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    Dossier: Hawks Howard

    Des rapports entre Amour et Amitié dans l’œuvre de Howard Hawks - Cicéron contre Cupidon

    Jean-Philippe Costes

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Howard Hawks (cliquez ici pour accéder à son dossier biographique)

      

    L’Homme a, chevillé au corps, un sentiment d’urgence. Sans doute doit-il ce trait de caractère à la sourde inquiétude que génère sa précaire condition de mortel. Dès l’aurore, il s’empresse d’aller travailler : il lui est indispensable de gagner sa pitance. Chaque trépidation de sa vie est placée sous le signe de la construction, de l’accumulation des richesses et de la quête de reconnaissance : il a besoin de conjurer la Mort. Le reliquat de sa dure journée de labeur, il le consacre à la Culture, au divertissement ou bien à la Religion : il lui faut, coûte que coûte, oublier ses souffrances. Mais quand vient le silence du soir, le temps suspend son vol et la lucidité du Poète s’impose à la frénésie du quotidien : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». Quelle est donc cette Etoile du Berger, qui brille dans le crépuscule de la vacuité existentielle et guide l’âme esseulée vers les cieux plus cléments de l’Altérité ? L’Amour, clament de concert les artistes en général et les cinéastes en particulier. L’Amitié, rétorque stoïquement Howard Hawks, l’un des réalisateurs les plus inspirés du XXè siècle.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Cicéron                                                        Cupidon

     

     

                Nager à contre-courant du grand fleuve des idées reçues est audacieux. Dénier à Cupidon[1] le droit exclusif d’apparaître comme le sauveur de l’Humanité est périlleux. Hawks l’a appris à ses dépens. Tout au long de ses quarante-quatre ans de carrière, en effet, de nombreuses voix se sont élevées pour lui intenter un procès en misogynie. D’autres l’ont même accusé de faire secrètement l’apologie de l’homosexualité. Les apparences, il est vrai, ne plaident guère en faveur du metteur en scène Américain. Fondés sur une structure scénaristique solidement établie, ses films relatent le plus souvent les aventures d’un groupe d’hommes dont la bonne entente est remise en cause par l’intrusion d’une femme[2]. Cette dernière, de surcroît, est rarement présentée sous un jour favorable. Lorsqu’elle n’est pas irrémédiablement stupide, comme Lorelei (Marilyn Monroe) dans Les hommes préfèrent les blondes (Gentlement Prefer Blondes), elle est perverse comme Carmen Sternwood (Martha Vickers) dans Le grand sommeil (The Big Sleep) ou encore, mentalement aliénée comme la riche héritière qu’interprète Katharine Hepburn dans L’impossible Monsieur Bébé (Bringing Up Baby). Policier, Aventure, Western, Comédie, aucun genre ne semble échapper à cette discrimination apparente.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Chérie, je me sens rajeunir (Monkey Business)

     

                Que nul ne se méprenne, Howard Hawks n’est toutefois pas de ceux qui se laissent aller aux outrances de la caricature machiste. Les criminels qu’il porte à l’écran se recrutent ainsi dans la gent masculine, tandis que bon nombre de ses héroïnes arborent, au-delà des apparences et des fausses réputations, les traits gratifiants de la grandeur. De même, le brillant auteur de Boule de feu (Ball of Fire) n’est aucunement la proie de passions contre-nature. S’il est incontestablement le chantre de la virilité, jamais sa sympathie pour les hommes ne franchit la frontière de la chair, que ce soit en acte ou en pensée. En vérité, Hawks n’a que faire des querelles de supériorité entre les sexes et de leurs implications prosaïques. Il ne cherche pas davantage à promouvoir une pratique physique au détriment d’une autre. Ce qui motive ses méditations artistiques, ce sont les rapports humains dans leur ensemble. Telle est la raison pour laquelle il se passionne pour l’Amitié : à ses yeux, elle représente le lien le plus exaltant qui puisse unir des êtres.

     

                Pour en administrer la preuve, le réalisateur contourne les poncifs du Cinéma commercial et ancre sa réflexion dans la tradition philosophique initiée, au premier siècle avant Jésus-Christ, par l’immortel Cicéron. En cela réside son génie : outre sa prodigieuse aptitude à entraîner le Spectateur dans les univers les plus divers, il propose une pensée d’une profondeur que fort peu de cinéastes de Hollywood et d’ailleurs ont été en mesure d’atteindre[3]. Explorer son œuvre, c’est ainsi se plonger dans une version illustrée du De Amicitia et entendre par-delà les millénaires le discours de Lélius, sage parmi les sages resté dans les mémoires pour avoir exercé les fonctions de Consul de Rome et plus encore, pour la fraternité légendaire qui le liait à Scipion le Second Africain[4].

     

      

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La dame du vendredi (His Girl Friday)

     

