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    Dossier: Ivory James

    Ivory in England - Un anticonformiste au pays de la bienséance

    Jean-Philippe Costes

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    James Ivory (cliquez ici pour accéder à son dossier biographique)

     

    « Parce qu’il est le chantre inégalé de la Grande-Bretagne traditionnelle et des valeurs de l’ère Victorienne, James Ivory est assurément l’un des plus grands réalisateurs Britanniques ». Les individus éclairés qui fréquentent les salons feutrés où l’on cause doctement des choses du Septième Art entendront à coup sûr cette maxime, ou l’une de ses innombrables variantes[1]. En pareilles circonstances, les règles élémentaires de la bienséance commandent de feindre l’approbation. Cependant, ceux pour lesquels la savante alchimie de la politesse et de l’hypocrisie n’a plus aucun secret pourront toujours se risquer à tenir ce langage : certes, la « période Anglaise » constitue l’âge d’or artistique et commercial de James Ivory ; toutefois, ce dernier est, contrairement aux apparences, un authentique citoyen des Etats-Unis[2] ; par ailleurs, les films qui lui valurent une renommée mondiale (Chambre avec vue (A Room With a View), Maurice, Retour à Howards End (Howards End) et Les vestiges du jour (Remains of the Day)) portent tous la marque indélébile d’un anticonformisme militant.

     

                Ce dédain pour les conventions sociales, cette aversion pour les sentiers battus, sont d’ailleurs à l’image de son itinéraire professionnel. Ainsi, cet auteur singulier a consacré une part importante de son œuvre à l’Inde, à l’heure où le cinéma local ne suscitait pourtant que des sourires condescendants[3]. Confirmation de cette audace peu commune, il s’est associé à l’Indien Ismaïl Merchant pour fonder une société de production. Née en 1961, cette structure[4] a contribué au financement de tous ses projets, que ceux-ci aient eu pour cadres l’Asie,  l’Europe ou l’Amérique.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Chambre avec vue

     

                Cette inconscience du réel, tantôt innée, tantôt acquise au nom d’un odieux confort existentiel, trouve son prolongement dans une absence totale de compassion à l’égard des humbles. Henry Wilcox, le puissant homme d’affaires de Retour à Howards End[6] est le symbole même de cet autisme : bien que responsable de la détresse financière de Leonard Bast[7], un jeune employé de banque auquel il a stupidement recommandé de quitter son emploi, afin de trouver un poste plus sûr, il se refuse à reconnaître son erreur et à la réparer. Dans son esprit manichéen de nanti égoïste, le riche, comme le roi, « ne peut mal faire »…

     

                Cet aveuglement fait d’une coupable autosatisfaction mais aussi, d’une adhésion sincère à des principes ancestraux, s’étale cruellement dans Les vestiges du jour. Dans ce film crépusculaire, dont la quasi-totalité des protagonistes paraît souffrir de cécité, James Ivory montre ainsi comment l’aristocratie Britannique, pétrie de ses certitudes coutumières, se fit berner par un régime nazi auquel elle eut l’inconséquence de prêter des vertus chevaleresques. Cette naïveté confondante, qui reflète le terrible manque de lucidité de la classe dirigeante des années 1930, est dramatiquement (et superbement) résumée par la formule lapidaire que prononce le Sénateur Américain Lewis[8], à la fin de la Conférence internationale sur l’Allemagne organisée au château de Lord Darlington[9] : « Messieurs, vous êtes tous des amateurs »…

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Maurice

                Des adjectifs plus cinglants pourraient servir à qualifier les possédants et autres gens de Pouvoir qui hantent les films prétendument « anglophiles » de James Ivory. Hypocrites est celui qui vient le plus naturellement à l’esprit. Il sied notamment à Clive (Hugh Grant), fils de bonne famille faussement angélique qui, en dépit de son amour pour Maurice (James Wilby), se réfugie sous le paratonnerre du mariage pour éviter les foudres de la Haute Société. Dans un registre similaire, on peut également songer au ténébreux Henry Wilcox qui, malgré ses frasques avec une prostituée mineure, se drape dans les oripeaux d’une respectabilité de pacotille.

