes les rôdeuses, était invariablement raccroché dans l'ombre, à la dernière heure des retapes.

    On savait son goût et le dialogue s'engageait, aussi crapuleux que possible du côté de la femme, tout à fait humble du sien, car il tenait à jouer le rôle d'un sale client consumé d'inavouables désirs.

    Au bout de quelques minutes mesurées par un infaillible chronomètre, on s'entendait naturellement.

    La femme, alors, s'appuyant au mur, lui tendait alternativement l'un et l'autre pied, et l'octogénaire vautré sur le sol, - quelque temps qu'il fît, - léchait, en grognant d'extase, le dessous de ses bottines.

    Telle fut la dernière exigence du petit Dieu de ce vainqueur que trois générations d'imbéciles égalèrent à Don Juan.

    Source

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Informations
    L'auteur

    Léon Bloy
    Léon BLOY, écrivain français né à Périgueux le 11 juillet 1846, décédé à Bourg-la-Reine le 3 novembre 1917.
    Extrait
    «- Et le misérable est mort comblé de biens, tel qu'il a vécu. Il n'eut pas même l'excuse d'être un dissipateur, un prodigue. Il était, dit-on, le premier du monde pour placer avantageusement ses capitaux. Enfin, il est mort sans aucune infirmité, en pleine possession de lui-même, quoique très vieux, comme un patriarche d'avant le déluge...»
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