              L’auguste personnage dont Cicéron retranscrit la pensée est un esprit éclairé qui, arrivé à l’âge mur, offre à ses proches les fruits vermeils de sa longue expérience. Ses propos sont des sources intarissables d’enseignements. Le premier a la simplicité caractéristique des grandes idées. Il laisse entendre que le sentiment amical est inscrit au cœur de la Nature aussi sûrement que la solitude en est exclue[5]. Howard Hawks reprend subtilement cette théorie à son compte en usant, avec une régularité significative, d’un procédé narratif bien précis : il fait de l’Amitié le moteur de l’action. Rio Bravo est l’expression la plus achevée de ce parti pris scénaristique. Ce véritable manifeste intellectuel et artistique s’ouvre ainsi sur une scène éminemment symbolique, qui va déterminer le destin de ses principaux personnages : Dudds (Dean Martin), représentant de l’ordre tombé dans l’abîme de l’alcoolisme, est publiquement humilié par Joe Burdette (Claude Atkins), le frère du plus grand propriétaire foncier de la région ; n’écoutant que les voix charitables de l’Amitié, le Shérif John Chance (John Wayne) vole au secours de son camarade en détresse et arrête son bourreau qui, en en tentant de résister, abat un innocent ; le vaillant policier prend le risque de s’attirer les foudres de puissants ennemis mais peu lui importe, il assumera sans faiblesse les liens de sympathie qui l’unissent à son adjoint. Prolongements philosophiques et cinématographiques de cette histoire édifiante, El Dorado et Rio Lobo obéissent à une logique analogue[6]. Dans le premier film, Cole Thorton (John Wayne) met en effet ses colts foudroyants au service de son vieux compagnon Jimmy Harah (Robert Mitchum), un Shérif menacé de mort par les tueurs à gage d’un éleveur sans scrupules. Dans le second, le Colonel Nordiste McNally (John Wayne) consacre l’intégralité de son temps à la traque des traîtres qui ont provoqué le décès de l’un de ses frères d’armes. Dans un cas comme dans l’autre, la conclusion est aussi universelle que dénuée d’équivoques : l’Homme ne peut vivre que selon les lois de l’Amitié.

     

      

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Allez coucher ailleurs (I Was a Male War Bride)

     

              Sans cette dernière, ajoute Howard Hawks pour étayer sa morale Cicéronienne, la Vie s’avère intolérable. Tel est en substance le funèbre message qu’adresse au monde Tony Camonte (Paul Muni), plus connu du Public sous le nom intimidant de Scarface[7]. De quoi est donc fait le quotidien de cet être impitoyable, que la criminalité oblige à souffrir un isolement absolu ? Il s’identifie à un maelström infernal d’insécurité, d’assassinats et de trahisons. Il se résume à une jungle implacable où la violence est la règle et la quiétude, l’exception. Il est un long cauchemar dont on ne s’éveille qu’en trépassant.

     

                Le sort de Bat McPherson (Richard Barthelmess), l’antihéros de Seuls les anges ont des ailes (Only Angels Have Wings), n’est guère plus enviable que celui du ténébreux « Balafré ». Pour avoir sauté en parachute lors d’un vol à haut risque et condamné son mécanicien à une mort certaine, l’aviateur maudit est en effet mis au ban de sa profession. Traité en paria, il ne peut plus compter que sur lui-même. L’ostracisme dont il est l’objet lui est rapidement insupportable. Sa souffrance est telle qu’il finit par déployer des trésors de hardiesse pour reconquérir l’estime de ses confrères. Cette quête éperdue d’altérité est primordiale, dans la mesure où ses motivations permettent de mieux saisir le contenu de la pensée de Howard Hawks. L’Amitié, suggère le réalisateur, est indispensable au bien-être de l’Humanité en ceci qu’elle est mère d’affection. John Chance, le Shérif de Rio Bravo, est le symbole insurpassable de ce bienfait qui manque si cruellement à l’infortuné McPherson. Sous ses dehors de colosse intraitable, l’homme de fer au cœur d’or fait ainsi preuve d’une tendresse poignante à l’égard de ses assistants. Bien que ces derniers soient un vieillard cacochyme et un ivrogne invétéré[8], il les protège comme un père et, suprême bénédiction, les empêche de sombrer dans les abysses de l’exclusion.

     

               

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Seuls les anges ont des ailes (Only Angels Have Wings)

     

     L’Amitié, poursuit Hawks avec sa verve habituelle, est également consubstantielle au bonheur de l’Etre humain parce qu’elle rime avec le mot « convivialité ». Le chaleureux Hatari ! décrit parfaitement les aspects et les conséquences formidablement positives de cette relation. Les chasseurs que met en scène ce film d’aventure forment en effet une communauté exemplaire, où la discorde s’incline avec déférence devant l’esprit de concorde. Tout, dans ce paradis aux couleurs de l’Afrique éternelle, est affaire de joie, d’échange, de partage et de bonne humeur[9]. Rien ne relève de la funeste mélancolie qui submerge infailliblement les âmes solitaires.

                Cette opposition radicale entre les êtres qui connaissent la félicité au contact des autres et ceux qui se consument dans le désespoir à force de ne vivre qu’avec eux-mêmes est le prélude, récurrent chez Howard Hawks, d’une considération majeure : l’Amitié est universellement recherchée en raison du soutien tant moral que matériel qu’elle procure à ses bénéficiaires. En d’autres termes, elle est l’objet de toutes les convoitises parce qu’elle donne aux hommes la force de surmonter les obstacles qui se dressent sur leur chemin. Ce surcroît de puissance est perceptible dans toute l’œuvre de l’auteur de Sergeant York. C’est grâce à lui que les trappeurs de la Captive aux yeux clairs (The Big Sky) supportent la précarité de leur condition, que les justiciers d’El Dorado triomphent des malfrats qui les harcèlent, que les pilotes de Seuls les anges ont des ailes trompent la Mort aux commandes de leurs appareils aux allures de cercueils volants ou encore, que les combattants Français des Chemins de la gloire (The Road to Glory)[10] endurent courageusement les horreurs de la première guerre mondiale. Allié aux éléments précédents, il confirme la profonde adhésion de Hawks à la pensée que Cicéron expose dans son De Amicitia : « Quoi de plus doux que la présence d’un ami à qui l’on peut tout dire comme à soi-même ? A quoi servirait d’être heureux sans personne pour jouir avec nous de cette extase ? Et comment supporter l’adversité sans l’appui de celui capable d’en supporter une plus grande part que nous ? […] L’Amitié procure d’innombrables avantages. Où que l’on soit, elle est là, toujours présente, jamais pesante […] Elle rend le bonheur plus éclatant et plus léger le malheur parce qu’elle permet d’en partager le poids […] Elle nourrit une foi en l’avenir qui empêche les âmes de fléchir ou de succomber »[11].

