• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'homme, la nature, la techique

        Réflexions inspirées de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul, avec la collaboration de l'Association Aquitaine B.Charbonneau J.Ellul, sous la présidence de Sébastien Mor...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

  • La lettre
    • Édition


    Impression du texte

    Dossier: Scorsese Martin

    Martin Scorsese - De la Dualité à l’Unité : l’Evangile selon Martin Scorsese

    Jean-Philippe Costes

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Martin Scorsese (cliquez ici pour accéder à son dossier biographique)

     

                Sulfureux iconographe des névroses sociales de l’Amérique, Norman Mailer affirmait, avec sa verve nimbée d’hérésie : « Essayer coûte que coûte de n’être qu’un, c’est ignorer nos propres contradictions et vivre dans le mensonge. Alors qu’en exprimant nos contradictions, nous ne nous portons que mieux ! » Martin Scorsese n’est pas homme à jeter l’anathème sur son prochain. Sa fidélité à l’Evangile lui interdit de lancer la première pierre. Toutefois, il y a fort à parier qu’à ses oreilles de bon Catholique, la prose enflammée de l’auteur du Prisonnier du sexe résonnera comme parole d’Antéchrist. Imprégné de la culture Judéo-chrétienne de ses ancêtres Italiens, le réalisateur Américain considère en effet que l’Unité est le souverain Bien. Inversement, il voit dans la fragmentation le Mal absolu. Pourtant, l’Ecclésiaste aurait pu dire, à propos de son œuvre constamment partagée entre l’ombre et la lumière : « Dualité des dualités, tout est Dualité ». S’intéresser avec une telle opiniâtreté à ce que l’on tient soi-même pour un motif de mise à l’index peut sembler paradoxal. Cependant, cette apparente schizophrénie a des raisons que la Raison peut aisément comprendre. Au-delà de l’antique vérité militaire qui impose au fin stratège de bien étudier l’ennemi avant de l’affronter, Martin Scorsese est ainsi un enfant de New York, cité de tous les contrastes où se côtoient, dans un maelström vertigineux, la beauté et la laideur, la richesse et la pauvreté, le matérialisme et la spiritualité[1], le rêve du grand spectacle et le cauchemar de l’ultraviolence. C’est dans la confusion morale et intellectuelle de cette étourdissante ambivalence que le cinéaste fit une expérience décisive : tiraillé entre l’Eglise et le Temple païen de la Rue, il hésita, tout au long de sa prime jeunesse, entre le sacerdoce et le crime[2]. Cette oscillation fondatrice est au centre de Mean Streets, le long-métrage qui devait ouvrir, au fils de petits immigrés Italiens de « Little Italy », les portes de la cour des Grands du Cinéma Hollywoodien. Illuminé par le Sacré, assombri par le Profane, le film décrit en effet le conflit intérieur qui mine Charlie (Harvey Keitel), un jeune New-Yorkais qui, d’un côté, désire ardemment s’engager sur le chemin austère de la Sainteté mais qui, de l’autre, est irrésistiblement attiré par les charmes vénéneux de la vie de pécheur que mène son oncle, un caïd des bas-fonds[3]. Avec ce portrait en clair-obscur, dont les reflets autobiographiques ne sauraient échapper à un œil averti, Martin Scorsese trace une fois pour toutes le fil conducteur de son œuvre : peindre, dans ses moindres nuances, les contradictions de l’esprit humain.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Mean Streets

     

                De prime abord, le projet ne semble guère novateur. La dislocation de la personnalité fut ainsi l’idée à partir de laquelle Luigi Pirandello conçut ses romans et ses pièces de théâtre[4]. Est-ce à dire que le metteur en scène Américain n’a fait que reprendre à son compte les travaux de l’illustre écrivain Italien ? Bien que légitime, l’insinuation appelle une vigoureuse réfutation, car si les deux artistes s’accordent à penser que l’Homme souffre le martyre de la décomposition psychologique, ils divergent sur les causes profondes de ce calvaire perpétuel. Pour le premier, le morcellement de l’identité individuelle est essentiellement d’origine sociale : c’est la pensée des autres, avec son cortège d’aliénations, de malentendus et de mauvaise foi, qui fait de nous ce que nous sommes et nous prive d’unité. Pour le second, notre propension à la pluralité est avant tout un problème d’ordre religieux. Comprendre ce positionnement philosophique nécessite une courte séance de catéchisme. Au commencement, nous enseigne le premier article de la foi Chrétienne, Dieu et l’Homme ne faisaient qu’Un.  Ils étaient liés par une Alliance, aux termes de laquelle Adam et Eve étaient assurés de vivre indéfiniment au Paradis terrestre, en l’échange d’une soumission absolue aux règles édictées par le Tout-Puissant. Cette union sacrée fut brisée par le Péché originel. Dieu la renouvela cependant avec Noé, en s’engageant à ne plus jamais provoquer de déluge pour purifier Sa création[5]. Par la suite, une autre Alliance fut nouée avec Abraham. Ainsi, le vénérable vieillard se vit promettre de devenir le père du Peuple élu et le guide des croyants en récompense de son respect scrupuleux des prescriptions divines. Un quatrième pacte fut ratifié lorsque Moïse reçut les Dix Commandements au sommet du Mont Sinaï. Le saint accord donna naissance à un nouvel ordre. Il prévalut jusqu’au jour où la Nouvelle Alliance imposa un code, dont les dispositions sont transcrites dans l’Evangile : quiconque fera sien les préceptes du Christ sera lavé des souillures du Péché et recevra la vie éternelle. Cette volonté permanente de créer du lien est particulièrement intéressante. Elle suggère en effet que dans la perspective Chrétienne du monde, la désunion est néfaste par nature. Elle sous-entend aussi que la funeste dualité de l’Etre humain est le fruit maudit d’une séparation de corps et d’âme entre le Créateur et Ses créatures.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Taxi Driver 

     

