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    Dossier: Cukor George

    La guerre des sexes aura bien lieu - Une géostratégie du Couple par George Cukor

    Jean-Philippe Costes

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    George Cukor (cliquez ici pour accéder à son dossier biographique)

     

                Le cœur de Roméo bat dans la poitrine de Juliette. Les deux amants de Vérone ne font qu’un. Rien, pas même des générations de rivalités familiales, ne saurait avoir raison des sentiments qui les unissent. Que les Montaigu tempêtent, que les Capulet s’inquiètent, ils resteront côte à côte, contre les vents et les marées de la haine. Si la Mort emporte l’un, l’autre le suivra fidèlement au royaume des ombres. Mieux vaut périr ensemble que de vivre séparément.

     

                Si l’on commet l’erreur grossière et néanmoins répandue d’apprécier un film en ignorant ceux qui l’ont suivi ou précédé, George Cukor, méticuleux adaptateur de Roméo et Juliette, apparaît comme un chantre du grand Amour Shakespearien. Il passe également pour l’un de ces hommes de Culture, qui préfèrent les ambiances feutrées des salons littéraires aux affrontements sans merci des arènes de la Vie. Ses versions d’Our Betters, de Somerset Maugham, des Quatre filles du Docteur March, de Louisa May Alcott ou encore, de David Copperfield, de Charles Dickens, confirment cette impression liminaire[1]. Un regard panoramique sur sa vaste filmographie suffit cependant à dissiper les faux-semblants qui brouillent son image : le plus raffiné des réalisateurs Américains est en vérité un artiste de combat. Il est plus précisément un théoricien de la guerre des sexes, qui rappelle opportunément que l’Humanité n’est qu’une fragile alliance entre Masculin et Féminin. Ainsi, George Cukor n’est nullement un apôtre béat de Vénus. Adepte de Mars, il se défie de l’onirisme romantique et nous confronte hardiment aux réalités conflictuelles de l’existence. D’aucuns ont vu en cet homosexuel assumé un pourfendeur du machisme et un zélateur du féminisme. Leurs allégations ne sont que partiellement justifiées. L’auteur de Tarnished Lady, de Zaza, de Femmes (The Women), de Suzanne et ses idées (Susan and God), de La femme aux deux visages (Two-Faced Woman), de L’actrice (The Actress), des Girls et de Justine a certes placé le sexe prétendument faible au centre de son œuvre. En outre, il a choisi pour égérie une fille de suffragette qui n’a jamais dissimulé sa sympathie pour les adversaires de la phallocratie : Katharine Hepburn. Néanmoins, Cukor est irréductible à un simple soldat, qui défendrait aveuglément les positions d’un camp auquel il prêterait toutes les vertus. Il s’apparente à un Clausewitz des sentiments, qui analyse les relations humaines en faisant sienne la rationalité d’un expert en géostratégie.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Les invités de huit heures (Dinner at Eight)

     

                Sa première conclusion ne souffre aucune contestation. Suggérée par l’Histoire, confirmée par la Sociologie, elle met en évidence un équilibrage des rapports de force entre l’Homme et la Femme. Ce mouvement de convergence, professe le cinéaste avec une rigueur à mi-chemin du Militaire et de l’Universitaire, n’est pas le fruit d’une génération spontanée. Il résulte de la démocratisation et des progrès sociaux qu’ont connus les pays occidentaux tout au long du XXè siècle. Le prodigieux processus est perceptible des Invités de huit heures (Dinner at Eight) au Milliardaire (Let’s Make Love), films entre lesquels trois décennies d’évolution juridique et morale se sont écoulées. Il met en scène, dans une dramaturgie dont la trivialité apparente ne doit pas occulter la pertinence, la chute inexorable de riches confrontés à l’ascension non moins inéluctable des « gens du Peuple ». George Kittredge (John Howard), Représentant Démocrate au Congrès des Etats-Unis, résume parfaitement cette tendance de fond dans Indiscretions (The Philadelphia Story). A Tracy Lord (Katharine Hepburn) et C. K. Dexter Haven (Cary Grant), figures emblématiques de la Haute Société Américaine, il lance un dédaigneux mais prophétique : « Heureusement, vous êtes en déclin ! »

     

                La Femme, explique lucidement Cukor, a été l’un des principaux bénéficiaires de cette correction générale des inégalités. Longtemps reléguée au rang de citoyen de seconde classe, elle a profité des vents favorables de la Justice en marche pour conquérir sa dignité. Madame porte la culotte (Adam’s Rib) est une brillante mise en lumière de cette bataille homérique. Le film, comédie grinçante sur la métamorphose des rapports conjugaux, relate ainsi la vie mouvementée d’Adam et d’Amanda Bonner, un substitut du procureur et une avocate de renom[2]. Les deux magistrats forment un couple paisible. Un jour, le mari débonnaire est cependant appelé à représenter la partie civile au procès de Doris Attinger (Judy Holliday), une épouse bafouée qui a tenté d’assassiner son conjoint notoirement infidèle. L’affaire, d’un abord classique, prend rapidement une tournure inattendue. Amanda décide en effet d’assurer la défense de l’accusée. Elle voit, dans le cas de sa cliente affligée par des années d’humiliations conjugales, une occasion unique de débattre publiquement de l’oppression dont la gent féminine est l’objet[3]. Adam regimbe et menace. Dans le prétoire et plus encore sous son propre toit, il n’entend tolérer aucune concurrence. Il est d’avis que l’ordre établi doit perdurer envers et contre tout. Amanda n’a néanmoins que faire de son conservatisme, rime archaïque du plus odieux paternalisme. Elle est résolue à lutter jusqu’au triomphe de ses idéaux. L’égalité entre les sexes, proclame-t-elle au risque de mettre son mariage en péril, est un impératif catégorique que chacun a le devoir de respecter. La morale de cette fable, qui propage les flammes des foyers conjugaux dans les travées des tribunaux pour mieux nous montrer l’iniquité qui consume la Société, envoie une violente admonestation à l’Homme : la Femme ne restera pas servile et docile ; promue au grade de militante, elle usera de toutes les armes dont elle dispose pour obtenir les droits qu’elle revendique.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Sylvia Scarlett

     

                Comment l’esprit vient aux femmes (Born Yesterday) retrace remarquablement cette percée irrésistible sur le front de la Liberté. Qui est en effet Billie Dawn (Judy Holliday), l’héroïne de ce film en forme de manifeste éthique ? Une concubine ingénue qui, lasse de s’incliner devant le tout-puissant Harry Brock (Broderick Crawford), un barbare aux mœurs d’un autre âge, résout de briser le carcan dans lequel le conformisme d’un monde inégalitaire l’a méthodiquement enserrée. Cette entreprise contestataire est ponctuée de nombreux moments de bravoure[4]. Son cadre strictement domestique pourrait la réduire à une simple aventure individuelle, mais son lieu de naissance lui confère une envergure exemplaire pour l’ensemble de la Collectivité. Ainsi, c’est au sein du Capitole, sanctuaire de la Constitution universaliste des Etats-Unis, que la vaillante Billie prend conscience de son aliénation et de l’impérieuse nécessité de la combattre sans faiblesse[5].