     

          

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Le port de l’angoisse (To Have and Have Not)

     

          De façon générale, Cicéron définit l’Amitié comme une entente entre les êtres[12]. Son plus brillant élève Hollywoodien applique une fois de plus son enseignement à la lettre. Pour ce faire, il utilise un procédé ingénieux qui a contribué, au fil du temps, à forger son identité artistique : l’insertion, dans le récit, de séquences musicales. Ces enclaves mélodiques en terre cinématographiques traversent tous les genres. Outre Les hommes préfèrent les blondes[13], elles apparaissent dans des films aussi différents que Seuls les anges ont des ailes, Rio Bravo[14], Hatari ! ou encore, Le grand sommeil, théâtre des impressionnantes prestations vocales de la divine Lauren Bacall. Les plus mémorables sont à n’en pas douter celles qui, sous la férule du grand pianiste de Jazz Hoagy Carmichael, ponctuent l’action du Port de l’angoisse[15]. Ces compositions euphorisantes ont une portée commune : en montrant des hommes et des femmes qui chantent en chœur le refrain unitaire de la camaraderie, elles signifient au monde que l’Amitié est une harmonie en mesure de venir à bout de toute la gamme des discordes humaines.

                Traduction picturale de ce message sonore, les liens amicaux, tels qu’ils sont envisagés par Howard Hawks, transcendent les petites inimitiés qu’engendrent immanquablement les contingences de la Vie. Jim (Kirk Douglas) et Boone (Dewey Martin), les chasseurs de la Captive aux yeux clairs, peuvent ainsi se bagarrer à coups de poing comme Charles (Gérard Blain) et Kurt (Hardy Krüger), leurs cousins cinématographiques de Hatari !, le Colonel McNally et le Capitaine Cordona (Jorge Rivero), héros de Rio Lobo, peuvent avoir combattu dans des armées naguère opposées, Laroche (Warner Baxter) et Denet (Fredric March), les soldats des Chemins de la gloire, peuvent convoiter la même femme[16], rien ne pourra jamais les brouiller. L’Amitié est en effet un ciel d’azur où les nuages noirs de l’hostilité sont rapidement dispersés par les vents bienveillants de la gaîté, de la compassion et de la cordialité.

     

            

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Hatari!

     

               La solidité intrinsèque de ce sentiment est liée, selon Cicéron, à son essence morale : on ne peut être amis qu’entre « gens de bien », c’est-à-dire, entre personnes loyales, honnêtes et généreuses[17]. Howard Hawks explique remarquablement ces rapports de nécessité. Sans dévouement, enseigne-t-il avec une légèreté qui le différencie de bon nombre de ses confrères, la défiance s’impose infailliblement dans les relations individuelles[18]. Telle est la raison pour laquelle un malfaiteur ne peut avoir de vrais amis : il est contraint, par la force des choses, de les acheter. John Chance le dit sans détour aux ignobles frères Burdette, dans Rio Bravo. Tony Camonte en fait la fatale expérience dans Scarface. Ainsi, il meurt en solitaire sous les balles de la Police pour n’avoir pas su s’attirer les bonnes grâces de ses congénères.

     

                La Vertu, proclame Hawks à la manière de Cicéron, tout le secret de l’Amitié réside dans cette disposition à faire le Bien et à éviter le Mal. Le Capitaine Laroche et le Shérif Chance en témoignent mieux que quiconque. Si ce preux militaire et ce défenseur acharné de la Loi suscitent la sympathie de tous, par-delà leur caractère ombrageux, c’est en premier lieu parce qu’ils incarnent la droiture. Or, rien ne provoque plus d’admiration et d’attachement que le spectacle de la probité[19].

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Scarface

     

                L’aura qui entoure ces êtres unanimement appréciés est également le fruit, typique de la morale Cicéronienne de Howard Hawks, d’un détachement absolu des choses matérielles. Dorothy (Jane Russell), la brune scandaleuse des Hommes préfèrent les blondes, prend ici valeur d’exemple : elle est l’amie la plus précieuse de l’inconséquente Lorelei parce qu’elle est prête à tout lui donner, sans escompter le moindre bénéfice ; intriguer pour récupérer des photographies compromettantes, endosser des poursuites judiciaires, aucune avanie ne saurait la dissuader de faire assaut de solidarité[20]. L’Amitié authentique, celle qui ne peut s’orthographier qu’avec une majuscule, est à ce point désintéressée qu’elle dépasse l’instinct de conservation. Le phénomène est patent dans la Captive aux yeux clairs. Lorsque Jim Dickins, gravement blessé à la jambe, se retrouve seul sur le territoire d’Indiens hostiles, son compagnon Boone Caudill prend en effet tous les risques pour le secourir. Le sommet de l’altruisme et de l’esprit de sacrifice est cependant atteint dans  La terre des Pharaons (Land of the Pharaohs). Après que son vénéré Khéops (Jack Hawkins) eût péri sous les coups de Nellifer (Joan Collins), le Grand Prêtre Hamar (Alex Minotis) accepte ainsi le terrifiant augure d’être immédiatement enseveli dans la pyramide royale. Par ce geste, qui lui permet de prendre l’infâme régicide au piège d’une tombe conçue pour être inviolable, il entend honorer, au-delà des frontières de la Mort, les liens qui l’ont uni à l’homme qu’il a le plus estimé de son vivant. Cette éthique à la fois exigeante et fascinante, qui prend sa source dans le Stoïcisme Gréco-Romain tout en faisant écho aux valeurs du Christianisme et de la Chevalerie médiévale, est à l’origine d’un processus dont Howard Hawks ne cesse de vanter les effets bénéfiques. Parce qu’elle est fondée sur la Vertu, professe le cinéaste à la manière d’un rhéteur de l’Antiquité, l’Amitié est un vecteur privilégié du Progrès. L’Ami, par nature étranger à la perfidie comme à la complaisance, se distingue ainsi par sa propension à tenir un langage de vérité. La franchise qu’il adopte en toutes circonstances ne procède ni de la forfanterie, ni de la sournoiserie. Elle vise à aider l’Autre à prendre conscience de ses tares et à s’amender[21]. Ce désir de bonifier l’être cher explique la rudesse dont font preuve John Chance et Cole Thorton à l’égard de Dudds et de Jimmy Harah, dans Rio Bravo et El Dorado : ils tendent à leurs amis avilis le miroir de la honte pour les inciter à redevenir ce qu’ils étaient autrefois.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Le grand sommeil (The Big Sleep)