                Tout au long de sa brillante carrière, Martin Scorsese a cherché à transposer cette vision à l’écran. Et de film en film, il n’a cessé de se demander, avec une compréhension mâtinée de stupeur, pourquoi l’Homme était enclin à s’éloigner de Dieu et préférait systématiquement l’inconfort de la rébellion à la quiétude de l’obéissance. A cette question ambitieuse, qui entre admirablement en résonance avec les préoccupations d’une époque durant laquelle les églises d’Occident se sont vidées de leurs fidèles, le cinéaste a répondu comme un légiste des sentiments, chargé de pratiquer l’autopsie d’un divorce douloureux. La première conclusion de son étude aux confins de l’Ethique, de la Théologie et de l’affectivité prend à contre-pied les idéaux d’un monde post-moderne placé sous le signe de la désacralisation : l’Unité originelle fait place à la Dualité quand l’Homme cède aux tentations illusoires de la liberté. Dans le cinéma de Martin Scorsese, les criminels sont les symboles récurrents de ce glissement fatal vers les abîmes de la rupture. Ainsi, ils ne sont jamais décrits comme de simples inadaptés, dont l’unique objectif est de vivre en marge des institutions ; très différents des héros stéréotypés du Film noir, ils apparaissent comme de véritables apostats qui, ivres d’orgueil, croient être en mesure de se débarrasser de la tutelle divine. Les velléités d’indépendance de ces âmes en perdition sont exposées à demi-mot par le terrible Frank Costello (Jack Nicholson), en préambule des Infiltrés (The Departed) : « Je ne veux pas être le produit de mon environnement. Je veux produire mon environnement ». L’hérésie est plus explicite dans Casino. Flanqué d’un disciple désaxé aux allures de Cavalier de l’Apocalypse (Nicky Santoro, alias Joe Pesci), Sam Rothstein (Robert De Niro), le héros de cette fable infernale, investit en effet Las Vegas, la cité de toutes les transgressions, dans le but avoué de créer son propre paradis terrestre. Toutefois, le personnage qui incarne le mieux le refus de l’autorité divine est assurément Henry Hill (Ray Liotta), le plus insouciant des bien nommés Affranchis[6]. Ainsi, le petit ambitieux n’a pas choisi de faire carrière dans le grand banditisme pour le seul plaisir d’être riche, d’échapper aux affres du monde du travail et d’inspirer la crainte à ses congénères. Sa motivation première n’était même pas de se jouer des normes de la Société ou de celles de la Mafia[7]. Ce qu’il souhaitait par-dessus tout, c’était contester le primat législatif de Dieu, pour vivre selon sa seule et unique volonté[8]. Cette vanité a marqué tous ses actes au fer rouge. Le Décalogue interdit à l’Homme de déshonorer ses parents et lui ordonne de rester fidèle au Seigneur ? Il fait rudoyer son père, opposé à ses activités mafieuses, par des membres de son gang. Puis, il renie sa confession et se fait passer pour Juif, afin de satisfaire l’orthodoxie de sa belle-famille. La Loi Mosaïque condamne les faux témoignages et impose de ne jamais convoiter la femme ou le bien d’autrui ? Il fait profession de voler, ment sans vergogne à la Police et à la Justice pour couvrir les forfaits de ses compagnons d’armes et passe son temps à tromper sa femme. Le code de l’Alliance prohibe l’assassinat ? Il se rend complice des tueries abjectes de ses acolytes, les ignobles Jimmy Conway (Robert De Niro) et Tommy Devito (Joe Pesci). Le Christ glorifie l’amour du prochain, le pardon, le partage, la pauvreté, l’humilité et la vertu ? Il préfère ostensiblement la violence, la rancœur, l’égoïsme, le luxe, la forfanterie et la débauche…

     

       

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Raging Bull

     

             Ainsi donc, les truands dont Martin Scorsese s’est fait une spécialité de narrer les méfaits se distinguent nettement de leurs confrères cinématographiques. Loin de se réduire à de vulgaires parasites du corps social, ils matérialisent une aspiration essentielle de l’âme contemporaine : vivre hors la loi divine. Dans l’esprit du plus Catholique des réalisateurs Américains, ce désir grandissant d’oublier l’Alliance biblique et de faire prévaloir la Dualité sur l’Unité n’est pas fortuit. Il résulte de la conversion des peuples à la philosophie Nietzschéenne. Martin Scorsese s’est inquiété des progrès de cette idéologie antireligieuse, fondée sur le dogme de la surhumanité. Dans Les nerfs à vif (Cape Fear), film aux effets visuels et dramatiques étonnamment accentués, son émoi confinait à la caricature : le Diable, Max Cady (Robert De Niro), était purement et simplement représenté comme un continuateur de l’œuvre de Nietzsche. Dans le remarquable The Aviator, le maître du Septième Art, inexplicablement redevenu novice le temps d’un long-métrage, a heureusement retrouvé son talent et son sens de la modération. Cette biographie, très éloignée des outrances et de l’impersonnalité des « biopics » Hollywoodiens, brosse un portrait tout en nuances du magnat Américain Howard Hughes. En apparence, le mythique personnage n’a rien d’un fils de Zarathoustra ou de quelque incube de l’athéisme. Quand ils ne suscitent pas la sympathie, son enthousiasme débordant, son extraordinaire créativité, son courage face à l’adversité et son aura de nabab inspirent la fascination. Sur son visage angélique, auquel Leonardo Di Caprio confère une grâce exceptionnelle, affleure pourtant une envie qui reflète toute la noirceur de son âme endiablée : il entend faire tomber une à une les limites de l’Humanité. Cette ambition dévorante, qui le pousse à traiter avec un égal mépris la Transcendance et les simples mortels, se manifeste par une volonté incoercible d’être le premier en toutes choses. Emporté par sa folle démesure, il met ainsi un point d’honneur à produire les films les plus coûteux, les plus sensuels et les plus violents de l’Histoire[9]. Dans le domaine de l’aéronautique, il s’obstine à repousser les frontières du raisonnable en bâtissant les plus gros appareils, en s’attaquant au record de vitesse en avion et en effectuant, seul face au danger, le premier tour du monde sans escale. En affaires, il fait fi de toute prudence en rachetant la T.W.A et en contestant le monopole de l’intouchable PAN AM sur les lignes transatlantiques. En amour, il prend un malin plaisir à passer les bornes de l’infidélité en multipliant les liaisons avec les plus belles femmes de la planète[10]. Un tel personnage ne saurait être considéré comme un simple aventurier, avide de notoriété et de sensations fortes. En vérité, il est l’archétype des déviations de la Post-modernité[11]: briseur d’Alliance, apôtre de l’apostasie, il s’apparente à Lucifer, le « Porteur de Lumière »[12] qui, pour paraphraser le Prophète Isaïe, rêvait de devenir « l’égal du Très-Haut ».

     

        

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La Valse des Pantins

     

              Il convient cependant de préciser que dans le cinéma de Martin Scorsese, la Dualité, c’est-à-dire, la séparation entre Dieu et l’Homme, n’est pas nécessairement liée à la mégalomanie de quelque apprenti Nemrod, désireux d’ériger une nouvelle Tour de Babel. Elle peut aussi être provoquée par un individu de bonne foi, qui s’avère incapable de déchiffrer le message divin. Tel est le cas de Frank Pierce (Nicolas Cage), le fantomatique ambulancier d’A tombeau ouvert (Bringing out the dead). Désespéré de ne plus parvenir à sauver quiconque, le bon Samaritain erre comme un misérable dans l’enfer de New York. Les paradis artificiels n’apaisent en rien sa détresse. A ses yeux, qui ne peuvent percevoir que la surface des choses, être impuissant à repousser la Mort interdit de faire corps avec le Seigneur. La lumière finit néanmoins par éclairer les ténèbres de son ignorance lorsque, submergé par la pitié, il décide d’euthanasier Monsieur Burke, un père de famille qu’une déficience cardiaque condamne à mener une existence purement végétative. Tout à coup, il semble se souvenir des paroles du Christ : « Mon royaume n’est pas de ce monde »[13]. Tout à coup, son âme de Chrétien lui rappelle que la Vie transcende le Trépas et que l’Au-Delà est plus radieux que la sombre condition humaine. Dès lors, Frank prend la mesure de sa méprise : que ses patients meurent ou qu’il parvienne à les réanimer, tous seront sauvés ; rien, pas même ses faiblesses passagères, ne pourra donc l’empêcher de communier avec Dieu dans la volonté de faire le Bien.

