Le schisme identitaire

Philippe Lorange

Un livre sur la nouvelle bataille politique du Québec

C’est un essai de qualité, de grande qualité. À 21 ans, Étienne-Alexandre Beauregard publie un premier livre aux éditions du Boréal dont les questionnements rejoignent les méditations des grands essayistes québécois depuis des décennies. Refusant de se plier aux modes idéologiques de son temps, Beauregard écrit un livre de réflexions politiques qui ne fait aucune concession à la rectitude politique. L’homme, il faut le souligner, n’est pas seulement un grand lecteur : il est une machine. Au tout début de sa vingtaine, il a probablement lu plus de livres que bien des tenants du titre de docteur et de professeurs universitaires. Beauregard épate et ne laisse personne indifférent sur son passage. Le Schisme identitaire est à la hauteur de l’homme et annonce en grande pompe les prochains livres qui viendront (déjà en cours d’écriture!).

Dans la tradition des Fernand Dumont, Jacques Beauchemin, Mathieu Bock-Côté et de tous les autres historiens et sociologues qui ont réfléchi à la condition nationale québécoise, Étienne-Alexandre Beauregard observe les mutations de la vie politique québécoise des vingt dernières années sous l’angle d’un nationaliste convaincu. Une thèse simple traverse tout l’ouvrage : le vieux clivage entre souverainistes et fédéralistes, qui structura le débat politique entre 1960 et 1995, est révolu. Depuis l’élection de François Legault à la tête du gouvernement du Québec, en 2018, le jeu politique a profondément changé. Selon l’auteur, la division politique se fait aujourd’hui de prime abord entre nationalistes, représentés par la CAQ et le PQ, et multiculturalistes, ayant le PLQ et QS comme partis principaux. Cette mutation aurait déjà commencé suite à l’échec du dernier référendum sur la souveraineté, en 1995, plongeant le mouvement indépendantiste et nationaliste dans une mauvaise conscience envers les minorités qui le poursuivra jusqu’à aujourd’hui. Le prix à payer pour penser dans les catégories et les grilles d’analyse de l’adversaire est lourd. C’est pourquoi Beauregard évoque dans son livre les thèses d’Antonio Gramsci, ce penseur italien d’obédience marxiste qui avait bien vu l’importance de la guerre culturelle pour déterminer les paramètres du combat politique. Celui qui détient l’hégémonie culturelle, soit le contrôle des médias, des universités et des différentes institutions qui définissent l’idéologie dominante peut facilement faire pencher les hommes et les femmes politiques de son bord. C’est pourquoi, par exemple, il est si difficile pour le gouvernement de François Legault d’afficher son nationalisme de manière décomplexée, dans la mesure où l’hégémonie québécoise est présentement détenue par les multiculturalistes qui n’en ont que pour la pluralité, la diversité, la lutte au prétendu « racisme systémique » et tous les gadgets progressistes de l’époque bien-pensante. En l’espace de dix chapitres, l’auteur décortique l’état des lieux à l’heure actuelle.