                En définitive, cette duplicité et la comédie des apparences qui l’accompagne ont pour fonction de masquer deux travers inavouables. Corollaire du matérialisme, le premier est la cupidité. Généralement, elle se traduit par un attrait immodéré pour le lustre, pour les décors somptueux faits de tableaux de maîtres, de dorures et de meubles de grand standing. Mais parfois, elle se manifeste de façon plus souterraine : tel est par exemple le cas lorsque les impitoyables Wilcox déchirent le testament en vertu duquel Margaret Schlegel (Emma Thompson) devait hériter du cottage familial de Howards End.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Retour à Howards End

     

                Le second défaut que ces intouchables mondains tentent désespérément de cacher (et que James Ivory prend un plaisir évident à montrer), c’est la lâcheté. Ainsi, en dépit de leur port altier, qui inspire instinctivement le respect, tous sont, à des degrés divers, taraudés par ce vice fort peu compatible avec l’esprit martial de la noblesse. On le ressent avec force en contemplant l’itinéraire tragique de Monsieur Stevens, le majordome guindé des Vestiges du jour[10]. Malgré les sentiments qu’il éprouve pour sa consoeur Miss Kenton (Emma Thompson), il cède en effet à la peur de l’amour comme son maître et mentor, Lord Darlington, bat en retraite devant les Allemands. Ce faisant, il devient, sans même en avoir conscience, l’emblème d’une classe sociale qui a le déclin pour destinée…

     

                D’ores et déjà, ce petit tableau des grandes faiblesses humaines éloigne sensiblement James Ivory de la catégorie des laudateurs patentés de l’Angleterre victorienne. Cette distanciation est d’autant plus nette que le réalisateur Américain présente la Grande-Bretagne comme une Société foncièrement inégalitaire. Dans cet univers compartimenté, qui n’est au fond que le prolongement de l’ordre féodal, il ne fait pas bon être pauvre. Ceux qui ont l’infortune de naître sans argent et sans titre sont ainsi condamnés à n’être que les faire-valoir des plus favorisés. En d’autres termes, le statut social se transmet de génération en génération : les laquais engendrent des laquais, comme les maîtres engendrent des maîtres. Les Stevens, domestiques de père en fils ou encore Léonard Bast, le malheureux employé de banque qui, dans Retour à Howards End, essaie vainement d’échapper à sa modeste condition, illustrent parfaitement ce refus de la promotion au mérite.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Les vestiges du jour

     

                Dans ce monde figé, aussi dur avec les doux qu’il est doux avec les durs, il convient d’appartenir au cercle « vertueux » des puissants, sous peine de subir à jamais les humiliations de la nécessité. Il est également préférable d’être un homme, dans la mesure où la femme joue un rôle essentiellement « décoratif ». Corsetées dans des conventions qui les confinent au foyer familial, elles ne bénéficient en effet que d’une liberté sous surveillance. Les difficultés qu’éprouvent les sœurs Schlegel à vivre selon leurs inclinations progressistes[11] ou bien, celles que rencontre Lucy Honeychurch pour épouser l’élu de son cœur, l’« excentrique » George Emerson[12], en administrent la preuve.

     

                Mais ces affres ne sont rien, comparées aux tourments que doivent endurer les homosexuels. Ainsi, l’Angleterre bien-pensante du début du XXè siècle ne leur offre que deux possibilités, aussi détestables l’une que l’autre : la dissimulation permanente ou la prison pour déviation morale. Cette alternative infamante est au centre de la tragédie de Maurice. Elle symbolise à elle seule toute l’absurdité d’une Société qui, sous des dehors majestueux, a érigé la bassesse au rang de valeur.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Maurice

     

               C’est à travers cette volonté farouche de déceler l’ignoble, sous le trompe-l’œil du raffinement, que se manifeste le plus clairement l’anticonformisme de James Ivory. Au mot « déceler », il serait même opportun de substituer le verbe « combattre », car le cinéaste Américain ne se contente pas de décrire une situation injuste : il lance aussi un vibrant appel à la révolte. Pour ce faire, il ne prononce pas de discours ouvertement politiques, dont la lourdeur porterait atteinte à la sublime légèreté de son art ; il met en scène des insurgés, qui essaient de transcender les injustices sociales. Le vecteur de cette subversion, qui vise à aplanir les différences entre les classes, est le sentiment amoureux. C’est en lui que l’impétueuse Helen Schlegel (Helena Bonham-Carter) puise la force de vaincre ses préjugés de riche, pour s’unir au pauvre et néanmoins noble Leonard Bast. De même, c’est sa flamme qui éclaire la conscience assombrie de Lucy Honeychurch et lui ouvre le cœur de l’impertinent George Emerson. Enfin, c’est son souffle irrésistible qui balaie les obstacles entre Maurice et Scudder[13], le garde-chasse du beau mais timoré Clive.