     

                Par calcul ou peut-être, par peur d’une adversité grandissante, l’Homme a consenti à faire un certain nombre de concessions. Il a décidé d’ouvrir les portes du Savoir à sa compagne impatiente d’en finir avec les affres de l’indigence. En d’autres termes, il s’est fait Pygmalion pour apaiser la colère d’Aphrodite. Ce choix tactique justifie que l’esprit du roi légendaire de Chypre plane sur l’ensemble de la filmographie de George Cukor. La réjouissante élévation de Billie Dawn procède par exemple des patientes leçons de Paul Verrall (William Holden), un journaliste qui s’est juré d’abattre l’empire de l’ignoble Harry Brock. De même, le triomphe d’Esther Blodgett (Judy Garland), l’actrice à la voix d’or d’Une étoile est née (A Star Is Born), est essentiellement l’œuvre de Norman Maine (James Mason), un illustre comédien qui a daigné se pencher sur une talentueuse anonyme afin de l’arracher au gouffre de l’insuccès. C’est néanmoins dans My Fair Lady que ce système de promotion inspiré de la Mythologie Grecque prend tout son sens[6]. Cette lumineuse comédie musicale, qui a notablement concouru à la postérité de son auteur, est en effet plus qu’une variation sur le thème de l’association des contraires. Avec le recul du Temps, elle apparaît comme une chronique de l’évolution des mœurs contemporaines. Au commencement, Eliza Doolittle (Audrey Hepburn) était à l’image de la Femme de jadis. Elle n’était rien aux yeux d’une Société dominée par les mâles. Elle gagnait péniblement sa vie en vendant des fleurs dans l’obscurité atterrante des bas-fonds Londoniens. Une nuit, heureusement, un homme providentiel apparut et lui apporta la lumière. Le Professeur Higgins (Rex Harrison), un linguiste distingué, se promit de la tirer de son ruisseau infamant et de la propulser au firmament du commun des immortels. Le défi fut brillamment relevé. En six mois, la petite marchande analphabète se changea en une princesse adulée des plus grands. La Femme, nous susurre Cukor en décrivant cette trajectoire symbolique, a pris le chemin sans retour de l’édification personnelle. Plus jamais elle ne sera la même. L’Homme lui a offert des trésors qu’il n’est plus en mesure de reprendre.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Le roman de Marguerite Gautier (Camille)

     

                Ce don peut sembler judicieux de prime abord. Le Général avisé est en effet celui qui, pour s’assurer la victoire ou préserver la paix, a la sagesse de céder du terrain à l’ennemi. Cependant, l’Homme a commis une grave erreur stratégique. En affranchissant son esclave séculaire, il a favorisé l’émergence d’un alter ego susceptible de contester son règne autrefois sans partage. Cet « autre moi », égal à son modèle en droits comme en capacités, a rapidement profité de son nouveau statut. Il a délaissé les seconds rôles qui lui étaient jadis attribués pour occuper, avec autorité, le devant de la scène. Sylvia Scarlett se fait magnifiquement l’écho de ce renversement des positions traditionnelles[7]. L’action de ce film précurseur, tourné au milieu des années 1930, présente ainsi la particularité d’être entièrement déterminée par un personnage féminin[8]. Ce dernier ou plutôt, cette dernière, oriente systématiquement le destin des êtres qui l’entourent. Elle permet à son père, un vieil aigrefin, d’échapper à la Police de Marseille. Elle l’aide à survivre dans la ville de Londres, en participant aux escroqueries qu’il invente avec son comparse Jimmy Monkley (Cary Grant). Elle le persuade, au cours d’un désastreux cambriolage dans la demeure d’un riche Anglais, de gagner les bords de mer afin de devenir d’honnêtes saltimbanques. Après la création de sa troupe de comédiens, elle se fait fort de garder l’initiative en toutes choses. Au mépris des usages de son époque, elle courtise Michael Fane (Brian Aherne), un artiste peintre qu’elle contemple avec les yeux de Chimène. Quand Lily (Natalie Paley), l’ancienne dulcinée de son nouvel amant, tente de se noyer pour manifester son désespoir, elle se change en Rodrigue et lui porte immédiatement secours. Ces pérégrinations singulières sont, pour Cukor, l’occasion de délivrer un message limpide. La Femme, dit-il audacieusement, est désormais le fidèle reflet de l’Homme. Sylvia Scarlett donne pleinement corps à cette assertion. Pour mener sa vie à sa guise, elle n’hésite pas à franchir un pas que les conservateurs de jadis croyaient infranchissable : elle oublie ses chromosomes, échange ses robes contre des pantalons et se fait prénommer « Sylvester ».

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     Vacances (Holiday)

     

            Cette tendance lourde, qui consacre la fin de la séparation hermétique entre Masculin et Féminin, est également perceptible dans Mademoiselle gagne-tout. Patricia Pemberton (Katharine Hepburn), l’héroïne de cette comédie tonifiante à tous égards, a ainsi pour habitude évocatrice de se faire appeler « Pat »[9]. Rétive à toutes les conventions, elle pratique des sports aussi rudes que la Boxe et ne dédaigne pas se mesurer aux hommes qui se piquent de la dominer dans ses disciplines de prédilection. En cela, elle apparaît comme la sœur jumelle d’Angela Rossini (Sophia Loren), la Diablesse en collant rose (Heller in Pink Tights). La comédienne itinérante est l’exemple même de l’indifférenciation identitaire que George Cukor a fait profession d’exposer. Loin de l’imagerie conventionnelle de la Femme douce et paisible, elle est un véritable ruffian, à l’égal des légendes les plus viriles du Western[10]. Elle se plaît à interpréter, sur scène, des rôles habituellement réservés aux hommes[11]. Elle joue au poker, à la manière d’un pilier de saloon. Elle laisse des dettes dans toutes les villes qu’elle traverse. Lorsque l’argent lui fait défaut, elle met son propre corps en jeu ou bien, dérobe les gages des tueurs qu’elle est amenée à côtoyer. Quant au mariage, elle le repousse avec la constance et la vigueur d’un Don Juan. Elle entend rester libre d’aller d’aventure en aventure. Elle ne veut rien devoir au sexe opposé.

