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    Dossier: Kazan Elia

    Impureté de la pureté, et tout est impureté - Un éloge du mélange par Elia Kazan

    Jean-Philippe Costes

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Elia Kazan (cliquez ici pour accéder à son dossier biographique)

     

                « Vanité des vanités, et tout est vanité ». Avec ces mots ciselés au burin de la lucidité, l’Ecclésiaste grave dans le marbre de l’Eternité la vacuité absolue de l’existence humaine[1]. Non seulement notre vie n’est qu’un chemin cahoteux qui se perd dans un désert infini mais de surcroît, nous le parsemons de mirages pour oublier notre insignifiance fondamentale. Détourner notre regard du gouffre qui nous est promis peut sembler dérisoire. Néanmoins, nous pouvons arguer du fait que nous n’avons guère d’alternative aux faux-semblants. Egarés dans les sables d’une condition accablante, il nous faut prendre des repères factices pour nous donner l’illusion vitale que nous savons où nous allons. Otages de la volonté d’un Dieu implacable ou peut-être, jouets d’un Hasard capricieux et cruel, nous ressentons légitimement le besoin d’accorder de l’importance au futile, pour entretenir l’espoir que quelque chose a de la valeur ici-bas. Même si l’évidence nous oppose un démenti catégorique, nous n’avons d’autre choix que de poursuivre des chimères, afin de donner un sens à notre perpétuelle errance. Ces oasis pathétiques en terre de misère ont de multiples visages. Nous les nommons « pouvoir », « entreprise », « argent », « réussite », « gloire » ou encore, « procréation ». Nous feignons de croire qu’elles sont propres à conjurer la mort et l’oubli qui nous guettent. L’essentiel, à nos yeux éplorés par le mauvais sort, n’est pas tant la Vérité que l’idée que nous nous faisons d’elle. C’est ainsi que nous nous accrochons, contre vents et marées, aux bouées que nous jette notre imaginaire de naufragés. Cette pour cette raison empreinte de démence que nous nous prosternons devant un totem aussi ancien que la Civilisation : la pureté. Pour elle, nous sommes prêts à consentir les sacrifices les plus immenses. Nous lui vouons un culte inconditionnel, comme s’il suffisait d’accoler ses six lettres magiques aux mots « race », « religion » ou « sentiments » pour remédier à tous les problèmes de l’Humanité. Expliquer cette pratique si obscure qu’elle confine à l’énigme métaphysique requiert une intelligence lumineuse. Montrer sa vanité à la face du monde exige une audace tout aussi exceptionnelle. Elia Kazan a relevé ce double défi aux forces de l’esprit. En bâtissant une œuvre universelle, fascinante constellation où des étoiles à l’image de Marlon Brando, de James Dean et de Kirk Douglas brillent à jamais sur des microcosmes aux richesses fabuleuses, il a réussi ce que des générations de penseurs et d’artistes n’ont pu que rêver. De prime abord, le cinéaste Américain n’était pourtant pas homme à louvoyer sur les méandres labyrinthiques de la pureté. Cette ancienne sommité de la Gauche New-Yorkaise, qui n’hésita pas à envoyer ses camarades Communistes au bûcher que le Sénateur McCarthy et ses chasseurs de sorcières allumèrent au début des années 1950, resta ainsi dans les mémoires comme un modèle de duplicité. Ce passé, aussi lourd fût-il, ne pouvait toutefois constituer un obstacle infranchissable : nul n’est plus qualifié pour contester un idéal que celui qui l’a ouvertement renié.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Un tramway nommé désir (A Streetcar Named Desire)

     

                Pour comprendre le vaste raisonnement de Kazan, il convient en premier lieu d’effectuer un bref retour à la tradition biblique. Fils de Grecs Orthodoxes, l’auteur de Panique dans la rue (Panic in the Streets) est en effet imprégné de cette culture religieuse. Sa filmographie en témoigne sans la moindre équivoque. Qui sont les héros du Lys de Brooklyn (A Tree Grows in Brooklyn), d’Un tramway nommé Désir (A Streetcar Named Desire), de Viva Zapata !, de Baby Doll, d’Un homme dans la foule (A Face in the Crowd), d’America America, de L’arrangement (The Arrangement) ou encore, du Dernier Nabab (The Last Tycoon) ? Une Sainte, une Marie-Madeleine, un Christ rédempteur, un Ange, un Prophète, un Chrétien persécuté sur la route de l’Exode, un Saint-Paul qui prend le chemin de Damas et un Moine. Tous ces personnages sont des figures de proue de l’Ancien et du Nouveau Testament. Ils forment un substrat théologique dans lequel Elia Kazan a enraciné sa réflexion. Cette pensée faussement conventionnelle et authentiquement subversive se développe, en toute logique, à partir du premier article de la Foi Chrétienne : au commencement, Dieu et l’Homme ne faisaient qu’un. Ils étaient unis par une Sainte Alliance, conclue sous le ciel sans nuages du Paradis terrestre. Adam et Eve, hélas, ont jugé opportun de trancher ce lien sacré. Aveuglés par le soleil de la Puissance, ils ont croqué le fruit de la Connaissance et ont choisi de se dissocier de leur Créateur. En faisant deux avec ce dernier, ils ont aliéné leur pureté originelle. Ils ont brisé la radieuse unité qu’ils avaient reçue en héritage. Leur péché fut puni d’une longue et douloureuse déchéance[2]. Il leur fallut attendre la Nouvelle Alliance, apportée par Jésus-Christ, pour retrouver l’espoir d’un véritable renouveau[3]. A l’Est d’Eden (East of Eden), pilier de l’œuvre de Kazan, n’est que le prolongement de ce mythe fondateur de la Civilisation occidentale[4]. Caleb Trask (James Dean), son mémorable héros, est ainsi à l’image de Caïn, le fils de celui que les Saintes Ecritures décrivent comme le premier homme. En poussant son frère dans les bras sans pitié de la Mort, au gré d’un violent accès de jalousie, il enfreint la Loi divine et se condamne à la chute. Son acte, coup de poignard dans le contrat moral qui l’unissait à Yahvé, lui laisse pour seul horizon la misère d’un éternel exil[5]. Cette tragédie hautement symbolique est l’écrin d’une vérité intemporelle : l’Homme recherche la pureté pour combattre une dualité qu’il assimile, pour des raisons essentiellement spirituelles, à une souillure indélébile de l’âme, à la Transgression et au Mal absolu[6].