                L’omniprésence de ce sentiment, dont les motivations profondes excluent ici toute forme d’angélisme, n’est que la projection à l’écran des écrits subtilement contestataires du romancier Edward Morgan Forster (1879-1970). Rappelons ainsi que les ouvrages de cette figure de la littérature Britannique sont à l’origine de Chambre avec vue, de Maurice et de Retour à Howards End[14].

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Retour à Howards End

     

               Cette fidélité artistique n’est assurément pas le fruit du hasard. E. M. Forster était en effet un humaniste laïc ; suprême provocation, au pays du rigorisme puritain, il était aussi homosexuel[15] ; mais par-dessus tout, il savait mieux que quiconque disséquer les entrailles nauséabondes de l’Angleterre de la Belle Epoque. Or, cette Société fut l’une des plus conventionnelles qui aient jamais été. Il était donc inévitable que James Ivory se penchât sur ses turpitudes. D’autant plus inévitable que les œuvres de Forster sont fondées sur une notion, qui constitue le pivot de l’anticonformisme dont l’auteur de Jefferson à Paris (Jefferson in Paris) s’est fait le champion : la Nature.

     

                Ce qui frappe immédiatement l’esprit, c’est le soin tout particulier que prend James Ivory à la présenter sous son meilleur jour. Il n’est pas une image de la campagne Anglaise, de ses jardins ou de ses forêts qui ne sidère par sa splendeur. Par un savant jeu de couleurs, de lumières et de contrastes, chaque arbre, chaque plante, chaque fleur cesse d’être un simple figurant pour devenir l’acteur principal d’un spectacle féerique. Cette singulière attention n’est nullement l’expression de quelque vanité esthétique ou d’un maniérisme de mauvais aloi : au-delà du plaisir sensoriel qu’elle procure au Spectateur, elle souligne la phénoménale diversité du monde, par opposition à l’uniformité que génèrent les conventions sociales. Elle nous suggère que la Nature est irréductiblement belle et que, de surcroît, sa richesse infinie prive l’intolérance de tout fondement. Tel est le sens de la scène d’ouverture tragi-comique de Maurice. A l’aide d’un croquis maladroitement tracé sur le sable d’une plage, Simon Callow y apprend les « choses de la vie » à un jeune garçon[16]. Mais finalement, le dessin, qui explique que la sexualité ne peut et ne doit se concevoir qu’entre un homme et une femme, est effacé par la marée montante…

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Les vestiges du jour

     

               La variété intrinsèque de la Nature ne signifie cependant pas que tout ce qui lui appartient soit nécessairement enviable et salutaire : au même titre que la beauté, la violence et la cruauté sont en effet des données fondamentales du Vivant. Ce que nous murmure James Ivory, grâce au souffle romanesque d’E. M. Forster, c’est que le « naturel », comme l’ « honorable », sont des notions beaucoup moins étroites que ne laissent entendre les cultures occidentales et les préjugés qu’elles véhiculent.

     