Beauregard fait un retour en arrière. Aux temps de René Lévesque et de Robert Bourassa, la situation était diamétralement opposée à celle d’aujourd’hui, l’auteur parlant d’un Québec « dominé par une idéologie néonationaliste à ce point prépondérante que tous les partis de gouvernement ont été contraints de s’y soumettre pour demeurer politiquement acceptables[i]. » C’est pourquoi le Parti libéral du Québec de l’époque nous semble étranger à celui d’aujourd’hui : soumis à la pression culturelle pour défendre la nation québécoise, il était dans l’obligation d’afficher un nationalisme minimal pour pouvoir garder sa légitimité politique. Pour nous faire une idée, rappelons que les accords du Lac Meech et de Charlottetown, ayant notamment comme but de reconnaître le Québec comme société distincte, ont été soutenus par le PLQ de Robert Bourassa, alors qu’aujourd’hui, un parti dit nationaliste comme la CAQ n’ose même pas revendiquer une quelconque refonte de la Constitution canadienne. Ce qui a permis aux nationalistes québécois de s’affirmer dans la joute politique entre 1960 et 1995, remarque l’auteur, c’est d’abord la victoire de Lionel Groulx sur Henri Bourassa lors de la bataille culturelle des décennies qui précèdent. Il nous rappelle que Groulx, penseur majeur et influent, défend l’idée d’un Québec qui serait le « foyer lumineux de l’Amérique française », qui aurait besoin d’un « État français » afin de garantir sa culture et sa prospérité nationale. L’historien Maurice Séguin, qui influencera beaucoup de jeunes étudiants nationalistes, mènera ses réflexions dans le même sillage. Bourassa, de son côté, conservait la vision plus traditionnelle d’un Canada français s’étendant d’un océan à l’autre, d’une grande famille canadienne-française qui se tient les coudes serrés sans investir particulièrement l’État québécois. Sa vision des choses déclinera en popularité au fil des décennies dans un Québec appelé à suivre des ambitions nationalistes. Encore aujourd’hui, la plupart des fédéralistes ne souhaitent pas tellement rester avec le Canada pour garder l’union des Canadiens français, mais tout simplement parce qu’ils considèrent l’appartenance au Canada comme étant plus « payante » et plus sécuritaire pour l’avenir.

Suite à ce portrait de la précédente époque politique, Beauregard s’attaque à notre période contemporaine. Il remarque que la déclaration malheureuse de Jacques Parizeau au soir de la défaite référendaire de 1995 est l’un des événements qui plongera le mouvement indépendantiste dans une mauvaise conscience qui renverse l’hégémonie culturelle jusqu’alors néonationaliste. L’auteur note des transformations importantes dans la conscience collective : nous serions ainsi passés « d’opprimés à oppresseurs », de telle sorte qu’aujourd’hui, les Québécois font l’objet du procès contre l’homme blanc génocidaire, à la source de tous les malheurs du monde. Ayant lu les ouvrages des impost(e)ures de notre époque, il relève les arguments lunaires d’antinationalistes virulents qui veulent faire croire que le Québec serait « impérialiste » et qu’il devrait d’abord se définir comme « blanc », donc comme nation privilégiée à l’historique esclavagiste. Autre tendance mortifère qu’il dénote : l’appel à l’oubli du passé, de fédéralistes pragmatiques qui souhaitent tourner la page pour parler de l’avenir, comme si les batailles constitutionnelles d’autrefois n’avaient été qu’agitations vaines et déconnectées des « vrais enjeux ». Beauregard note une conséquence concrète de cet oubli volontaire :

De cette négation des répercussions de la Conquête naît conséquemment une interprétation complètement opposée de l’émancipation proposée par Séguin, qui enjoignait aux Québécois d’agir collectivement par eux-mêmes en se dotant d’un État souverain. (p. 44)

À cela s’ajoute les théoriciens multiculturalistes et les tenants du care, incapables de penser la légitimité de l’État-nation comme cadre de la vie politique moderne. Ces antinationalistes souhaitent ainsi l’avènement d’un sujet politique fragmentée en une multitude d’identités limitées à des groupes d’intérêt (les femmes, les minorités, les handicapés, les LGBT, etc.) Où est donc le sujet politique québécois unitaire, souhaitant l’union de tous les citoyens au-delà des particularités de tout un chacun?