     

                Se pencher sur les petits pour faire en sorte qu’ils grandissent, tel est le mot de l’ordre de l’Amitié selon Howard Hawks[22]. Il se manifeste avec éclat dans le Port de l’angoisse, hymne à l’entraide et à la charité dans lequel Harry Morgan (Humphrey Bogart), seigneur de la Mer des Caraïbes, n’a de cesse d’empêcher le pauvre Eddy (Walter Brennan), son compère alcoolique, de se noyer dans les eaux troubles de la déchéance sociale. Cette volonté d’élévation se traduit également par l’initiation des moins âgés par les plus anciens. Une fois encore, Rio Bravo et El Dorado font office de référence en la matière[23]. Les jeunes Colorado (Ricky Nelson) et Mississippi (James Caan) apprennent ainsi les choses de la Vie au contact de leurs vieux compagnons, des hommes chevronnés que les raisons du cœur élèvent au rang d’instituteurs des âmes.

     

                Cette métamorphose est primordiale, car elle signifie que l’Amitié fait accéder ses bénéficiaires à une dignité supérieure. Harry Morgan est le symbole vivant de cette promotion par les bons sentiments. D’abord indifférent au sort douloureux de ceux qui combattent la Police tyrannique de Vichy, dans la Martinique de la seconde guerre mondiale, cet égoïste patenté devient en effet un héros adulé de tous lorsqu’il sympathise avec la Résistance.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Les chemins de la gloire (The Road to glory)

      

                Ainsi donc, proclame Howard Hawks avec l’enthousiasme d’un enseignant que quelque prodige aurait maintenu, contre toutes les lois du Temps, au début de sa carrière, l’Amitié n’est qu’affaire de grandeur. Elle est indéfectible parce qu’aucune bassesse n’est en mesure de l’atteindre. L’épreuve, d’ailleurs, la fortifie au lieu de l’affaiblir. Rio Lobo le démontre aussi efficacement que le De Amicitia[24] : alors que le siège imposé par le vil Bide (Dean Smith) aurait pu les désunir, McNally et son fidèle allié Cordona font corps face à l’adversité ; ils se battent « à la Vie, à la Mort », pour user d’une expression triviale et néanmoins éloquente[25].

     

                Curieusement, Seuls les anges ont des ailes semble contredire cette vision héroïque de l’Amitié. Lorsque le malheureux Joe Souther (Noah Beery Junior) se tue en ratant sa piste d’atterrissage, ses collègues aviateurs font ainsi preuve d’une sérénité si déconcertante qu’elle confine à l’indifférence. Cependant, cette attitude ne trahit en rien l’idéal de Howard Hawks. Elle confirme même l’attachement du cinéaste à la pensée de Cicéron. Quand l’un de ses proches venait à trépasser, le plus illustre orateur de Rome disait en effet ceci : « Mon premier réconfort, c’est de ne pas tomber dans l’erreur de ceux qui sont désespérés par la mort d’un ami […] Si malheur il y a, c’est moi qui le subis et s’affliger de sa propre détresse, ce n’est pas aimer ses amis mais s’aimer soi-même »[26].

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    L’impossible Monsieur Bébé (Bringing Up Baby)

     

                Ces sages paroles achèvent de découvrir le visage étincelant de l’être le plus précieux qui puisse figurer dans notre entourage. L’Ami véritable, joyau qui s’offre indistinctement aux riches et aux pauvres, est celui qui sait oublier sa propre personne pour mieux se consacrer à nous. Il nous est à ce point dévoué qu’il nous ressemble comme un frère. Il est cet autre nous-mêmes, que les Latins appelaient « alter ego ». Nôtre âme et la sienne n’en font qu’une[27]. S’il nous fallait définir la force singulière qui nous attache à lui, nous pourrions dire qu’il s’agit d’un « Amour sans le corps ».

               

                Ces derniers mots paraissent plus poétiques que polémiques. Cependant, quiconque fera l’effort de les analyser comprendra qu’ils sont lourds d’implications philosophiques. Ils sous-entendent en effet que le sentiment amoureux procède prioritairement d’une nécessité physique. Observateur attentif des vicissitudes de la condition humaine, Howard Hawks s’est emparé de cette différence essentielle avec l’Amitié pour soutenir une thèse qui a fait de lui un cinéaste authentiquement subversif : sur la grande échelle des valeurs universelles, les principes de Cicéron sont plus haut que ceux de Cupidon. Les causes de cette hiérarchisation qui, du premier au septième Art, ose infirmer les conclusions de l’écrasante majorité des créateurs, peuvent être résumées en une formule dont l’apparente simplicité ne saurait occulter la profondeur : tandis que l’Amitié est un volontarisme, une alchimie des esprits, l’Amour s’identifie à un déterminisme, à une alchimie des organismes.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La captive aux yeux clairs (The Big Sky)