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Viva Zapata !

     

                Ce besoin irrépressible d’unité, nous enseigne Kazan avec la maestria d’un grand pédagogue, se traduit par une quête permanente d’intégrité. L’étymologie certifie la pertinence de ce lien de causalité. L’individu intègre se définit en effet comme un être entier[7]. Parce qu’il se veut pur, il récuse toute forme de mélange[8]. Cette aversion pour le métissage des sentiments se manifeste prioritairement sur le terrain rugueux de la Morale. Elle impose à ceux qui l’éprouvent une haine farouche de la compromission. Larry « Lonesome » Rhodes (Andy Griffith) en administre la preuve éclatante au début d’Un homme dans la foule. Fidèle à sa philosophie d’ancien vagabond, cet apôtre de la libre parole, devenu vedette de la Télévision par la grâce de sa franchise imputrescible, n’entend faire aucune concession aux puissants qui ambitionnent de le bâillonner. Symbole de son extraordinaire intransigeance, il fait éclater son rire sardonique de Falstaff à chaque fois que ses employeurs, étrangers à sa pureté, l’enjoignent de lire des messages publicitaires à la gloire des marchands du temple qui financent ses émissions. Katie Nolan (Dorothy McGuire) est également animée par ce désir incoercible de ne jamais s’écarter du droit chemin. Intraitable, la mère de famille du Lys de Brooklyn consacre l’intégralité de sa pauvre existence à la survie de sa famille. Elle travaille sans relâche, au mépris de sa santé. Rien, pas même les promesses enflammées de son époux fantasque et rêveur, ne saurait la détourner de son sacerdoce. Elle est convaincue que son salut, comme celui des siens, réside dans sa capacité à rester imperméable aux tentations qui submergent le monde extérieur.

     

                Sa rigueur toute religieuse, semble nous susurrer Kazan, est le prélude du deuxième commandement de la sagesse Judéo-Chrétienne : préserver son intégrité physique. Nul n’est mieux placé que Deanie Loomis (Natalie Wood) pour savoir ce que recèle ce Graal, que les chevaliers de la Vertu recherchent depuis l’aube des temps. Issue d’un milieu puritain, l’adolescente en crise de La fièvre dans le sang (Splendor in the Grass) a en effet grandi dans la haine du sexe et de la masculinité. « Les filles sérieuses ne s’intéressent pas aux hommes », lui répète constamment sa mère pour la dissuader de céder à des pulsions qui saliraient sa pureté originelle. Baby Doll (Carroll Baker), la « poupée de chair » qu’aimeraient posséder tous les hommes[9], entretient également des rapports conflictuels avec le Corps. Non contente de dormir dans un berceau, elle se refuse obstinément à son époux Archie Lee Meighan (Karl Malden). Son attitude relève apparemment de l’infantilisme le plus dégradant. En vérité, elle obéit à des considérations éthiques, philosophiques et théologiques qui ne doivent rien à la Psychiatrie : connaître physiquement l’Altérité nous ferait perdre le paradis de l’innocence et engendrerait, par voie de conséquence, notre propre désintégration.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Sur les quais (On the Waterfront)

     