     

                Cette dernière formule est de première importance. A travers elle, George Cukor nous signifie en effet que la Femme occidentale est définitivement émancipée. Eve a cessé d’être « la côte d’Adam ! », déclare le réalisateur en démentant ouvertement la vérité révélée par la Bible[12]. A l’image d’Augusta Bertram (Maggie Smith), l’ancienne prostituée de Voyages avec ma tante (Travels With My Aunt), elle dispose d’elle-même comme bon lui semble. Elle est libre d’aimer les personnes de son choix et d’enfanter en dehors des liens du mariage[13]. Les traditions de l’ère patriarcale n’ont sur elle plus aucune prise.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Indiscrétions (The Philadelphia Story)

     

                Inévitablement, cette montée en puissance de la Femme entraîne le déclin de l’Homme. Une étoile est née propose une remarquable allégorie de ce renversement des positions dominantes. Non content de narrer le sacre d’une reine Hollywoodienne, ce film dépeint, avec une tragique lucidité, le crépuscule des idoles masculines[14]. Norman Maine est ainsi le triste représentant de l’Homme d’aujourd’hui. C’est un roi déchu. Il ne se produit plus que dans des œuvres de piètre envergure. Il s’adonne à la boisson pour oublier sa déliquescence, au risque de se ridiculiser aux yeux du monde[15]. Pathétique, il brutalise tous ceux qui osent lui résister, comme si quelques bravades étaient de nature à occulter sa croissante petitesse. Plus sa protégée gravit les échelons de la notoriété, plus il sombre dans l’abîme de l’oubli. C’est un signe des temps post-modernes : l’Homme passe progressivement du statut d’acteur à celui de simple spectateur des performances de la Femme.

                En dépit de son caractère hautain, de sa formidable intelligence et de son autoritarisme proverbial, Higgins, le prestigieux Professeur de My Fair Lady, n’endigue nullement cette lame de fond. Il assiste, désemparé, à la transfiguration de son ancienne élève. Il est dépassé par des forces sociologiques devant lesquelles il ne peut que s’incliner. Collier Weld (William Ching), le fiancé de Mademoiselle gagne-tout, connaît une détresse analogue. Terrible aveu d’impuissance, il se cantonne aux tribunes des stades où sa dulcinée vole de succès en succès. La défaite d’Adam Bonner, dans le procès de Madame porte la culotte, sonne le glas des dernières illusions masculines et rend un verdict sans appel : la Femme, éternelle perdante de l’Histoire, a vocation a devenir la gagnante de demain.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Hantise (Gaslight)

     

               L’Homme, nous enseigne Cukor, se trouve dans une situation d’autant plus délicate qu’il n’est plus en mesure de réfréner les ardeurs de celle qui, autrefois, se devait de lui obéir aveuglément. Without You, la chanson qu’entonne fièrement Eliza Doolittle dans My Fair Lady, le signifie sans ambages. Elle crie, à la face d’un monde finissant que la Femme n’a plus besoin de l’aval d’un conjoint pour déterminer son destin. Patricia Pemberton, « Mademoiselle gagne-tout », confirme énergiquement que ce désir d’indépendance est devenu réalité. Malgré l’opposition formelle de son futur époux, elle décide ainsi de tenter sa chance dans le sport professionnel[16]. Elle est résolue à subsister sans aide extérieure. A mesure que s’affirme sa confiance, l’idée même d’appartenir à un mari lui fait horreur. Elle veut être son seul maître et se donne tous les moyens de parvenir à ses fins.

     

                Dans ce contexte de nivellement des sexes, Adam, suprême outrage à sa gloire passée, est voué à se transformer en Eve. Cukor, le fin stratège, se fait ici mathématicien. Puisque la Femme devient l’égale de l’Homme, professe-t-il en s’appuyant sur les lois du calcul élémentaire, l’Homme est appelé à devenir l’égal de la Femme. Norman Maine valide ce théorème dans Une étoile est née. Qu’advient-il de ce monstre sacré après son mariage avec Esther Blodgett, la valeur montante du Cinéma Américain ? Ignoré par des producteurs qui n’ont d’yeux que pour sa céleste compagne, il est confiné au domicile conjugal comme une matrone antique dans son morne gynécée. Tom Healy subit un sort similaire à cause d’Angela Rossini. Sous ses dehors sévères et rugueux de baroudeur indomptable des scènes poussiéreuses du Far West, ce mélange intimidant de Molière et d’Anthony Quinn n’est en effet qu’une frêle demoiselle, en comparaison de la Diablesse en collant rose qui partage sa vie de bohème. Il ne précède pas la comédienne volcanique, comme le ferait tout mâle qui se respecte. Il se contente de la suivre dans ses innombrables aventures et en vient même à accepter le cuisant augure de subsister à ses dépens[17].

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Madame porte la culotte (Adam's Rib)

     

                Cette dénaturation, précise Cukor, ne relève plus de la décision stratégique. Elle annonce la Berezina de la grande Armée masculine. Sylvia Scarlett le montre sans détour. Le film, comédie de mœurs aux sonorités de débâcle militaire, présente ainsi l’Homme contemporain comme une créature à bout de souffle. Tantôt, il est un escroc retors, à l’image de l’incorrigible Jimmy Monkley. Tantôt, c’est un faible qui, à l’instar de Michael Fane, se satisfait d’être à la remorque des femmes[18]. Tantôt, c’est un vieillard usé par le tumulte de l’existence. Il est pareil à Henry (Edmund Gwenn), père de l’héroïne et par-dessus tout, alcoolique impénitent qui se jette d’une falaise après qu’une jeune fille l’eût violemment éconduit : il est promis à une fin pitoyable.