     

                Le lien amoureux, tel que le perçoit Howard Hawks, est donc une chaîne qui s’enroule arbitrairement autour des êtres. A ce titre, il est naturellement appelé à devenir problématique, douloureux et conflictuel. Il ne peut en être différemment d’une pulsion qui s’affranchit souverainement du libre arbitre. Cet antagonisme entre « vouloir » et « devoir » est parfaitement résumé par la phrase poignante que prononce l’infirmière Lacoste, héroïne des Chemins de la gloire et plus encore, femme désespérée d’être éprise d’un homme dont elle sait qu’elle devrait se détourner : « Je l’aime, je n’y peux rien ! »[28]. Bien que son cas relève davantage du comique que du tragique, David Huxley (Cary Grant), le paléontologue distrait de L’impossible Monsieur Bébé, endure lui aussi les affres de la dictature sentimentale. Il est pleinement conscient que s’unir à Susan, créature dont la richesse considérable n’a d’égale que la stupéfiante excentricité, serait une pure folie. Cependant, il suit docilement la belle écervelée dans les aventures les plus extravagantes. Une force irrésistible le condamne à être une victime consentante, un esclave qui ne dit pas son nom. Il est contraint de vivre comme un chien en laisse, par une maîtresse qu’il désire tout en l’exécrant.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Les hommes préfèrent les blondes (Gentlemen Prefer Blondes)

     

               Cette aliénation Pascalienne par la déraison du Cœur engendre mécaniquement la peur de ceux qui sont susceptibles de la subir. Howard Hawks saisit magnifiquement cette  crainte inhérente à la relation amoureuse. Il la décrit avec l’ironie et la lucidité qui ont largement concouru à l’édification de sa légende. Les amants qu’il met en scène se livrent ainsi à un jeu permanent du chat et de la souris, qui fait osciller le Spectateur entre compassion et consternation. Tandis que les amis s’accordent dans la quiétude et l’harmonie, ces êtres tiraillés entre les exigences de la liberté et la fatalité de la soumission à l’Autre ont pour seul horizon le modèle relationnel que leur proposent Lauren Bacall et Humphrey Bogart, les tourtereaux mythiques du Grand sommeil et du Port de l’angoisse : ils se jaugent, se frôlent et se mettent constamment à l’épreuve, comme des aimants qui hésiteraient obstinément à s’attirer[29]. Ces personnages, opportunément filmés entre ombre et lumière, ne s’abandonnent pas à la méfiance au gré du hasard. Ils ont, malgré l’euphorie du désir, le pressentiment qu’ils s’uniront moins pour le meilleur que pour le pire.

     

                Howard Hawks n’a de cesse de justifier leurs craintes. L’Amour, dit-il avec sa verve contestataire, est potentiellement absurde et destructeur en ceci qu’il est capable de rassembler, sous un même toit, les caractères les moins conciliables. Boone Caudill, le héros de la Captive aux yeux clairs, ne démentira pas cette assertion. Alors qu’il nourrit une rancœur tenace à l’égard des Indiens, qu’il tient pour responsables de la mort de son père, il succombe à une passion dévorante pour Gazelle (Elizabeth Threatt), la fille du chef de la tribu Blackfoot. Sa vie matrimoniale s’annonce particulièrement orageuse mais pour son plus grand malheur, une puissance transcendante l’oblige à ignorer ce sinistre présage.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La terre des Pharaons (Land of the Pharaohs)

     

                Cette association forcée des contraires, ajoute Howard Hawks avec une gravité que ne lui a jamais interdite son sens inné de la comédie, ne s’arrête pas à la frontière du foyer conjugal. Elle s’immisce également dans le domaine de l’Amour filial. Pareille extension ne saurait être dénuée de conséquences. En vérité, elle apporte un supplément d’affliction à ceux qui ont l’infortune de ne pas s’aimer d’Amitié. La descente aux enfers de Vivian Sternwood (Lauren Bacall), dans Le grand sommeil, en est la preuve accablante. La jeune femme réprouve ainsi les actes de débauche que Carmen, sa sœur désaxée, a coutume de commettre. Cependant, une voix intérieure lui intime l’ordre de les couvrir, au péril de son honneur et de sa vie. Plus dramatique encore est la situation de Cesca (Ann Dvorak), la sœur du redoutable Scarface. Elle abhorre en effet son frère aîné, être pervers qui se vautre dans la violence comme dans l’inceste[30] et pourtant, les liens du cœur, renforcés par ceux du sang, la contraignent finalement à le suivre dans la tombe.

     