     

                Si l’erreur est humaine, il se peut également qu’elle soit divine. Cette hypothèse éminemment subversive est au cœur de La dernière tentation du Christ (The last temptation of Christ). Lointain écho de la pensée Arienne, le film montre ainsi Jésus de Nazareth comme un être faillible qui, à défaut d’avoir les qualités requises pour interpréter correctement la Parole de l’Eternel, éprouve les pires difficultés à devenir le Messie[14]. Ce parti pris théologique et artistique, fondé sur les thèses hétérodoxes de Nikos Kazantzakis, a suscité de violentes controverses. Quelle que soit sa valeur, il renforce logiquement l’idée selon laquelle la Dualité, reflet de l’irrespect des lois bibliques, peut aussi bien résulter de la fragilité intrinsèque de l’Homme que d’un coupable désir de faiblesse.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La couleur de l’argent

     

               Le plus souvent, les héros de Martin Scorsese ne bénéficient toutefois d’aucune circonstance atténuante. Ils tranchent sciemment les liens bénis de l’Alliance. La lame de leur couteau clinquant est d’un métal analogue à celui du Veau d’or devant lequel se prosterna le peuple Hébreu, à sa sortie des déserts infernaux de l’Egypte pharaonique. L’arme sacrilège fut forgée à la flamme de cette inconséquence immémoriale qui incite les hommes à essayer, encore et toujours, d’immoler Dieu sur l’autel de la vanité pour Le remplacer par des Totems dérisoires. Rupert Pupkin (Robert De Niro), le vieil adolescent de La valse des pantins (The king of comedy), est l’un de ces séditieux impénitents. Non content de vouer un culte païen[15] à Jerry Langford, l’animateur d’un show comique à succès[16], l’extravagant personnage ne vit que pour devenir une star de l’humour, un saint cathodique adulé de tous. Ce désir aussi infantile qu’irrationnel finit par le pousser au crime : fou de rage d’être maintenu dans l’anonymat par un système médiatique impénétrable, il kidnappe son idole et menace de la supprimer si la Télévision ne le laisse pas se produire à sa guise, face aux caméras. Son incroyable forfait lui vaut plusieurs années de prison. Mais contre toute attente, il lui apporte la célébrité dont il avait toujours rêvé. Ainsi, le misérable inconnu va devenir tout-puissant. Ainsi, le petit arriviste va prendre la place de Zeus, au sommet de l’Olympe… Ce dénouement reprend les savoureuses recettes de la comédie à l’Italienne[17]. Il laisse toutefois un goût amer, dans la bouche du Spectateur. Au-delà de la délectation qu’il procure, il prêche en effet le dégoût pour une Société toujours prompte à s’éloigner de Dieu et à vénérer des idoles de pacotille.

     

                Doit-on en conclure que la Collectivité est un catalyseur de la Dualité, au même titre que l’Individu ? A cette question Le temps de l’innocence (The age of innocence) répond par l’affirmative. Certes, le film décrit une liaison adultérine qui, en apparence, relève exclusivement de la responsabilité personnelle de l’homme et de la femme infidèles ; cependant, le scénario[18] a ceci de singulier qu’il fait porter le poids de la faute non pas sur les principaux protagonistes du drame, mais sur leur entourage. Ainsi, Newland Archer (Daniel Day-Lewis) aurait indubitablement épousé la sublime Ellen Olenska (Michelle Pfeiffer) si la Haute Société New-Yorkaise [19] ne l’avait contraint à s’unir à la superficielle mais puissante Mary Welland (Winona Ryder). Autrement dit, le notaire prometteur et la Comtesse disgraciée par un mariage malheureux seraient restés purs si une poignée d’aristocrates omnipotents, aussi conformistes et pervers que des Pharisiens, ne les avaient condamnés à la duplicité à vie.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La dernière tentation du Christ

     

                Le fait que ce destin tragique se joue dans un univers policé, dont Charles Baudelaire aurait pu dire qu’il n’est que « luxe, calme et volupté », ne relève assurément pas du hasard. Il susurre à l’oreille du Public que la Civilisation n’est pas un rempart inexpugnable contre la barbarie. Le Dalaï-Lama en fait l’amère expérience, dans Kundun. Lui qui, par compassion envers l’Humanité, avait accepté de croire que le « grand frère Chinois » apporterait un supplément d’âme à la théocratie Tibétaine, doit en effet se résigner à admettre que le régime autoritaire de Pékin n’a, dans son paquetage, que la promesse d’une abominable régression politique, sociale et culturelle[20].

     

                Ce drame du machiavélisme est plus qu’une ligne supplémentaire dans un morne recensement des causes possibles de la rupture entre Dieu et l’Homme. Il apporte la touche finale à un immense tableau, que Martin Scorsese  a commencé à peindre au début des années 1970. Au premier plan de la toile sublime se dessine un personnage, effrayant et tristement familier, dont l’ombre menaçante plane sur toute l’œuvre du maître : le Diable. Loin de l’imagerie naïve des premiers âges de la Chrétienté, l’Ange déchu n’est pas représenté comme un monstre aux pieds fourchus et aux yeux injectés de sang, qui jette des sorts comme un simple magicien de foire. Débarrassé du fard outrancier de l’ésotérisme, la Bête immonde a des traits anodins. Seul un petit rictus de sournoiserie trahit sa nature profonde : celle d’un être qui a pour vocation de corrompre les mortels. Ainsi, le Démon de Scorsese n’est pas doté de pouvoirs extraordinaires[21]. Il est essentiellement un tentateur, qui invite l’Homme à transgresser les Lois de l’Alliance et subséquemment, à s’éloigner de Dieu. Mafioso cynique et violent, Frank Costello correspond parfaitement à ce portrait-robot. Outre ses penchants pour les péchés capitaux, qu’il commet tous avec une évidente satisfaction[22], il apparaît en effet, dès le début des Infiltrés, comme un malin génie capable d’acheter l’âme d’un enfant (Colin Sullivan, alias Matt Damon), dans le but d’en user, des années plus tard, à des fins maléfiques[23]. Malgré son charme ravageur et son apparente générosité, Eddie Felson (Paul Newman), le vieil arnaqueur de La couleur de l’argent (The color of money), a un profil similaire[24]. Toute sa jeunesse a été consumée par le désir inextinguible de devenir un dieu. Il a fermement cru que le billard Américain lui permettrait de réaliser ce rêve. Les vicissitudes de la Vie, hélas, ont fait de lui un médiocre vendeur d’alcool. Le temps et l’échec n’ont toutefois pas tempéré ses ardeurs : brûlant d’envie d’atteindre le firmament, il décide de prendre sous son aile un champion en herbe, Vincent Lauria (Tom Cruise). Ainsi, il espère connaître, par procuration, la réussite que le Créateur lui a refusée. Pour que le jeune innocent emprunte à coup sûr le chemin de la gloire, son ambitieux mentor se propose de lui enseigner l’art de la duperie. Enfreindre la Loi n’est cependant pas chose aisée. Aussi, Vincent rechigne à faire le choix du péché, comme un cheval regimbe devant un obstacle qu’il juge infranchissable. Battu mais nullement abattu, Eddie revient à la charge. En fin corrupteur, il tente de circonvenir Carmen (Mary-Elisabeth Mastrantonio), la dulcinée de son impétueux poulain. Son stratagème est couronné de succès : aveuglée par les mirages de la fortune et de la puissance, la jeune inconsciente persuade son compagnon de se détourner des voies du Seigneur et d’emboîter le pas au Démon…

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

     

     

    Les affranchis (The Goodfellas)

     