     

                L’Homme, poursuit Cukor avec la verve du fossoyeur de Hamlet, a en outre la déception pour principale perspective. Il n’est plus ce monarque vénéré qui, par le passé, désignait d’autorité sa favorite. A présent, il doit lui aussi être choisi par celle qu’il désire. Armand Duval (Robert Taylor) fait cette douloureuse expérience dans Le roman de Marguerite Gautier (Camille). Il est profondément épris de celle qu’Alexandre Dumas fils a baptisée « la Dame aux camélias » (Greta Garbo). Il la courtise assidûment, dans l’espoir qu’elle cèdera sans coup férir à ses assauts. Malheureusement, l’élue de son cœur est une femme libérée. Bien qu’elle ait pour lui de nobles sentiments, la Raison la conduit à préférer le riche Baron de Varville (Henry Daniell). Qu’on se le dise au royaume des machistes, le Pouvoir a indubitablement changé de mains.

     

                Conscient de cette transmutation hiérarchique, George Cukor n’hésite pas à placer l’Homme dans la position du vaincu. Ce crime de lèse-majesté est récurrent dans son œuvre irrévérencieuse. Néanmoins, il prend une envergure inégalée à la fin de Hantise (Gaslight). Gregory Anton (Charles Boyer), le héros de ce drame passionnel à l’atmosphère Hitchcockienne, se retrouve ainsi ligoté sur une chaise, dans son propre grenier. Il est à la merci de Paula (Ingrid Bergman), son épouse vengeresse qu’il se plaisait naguère à opprimer. Sa tyrannie se meurt. Sur son triste trône de Prométhée enchaîné, il n’a plus que le tragique privilège d’adresser un avertissement solennel à ses semblables : hier, nous étions les maîtres ; demain, nous serons les esclaves.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Comment l'esprit vient aux femmes (Born Yesterday)

     

                Cette sinistre prophétie, nous dit Cukor en bon connaisseur de la géostratégie de la Vie, explique à elle seule le déclenchement de la guerre des sexes. Devant les avancées de la Femme conquérante, l’Homme se doit en effet de réagir et de défendre ses positions. De ce nouveau rapport de forces procède une tension inédite. Le foyer, autrefois pacifié par l’autorité incontestée du Seigneur de la maison, devient un véritable terrain d’affrontement. Il a cessé d’être le sanctuaire harmonieux que vante la tradition Judéo-Chrétienne. La scène d’ouverture d’Indiscrétions en atteste de façon saisissante. C. K. Dexter Haven est ainsi chassé du domicile familial par Tracy Lord, sa compagne. Cette dernière, furieuse, lui jette ses clubs de golf à la tête. Pour faire bonne mesure, le prince outragé fait demi-tour, saisit l’auguste figure de sa princesse à pleines mains et la repousse vigoureusement dans le vestibule.

     

                L’image paraît comique et pourtant, elle véhicule un propos dont le caractère martial ne prête nullement à rire : entre l’Homme et la Femme, dorénavant, le conflit est la règle et la paix, l’exception. De façon générale, constate opportunément Cukor, c’est Eve qui porte la bannière de la révolte. Enhardie par l’acquisition de droits dont elle ne pouvait auparavant que rêver, elle ne craint plus de se rebeller contre Adam. Dan Packard (Wallace Beery), le puissant entrepreneur des Invités de huit heures, est mieux placé que quiconque pour en témoigner. Le monde entier craint son pouvoir de nuisance, sa morgue et sa carrure de colosse. Cependant, l’ogre n’est pas maître en son antre. Il vit sous la botte de Kitty (Jean Harlow), créature chétive et néanmoins intraitable qui le violente, le trompe et menace de dénoncer ses opérations frauduleuses dès lors qu’il refuse d’exécuter ses quatre volontés. L’infortuné Harry Brock subit peu ou prou la même avanie dans Comment l’esprit vient aux femmes. Sous l’influence décisive de Paul Verrall, le précepteur subversif de sa compagne autrefois dépourvue d’ambitions, son quotidien se transforme en une conflagration permanente. L’empereur de l’acier, qui avait coutume de tenir son ménage d’une main de fer, voit ainsi son piédestal se fissurer sous les coups de boutoir d’une conjointe qui se sent désormais en mesure de lui disputer ses prérogatives. Ce Verdun domestique n’est pas sans rappeler la terrible bataille qui met aux prises les époux Bonner dans Madame porte la culotte. Ces âmes qui se voulaient sœurs, en effet, se déchirent comme des frères ennemis aussitôt que leurs opinions se mettent à diverger. Leur vie, que tout être sensé aurait enviée pour son calme et sa sérénité, se change brutalement en une effroyable guerre de tranchées où tous les coups sont permis.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Mademoiselle gagne-tout (Pat and Mike)

     

                Cette hostilité continuelle, fruit amer de l’égalité des sexes, contraint l’Homme à effectuer des manœuvres périlleuses. George Cukor s’en fait l’écho à de multiples reprises. Puisque Monsieur ne porte plus la culotte, suggère-t-il entre ironie et gravité, il n’a d’autre choix que de conquérir. La Femme ne lui est plus donnée. Il doit la mériter, au terme d’une lutte qui, le cas échéant, peut être acharnée. Jean-Marc Clément (Yves Montand), en fait le pénible apprentissage dans Le milliardaire. Ce Casanova au profil de Candide comprend ainsi qu’il ne suffit plus d’être Crésus pour séduire Vénus. Il est obligé de se battre avec une ténacité proche de la surhumanité, afin de s’attirer les faveurs de la divine Amanda (Marilyn Monroe). Pour cette belle de nuit, il consent chaque jour à tous les sacrifices. Il joue son propre rôle dans une revue satirique et troque provisoirement sa confortable position contre celle, ô combien ingrate, de sosie de célébrité. Il accepte de faire humblement ses preuves sur scène, comme le font ces comédiens anonymes que l’on paie en monnaie de singe. Il s’offre à prix d’or les services de Milton Berle, de Bing Crosby et de Gene Kelly pour apprendre à maîtriser les arts complexes de l’Humour, de la Chanson et de la Danse[19]. L’amoureux transi ne s’épargne aucun effort. Il lui faut souffrir pour être beau. De sa capacité à mettre en application cet adage iconoclaste dépend son succès auprès de celle qu’il convoite.