Le Canada, quant à lui, compte bien achever ce qu’il reste d’affirmation nationale au Québec. C’est ce que montre Beauregard dans son troisième chapitre, consacré au fédéralisme postréférendaire. Avec la mauvaise conscience des indépendantistes québécois qui leur fait perdre leur hégémonie culturelle, les fédéralistes victorieux ne ressentent plus le besoin de défendre le Québec et son autonomie. Il s’agit maintenant de se dire Canadien d’abord, Québécois ensuite :

Au prix d’une perte de loyauté envers le Québec, les libéraux ont donc pu aplanir les incohérences qui inhibaient leur discours du temps de Robert Bourassa pour se consacrer pleinement à la promotion du rêve canadien en territoire québécois. (p. 72)

Philippe Couillard, qui dirigea le Québec de 2014 à 2018, représente l’apothéose de ce changement de cap, lui qui proposait une intégration pleine et entière du Québec à la constitution canadienne sans conditions d’entrée minimales. C’est dans le quatrième chapitre que l’auteur explore la variante de gauche du PLQ qu’est Québec Solidaire, petit parti d’opposition qui se dit officiellement souverainiste tout en tenant un discours antinationaliste. Beauregard note avec pertinence que la promotion du nationalisme « civique », incapable de défendre les moindres valeurs nationales ou la culture collective, mène à une impasse politique. Incapable de défendre l’unité de la nation, « tout discours qui mise sur le commun et sur l’universel se voit banni de ce nouveau discours solidaire fondé sur la fragmentation du sujet politique. » (p. 94) Ainsi, QS se cantonne dans l’« essentialisme minoritaire », qui fait en sorte que toute personne issue des minorités ethniques est enfermée dans une case, comme s’il s’agissait d’un « représentant » de sa « communauté » et jamais d’un individu à part entière. L’auteur parle en ces termes d’une perversion de la pensée : « (…) le racialisme reprend certaines prémisses fondamentales du racisme dans ce qu’il a de plus repoussant. Il s’imagine une hiérarchie entre des ``races`` humaines perçues comme étant radicalement différentes, à un tel point que le destin de l’individu serait déterminé dès sa naissance par son appartenance ``raciale``. » (p. 96) Ce racialisme, qui suscite la méfiance du commun des mortels, limite les troupes solidaires à des résultats électoraux marginaux mais néanmoins suffisamment importants pour faire élire quelques députés à l’Assemblée nationale. Beauregard note un phénomène politique intéressant : le PLQ et QS, faibles devant une CAQ triomphante, pourraient éventuellement converger pour former un grand mouvement multiculturaliste. Ce mouvement est perceptible par la modération qu’apporte Gabriel Nadeau-Dubois à son parti aux tendances révolutionnaires et, de l’autre côté, à la radicalisation woke qu’apporte Dominique Anglade au Parti libéral. En d’autres mots, alors que QS se « recentre » vers un progressisme réformiste, le PLQ place son curseur à gauche, voulant cultiver un discours plus « progressiste » au lieu d’afficher sa proximité avec le  milieu des affaires comme au temps de Jean Charest.

Sortant de l’arène politique, Beauregard aborde, au cinquième chapitre, différents ouvrages qui ont marqué la sociologie québécoise des vingt dernières années. Faisant le portrait intellectuel de Gérard Bouchard, il note que l’homme voit le Québec comme une sorte de nation « nouvelle », déracinée de sa culture fondamentale:

 (…) le modèle de francophonie nord-américaine proposé par Gérard Bouchard vise essentiellement à faire du Québec une nation idéaliste comme le sont les États-Unis, une société d’avant-garde unie seulement par de grands principes politiques et non par un ciment culturel et mémoriel. (p. 117)

Évoquant les propos de penseurs de l’enracinement comme Milan Kundera, Samuel Huntington, Jacques Beauchemin et Mathieu Bock-Côté, l’auteur défend une conception résolument nationaliste du Québec, loin de la fadeur du nationalisme civique et de ses dérivés. Il remarque que le discours nationaliste a réussi à percer auprès de certaines formations politiques lors d’événements politiques majeurs, notamment pendant la crise des accommodements raisonnables de 2007-2008 et lors de l’épisode de la Charte des valeurs, en 2013.