                Cette vision de la Nature que l’on pourrait qualifier de « libérale », au sens Anglo- Saxon du terme, est iconoclaste à bien des égards. Elle ne l’est pas seulement parce qu’elle encourage l’émancipation des femmes ou des homosexuels ; elle l’est avant tout parce qu’elle prend le contre-pied de la tradition Judéo-Chrétienne, selon laquelle la Nature, pervertie par  le péché originel, doit être traitée avec la plus grande méfiance. Cette conception négative est particulièrement chère aux Protestants, qui considèrent que tout ce qui est terrestre est de l’ordre de la déchéance. Il est donc logique de la retrouver dans l’Angleterre que décrit James Ivory. Ici, le travail du cinéaste prend une envergure exceptionnelle, car il nous amène à comprendre des mécanismes aussi complexes que peu explorés : pourquoi une collectivité à l’image de la Société Britannique du début du XXè siècle est-elle à ce point policée[17] ? Pourquoi s’acharne-t-elle à régir les rapports humains dans leurs moindres détails ? A ces questions épineuses, James Ivory répond de la manière suivante : l’Angleterre se couvre de normes, de coutumes, d’étiquettes, de règlements et de conventions pour se protéger d’une Nature qui l’effraie. Cette position à la fois spirituelle et philosophique est parfaitement résumée par Lasker-Jones[18], le médecin qui tente de « guérir » Maurice de son homosexualité[19] : « L’Angleterre est un pays qui s’est toujours refusé à accepter la nature humaine ». Le fait que ce « malaise dans la civilisation Britannique » soit mis en lumière par un psychanalyste n’est d’ailleurs pas fortuit. Il nous renvoie directement à Sigmund Freud[20], dont les travaux ont brillamment cerné le conflit immémorial qui oppose d’un côté, la Civilisation et la Culture et de l’autre, une Nature invariablement assimilée à la barbarie.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Chambre avec vue

     

               Pour sa part, James Ivory se refuse à cautionner cet affrontement. Selon lui, ni l’Homme, ni la Nature n’ont été souillés par quelque péché originel. C’est sans doute pour cette raison que Dieu est le grand absent de ses films. Pour l’humaniste convaincu qu’il n’a jamais cessé d’être, la Nature, loin d’être l’écrin de l’immoralité, est la source première du bonheur. L’itinéraire de ses héros le confirme : ceux qui bravent les interdits sociaux pour assumer leur personnalité accèdent infailliblement à la sérénité. Tel est le cas de Maurice, qui ne peut vivre sa vie qu’après avoir sacrifié sa réputation et son confort matériel. Tel est également le cas d’Helen Schlegel qui, à force de courage et d’abnégation, gagne le droit d’élever en toute quiétude l’enfant naturel qu’elle a « honteusement » conçu avec le défunt Leonard Bast.  La règle se vérifie tout autant avec la ravissante Lucy Honeychurch, qui connaît l’extase conjugale dès lors qu’elle a brisé les tabous qui l’oppressaient.

     

                A l’inverse, James Ivory insinue que les individus qui, par conformisme, répugnent à s’abandonner à la Nature, sont tous voués au malheur. Ce sinistre destin se manifeste avec éclat dans les scènes finales de Maurice et des Vestiges du jour : esseulés, l’âme en peine, le craintif Clive et le rigide Monsieur Stevens y ruminent leur désespoir derrière une fenêtre, dont les barreaux rappellent étrangement ceux d’une prison…

     

                Promouvoir ainsi le dépassement des conventions et le retour à la Nature évoque immanquablement la doctrine des Cyniques grecs. Néanmoins, un tel rapprochement semble peu pertinent, dans la mesure où les adeptes d’Antisthène et de Diogène professaient une morale volontiers provocatrice, dont on ne retrouve guère la trace dans les films de James Ivory[21]. De la même façon, l’appel à jouir des plaisirs naturels ne saurait être interprété comme un cri de ralliement au dogme Hédoniste. Contrairement aux disciples d’Aristippe de Cyrène, les héros de James Ivory ne s’adonnent en effet qu’aux plaisirs naturels et nécessaires ; en outre, ils se défient de la luxure comme de l’agitation et n’aiment rien tant que la tranquillité, la discrétion et l’harmonie avec l’Environnement[22]. En cela, ils apparaissent comme des héritiers d’Epicure, philosophe dont on  notera avec le plus grand intérêt qu’il fut surnommé le Maître du Jardin, en  souvenir de l’école qu’il fonda en 306 avant Jésus Christ.