                Précisons que Hawks ne dénie pas à l’Amour la faculté d’être conjoncturellement bénéfique. Il affirme que ce sentiment est structurellement préjudiciable dans la mesure où il tend à imposer à tous une sorte d’ « Amitié obligatoire », qui fait fi des inclinations de chacun au nom de la loi de l’attraction des corps. Selon l’auteur de Brume (Ceiling Zone), cette tyrannie de fait est symbolisée par l’obstination du divin Cupidon à vouloir unir des natures que tout oppose. L’idée, à la fois ancienne et iconoclaste, apparaît en filigrane de Seuls les anges ont des ailes : l’Homme, personnifié par l’intrépide Geoff Carter, est un descendant de Mars qui vit essentiellement pour l’aventure et la liberté[31] ; la Femme, incarnée par Bonnie Lee, est une fille de Vénus qui vénère la conservation, la famille et la stabilité. Ainsi présenté, l’antagonisme paraît insurmontable. Fidèle à son humour nimbé de sérieux, Hawks apporte néanmoins une solution dont le caractère hautement improbable lui confère, sublime paradoxe, une crédibilité qu’envieraient bien des apôtres du rationalisme. La guerre des sexes n’aura pas lieu, dit-il en pastichant Giraudoux, si et seulement si l’un des deux combattants renonce à ses caractéristiques fondamentales. Bonnie Lee est l’exemple même de cette suprême concession. Pour l’Amour de Geoff Carter, elle abdique sa féminité en acceptant d’être la compagne d’un homme qui brave quotidiennement la Mort sur un piètre aérodrome d’Amérique du Sud[32]. Hildy Johnson (Rosalind Russell), la bouillante journaliste de La dame du vendredi (His Girl Friday), fait un choix similaire. Pour se remarier avec le rusé Walter Burns (Cary Grant), elle prend le parti de se comporter comme un homme et de repousser définitivement la vie de mère ordinaire que lui proposait Bruce Baldwin (Ralph Bellamy), son candide soupirant. C’est toutefois dans Allez coucher ailleurs (I Was a Male War Bride) que cette métamorphose, mi-drolatique, mi-Kafkaïenne, apparaît le plus distinctement. Pour contourner le rigorisme des règlements militaires des années 1940 et jouir sans entrave de son idylle avec le Lieutenant Américain Catherine Gates (Ann Sheridan), le Capitaine Français Henri Rochard prend ainsi une décision des plus symboliques : il se déguise en femme…

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Rio Bravo

     

                Si les amants ne consentent pas à uniformiser leurs natures, conclut l’auteur de cette savoureuse satire de mœurs à la façon d’un prophète sarcastique, leurs relations sont vouées à connaître le sort du squelette de brontosaure au-dessus duquel David Huxley et sa volcanique Susan se déclarent leur flamme, à la fin de L’impossible Monsieur Bébé : elles s’effondreront avec fracas. Ce discours singulier semble accréditer la thèse selon laquelle Howard Hawks est un promoteur discret mais résolu de l’homosexualité. La profondeur de la logique, néanmoins, dément une fois de plus les idées de peu d’envergure qui affleurent à la surface des choses. Le Maître Hollywoodien, volontariste convaincu, se défie ainsi de tous les rapports qui se fondent, partiellement ou totalement, sur le déterminisme de la chair. S’il fallait le rattacher à quelque groupuscule militant, il conviendrait donc de l’associer aux zélateurs de l’asexualité.

     

                Cette volonté farouche de ne pas vivre sous le joug du corps ouvre la voie à l’une des principales critiques que Hawks adresse à l’Amour : contrairement à l’Amitié, qui se joint naturellement à l’auxiliaire « être », ce sentiment se conjugue nécessairement avec le verbe « avoir ». En d’autres termes, l’Amour implique la possession de l’Autre. Il s’identifie par conséquent à un acte de prédation. Hatari ! illustre admirablement cette cruelle réalité, que les codes du Romantisme alliés à ceux du Cinéma Grand Public ont fréquemment occultée. Sous ses apparences trompeuses de simple film animalier, qui relate les hauts faits d’un groupe d’aventuriers officiant dans la savane Africaine, ce long-métrage constitue ainsi une brillante allégorie des relations hommes / femmes dont le message, superbement épuré, atteint l’essence des choses : la vie amoureuse, comme celle des chasseurs de fauves, n’est que convoitise, approche, piège et capture[33].

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    El Dorado

     

                Cette traque immémoriale et universelle, relève judicieusement Howard Hawks, est destructrice par définition. S’il est possible de partager ses amis, il est en effet exclu, au regard de la Morale dominante, d’en faire de même avec l’élu(e) de son cœur. L’Amour est, dès lors, propice à des querelles de propriété qui peuvent s’avérer déchirantes. Les officiers Laroche et Denet en font l’amère expérience dans les Chemins de la gloire : leur Amitié, pourtant forgée dans le feu infernal des tranchées, menace de fondre sous les flammes dévastatrices de leur passion commune pour l’infirmière Lacoste. Jim Dickins et Boone Caudill vivent un drame similaire, chacun d’entre eux désirant s’accaparer la divine « captive aux yeux clairs ».

     

                Cette envie de monopoliser autrui, que Hawks a étudiée à maintes reprises, favorise logiquement l’émergence de compétitions acharnées dans lesquelles toutes les manipulations sont permises. Lorelei, la comédienne vénale des Hommes préfèrent les blondes, n’est pas femme à contredire ce raisonnement : elle se fait reine de la mise en scène pour s’attirer les faveurs du milliardaire qu’elle a fait vœu de séduire. Walter Burns, le journaliste retors de La dame du vendredi, est cependant le meilleur exemple de la fourberie dont est capable un individu amoureux. Résolu à reconquérir Hildy, son ancienne épouse, il s’ingénie à faire emprisonner son concurrent Bruce Baldwin. Il fait usage des stratagèmes les plus ignominieux, afin que la Police voie en ce pauvre bougre innocent comme l’agneau un racoleur et un faux-monnayeur. Pour parachever son œuvre, le Roméo sans scrupules noie sa Juliette dans un fleuve de mensonges éhontés. Ce dernier aspect ne saurait être tenu pour quantité négligeable, car il met en exergue une opposition fondamentale : en Amitié, la Parole est d’or ; en Amour, elle est torrentielle et donc, dénuée de valeur. Howard Hawks le prouve avec une audace exceptionnelle en multipliant les dialogues au mépris de toutes les conventions scénaristiques[34].

     

                De ce vacarme assourdissant et volontiers pervers procède l’un des plus grands vices de Cupidon : loin de la clarté Cicéronienne, le langage amoureux est synonyme d’incompréhension mutuelle. Les héros de L’impossible Monsieur Bébé symbolisent à merveille ce malentendu chronique. David Huxley et la cataclysmique Susan ne cessent ainsi de se parler, tout au long de leurs mésaventures tragi-comiques aux confins de la zoologie et de l’éducation sentimentale. Cependant, ils ne parviennent jamais à s’entendre. Leurs conversations se réduisent à des dialogues de sourds, dont le caractère hilarant ne saurait masquer la dimension éminemment critique.