Au sixième chapitre, Beauregard montre qu’il est un essayiste d’une lucidité redoutable. On le sait, les mouvements conservateurs en Occident peinent à mener la bataille culturelle face à des progressistes contrôlant les grands médias et les universités. L’auteur démontre que la guerre culturelle est pourtant cruciale pour l’avenir politique d’une nation. Sans une victoire des partisans de l’enracinement dans les grandes institutions culturelles, il est difficile pour les nationalistes québécois de mener à bien leurs projets sur la scène politique. Contrairement aux habituels aristocrates dédaigneux de la « populace » et autres experts « inquiets pour l’avenir de la démocratie », Beauregard voit dans le phénomène populiste une chance pour les nationalistes québécois. Étant à la source de la victoire du Brexit en 2016, le populisme peut mobiliser de larges catégories de la population en les faisant converger vers des objectifs politiques concrets. Il voit donc dans le populisme une leçon : les hommes et les femmes politiques doivent s’adresser directement à la base et non plus se soumettre aux codes de respectabilité médiatique. C’est en parlant au peuple sans soumission à la rectitude politique que les nationalistes peuvent espérer des gains pour l’avenir :

Dans toutes les démocraties occidentales actuellement secouées par le populisme, une tendance est inébranlable : les partis nationalistes qui adoptent le populisme contre-hégémonique l’emportent systématiquement sur les partis populistes hégémoniques qui défendent un consensus de façade. (p. 159)

Ainsi, le populisme véritablement redoutable est celui qui parle au peuple réel, et non pas celui de plusieurs mouvements de gauche comme Podemos en Espagne ou La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon qui prétendent toujours parler au nom d’un peuple dont ils renient les caractéristiques identitaires essentielles.

Poursuivant sa réflexion dans la même veine, Beauregard analyse l’imposture dans laquelle se trouve le Parti conservateur du Canada, incapable de tenir un discours identitaire clair sur la nation canadienne et ses valeurs. Avec une lecture similaire à celle de George Grant, l’auteur croit que le Canada n’est tout simplement plus en mesure de faire la promotion d’une identité canadienne enracinée, comme cela était encore possible il y a quelques décennies lorsque les Canadiens anglais affichaient fièrement leur appartenance à la Couronne britannique. Depuis le rapatriement constitutionnel de 1982, il y aurait eu, selon l’auteur, un changement de cap draconien dans l’identité du Canada, de telle sorte que le pays se définit d’abord et avant tout par sa politique multiculturaliste et son désir insatiable de diversité culturelle. Beauregard note ainsi que

(…) Trudeau a récrit les mythes nationaux canadiens afin de couper le lien entre l’État et la nation, forçant ainsi les conservateurs à se redéfinir à leur désavantage dans un contexte où il n’y a plus de place pour une vision unitaire du sujet politique. (p. 161)

Les conservateurs sont ainsi condamnés à n’avoir pour tout « conservatisme » que la défense de l’économie de marché, la baisse des impôts et l’investissement décomplexé de l’industrie des sables bitumineux de l’Ouest. Beauregard note bien que « l’imaginaire politique du ``conservatisme`` canadien s’est ratatiné à un tel point qu’il ne sait plus parler aux Canadiens qu’en tant que contribuables, faisant abstraction de toute notion d’enracinement ou de citoyenneté. » (p. 174)