              Sans en avoir l’air, ce film reprend les principaux axes d’un passage essentiel de la Bible. Montrer un être qui, pour contester l’autorité divine, manipule une femme pour inciter un homme à pécher, c’est en effet narrer, sous une forme profane, les derniers jours d’Adam, d’Eve et du Serpent au Jardin d’Eden. Cette analogie avec la tragédie originelle – tragédie qui, selon la Genèse, provoqua la chute du Paradis terrestre – joue un rôle fondamental. Elle permet à Martin Scorsese de livrer la quintessence de sa pensée, en faisant sienne la sentence que Dieu prononça à l’encontre des premiers rebelles de l’Histoire : quiconque rompra l’Alliance et préfèrera la Dualité à l’Unité sera condamné à l’Enfer. Précisons néanmoins que le cinéaste n’est pas l’un de ces prosélytes de bas étage, qui présente le discours religieux comme une vérité d’évidence. Tel un exégète, il essaie d’aller au-delà du symbolisme des textes sacrés, afin de donner à la Sainte Parole un fondement logique. Pour justifier le lien de causalité que l’Ancien Testament établit entre l’irrespect de la Loi et la damnation[25], il use ainsi d’arguments qui ne sortent jamais du cadre de la rationalité. Le premier d’entre eux relève de l’Ethique. Il consiste à dire que l’anomie spirituelle engendre le chaos moral. L’idée est une émanation de la pensée de Saint Paul : « La Loi donne la connaissance du péché »[26]. En d’autres termes, nul ne peut distinguer le Bien du Mal en l’absence d’une norme supérieure. Ceux qui ne tiennent pas compte de cette impossibilité sont voués à l’affliction. Tel est notamment le cas de Las Vegas, la terre promise des criminels de Casino. Sa volonté de ne reconnaître aucune loi a fait d’elle la cité de la licence. Ses citoyens voient en sa légendaire permissivité une chance de jouir sans entrave des joies de l’existence. Mais de plaisir il n’est point, dans cette nouvelle Pandémonium[27]. Sans principes transcendants, la liberté d’entreprendre se mue ainsi en droit de voler ou d’assassiner, le droit à la réussite sociale se change en autorisation de corrompre et la liberté des mœurs devient une invitation à l’infidélité, au vice et à la décadence.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Les nerfs à vif 

     

               La déchéance que porte en son sein l’effacement de la Loi se manifeste également, chez Martin Scorsese, par l’égarement des personnages. Parce qu’ils abhorrent toute forme de limite, ces derniers perdent peu à peu la conscience des choses et le sens commun. Désorientés par leurs innombrables turpitudes, ils n’arrivent même plus à discerner ce qui est bon ou mauvais pour leur propre personne. Henry Hill vit ce long cauchemar, dans Les Affranchis. Empêtré dans les brouillards du laxisme, privé des lumières salvatrices de la Règle, il finit ainsi par fouler au pied ses intérêts vitaux en trompant sa femme, en consommant de la cocaïne à haute dose et en revendant de la drogue au mépris des instructions de son chef, le redoutable Paul Cicero. Johnny Boy suit une trajectoire similaire, dans Mean Streets. Résolu à n’en faire qu’à sa tête, le sale garnement se moque de tout et de tout le monde, y compris des dettes qu’il a contractées auprès des mafiosi de son quartier. En définitive, il ne doit son salut qu’aux interventions providentielles de Charlie, apôtre des gentils toujours prêt à déployer des trésors de diplomatie pour faire oublier les frasques de son protégé. Howard Hughes, lui, ne peut escompter l’aide d’un ange gardien. Son désir blasphématoire de s’élever au-dessus des nuages[28] et de tutoyer Dieu l’a en effet coupé de toute autorité susceptible de réfréner ses extravagances et de lui montrer la voie de la sagesse. Le prix de son orgueil démesuré est un morcellement inexorable et par là même, tragique, de sa personnalité.

     

                Relater ce funeste destin est, pour Martin Scorsese, l’occasion de préciser son point de vue : le corollaire de la perte des repères, professe-t-il avec la constance d’un évangéliste, est le délitement de l’identité individuelle. Tous les personnages que le cinéaste met en scène vivent, à un moment ou à un autre, cet enfer de la décomposition du Moi. Jake La Motta (Robert De Niro), le héros de Raging Bull, est l’aîné de cette fratrie de schizophrènes en quête d’unité. Son ineffable misère transparaît dans le monologue pathétique qu’il prononce, au fond du cachot où un détournement de mineur l’a envoyé : « Pourquoi ? Qu’est-ce que tu fous ? Pourquoi tu es tellement bête ? Je ne suis pas un Bohémien ! Je ne suis pas si mauvais ! Je ne suis pas ce type-là ! » Le sort dramatique des Infiltrés fait écho à ce cri de douleur et d’impuissance. Qui sont William Costigan (Leonardo Di Caprio) et Colin Sullivan ? Des imposteurs, qui ont fait profession de dissimuler leur véritable personnalité. Le premier agit pour le compte de la Police. Le second travaille pour un truand notoire. Mais par-delà leurs différences, les deux hommes poursuivent désespérément un objectif identique : tordre les barreaux maudits de l’illusion et de l’amoralité pour être enfin libres de redevenir eux-mêmes. Leur martyre résonne comme une prophétie biblique. Il annonce, urbi et orbi, qu’il n’y a pas de salut dans la négation de la Loi. 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

    Le Temps de l'innocence

                Il y en a d’autant moins que l’anomie spirituelle engendre, selon Martin Scorsese, la déshumanisation du monde. Là encore, le cas des Infiltrés a valeur d’exemple. Le film décrit en effet, avec une crédibilité saisissante, l’horreur d’un univers désacralisé dont les seules règles sont l’instrumentalisation et la réification de l’Humanité. Au sein de cet enfer utilitariste, l’Individu n’est pas une fin mais un moyen au service d’intérêts particuliers. Qu’il soit membre des forces de l’ordre ou du syndicat du crime, il est constamment l’outil d’un fourbe prêt à tout pour asseoir sa domination ou pour sauver sa vie. L’aboutissement de ce système machiavélique est une boucherie. Martin Scorsese souligne sa sinistre absurdité en la montrant comme une tragi-comédie, où les têtes éclatent comme des ballons de fête foraine.

     

                 Dans la vertigineuse généalogie du Mal que propose le cinéaste, ce chaos moral se double d’un chaos juridique : dès lors qu’il n’est plus guidé par le phare de la Loi, l’Homme est condamné à s’échouer dans les âges les plus ténébreux de son histoire. Ce temps de la culpabilité correspond, trait pour trait, à l’état de nature que Thomas Hobbes a décrit dans Le Léviathan. L’être humain y apparaît comme un animal sauvage, exclusivement motivé par la conservation de lui-même. Parce qu’il ignore toute règle, il ne peut recourir aux services d’un juge, capable de trancher les litiges dont il est partie prenante. Dès lors, son existence n’est plus que fureur et instabilité. Aux principes de la Justice se substituent en effet la loi du plus fort, l’arbitraire et la violence[29]. Martin Scorsese fait de la Mafia le symbole de cet état de non-droit. Et à travers les exemples de Tommy Devito (Les Affranchis) et de Nicky Santoro (Casino), dignes représentants de la tristement célèbre organisation criminelle, il montre, dans sa laideur infinie, ce qu’est « la misère de l’homme sans Dieu »[30]. Cyniques en diable, les deux suppôts de Satan ne connaissent que le langage des armes. Quiconque a l’audace de contester leur autorité ou tout simplement, de froisser leur ego, le paie immédiatement de sa vie. Leur brutalité proverbiale et la crainte qu’elle inspire ne les mettent cependant pas à l’abri du danger. Au contraire, elles attisent la rancœur de leur entourage et fragilisent d’autant leur position. Les deux bourreaux finissent d’ailleurs par être victimes de ce cycle infernal de l’anarchie. Las de leurs exactions, leurs confrères décident ainsi de se liguer contre eux, afin de les abattre comme des chiens. Tout espoir de paix et d’ordre est néanmoins exclu. Aux assassins succéderont fatalement d’autres assassins…