     

                Dans ce contexte où les mots et les images s’apparentent aussi bien à des moyens d’expression artistique qu’à des estocades philosophiques, nul ne s’étonnera de constater que l’Amour, tel que le conçoit Howard Hawks, constitue l’une des causes de la misère humaine. Parce qu’il est fondé sur la propriété, dit ainsi le cinéaste sans concession, ce sentiment est un facteur d’exclusion. Aimer charnellement et non, spirituellement, dans le cadre toujours ouvert de l’Amitié, nous impose en effet d’être lié à une seule personne. Or, posséder un être c’est, par essence, faire le deuil de tous les autres. Le titre original du Port de l’angoisse traduit remarquablement cette funeste ambivalence : To Have and Have Not[35].

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Rio Lobo

      

                L’Amour, poursuit Hawks sans jamais se départir de son sens de la contestation, est également un catalyseur de la régression humaine. Cette déliquescence est suggérée par Chérie, je me sens rajeunir (Monkey Business). L’infantilisation dont sont victimes le grand chimiste Barnaby Fulton (Cary Grant) et sa femme Edwina (Ginger Rogers), tout deux victimes d’un élixir de jouvence accidentellement mis au point par un chimpanzé turbulent, n’est ainsi que la métaphore de la dégradation intellectuelle et morale qu’engendrerait la vie de couple. Ce recul est confirmé par L’impossible monsieur Bébé, allégorie grinçante de la vie conjugale dont les protagonistes, David et Susan, passent leur temps à poursuivre deux animaux infernaux qui préfigurent tragiquement leurs futurs enfants[36]. La décadence atteint néanmoins son paroxysme dans Rio Bravo et El Dorado. Rappelons en effet que Dudds et Jimmy Harah, les glorieux Shérifs de ces westerns mythiques, deviennent des rebuts de la Société après avoir subi une peine de cœur.

     

                Comme un écho à cette grande affliction, Hawks ajoute à sa funèbre partition le son d’une triste vérité que Béroul et Thomas d’Angleterre firent entendre dès le Moyen Age, dans Tristan et Iseut : l’Amour est sourd à la mélodie de la vie ordinaire ; il a besoin de la Mort pour donner sa pleine mesure. Vivian Sternwood et Philip Marlowe[37] dans Le grand sommeil, Bonnie Lee et Geoff Carter dans Seuls les anges ont des ailes, en témoignent sans la moindre ambiguïté. Que seraient devenues leurs romances, si l’âcre parfum du trépas n’avait plané au-dessus de leur tête ? Elles auraient succombé sous le fardeau de différences trop flagrantes pour survivre à l’épreuve du quotidien.

     

                Pour toutes ces raisons, conclut Hawks avec l’amertume de l’homme d’expérience, l’Amour n’est pas tant une victoire qu’une capitulation. La décision que prennent invariablement les héros du metteur en scène, à la fin de leurs pérégrinations cinématographiques, le laisse clairement entendre : à l’image de Boone Caudill qui, pour vivre auprès de sa belle Indienne, renonce avec tristesse à regagner son pays aux côtés de ses chers camarades, ils se soumettent à Cupidon sans joie ni enthousiasme, comme le feraient des combattants harassés qui se résolvent à déposer les armes aux pieds de leur vainqueur.

     

                Pourquoi ces personnages se résignent-ils de la sorte ? se demanderont légitimement certains. Parce que l’Homme ne peut repousser l’Amour sans rejeter la Vie, parce qu’il lui doit le privilège de marcher entre Ciel et Terre, parce qu’il est gravé au cœur même de sa nature. Howard Hawks nous adresse cependant un précieux message, en guise de recommandation existentielle. S’il est insensé de haïr l’Amour, fait-il observer à bon escient, il convient malgré tout de l’apprécier à sa juste valeur en se remémorant ce que le grand Cicéron disait jadis de l’Amitié : « Je me demande si, à part la sagesse, les dieux ont donné aux hommes quelque chose de meilleur »[38].



    [1] Equivalent de l’Eros Grec, Cupidon fut, rappelons-le, le dieu de l’Amour chez les Romains.

    [2] Cette combinaison narrative se retrouve chez un autre cinéaste, que d’aucuns ont décrié pour son anti-féminisme présumé : Julien Duvivier.

    [3] Eric Rohmer écrivait d’ailleurs, dans la préface au volume d’entretiens de Joseph McBride intitulé Hawks par Hawks : « En regard des films de Hawks, tous les autres semblent frivoles. S’il dédaigne le conflit de l’être et du paraître, ce n’est pas qu’il se situe en deçà, comme ses pairs de Hollywood, mais au-delà. Il a traversé les apparences. D’emblée, il s’est installé dans l’être ».

    [4] Petit-fils adoptif de Scipion l’Africain, ce dernier fit raser Carthage en 147 et fut assassiné en 129 avant Jésus-Christ. Ce fut dans les jours qui suivirent son décès tragique que son ami Lélius livra les réflexions que Cicéron immortalisa, plus tard, grâce au témoignage de l’Augure Quintus Mucius Scévola.

    [5] « La Nature n’aime rien de ce qui pâtit de la solitude : elle cherche toujours à s’appuyer sur ce qu’on peut appeler un étai, d’autant plus agréable s’il s’agit de l’ami le plus cher ». Cicéron, De l’Amitié, Arléa, Collection « Retour aux grands textes », Domaine Latin, n°11, Paris, 1991, p. 68.