Puisque le Canada n’a donc même plus la possibilité de proposer autre chose aux Québécois qu’un pays à l’avant-garde du multiculturalisme poussé dans sa logique la plus extrême, il reste aux nationalistes la possibilité de se tourner vers l’indépendance. Cependant, une difficulté fut remarquée dans les dernières années face à l’éparpillement du vote souverainiste, n’étant plus strictement concentré au Parti Québécois. Face à ce constat, le PQ de Jean-François Lisée avait commencé des démarches auprès de Québec Solidaire, officiellement indépendantiste, afin d’unir les deux formations qui ne seraient au bout du compte que deux frères facilement réconciliables. Étienne-Alexandre Beauregard offre une vision différente de la rengaine péquiste habituelle sur le sujet. Selon lui, il faut d’abord remonter aux sources du mouvement indépendantiste contemporain pour voir les analogies pertinentes à faire avec l’histoire. Comme nous le rappelle l’auteur, dans les années 1960, le Rassemblement pour l’Indépendance Nationale (RIN) de Pierre Bourgault, parti de la gauche décoloniale, est inspiré par les mouvements de décolonisation en Afrique. Celui-ci fait face au Ralliement National (RN) de Gilles Grégoire, de tendance plus conservatrice, et au Mouvement Souveraineté-Association (MSA) de René Lévesque, plus modéré. Le Parti Québécois est né de cette alliance entre ces trois petits partis qui, divisés, n’arrivaient à rien, et qui voyaient bien que l’objectif de l’indépendance était trop noble pour se perdre en guerres intestines. Aujourd’hui, Québec Solidaire hérite, jusqu’à un certain point, de la faction RIN, qui avait tendance à poser des conditions à l’indépendance, comme si celle-ci devait obligatoirement signifier un projet révolutionnaire général. Le PQ d’aujourd’hui, quant à lui, descend de la modération réformiste du RN et du MSA, qui voit l’indépendance comme étant bonne en soi pour un peuple, sans avoir besoin d’y ajouter un quelconque projet de société révolutionnaire. Pour le PQ de René Lévesque, l’indépendance est une question de « survie culturelle », et non pas de renversement du « grand Capital ». Beauregard voit dans le discours de l’actuel chef du Parti Québécois, Paul St-Pierre-Plamondon, une filiation directe avec la vision enracinée de René Lévesque pour la défense de la « personnalité collective » du Québec, constituée par l’origine française et les événements historiques qui marquent la conscience collective. Faisant ces constats, l’auteur voit difficilement comment une convergence entre le PQ et QS aurait pu aboutir, dans la mesure où le schisme identitaire actuel place ces deux tendances politiques dans deux camps culturels bien distincts :

L’importance qu’a prise la question identitaire dans le contexte de la guerre culturelle québécoise en fait une frontière infranchissable pour consommer le mariage rêvé entre les deux grands courants du mouvement, et c’est sans surprise cette question qui a motivé le rejet de la convergence souverainiste en 2017. (p. 200)

Poursuivant sa réflexion sur les convergences « manquées » des grandes idéologiques politiques, Beauregard montre dans son avant-dernier chapitre la difficile union entre l’indépendantisme et l’écologisme. Alors que le PQ et le Bloc Québécois cherchent depuis longtemps à se donner une image verte dans un but de ralliement des troupes, plusieurs écologistes québécois, parfois même souverainistes, préfèrent appuyer ou militer pour des bannières politiques fédéralistes (Parti vert, NPD). C’est que l’écologisme, nous dit l’auteur, est habité par des tendances altermondialistes, qui peuvent mener à l’antinationalisme décomplexé : en raison de leur mode de vie polluant, « les nations développées auraient une dette à payer au reste du monde, ce qui commencerait par l’accueil de nombres toujours plus élevés de migrants. » (pp. 215-216). Dans une vision des choses extrêmement simpliste, certains écologistes présentent la Terre comme étant habitée par des riches occidentaux pollueurs qui font pâtir de catastrophes climatiques les régions pauvres du globe. Dans cet ordre d’idées, il est difficile d’éprouver une fierté nationale véritable puisque le Québec est toujours considéré comme une collectivité pécheresse par son empreinte écologique. En évoquant les thèses du philosophe Roger Scruton, Beauregard en profite pour nous rappeler que l’écologisme connaît heureusement une variante conservatrice enracinée dans la nation pour laquelle ses membres souhaitent défendre la beauté des paysages et la propreté des lacs et rivières. C’est là une avenue que préfère l’auteur, bien loin des ambitions démiurgiques des Greta Thunberg de l’écologie.