     

                Quand il ne s’humilie pas pour les besoins de sa quête d’altérité, poursuit Cukor avec une rare clairvoyance, l’Homme doit se résoudre à transiger. Tel est le sens de la cuisante démarche qu’effectue Henry Higgins à la fin de My Fair Lady. L’éminent Professeur avait renvoyé l’inénarrable Eliza Doolittle, à l’issue de ses longs mois d’apprentissage à son domicile. Il avait relevé le défi éducatif que lui avait lancé son ami le Colonel Pickering (Wilfrid Hyde-White) et entendait retrouver, sans délai, sa vie de célibataire. Le jour, mi-tragique, mi-extatique, où il constate que sa solitude lui est à présent intolérable, il se résout cependant à revenir auprès de son élève. Cette dernière, hélas, repousse immédiatement ses avances. Elle exige d’être une épouse et non, une simple dame de compagnie. Quelles options s’offrent-elles à l’universitaire en mal d’amour ? En vérité, il ne dispose d’aucune marge de manœuvre. Il est contraint d’accepter les conditions de la créature faussement fragile qu’il avait eu la prétention de prendre sous son aile.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Une femme qui s'affiche (It Should Happen to You)

     

                S’il n’est pas disposé à oublier sa fierté naturelle et à faire ce que le langage commun appelle « le premier pas », l’Homme, conclut George Cukor dans un souffle de dépit, n’a plus devant lui qu’une seule issue : user de la ruse pour défaire celle qui, en l’espace d’un siècle d’évolution sociale, est devenue sa meilleure ennemie. Ercole Visconti (Robert Stephens), l’intrigant de Voyages avec ma tante, est l’incarnation de ce désespoir stratégique. Pour conserver son autonomie financière, il fait croire à Augusta Bertram, la seule femme qui lui fût dévouée corps et âme, qu’il a été enlevé par des malfaiteurs prêts à le tuer si elle ne consent pas à leur verser une forte rançon. En temps de guerre plus qu’en tout autre période, la fin justifie les moyens…

                Cet affrontement permanent laisse ses acteurs et ses spectateurs sans illusions sur l’avenir des relations Homme / Femme. La confiance est d’autant moins de mise que l’or dresse un mur d’argent entre ces êtres qu’une chape de plomb empêche déjà de communiquer pacifiquement. Ici, Cukor met en avant l’un des invariants qui tissent la toile de fond de son œuvre. La lutte des classes, affirme-t-il en témoin privilégié de son époque, porte le coup de grâce à la paix entre les sexes. Le mariage de Johnny Case (Cary Grant), l’homme du Peuple de Vacances (Holiday), est ainsi entravé par l’esprit de lucre de Julia Seton (Doris Nolan), sa promise aristocrate. Monsieur Duval (Lionel Barrymore), le père d’Armand, s’oppose à l’union de son fils avec Marguerite Gautier pour des raisons essentiellement financières[20]. Gregory Anton, le rapace de Hantise, ne convole avec Paula Alquist que dans le but d’accroître sa fortune. Quant à Amanda, la modeste comédienne du Milliardaire, elle se défie des nababs à l’image de Jean-Marc Clément. Les illustrations identiques pourraient être multipliées à l’infini. Toutes concourent à soutenir la thèse pessimiste d’Emile Cioran : « Espérer, c’est démentir l’avenir ».

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Une étoile est née (A Star Is Born)

     

                Un élément semble toutefois remettre en question la géostratégie de George Cukor. Si hommes et femmes se vouent réciproquement aux gémonies, pour quelles raisons persistent-ils à vivre ensemble ? A cette objection, le cinéaste Américain oppose des arguments aussi divers que convaincants. Le premier est de nature implicite. La guerre des sexes n’a pas constamment lieu parce que ses protagonistes ont conscience que leur entente, fût-elle précaire, conditionne la pérennité du monde. En d’autres, termes, le Cœur a des raisons que la perpétuation de la Race n’ignore pas. Cet impératif existentiel explique que les héros et les héroïnes de Cukor préfèrent encore et toujours les lumières du Romantisme aux ténèbres du Réalisme. Ils s’aiment et se courtisent avec persévérance, comme si la Vie devait absolument prévaloir sur leurs préventions réciproques.

     

                Au-delà de ce déterminisme inhérent à leur condition, l’Homme et la Femme recherchent dans les relations conjugales ce que l’individualité n’est pas en mesure de leur apporter. Cette exploration, concède explicitement Cukor,  leur donne parfois satisfaction. A l’instar d’Adam et d’Amanda Bonner, les éternels tourtereaux de Madame porte la culotte, ils trouvent ça et là une complicité propre à occulter leurs nombreux moments de discorde. Comme Gregory Anton et Paula Alquist, au début de Hantise, ils découvrent les mille et un plaisirs que procurent la naissance et l’épanouissement d’une passion amoureuse. Comme Norman Maine et Marguerite Gautier, ils apprennent enfin que la vie matrimoniale peut être source de progression personnelle. Au contact de sa tendre épouse, l’acteur décadent d’Une étoile est née se convertit ainsi à la religion salutaire du respect d’autrui et de la sobriété. Pour son cher Armand Duval, la « Dame aux camélias » accepte quant à elle de tourner le dos à son lourd passé de demi-mondaine. Elle fait son deuil du Baron de Varville et de sa fortune. Elle qui n’appréciait que les fastes et la frivolité de Paris se destine, par la grâce de sa sagesse retrouvée, à une frugale existence dans la demeure provinciale de son bien-aimé.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La diablesse en collant rose (Heller in Pink Tights)

     

                A terme, tempère toutefois George Cukor, l’union de l’Homme et de la Femme est condamnée. La diplomatie de l’entente cordiale, précise-t-il avec la froide rationalité qui le caractérise, n’est en effet qu’un mirage. Elle est le voile pudique avec lequel la Civilisation couvre les obscénités qui affligent sa particule élémentaire : la bien nommée « cellule familiale ». Le Couple et sa traduction institutionnelle, le Mariage, souffriraient ainsi de vices incompatibles avec la coexistence pacifique des deux sexes. Ils constitueraient, l’un comme l’autre, un sanctuaire de l’aliénation. Le très subversif Holiday en témoigne avec une troublante efficacité. Johnny Case, son impétueux héros, est un homme qui a fait sienne la célèbre maxime de Jean-Jacques Rousseau : « La fortune que l’on possède est une libération, celle que l’on poursuit est une servitude ». Cet enfant de la misère n’est pas de ceux qui thésaurisent à seule fin de posséder. Il officie dans les milieux bancaires dans le but exclusif de s’offrir de longues vacances. Il entend profiter pleinement de sa jeunesse et ambitionne de partager son doux rêve avec sa promise, Julia Seton. Cette dernière est néanmoins le fidèle reflet de son père, un riche entrepreneur Britannique. Il lui est insupportable de trahir sa classe et de mener l’existence aléatoire d’un anticonformiste. Elle décide par conséquent de renoncer à Johnny. Le fiancé répudié s’efforce de transiger. Il se déclare prêt à différer son projet et à travailler dans l’empire financier de sa future belle-famille durant quelques années. Sa tentative de conciliation est cependant un échec. La séparation devient donc inéluctable. Cette chronique d’un naufrage annoncé est lourde de signification. Aussi corrosive qu’une fable de La Fontaine, elle diffuse une morale à laquelle le spectateur ordinaire, assourdi par son conservatisme fondateur, préfère généralement rester sourd : le Mariage n’a qu’un rapport fragile et partiel avec l’Amour ; il est essentiellement un outil au service de la reproduction sociale ; à ce titre, il est antinomique du libre arbitre.