    [6] Bon nombre d’éléments de Rio Bravo se retrouvant dans les scénarii d’El Dorado  et de Rio Lobo, ces œuvres apparaissent comme un tout.

    [7] Brian De Palma proposa une nouvelle version de l’itinéraire de personnage sulfureux dans les années 1980. Al Pacino y reprit le rôle de Paul Muni.

    [8] Il s’agit, en l’occurrence, du rugueux Stumpy (Walter Brennan) et du pitoyable Dudds.

    [9] Cette tonalité édénique est renforcée par les décors naturels et aussi, par l’usage du Technicolor.

    [10] A ne pas confondre avec les Sentiers de la gloire (Paths of Glory), de Stanley Kubrick.

    [11] Cicéron, De l’Amitié, op. cit, pp. 27-28.

    [12] « L’Amitié est une entente, au sens fort, sur les choses humaines et divines ». Cicéron, De l’Amitié, op. cit, pp. 25-26.

    [13] Œuvre qui, rappelons-le, appartient à la longue lignée des comédies musicales produites par l’industrie Hollywoodienne.

    [14] Où Dean Martin offre un duo de toute beauté avec Ricky Nelson, un chanteur en vogue dans les années 1950.

    [15] Ce même Hoagy Carmichael a également composé la remarquable bande originale de Hatari !

    [16] En l’occurrence, la belle infirmière Lacoste (June Lang).

    [17] Voir De l’Amitié, op. cit, pp. 24-25.

    [18] Sans dévouement, dit Cicéron à la page 25 de son traité, le mot « Amitié » perdrait tout son sens.

    [19] « Rien n’est plus estimable que la Vertu » dit Cicéron, avant d’ajouter que « rien n’incite plus à l’affection ». Voir le De Amicitia, op. cit, p. 32.

    [20] Chez Cicéron comme chez Hawks, le profit n’est pas la cause de l’Amitié, il en est la conséquence. Voir le De Amicitia, pp. 48-49.

    [21] Cette conviction amène Cicéron à citer une phrase édifiante de Caton, à la page 70 de son traité consacré à l’Amitié : « Mieux vaut parfois des ennemis sans indulgence que des amis qui paraissent agréables. Les premiers disent toujours la vérité, les seconds, jamais ».

    [22] Mot d’ordre que l’on retrouve chez Cicéron : « Il est essentiel, en Amitié, de se mettre à la portée d’un inférieur […] Si certains de nos proches ne brillent ni par le talent, ni par la fortune, offrons-leur de l’argent et procurons-leur un surcroît d’honorabilité ». Voir De l’amitié, op. cit, pp. 58-59.

    [23] Bien que ce thème fût déjà au cœur de La rivière rouge (Red River). John Wayne et Montgomery Clift jouaient les rôles du maître et de l’élève, dans ce western réalisé en 1948.

    [24] A la page 55 de son chef d’œuvre philosophique, Cicéron prononce cette formule sanctifiée par les siècles : « C’est dans l’adversité qu’on reconnaît un véritable ami ».

    [25] Le même mécanisme est à l’œuvre dans Rio Bravo et El Dorado, théâtres de sièges analogues à celui qui s’installe dans la ville affligée de Rio Lobo.

    [26] Cicéron, De l’Amitié, op. cit, p. 18.

    [27] « L’Amitié revient à faire une seule âme en plusieurs ». Cicéron, De l’Amitié, op. cit, p. 71.

    [28] Bonnie Lee (Jean Arthur), prétendante harassée du cynique Geoff Carter (Cary Grant), prononce une phrase identique dans Seuls les anges ont des ailes.

    [29] L’exemple de Lauren Bacall et de Humphrey Bogart est d’autant plus saisissant que ces deux comédiens ont prolongé la fiction en formant un couple dans la vie réelle.

    [30] Tourmenté par ses coupables instincts, Tony le Balafré assassine Rinaldo (George Raft), l’homme qui a eu l’inconscience d’épouser sa chère sœur.

    [31] Cette quête est illustrée par la passion de Carter et de ses collègues pour l’Aviation.

    [32] Notons que la belle Judy (Rita Hayworth) avait précédemment rompu ses fiançailles avec Geoff parce qu’elle refusait de faire ce sacrifice.

    [33] Compte tenu du caractère anticonformiste de son propos et des mœurs de son époque, Hawks usait souvent de l’allégorie pour exprimer sa pensée. Il ne pouvait se permettre, en tant que pilier du Cinéma Américain, de heurter frontalement la sensibilité des producteurs et des spectateurs.

    [34] Selon les codes de l’écriture cinématographique, une page de scénario donne lieu à une minute de film. Fait unique dans l’histoire du Septième Art, La dame du vendredi dure une heure et demie alors que son script contient cent quatre-vingts feuillets.

    [35] Au débit de Howard Hawks, on objectera que l’Amitié est, elle aussi, fondée sur l’exclusion. Ainsi, intégrer certaines personnes dans le cercle de ses intimes, c’est par définition écarter toutes les autres. Cicéron le reconnaît lui-même : l’Amitié procède d’un choix, elle exige un jugement préalable (voir le De Amicitia, op. cit, pp. 53-55). Ceci nous amène à conclure qu’un Chrétien idéal, par exemple, ne peut avoir d’amis sous peine de segmenter une Humanité qu’il a vocation à aimer dans son ensemble.

    [36] A l’appui de cette hypothèse, les deux bêtes incontrôlables, un jaguar et un chien, se nomment respectivement « Bébé » et « Georges ».

    [37] Le rôle du détective immortalisé par Raymond Chandler est interprété par Humphrey Bogart.

    [38] Cicéron, De l’Amitié, op. cit, p. 26.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Jean-Philippe Costes

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