     

                Mais au-delà de l’origine où même, du bien-fondé de l’art de vivre qu’il promeut, l’essentiel est que James Ivory nous laisse au moins deux certitudes : la première est qu’ il appartient à la race des anticonformistes, c’est-à-dire, à la famille de tous ceux qui, à l’image d’ Emmanuel Kant, recommandent d’agir par devoir et non, par simple souci d’être en conformité avec le devoir ; la seconde est qu’un discours profondément subversif est  compatible avec la beauté, la finesse et le refus de la vulgarité. Il s’agit là d’une leçon que beaucoup, hélas, se refuseront à entendre. Espérons néanmoins que les règles élémentaires de la bienséance les inciteront à n’en rien laisser paraître…

       

     



    [1] Pour l’anecdote, on trouve une formule similaire dans l’encyclopédie Wikipédia.

    [2] Il naquit en 1928 à Berkeley, en Californie.

    [3] On retiendra, entre autres, Shakespeare Wallah (1965), Bombay Talkie (1970) ou encore, Chaleur et poussière (Heat and Dust) (1983).

    [4] Baptisée Merchant Ivory Production.

    [5] Le rôle est tenu avec brio par Daniel Day-Lewis, qui confirme à cette occasion son étonnante capacité à camper des personnages très différents les uns des autres.

    [6] Ce personnage est sobrement interprété par Anthony Hopkins, ici très loin des rôles de psychopathes auxquels le cinéma l’a souvent cantonné.

    [7] Alias Samuel West.

    [8] Interprété par Christopher Reeve, qui fut à l’affiche d’un autre film de James Ivory : Les Bostoniennes (The Bostonians).

    [9] James Fox joue le rôle de cet aristocrate ingénu qui, par souci de trouver des compromis pacifiques avec l’Allemagne hitlérienne, va se fourvoyer dans la compromission et connaître, après la guerre, l’infamie de la disgrâce.

    [10] Comme dans Retour à Howards End, James Ivory a fait appel à Anthony Hopkins pour incarner ce personnage atypique.

    [11] Voir Retour à Howards End.

    [12] Voir Chambre avec vue. Le rôle de Lucy est tenu par la radieuse Helena Bonham-Carter. Celui de George est interprété par le discret Julian Sands.

    [13] Incarné par Rupert Graves qui, dans Chambre avec vue, joue le rôle de Freddy, le frère insolent de Lucy Honeychurch.

    [14] Les vestiges du jour sont quant à eux une adaptation d’un roman de Kazuo Ishiguro. Notons que les scenarii des films qui sont l’objet de cette étude ont tous été écrits par Ruth Prawer-Jhabvala. Seul Maurice fut signé par Kit Hesketh – Harvey et par James Ivory lui-même.

    [15] Maurice ne fut d’ailleurs publié qu’après sa mort, prohibition de l’homosexualité oblige.

    [16] En l’occurrence, Maurice lui -même.

    [17] C’est-à-dire, civilisée, la « police » étant, comme l’indique son étymologie, un instrument de civilisation des hommes.

    [18] Alias Ben Kingsley.

    [19] L’homosexualité était, à l’époque, considérée par les autorités Britanniques comme une maladie mentale.

    [20] Rappelons que ce dernier fut notamment l’auteur d’un livre intitulé Malaise dans la civilisation (1930).

    [21] Par exemple, les Cyniques avaient coutume de demander l’aumône aux statues, afin de s’habituer au refus de leurs concitoyens.

    [22] Désir d’harmonie que l’on voit dès le début de Retour à Howards End, lorsque Vanessa Redgrave parcourt son luxuriant domaine comme un ange arpentant le Paradis.

                Néanmoins, ce n’est pas tant dans sa trajectoire personnelle que dans ses films « Anglais » des années 1980 - 1990 que se manifeste le plus clairement ses tendances anticonformistes. Un examen attentif, débarrassé de la gangue des idées reçues, révèle en effet que tous ces longs-métrages mettent en scène des personnages bien précis : des aristocrates et des grands bourgeois. De ces individus apparemment au dessus de tout soupçon, James Ivory brosse un portrait au vitriol. Le plus souvent, il les peint sous les couleurs peu flatteuses de personnages hautains, enfermés dans un univers superficiel. A l’instar de Cecil Vyse, le hobereau prétentieux de Chambre avec vue[5], ces êtres se complaisent dans l’oisiveté. Leur « insoutenable légèreté » se traduit par l’insolent mépris qu’ils témoignent aux problèmes matériels de la vie : à leurs yeux de riches désoeuvrés, le monde n’est « qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté »... 

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Jean-Philippe Costes

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