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

    Casino 

     

                La leçon ne saurait être plus convaincante. Magistralement servie par une mise en scène qui actionne, un à un, tous les leviers de la catharsis, elle met en relief, avec une puissance comparable à celle d’un traité philosophique, l’effroyable précarité d’une vie dépourvue de la tutelle protectrice de la Loi[31]. Ce sermon cinématographique ne manque pas d’envergure. Toutefois, son ampleur est encore plus grande que ne le laissent présager les apparences. Non content de prêcher en faveur de l’expiation des méchants, il amène en effet le Spectateur à considérer que la désunion entre Dieu et les hommes génère la discorde entre les hommes eux-mêmes. Cette idée plonge ses racines dans l’étymologie. Elle repose sur le fait que la Religion a théoriquement pour vocation de souder les communautés humaines autour de valeurs sacrées[32]. Dans cette perspective que l’on pourrait qualifier de « théologique », en référence à la Loi des trois états d’Auguste Comte, tout corps social qui ne reconnaît ni la Transcendance, ni la supériorité des principes qui s’y rattachent[33], est voué à l’enfer de la décomposition. Les défenseurs de ce dogme ont coutume d’avancer les arguments les plus divers, pour justifier leur position. Martin Scorsese, lui, se contente d’en invoquer deux. Dans un style typiquement évangélique, le premier présente la ratification de la Nouvelle Alliance[34] comme une condition de la concorde civile. Ceci revient à dire, en termes plus prosaïques, que sans l’amour du Prochain, le pardon, l’humilité, le partage et tout ce qui fait de l’enseignement du Messie un hymne à l’altruisme, la Société devient le royaume de la défiance obligatoire. Sam Rothstein l’apprend à ses dépens. Tout au long de Casino, il recherche la confiance. Ce mot est pour lui ce que la destruction de Carthage était pour Caton l’Ancien : une obsession. Malheureusement, l’opulente Las Vegas n’a pas de tels joyaux dans ses coffres. Elle n’a d’autres richesses que la rapacité, la corruption et la concupiscence. Celui que l’on surnomme « Ace », en raison de ses talents de bookmaker, doit donc se résigner à vivre dans la paranoïa et l’hostilité permanentes. Ses craintes, d’ailleurs, s’avèrent parfaitement fondées. Ainsi, sa femme Ginger (Sharon Stone) le trompe avec un ancien proxénète comme une putain de Babylone. Ses associés de la Mafia, auxquels il avait apporté fortune et prospérité, se détournent de lui à mesure que la Police s’intéresse à ses malversations financières. Quant à l’incontrôlable Nicky Santoro, son ami d’enfance, les querelles de pouvoir font peu à peu de lui un ennemi mortel… Henry Hill vit le même enfer, dans Les Affranchis. Lui qui croyait appartenir à une grande famille comprend en effet qu’il n’est pas de « bons camarades » au pays des « goodfellas » mais au mieux, des êtres indifférents à la souffrance d’autrui. Pire, il prend conscience, au gré des épreuves, que ses proches sont autant de rivaux prêts à tous les coups bas pour gagner de l’argent ou échapper à la Justice.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Kundun

     

                Ces avatars de Iago, dieu shakespearien de la traîtrise[35], ne sont pas l’apanage des films consacrés à la Mafia. Leur odeur méphitique se fait également sentir dans des œuvres qui ne traitent pas directement du crime. Parfois raffinés, comme les aristocrates du Temps de l’innocence, souvent violents, comme Judas dans La dernière tentation du Christ, toujours pervers, comme Mao Zedong dans Kundun, ces maîtres de la perfidie ont en commun de reprendre à leur compte la devise du plus diabolique des frères Karamazov : « Puisque Dieu n’existe pas, tout est permis ». Leur mépris du Sacré donne à Martin Scorsese l’occasion d’établir un second lien entre l’impiété et la brutalité des rapports sociaux. Aux yeux du réalisateur, pareil dédain est en effet plus qu’un blasphème. C’est aussi la porte ouverte à la haine de l’Autre et à des sentiments d’exclusion qui, à défaut de rendre la vie en commun totalement impossible, font peser sur elle de lourdes hypothèques. Gangs of New York semble avoir été conçu comme une illustration de cette idée. Le quartier déshérité des Five-Points, dans lequel sévissent les protagonistes de ce film, est en effet le théâtre d’une lutte incessante entre les Dead Rabbits, qui regroupent les immigrés en provenance d’Irlande et les Natives, qui fédèrent les Américains « de souche ». La première faction est dirigée par Vallon, dit « le Prêtre » (Liam Neeson), un fervent Catholique qui croit, envers et contre toute humiliation, que sa communauté sortira un jour de la marginalité et deviendra une composante respectée des Etats-Unis. Adepte du Droit du sol, le valeureux guerrier défend une conception subjectiviste de la Nation aux termes de laquelle on ne naît pas Américain, on le devient par une libre adhésion au Pacte social[36]. William Cutting (Daniel Day-Lewis), son ennemi juré, soutient la thèse opposée. Partisan acharné du Droit du sang, le « Boucher » de la bien nommée « Hell’s Kitchen » considère en effet que la Nation Américaine est fondée sur des données objectives[37] et qu’à ce titre, elle ne saurait être accessible à l’ensemble du genre humain[38]. La Religion est au premier rang de ces critères d’admission. Cutting se présente ainsi comme le dernier rempart d’un Protestantisme qu’il dit menacé par l’arrivée massive d’immigrants Catholiques. Le sinistre individu n’observe cependant aucune règle du culte qu’il prétend sauvegarder. Non content de se complaire dans la luxure et dans l’orgueil, il assassine sans états d’âme et ne vit que des rapines de ses affidés. Cette duplicité ne découle pas d’une contradiction involontaire. En vérité, elle prend sa source dans le plus pur machiavélisme : le potentat des Five-Points enfile la soutane de Commandeur des Croyants parce qu’il sait, en fin stratège politique, que la spiritualité peut aisément devenir le vecteur idéal de la discrimination. Autrement dit, il s’empare du Sacré pour mieux envenimer les relations intercommunautaires et bouter l’Etranger hors de son fief. Telle est la raison pour laquelle cet infâme personnage figure en bonne place dans l’extraordinaire démonologie de celui qui, pendant plusieurs décennies, s’est efforcé de l’exhumer des oubliettes de l’Histoire afin de porter ses méfaits à la connaissance du Public : au mépris de l’essence unificatrice de la Religion, le malfaiteur antéchristique a fait vœu de désunir Dieu et les hommes.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

    A tombeau ouvert  (Bringing Out the Dead)

     

                Gangs of New York administre la preuve ultime que la Dualité est l’épicentre de l’œuvre volcanique de Martin Scorsese. Toutefois, une déclaration du cinéaste paraît infirmer cette conclusion : « Les personnages qui me fascinent sur un écran sont les mêmes que ceux qui me fascinent dans la réalité. Je ne fais pas de différence entre mes films documentaires et mes films de fiction. Ils posent tous la même question : comment survivre ? »[39] Bien qu’elle soit déconcertante au premier abord, cette citation ne comporte aucune remise en cause. Au contraire, elle apporte une confirmation en forme de complément logique. Chez Scorsese, en effet, la question du Salut (« Comment survivre ? ») a beau être prépondérante, elle n’en demeure pas moins indissociable du problème de la séparation entre Dieu et l’Homme. Ce lien complexe peut être résumé par une proposition des plus simples : l’Individu ne peut se sauver qu’en renonçant à la Dualité.