     

                Le lien matrimonial, enchaîne Cukor en laissant s’exprimer sa fibre contestataire, entretient par ailleurs la soumission de la Femme à l’Homme. Hantise décrit remarquablement ce processus. Paula Alquist est en effet l’archétype de l’épouse traditionnelle. Emancipée en droit, elle est en fait inféodée à son mari. Celui-ci, pervers en diable, s’ingénie à renforcer la faiblesse psychologique de sa compagne. Pour la dominer sans restriction, il n’a de cesse de l’accabler. Il l’humilie sciemment sous le regard des domestiques. Il la confine dans la demeure familiale, l’oblige à mettre un terme à ses activités artistiques, lui refuse sorties et visites. Le moindre geste de sa victime est savamment dénaturé. Il devient prétexte à un procès en hystérie, en déraison, en amnésie, en irresponsabilité[21]. L’infamie du démon qui ourdit ce complot domestique a une valeur pédagogique. Elle nous enseigne que c’est au sein du foyer conjugal que le mot « aliénation » prend tout son sens[22].

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Le milliardaire (Let's Make Love)

     

                Patricia Pemberton, « Mademoiselle gagne-tout », apporte un complément décisif à cette démonstration en forme de mise en accusation. L’engagement qu’elle signe avec Mike Conovan (Spencer Tracy), son agent New-Yorkais, s’identifie en effet à un contrat de mariage[23]. Or, quelles sont les conséquences pratiques de cet acte juridique ? La sportive de génie ne s’appartient plus. De l’alimentation au sommeil en passant par les loisirs, son associé dispose d’un droit de regard sur l’ensemble de ses activités. Elle se doit constamment de lui rendre des comptes. En somme, elle a, sans même en avoir conscience, aliéné 50 % de sa personne.

     

                Le raisonnement de Cukor mène à une conclusion dépourvue d’ambiguïtés : le Couple n’est au fond qu’une paix imposée par la Collectivité ou bien, par des individus en mal de normalité. En tant que tel, reprend le cinéaste à la façon de Mao, il n’est qu’une guerre qui sommeille[24]. Indiscrétions est l’édifiante illustration de cette réalité stratégique. Pourquoi C. K. Dexter Haven et Tracy Lord en viennent-ils à se désunir avec fracas ? Parce qu’aucun des époux ne veut céder à l’autre. Ce constat, qui sanctionne la persistance de prétentions irrémédiablement contradictoires, a deux significations complémentaires. D’abord, le mariage durable est celui au sein duquel un des conjoints s’est résigné à déposer les armes[25]. Ensuite, le Couple demeure le théâtre d’une lutte implacable. Sa paisible apparence et les initiatives diplomatiques lancées par ses parties prenantes ne modifient en rien sa nature conflictuelle[26]. L’attitude de Dexter est, de ce point de vue, particulièrement révélatrice. Il est désireux de reconquérir sa femme avant que celle-ci ne s’unisse à George Kittredge. A cette fin, il entreprend non pas de la séduire, mais de la mater. Il obtient gain de cause quand Tracy succombe furtivement au charme de Macaulay Connor (James Stewart), un beau célibataire qu’il avait pris soin de lui présenter peu avant ses noces. La rebelle naguère inflexible consent à la reddition. Convaincue de sa faillibilité, elle annonce, sous la dictée hautement symbolique de l’infernal Monsieur Haven, la rupture de ses fiançailles et son remariage avec l’homme qui l’a vaincue.

     

                Cette tendance, empreinte de bellicisme et de soumission, est confirmée par bon nombre de films de Cukor. Gladys Clover (Judy Holliday), l’héroïne d’Une femme qui s’affiche (It Should Happen To You), renonce ainsi à ses conquêtes professionnelles pour épouser Pete Sheppard (Jack Lemmon), son soupirant jaloux de sa réussite. Ce mannequin sans emploi, qui avait dépensé ses ultimes deniers pour louer un immense panneau publicitaire à Columbus Circle, avait pourtant acquis une célébrité propre à faire pâlir d’envie Evan Adams (Peter Lawford), le « roi du savon » qui lui disputait son espace promotionnel. Cependant, la reine de beauté n’a d’autre choix que d’abdiquer. Elle sait que la survie de son couple en dépend. Mike Conovan s’engage sur le même chemin, à la fin de Mademoiselle gagne-tout. Il accepte d’appartenir entièrement à Patricia Pemberton, au risque de sacrifier sa virilité[27]. Tom Healy lui emboîte le pas. Il fait sienne les mœurs serviles de la Femme traditionnelle pour plaire à la Diablesse en collant rose, sa compagne aux usages masculins. Le sommet de l’abaissement est toutefois atteint dans Une étoile est née. Pour ne pas faire ombrage à son épouse, Norman Maine, star pâlissante de Hollywood, se résout en effet à s’éteindre. Il se jette à la mer pendant que sa chère Esther, rebaptisée Vicki Lester par les studios, chante son grand air du « Monde nouveau »[28].