Dans le dernier chapitre, Étienne-Alexandre Beauregard parle d’un sujet d’une importance cruciale, à savoir la contestation de la démocratie par diverses tendances philosophiques actuelles. L’une des toutes premières menaces qu’il décèle se trouve dans un discours universitaire répandu et de nature profondément aristocratique, qui affirme que la « véritable démocratie » serait au fond le règne des « droits de l’homme » et de la justice sociale, de telle sorte que la société devrait d’abord être gouvernée par les juges avant les hommes politiques, ces derniers pouvant être plus enclins aux « bas instincts du peuple » (comme la laïcité de l’État, par exemple…). Ce gouvernement des juges est, comme le note l’auteur, très souvent défendu par des juristes qui se croient en droit de supplanter la volonté populaire en raison de ses prétendues tendances liberticides et xénophobes. Beauregard a le talent pour démasquer les tromperies de ces thuriféraires du dogme juridique :

Ce détournement de démocratie a donc une certaine prétention objective en ce qu’il nourrit une conception du politique similaire à celle qu’on a de la science : certaines opinions sont « vraies » tandis que d’autres sont « fausses » et dangereuses, ce qui justifie qu’elles ne puissent pas avoir d’influence sur le débat public. Or, il va sans dire que cet état d’esprit est profondément incompatible avec la démocratie, qui prévoit un choc des idées et donc un certain relativisme démocratique (…) (p. 235)

Le gouvernement des juges est une excellente manière d’entretenir l’hégémonie multiculturaliste, dans la mesure où la culture dominante au sein de la profession juridique est à l’humanitarisme, au progressisme et de plus en plus, au wokisme et au racialisme. Les sermons des juges, comme le note Beauregard, sont à sens unique : tout ce qui est nationaliste ou conservateur est foncièrement mauvais, et tout ce qui est multiculturaliste et progressiste est toujours vu comme au diapason des grands principes de justice.

En conclusion, l’auteur revient à l’idée initiale de son ouvrage : une guerre culturelle a lieu, opposant deux options bien campées, et seules l’une d’entre elles peut l’emporter. Combatif, Étienne-Alexandre Beauregard en appelle aux nationalistes à mener cette bataille sans détour, dans le but d’influencer l’avenir politique du Québec dans un avenir proche.

D’allégeance caquiste, l’auteur voit de manière positive les actions de François Legault depuis son arrivée au pouvoir, lui qui a tenu des promesses pour affirmer le caractère distinct de la collectivité québécoise. On aurait tort de voir dans le livre un document publicitaire pour la CAQ, qui ne bénéficie pas d’éloges comme tels. Seulement, l’analyste croit voir en ce parti un véhicule politique important pour faire avancer les aspirations fondamentales de la nation. Pour comprendre l’auteur, il faut avoir en tête que son plan pour l’indépendance s’inspire largement du Brexit, victoire politique inattendue et inspirante pour le camp souverainiste. Encore faut-il que chez les intellectuels nationalistes, la guerre culturelle soit menée de telle sorte que le parti de François Legault et le PQ puissent agir sans se soumettre aux mots et aux schèmes de pensée de leurs adversaires. Après avoir terminé la lecture de ce premier livre d’un jeune auteur, on ne peut qu’être émerveillé par l’érudition, la fougue et la perspicacité d’un nouvel essayiste qui marquera à coup sûr les années à venir. Mathieu Bock-Côté a parlé du livre le plus important sur ces questions depuis une dizaine d’années, Louis Cornellier a annoncé la naissance d’un nouvel essayiste. Les deux ont raison. Étienne-Alexandre Beauregard est un nom à retenir pour penser les grandes questions qui animent la nation québécoise.

Philippe Lorange

Étudiant à la maîtrise en sociologie (UQÀM)

 

 

 

 


[i] Étienne-Alexandre Beauregard, Le Schisme identitaire, Montréal : Boréal, 2022, p. 17.

Extrait

Évoquant les propos de penseurs de l’enracinement comme Milan Kundera, Samuel Huntington, Jacques Beauchemin et Mathieu Bock-Côté, l’auteur défend une conception résolument nationaliste du Québec, loin de la fadeur du nationalisme civique et de ses dérivés.

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