     

                Dans le monde mystique de Martin Scorsese, ce cheminement vers l’Unité est toujours placé sous le signe du calvaire. Cette pénibilité structurelle est inscrite dans les choix esthétiques du réalisateur. Tous contribuent en effet à décrire des univers nauséabonds, dans lesquels les effluves du Péché se mêlent aux parfums du désespoir. Ainsi, Las Vegas est présentée comme une nouvelle Sodome, qui n’a que la débauche pour loi et la déchéance pour destinée. Ses casinos, reflets de sa puissance dérisoire, sont semblables à des tours de Babel que rien ne pourra sauver de la colère divine[40]. Dans Les Infiltrés, Boston est montrée comme une sœur jumelle de Gomorrhe. Obscure et inquiétante, la cité maudite paraît vouée à s’effondrer au rythme infernal des traîtrises incessantes des schismatiques qui la peuplent. New York, la ville de prédilection de Martin Scorsese, a pour sa part le hideux visage de Babylone. Les commentaires qu’elle inspire à Travis Bickle (Robert De Niro), le héros ambigu de Taxi driver, ne laissent planer aucun doute sur sa nature et sur son avenir : «  Ici, il n’y a que le fric et le vice. La nuit, il y a toute une faune qui sort […] Un jour viendra où une bonne pluie lavera les rues de toute cette racaille ».

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    No Direction Home

     

                Dans ces microcosmes touchés par la disgrâce, tout est rage et vacarme. Le noir du crépuscule n’a d’autre rival que le rouge du sang. Les anges déchus qui ont l’infortune d’arpenter ces ténèbres n’ont, pour ainsi dire, jamais accès à la lumière du jour. De Mean Streets à Gangs of New York en passant par La couleur de l’argent, tous semblent errer dans une nuit sans fin, que Dieu se refuse à éclairer. Souvent, ces damnés Viscontiens sont en proie à une insomnie permanente, qui finit par fausser leur perception du Réel et aggraver les névroses dont ils souffrent. Tel est notamment le cas de Travis Bickle, dans Taxi driver, de Henry Hill, dans Les Affranchis et plus encore, de Frank Pierce, dans A tombeau ouvert. Ce syndrome, source de terribles douleurs physiques et d’hallucinations moralement insoutenables[41], entre pleinement dans la logique de Martin Scorsese. Il constitue en effet un prélude au cauchemar que le réalisateur et ses scénaristes[42] font invariablement vivre à ceux qui ont préféré la Dualité à l’Unité avec le Créateur : se consumer, à petit feu, dans les flammes de l’Enfer. Ce brasier effroyable n’est pas forcément intérieur. Il peut aussi être la cause de lésions charnelles. Sam Rothstein, rescapé miraculeux d’une voiture piégée, en est la preuve saisissante[43]. Parfois, le bûcher des hérétiques fait place aux brûlures de la glace. Newland Archer subit ce martyre, dans Le temps de l’innocence. A l’instar d’un réprouvé du dernier cercle de l’Enfer de Dante[44], il est ainsi condamné à voir son âme se carboniser, jour après jour, au contact de la froideur inhumaine de la Haute Société New-Yorkaise.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Gangs of New York

     

               Qu’il soit fait de chaleur ou de gel, ce supplice donne au voyage vers la divinité une connotation apocalyptique. Un tel parti pris n’est pas surprenant, de la part d’un évangéliste à l’image de Martin Scorsese. Plus qu’une catastrophe annonçant la fin du monde, l’Apocalypse est en effet le révélateur des intentions de Dieu[45]. Or, la tradition Judéo-chrétienne attribue fréquemment au Tout-Puissant des desseins impitoyables. Le début de la Genèse porte la marque indélébile de cette sévérité. Rappelons ainsi que durant cet épisode, qui donne à la Bible sa substance et sa structure, Adam et Eve furent jugés, condamnés à connaître l’accablante condition des mortels, puis chassés du Paradis terrestre[46]. Le fait que Martin Scorsese fasse rimer retour à l’Unité et difficulté a donc un fondement théologique : nul ne peut casser impunément un arrêt divin. Les souffrances indicibles que le Christ endura pour racheter les péchés de l’Homme en témoignent. Fidèle à sa ligne de conduite, le cinéaste effectue cependant plus qu’une transcription littérale de l’Ancien et du Nouveau Testament. Tel Saint Paul expliquant l’enseignement du Messie dans ses épîtres, il s’efforce, une fois encore, de donner une interprétation rationnelle des textes sacrés. En l’espèce, son discours est immuable. Sans jamais sombrer dans les noires profondeurs de la propagande religieuse, il sous-entend que le retour dans le giron divin est pénible, par essence, parce que rompre la Dualité suppose de tuer l’Autre, le Double, l’Adversaire[47], le Démon qui éveille en l’Homme la tentation du Péché[48].

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    The Aviator

     

                En finir avec cet ennemi intime implique, en premier lieu, de le combattre. Cette lutte à mort, à la fois sublime et cruelle, apparaît notamment dans Gangs of New York. Le quartier des Five-Points, symbole d’une Amérique longtemps déchirée, retrouve ainsi son unité perdue lorsqu’Amsterdam Vallon (Leonardo Di Caprio), successeur de son père à la tête des Dead Rabbits, terrasse William Cutting à l’issue d’une sanglante passe d’armes. La même logique est à l’œuvre dans les contestables et néanmoins cohérents Nerfs à vif. Sam Bowden (Nick Nolte) redécouvre en effet la paix intérieure après avoir tué Max Cady, le diabolique personnage qui incarnait les turpitudes de son passé.

     

                La deuxième station du chemin de croix que Martin Scorsese fait vivre à ses héros en quête d’unité est le prolongement naturel de la première. Elle impose la pénitence à celui qui vient de triompher du Mal. Sam Rothstein doit subir cette douloureuse épreuve, à la fin de Casino. Après l’arrestation de ses Parrains, l’élimination de ses confrères et la disparition de sa femme, l’ancien empereur de Las Vegas connaît ainsi la solitude puis, l’humiliation de recommencer sa carrière à zéro, en tant que simple bookmaker. Le symbole le plus éclatant de cette rédemption par la mortification est toutefois Henry Hill, l’Affranchi que Dieu a contraint au repentir. Lui qui ne rêvait que de puissance, de richesse et de liberté se doit en effet de terminer sa tumultueuse existence dans le carcan, invisible mais redoutable, de l’anonymat et de la pauvreté[49].

      

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Shine a Light

     

                Dans l’Evangile selon Scorsese, le terme de cet harassant périple en terre de pureté est le renoncement définitif au Péché. Fort logiquement, c’est Jésus qui trace la voie du Sacré, tout au long de La dernière tentation du Christ. Ainsi, le charpentier insignifiant, lâche, veule et irrésolu de Nazareth devient le Messie que le monde espère quand, après maintes hésitations, il accepte de sacrifier son humanité et ses passions d’être charnel pour ne laisser place, dans son âme d’élu, qu’à la divinité. 