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    My Fair Lady

     

               Invariablement, suggère Cukor à travers ces itinéraires variés et néanmoins convergents, le Couple impose la soumission de l’Homme ou de la Femme. Cependant, ajoute le cinéaste dans le feu de sa flamboyante démonstration, la doctrine de la compromission systématique est dénuée d’avenir. Le sens de l’Histoire lui fait irrémédiablement obstacle. Ainsi, la montée d’Eve apparaît comme un fait acquis. Jamais elle ne quittera le sentier du Progrès pour emprunter celui de la Réaction. En d’autres termes et pour paraphraser Shakespeare, la mégère ne veut plus se laisser apprivoiser. Les triomphes de Sylvia Scarlett, de Paula Alquist, de Patricia Pemberton, de Billie Dawn ou encore, d’Angela Rossini, sont autant de témoignages du caractère irréversible de ce cheminement. De façon analogue, précise Cukor en fin connaisseur de l’âme humaine, la Nature s’oppose formellement à la capitulation d’Adam. Ce dernier est dominant et possessif par essence. Il ne peut durablement faire fi de ses caractéristiques fondamentales. Wayne Talbot (Edmund Lowe) en administre la preuve dans Les invités de huit heures. Ce médecin de la Haute Société New-Yorkaise des années 1930 est irréductiblement volage. Il ne peut s’empêcher d’être infidèle à son épouse. Celle-ci, d’ailleurs, le constate avec une étonnante lucidité. Le cas du Docteur indigne, indique-t-elle d’un air désabusé qui trahit le scepticisme que son couple lui inspire, relève de la maladie congénitale. Ce diagnostic pessimiste peut fort bien s’appliquer à Gregory Anton, le criminel compulsif de Hantise. Quand Paula lui demande pour quelle raison il l’a méthodiquement torturée, il répond simplement qu’il voulait s’accaparer les diamants de la tante Alquist. « Je ne sais pas pourquoi », reconnaît-il avec l’embarras de ceux qui agissent au nom du plus pur déterminisme. Cette loi de nécessité, qui ordonne à l’Homme de se comporter en prédateur ou en dictateur, est parfaitement résumée par la sentence provocatrice que prononce Adam Bonner à la fin de Madame porte la culotte : « Vive la différence ! » Autrement dit, l’inégalité entre les sexes demeurera la règle de base des rapports conjugaux.

     

                Ce déséquilibre persistant conforte George Cukor dans l’idée que le Couple est une chimère. Pour achever d’en convaincre le Public sans faire assaut de pénibles démonstrations, le réalisateur inscrit subtilement sa « contre-éducation sentimentale » dans un cadre théâtral. Le plus souvent, il s’inspire de pièces du répertoire classique telles que Pygmalion, Othello ou Roméo et Juliette[29]. Sinon, il fait de l’Art dramatique le fondement même de l’action. Il propose alors des films à l’image de La diablesse en collant rose, récit picaresque des aventures d’une troupe d’acteurs qui a fait profession de se produire en plein Far West. Quand il ne privilégie aucune des options précédentes, il reprend ostensiblement les codes narratifs de la Scène. Madame porte la culotte et ses cartons en forme de rideaux, qui découpent l’intrigue en plusieurs actes, en sont assurément le meilleur exemple. Dans tous les cas, le but recherché est immuable. Il s’agit de murmurer à l’oreille du Spectateur que la Vie à deux n’est, en définitive, qu’une commedia dell’arte dont chacun des protagonistes arbore le masque pathétique des apparences. 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Voyages avec ma tante (Travels With My Aunt)

     

                Cukor va toutefois plus loin encore. Dans Les invités de huit heures, il nous signifie sans ambages que le Couple n’est que ruine. Le film, partition tragique aux accents de requiem, a ainsi la crise de 1929 pour toile de fond. Les mariés, les fiancés et les concubins qui lui donnent sa substance sont, chacun à leur manière, en situation de faillite. Kitty et Dan Packard n’ont de cesse de s’affronter. Avilie par son ménage sans relief, Millicent Jordan (Billie Burke) ne subsiste qu’en jetant son dévolu sur des futilités[30]. Oliver (Lionel Barrymore), son époux, ne se trouve pas en meilleure posture. Ce vieil armateur oscille en effet entre désespérance métaphysique, usure corporelle et effondrement financier. Sa fille Paula (Madge Evans) courtise vainement Larry Renault (John Barrymore), un comédien devenu alcoolique et dépressif à la suite de trois mariages calamiteux. Quant aux Talbot, ils ont fait de l’adultère leur pain quotidien[31].

     

                Ce tableau apocalyptique ne laisse aucune place à l’optimisme. Aux dires de son auteur, essayer de faire durer un couple relève de l’acharnement thérapeutique sur un grand blessé de guerre. Les efforts que déploie Esther Blodgett le montrent avec une brutalité d’autant plus saisissante qu’elle est imprégnée de réalisme. Pour sauver son mariage, l’étoile naissante ne recule devant rien. Elle distrait son mari au chômage par tous les moyens[32]. Elle pardonne ses frasques, elle s’humilie devant un juge afin de lui éviter la prison pour conduite en état d’ivresse, elle l’aide patiemment à s’évader de l’enfer de l’alcool. Cependant, son abnégation est désespérée. Cupidon est destiné à périr sous les flèches d’Hadès. Aucun être, fût-il héroïque, ne peut changer cet arrêt. Ceux qui se risqueront à prouver le contraire, prévient Cukor, devront tenir un pari impossible. Le plan final de My Fair Lady le résume à la perfection : après avoir convaincu Eliza Doolittle de partager sa vie, l’incorrigible Professeur Higgins rentre chez lui, s’assied dans son fauteuil et, dans une attitude de défi, attend que sa belle récemment affranchie s’abaisse à lui apporter ses pantoufles.

     

                Si hommes et femmes sont voués à ne jamais s’entendre, n’ont-ils donc que le malheur pour destinée ? En vérité, ils peuvent toujours préférer l’éloignement à la proximité. Patricia Pemberton expérimente cette solution dans Mademoiselle gagne-tout. Consciente de ne donner sa pleine mesure qu’en solitaire, elle demande ainsi à Collier Weld, son encombrant compagnon, de déserter les stades où elle dispute ses compétitions sportives. C’est néanmoins dans Voyages avec ma tante que s’impose l’évidence. Quel est en effet le seul personnage qui puisse se targuer d’être à l’abri des vicissitudes de ses contemporains ? Henry Pouling, fils naturel d’Augusta Bertram et par-dessus tout, célibataire endurci. Pour vivre heureux, vivons séparés ! proclame fièrement George Cukor[33]. L’addition de deux misères n’a jamais donné la fortune, surenchérit-il sans se soucier du diktat des romantiques. Dans la singulière arithmétique des stratèges, cette formule peut se traduire de la façon suivante : 1 + 1 = 0. Le résultat est déconcertant mais que nul ne se méprenne, seul un tacticien de tout premier plan était en mesure de le trouver. La guerre des sexes et son cortège de divorces le prouvent, jour après jour, depuis le milieu du XXè siècle.