      

                Combattre le Mal, faire pénitence et renoncer au Péché, c’est définir une trinité dont l’exigence, pétrie de sainteté, conduit à penser qu’être à nouveau Un avec Dieu constitue une triple gageure. En tant que Catholique, Martin Scorsese considère néanmoins que cet idéal est universel[50]. Sa foi en la possibilité d’une union parfaite avec le Créateur fait d’ailleurs de lui un éminent défenseur de la Doctrine mystique. Cependant, la puissance n’est pas l’acte. Ainsi, l’itinéraire qui mène de l’Enfer de la Dualité au Paradis de l’Unité est jalonné d’obstacles que le commun des mortels n’est pas toujours en mesure de franchir. La Bible elle-même reconnaît cette réalité. La présence du Serpent dans le Jardin d’Eden suggère en effet que le vice est inscrit au cœur de la Nature que Dieu a donnée à l’Homme. Dans l’œuvre de Martin Scorsese, cette difficulté structurelle se traduit par un phénomène singulier : souvent, le héros est un aliéné, dont la personnalité est minée par un démon intérieur. Johnny boy, l’incontrôlable vaurien de Mean Streets, est l’un de ces malheureux que des forces transcendantes obligent à sombrer dans l’abjection. Jake La Motta appartient, lui aussi, à cette légion des damnés. Toute sa misère est résumée par la scène finale de Raging Bull. Assis devant une glace, dans la loge du cabaret minable où il se produit pour gagner sa pitance, l’ancien roi du ring parle à son propre reflet. Il se réjouit d’être à nouveau en contact avec son frère Joey (Joe Pesci), après des années d’une séparation dont il fut le seul responsable. Il croit que cette réconciliation apportera un peu de lumière dans les ténèbres de sa pauvre vie. Sa résurrection n’aura toutefois pas lieu. Ainsi, au mépris des faits et de la Raison, son double maudit lui souffle que l’innocent Joey a été le perfide instigateur de sa déchéance. Howard Hughes vit un calvaire similaire. A la fin de The Aviator, l’homme qui voulait être Dieu s’enferme dans des toilettes obscures, pour que personne ne s’aperçoive qu’il est atteint de Troubles Obsessionnels Compulsifs. Comme toujours, il combat vaillamment la terrible maladie qui l’afflige. Mais la phrase prophétique que sa crise de démence le pousse à répéter sans cesse, devant un miroir qui ressemble étrangement à celui du « Taureau du Bronx », ne lui laisse aucun espoir : « Voilà, il est là, l’avenir… Voilà, il est là, l’avenir… Voilà, il est là, l’avenir… »[51]

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Les infiltrés (The Departed)

     

                Ce cycle infernal, qui pervertit l’âme et lui interdit tout rachat, n’affecte pas seulement les individus. Il concerne également les collectivités. Cette extension du domaine de la lutte apostolique ramène Martin Scorsese sur le terrain de la satire sociale. Qui est en effet dans le    collimateur du cinéaste, dans un long-métrage tel que Taxi driver ? New York, cité débauchée qui, pour s’être détournée de Dieu, en est réduite à vénérer Travis Bickle, un rédempteur factice dont la violence, l’indigence spirituelle et l’incapacité chronique sont contraires à l’idée même de Salut[52]. Qui est visée dans La valse des pantins, film dont les ressorts comiques dissimulent une constante gravité ? L’Amérique, Nation pécheresse qui, séduite par les idoles médiatiques, fabrique à la chaîne des myriades de prêtres dévoyés dont l’unique vocation est de guider leurs ouailles vers les sentiers sans retour de la perdition[53].

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Shutter Island

     

                Mettre en scène les déboires d’êtres que des passions irrépressibles soumettent à la fatalité du pire, c’est reprendre à son compte la sublime mécanique de la Tragédie. Cet emprunt au Théâtre classique est décisif. Il marque ainsi l’arrivée de Martin Scorsese au sommet de l’excellence. Il permet également au réalisateur d’envoyer au Diable, par de bons procédés, Norman Mailer et tous ceux qui jugent la Dualité avec indulgence.  Pour un fervent Catholique, ce n’est pas seulement une satisfaction intellectuelle et esthétique ; c’est la suprême volupté.



    [1] La ville est à la fois le centre nerveux de la Finance internationale et le berceau de la plus importante communauté Juive du monde. Façonnée par l’immigration Italienne et Irlandaise, elle abrite aussi un puissant contingent de Catholiques.

    [2] Le Cinéma et le Rock And Roll l’amenèrent finalement à emprunter une troisième voie.

    [3] Fervent Catholique, le singulier individu va régulièrement à la messe, s’adresse directement à Dieu, effectue des retraites spirituelles, cite François d’Assise en exemple et se comporte en Christ rédempteur avec Johnny Boy (Robert De Niro), un être immature qui accumule dangereusement les dettes. Mais dans le même temps, il ne fréquente que des truands, se vautre volontiers dans la violence et se complaît dans l’infidélité conjugale…

    [4] Voir notamment Feu Mathias Pascal, Un, personne et cent mille ou encore, Six personnages en quête d’auteur.

    [5] Pour l’anecdote, le symbole de ce gage de miséricorde est l’arc-en-ciel.

    [6] Goodfellas en Anglais.

    [7] L’Affranchi étant celui qui, à force de ruse et de violence, a acquis le droit d’édicter ses propres règles.

    [8] Clin d’œil plein d’ironie à ce projet voué à l’échec, le générique de fin du film est rythmé par une version Hard Rock de My Way.

    [9] En l’occurrence, il s’agit de Hell’s Angels, long-métrage au titre révélateur qu’il réalisa lui-même, de The Outlaw, avec la provocante Jane Russell et de Scarface, avec le ténébreux Paul Muni.

    [10] Citons, parmi beaucoup d’autres, Jean Harlow, Katharine Hepburn, Ava Gardner ou encore, Ginger Rogers.

    [11] Archétype que le vénéneux Max Cady avait maladroitement préfiguré dans Les nerfs à vif.

    [12] « Lucifer » signifie littéralement « Porteur de Lumière ». Le Démon doit ce nom Prométhéen à sa volonté de transmettre le feu du Savoir aux hommes et à son désir subséquent de mettre à bas le monopole de Dieu sur la Connaissance.

    [13] Evangile selon Saint Jean, 18-36.

    [14] La doctrine d’Arius, prêtre hérétique d’Alexandrie (256-336), prétend que dans la Trinité, le Fils n’est pas l’égal du Père, qu’il n’est pas de même nature et ne participe pas de Son éternité. Dans cette perspective, la divinité du Christ n’est donc que secondaire et subordonnée. L’Arianisme, qui causa de graves troubles religieux et politiques, fut condamné par les conciles de Nicée (325) et de Constantinople (381).

    [15] Culte si outrancier que l’on ne sait plus s’il faut en rire ou en pleurer.

    [16] Le rôle est tenu par Jerry Lewis, un homme qui fut un véritable « roi de la comédie ».

    [17] Ce mimétisme n’est pas le fruit d’une coïncidence. Martin Scorsese est en effet un fin connaisseur du Cinéma Italien. En 2001, il lui consacra d’ailleurs un remarquable documentaire, intitulé Mon voyage en Italie (My voyage to Italy).

    [18] Adapté d’un roman d’Edith Wharton.