               



    [1] Le film que George Cukor a tiré des Quatre filles du Docteur March est intitulé Little Women.

    [2] Alias Spencer Tracy et Katharine Hepburn. Cette association à l’écran était d’autant plus intéressante que les deux acteurs formaient, à la ville, l’un des couples les plus unis de Hollywood.

    [3] L’argumentaire d’Amanda s’appuie sur un triste constat : la Société condamne plus facilement l’adultère féminin que l’infidélité masculine. Elle tend instinctivement à minimiser les frasques de l’Homme, fût-ce au prix d’injustices flagrantes.

    [4] Avec sa gouaille à la fois désopilante et empreinte de lucidité, Billie traite par exemple Harry de « gros fasciste ».

    [5] En l’espèce, la scène la plus marquante se déroule dans la salle où se dresse la statue du vénérable Thomas Jefferson. Billie Dawn découvre, à côté du monument, le serment du Père fondateur de l’Amérique moderne : « J’ai promis devant Dieu de m’élever contre toute forme de tyrannie sur l’esprit de l’Homme ». Ici, « l’Homme » doit naturellement s’entendre au sens large du terme. Il englobe tous les êtres, indépendamment de leur sexe.

    [6] Ce paroxysme est logique, le film étant l’adaptation de Pygmalion, la célèbre pièce de théâtre de George Bernard Shaw.

    [7] Malgré ou à cause de cela, le film fut un échec total à sa sortie.

    [8] Ce personnage fut interprété par la bouillante Katharine Hepburn, qui trouva là un terrain idéal pour exprimer ses idées féministes.

    [9] D’où le titre original du film, très provocateur en ceci qu’il brouille ostensiblement les repères identitaires : Pat and Mike.

    [10] De ce point de vue, elle prolonge la tradition inaugurée par la très masculine Calamity Jane.

    [11] Elle joue ainsi le rôle principal de Mazeppa.

    [12] Adam’s Rib, titre original de Madame porte la culotte, signifie précisément « la côte d’Adam ».

    [13] Signes de sa totale indépendance, Augusta a multiplié les conquêtes masculines tout au long de sa jeunesse. L’âge venu, elle vit avec Wordsworth (Lou Gossett), un Noir de plusieurs décennies son cadet. Entre-temps, elle a donné naissance à Henry (Alec McCowen), un fils naturel qu’elle a confié aux bons soins de sa sœur.

    [14] La lumière sombre de George Hoyningen-Huene, chef opérateur de plusieurs films de Cukor, accentue magistralement cette sensation de fin de règne. Elle contraste brillamment avec l’air triomphant qu’entonne Esther Blodgett, dans le long-métrage qui la révèle au Public : « C’est un monde nouveau que je vois / C’est un monde nouveau pour moi ».

    [15] Sa disgrâce est perceptible dès le début du film. Ivre mort, il se donne ainsi en spectacle lors d’un gala organisé au profit des acteurs en difficulté. Seuls le tact et le talent d’Esther Blodgett lui épargnent l’opprobre.

    [16] Fait hautement révélateur de sa volonté de conquête, elle saute du train qui devait la ramener au domicile conjugal.

    [17] Devenue riche au gré de ses rapines, Angela offre un théâtre à Tom.

    [18] La séquence finale durant laquelle le peintre poursuit Lily, son ancienne fiancée enlevée par Jimmy Monkley, est de ce point de vue très significative : l’Homme ne fait plus qu’emboîter le pas de la Femme. Cette tendance est validée par le fait que Michael Fane se laisse guider dans ses recherches par l’intrépide Sylvia Scarlett.

    [19] Pour souligner le caractère Herculéen des travaux que Jean-Marc Clément doit effectuer pour atteindre son objectif, George Cukor a demandé à Milton Berle, à Bing Crosby et à Gene Kelly d’interpréter leur propre rôle.

    [20] Il accuse Armand de dilapider son patrimoine mais aussi, de sacrifier son avenir professionnel, en entretenant une femme du monde à grands frais.

    [21] La torture favorite de l’ignoble Gregory consiste à marcher dans le grenier, la nuit, pour faire croire que sa femme est sujette à la paranoïa.

    [22] L’aliénation désignant à la fois l’asservissement d’un individu par autrui et un trouble mental.

    [23] Ceci prouve une fois de plus qu’en bon artiste, George Cukor préfère les circonvolutions de l’allégorie et de la métaphore aux lignes droites et fastidieuses des démonstrations purement intellectuelles.

    [24] Le Grand Timonier disait précisément : « Une paix imposée est une guerre qui sommeille ».

    [25] Les propos du Professeur Higgins accréditent cette thèse, dans My Fair Lady : « Si une femme entrait dans ma vie, je devrais capituler ». Johnny Case prend lui aussi conscience de cette nécessité structurelle, à la fin de Vacances. Il renonce définitivement à son mariage avec Julia Seton parce qu’il sait, sans l’ombre d’un doute, qu’une éventuelle union l’obligerait à se plier aux exigences matérialistes de son épouse.

    [26] La simple existence de tractations diplomatiques sous-entend, en toute logique, la présence de conflits.

    [27] Symbole de cette capitulation en règle, « Pat » demande Mike en mariage avec l’autorité d’un homme. Le futur époux approuve docilement l’intégralité des conditions fixées par sa conjointe, qui entend vivre selon sa seule et unique volonté.

    [28] Notons que la renonciation au nom constitue, chez Cukor, l’un des signes les plus tangibles de l’aliénation conjugale. Il se retrouve notamment à la fin d’Une femme qui s’affiche, lorsque Gladys Clover consent à effacer son patronyme si âprement défendu pour devenir Madame Pete Sheppard.

    [29] Rappelons que Les invités de huit heures, Comment l’esprit vient aux femmes ou encore, Le roman de Marguerite Gautier sont eux aussi des adaptations d’œuvres théâtrales.

    [30] Au premier rang desquelles figure l’organisation de dîners mondains.

    [31] Notons que le Docteur Talbot trompe sa femme avec Kitty Packard. Ainsi, le cycle infernal du Couple est bouclé.

    [32] Par exemple, elle reproduit des scènes de ses comédies musicales devant le malheureux Norman.

    [33] En cela, il s’accorde avec un autre pourfendeur des relations amoureuses : Howard Hawks.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Jean-Philippe Costes
     
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