    [19] Haute Société que Martin Scorsese filme comme un véritable gang, dont la hiérarchie de type féodal est dominée par une seule famille, les Van Der Layden.

    [20] Fait historique parfaitement en phase avec l’univers de Martin Scorsese, le cadeau empoisonné est offert par un « Diable rouge » - en l’occurrence, Mao Zedong – qui, à l’image de Satan dans La dernière tentation du Christ, ne cesse de manier le double langage pour dissimuler ses intentions malveillantes.

    [21] La seule exception à la règle est Max Cady, héros d’un film (Les nerfs à vif) qui restera sans doute comme l’un des moins aboutis de Martin Scorsese.

    [22] Ces péchés sont, rappelons-le, l’orgueil, l’avarice, la luxure, l’envie, la gourmandise, la colère et la paresse.

    [23] Le truand satanique soudoie le jeune et insouciant Sullivan pour qu’il noyaute la Police de l’Etat du Massachusetts.

    [24] Ce film fut, pour Paul Newman, l’occasion de reprendre le rôle qu’il avait tenu, en 1961, dans The Hustler, de Robert Rossen.

    [25] Damnation ou plus exactement, « auto-damnation », car les Catholiques à l’image de Martin Scorsese postulent que Dieu est bon et miséricordieux. Dans cette optique, l’Homme est le premier responsable de la misère qui l’afflige.

    [26] Epître de Saint Paul aux Romains, 3-20.

    [27] Pandémonium est la capitale mythique de l’Enfer. Elle fut imaginée par John Milton, dans Le Paradis perdu (1663).

    [28] Au sens propre comme au sens figuré, le fils spirituel du tyran Nemrod étant habité par le démon de l’aviation.

    [29] Cette vision se retrouve, à quelques nuances près, dans le Second Traité du gouvernement civil de John Locke.

    [30] L’expression est de Blaise Pascal, un penseur dont la piété n’est pas sans rappeler celle de Martin Scorsese.

    [31] Précisons que s’ils s’accordent à penser que l’Homme sans Loi tend naturellement vers la bestialité, Thomas Hobbes et Martin Scorsese divergent cependant sur les moyens de sortir du chaos de l’asocialité. Le premier préconise en effet l’établissement d’un pouvoir absolutiste, tandis que le second fonde manifestement ses espoirs sur la conversion des masses au Catholicisme.

    [32] « Religion » vient en effet du Latin « religare », qui signifie « relier ». Ce verbe s’applique en premier lieu aux rapports entre le Créateur et Ses créatures. Il concerne également les relations sociales : le religieux constitue un lien destiné à unir les hommes. Notons que la Religion n’implique pas nécessairement la foi en Dieu. Elle peut aussi être civile, comme en témoigne, par exemple, le culte que vouaient les révolutionnaires Jacobins à la République Française.

    [33] Mythes, tabous fondateurs…

    [34] Nouvelle Alliance qui s’inscrit dans le prolongement des précédentes.

    [35] Voir Othello.

    [36] Cette vision est très proche de celle des révolutionnaires Français qui, à partir de 1789, ont fait de la volonté de souscrire aux principes républicains le fondement philosophique et juridique de la nationalité. Sur cette épineuse question, on reverra utilement les films de Michael Cimino. Tous traitent en effet, avec une grande subtilité, des  nombreux problèmes que pose l’accession à la citoyenneté Américaine.

    [37] La race, le territoire, la langue, la culture…

    [38] Conséquence directe de ses positions « nationalistes » (au sens xénophobe du terme), le chef du gang des Natives milite en faveur de la Confédération et de l’esclavagisme, durant la guerre de Sécession.

    [39] Martin Scorsese, cité par Jean-Loup Passek in Le Dictionnaire du Cinéma, Larousse, 1998, p. 680. A l’appui de ces propos, on observera que le réalisateur n’opère effectivement aucune distinction de fond entre le documentaire et la fiction. Des œuvres telles que No Direction home (2005) et Shine a light (2007) témoignent de cette remarquable cohérence thématique. Elles montrent en effet Bob Dylan et les Rolling Stones non pas comme de simples vedettes de la chanson, mais comme des personnages ambigus, constamment partagés entre l’ombre et la lumière, le Bien et le Mal, la grandeur et la petitesse, la divinité et l’humanité.

    [40] Le Tangiers, empire du jeu sur lequel « Ace » Rothstein régnait sans partage, est d’ailleurs détruit à la fin du film. Cette scène édifiante exprime la quintessence de la vision Catholique de Martin Scorsese : le paganisme et ses temples dédiés aux dieux de l’argent ne sauraient être l’avenir de l’Homme.

    [41] Par exemple, Frank Pierce est hanté par le spectre de Rose, une jeune patiente qu’il n’est pas parvenu à sauver.

    [42] Paul Schrader en tête.

    [43] La scène d’incendie, très spectaculaire, constitue d’ailleurs le prologue et d’épilogue de Casino.

    [44] Voir La divine comédie, de Dante Alighieri.

    [45] « Apocalypse » vient du Grec « apokalupsis », qui signifie précisément « révélation ».

    [46] Le jugement de Dieu est d’autant plus dur qu’il est assorti d’une « clause de non-retour ». Ainsi, il est dit, dans l’ancien Testament : « Yahvé bannit l’homme et posta devant le Jardin d’Eden les chérubins et la flamme du glaive fulgurant pour garder le chemin de l’arbre de vie ». Martin Scorsese et ceux qui partagent ses convictions Catholiques considèrent que cette disposition implacable fut levée lorsque le Christ Rédempteur rendit à l’Homme l’accès à l’immortalité.

    [47] L’ « Adversaire » est l’une des nombreuses dénominations du Diable.

    [48] Le sulfureux Max Cady résume parfaitement cette idée, dans Les nerfs à vif : « Chaque homme doit traverser l’Enfer avant de trouver le Ciel ».

    [49] A la fin du film, le caïd accablé déclare, dans sa langue aussi peu châtiée qu’explicite : « Je suis un quelconque minable. Je vais finir ma vie dans la peau d’un plouc ».

    [50] C’est-à-dire, ouvert à tous. Ce sens rejoint celui du mot « catholique » qui, en Grec (« katholikos »), signifie  « universel ».

    [51] Pour information, le véritable Howard Hughes, emmuré dans sa folie, passa les vingt dernières années de sa vie cloîtré dans sa chambre.

    [52] Cette impossible rédemption est magnifiquement symbolisée par la fin du film. Betsy monte dans le taxi de Travis. Elle fait effrontément du charme au chauffeur, qu’elle vient pourtant d’éconduire en raison de ses vices et de sa vacuité intellectuelle. La jeune femme n’éprouve ni honte, ni remords. La soudaine notoriété de son ancien prétendant, vrai suicidaire reconverti en faux justicier, est plus forte que la morale…

    [53] Martin Scorsese démonte avec talent les rouages de cette machine infernale : un roi du rire aiguise la convoitise d’un aspirant humoriste ; pour devenir « Calife à la place du Calife », le jeune ambitieux enlève, puis, séquestre son idole ; ce forfait le rend célèbre et lui permet de réaliser ses rêves ; cependant, sa gloire suscitera immanquablement des convoitises…

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Loading
    Informations
    L'auteur

    Jean-Philippe Costes

    Contribuez au rayonnement des oeuvres de l'Agora/Homo vivens en devenant membre ou en faisant un don.