                Lorsque les passions qui hantent la Terre lui interdisent l’accès à la pureté physique, note Elia Kazan avec un sens aigu de l’observation et de la logique, l’Etre humain tourne les yeux vers le Ciel et guette, au crépuscule de sa désolation, la lueur enthousiasmante d’une grande cause à défendre. L’Idéal, croit-il avec ferveur, trace la voie de la Perfection. Il constitue le plus sûr moyen de bannir la Dualité et de renouer avec le Divin. Cette volonté fusionnelle d’atteindre la Transcendance par le combat spirituel s’exprime selon des modalités extrêmement diverses. Blanche Dubois (Vivien Leigh), le professeur d’Anglais d’Un tramway nommé Désir, ne vit par exemple que pour restaurer l’image merveilleuse de la Grande Dame du Sud. Son raffinement culturel, vestimentaire et linguistique, sa relation platonique avec Harold Mitchell (Karl Malden), son fougueux soupirant, sont pour elle autant de façons de ressusciter les protagonistes d’Autant en emporte le vent (Gone With the Wind) et de les inscrire dans l’Eternité[10]. Adam Trask (Raymond Massey), le patriarche d’A l’Est d’Eden, cherche quant à lui la pureté dans le mysticisme. Parce qu’il conçoit son existence comme une illustration patiente et scrupuleuse de la Bible, il veille jalousement sur la bonne réputation de sa famille et oblige ses enfants, Aaron et Caleb, à s’imprégner quotidiennement de la parole divine. Proche cousin de cet ascète de l’idéalisme, Monroe Stahr (Robert De Niro), le Dernier Nabab de Hollywood, voue un véritable culte à l’Amour. Après la mort de sa femme, l’actrice Minna Davis, il renonce aux plaisirs terrestres et s’abstrait dans un labeur de Bénédictin. Il pourrait aisément tirer avantage de sa position de grand producteur pour séduire toutes les femmes de son choix. Cependant, il n’en fait rien. Il entend rester fidèle à sa défunte épouse, au nom des liens sacrés de la Passion et du Mariage. Emiliano Zapata (Marlon Brando) est la suprême incarnation de cet oubli de soi, motivé par le désir extatique d’exorciser l’impur de la personne humaine. Dévoué corps et âme à la Révolution, l’ancien paysan Mexicain devenu icône de l’insurrection combat, sans jamais faiblir, la ploutocratie de Porfirio Diaz (Fay Roope). Quand Madero (Harold Gordon), l’homme qu’il place à la tête de l’Etat pour effectuer une réforme agraire, lui offre un luxueux ranch en récompense de ses sacrifices, il se cabre et menace de reprendre les armes. Du haut de son destrier aussi blanc qu’une conscience virginale, il méprise les prévaricateurs. Il dédaigne tout autant ceux qui ne luttent que pour la gloire et les honneurs. A ses yeux de rebelle perpétuel, seul importe le triomphe de la Justice.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    A l’Est d’Eden (East of Eden)

     

                Ces êtres, au désintéressement et à l’abnégation typiquement romantiques, suscitent infailliblement l’admiration. Pourtant, Elia Kazan les fait déchoir de leur piédestal en nous signifiant, sans détour ni précautions oratoires, que leur croisade est une vanité qui oscille entre la candeur et l’hypocrisie. Blanche Dubois l’admet à demi-mot, pour calmer le courroux d’un prétendant qui l’accuse d’avoir menti sur son âge et son passé : « L’eau ou l’air peuvent être purs, mais le cœur d’un être humain… » A l’Est d’Eden, film en forme de manifeste intellectuel et artistique, le confirme avec force. Ainsi, Adam Trask n’est pas le parangon de vertu que la Société se plait à révérer. C’est un manipulateur impénitent, qui fait croire à ses enfants que leur mère est morte alors même qu’elle vit dans une bourgade voisine. C’est un époux oppressant et possessif, que sa femme a quitté pour s’affranchir de sa tyrannie domestique. C’est un homme injuste, qui favorise honteusement son fils aîné au détriment du cadet. C’est enfin une créature d’une cruauté indicible qui refuse, au nom de la Morale, les cinq mille dollars que l’infortuné Caleb a courageusement gagné pour renflouer son entreprise en faillite[11]. Ce personnage irrémédiablement ambigu nous murmure un message que nous n’aimons guère entendre, parce qu’il remet en cause l’une de nos croyances les plus profondes : tout est mélangé en ce bas monde ; la dualité est la règle et l’unité, l’exception[12].

     

                Pour achever d’en convaincre les incrédules et ceux qui, par faiblesse, préfèrent la douceur des mythes à l’inconfort du Réel, Kazan attaque frontalement la valeur que les fantassins de la pureté ont coutume de broder en lettres d’or sur leur bannière : la chasteté. Blanche Dubois, Baby Doll et les jeunes héros de La fièvre dans le sang sont, en apparence, les preuves irréfutables que ce mot sanctifié par la Religion n’est pas vide de sens. Mais que sont ces bonnes âmes, en vérité ? Après s’être rendue coupable de détournement de mineur, la première s’est longuement adonnée à la prostitution dans des hôtels borgnes de la Nouvelle-Orléans[13]. La deuxième est une nymphette lascive et perverse, qui entoure son corps de barrières infranchissables à seule fin d’obliger son mari impécunieux à lui offrir l’argent et les biens matériels dont elle se languit. Deanie Loomis et son fiancé, Bud Stamper (Warren Beatty), sont quant à eux habités par le démon du sexe. Leur abstinence n’est, pour paraphraser Sigmund Freud, qu’une mince pellicule qui recouvre un fond de sauvagerie. Elle atteste, si besoin en était, que rien de ce qui est humain ne saurait être sans tâche.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Le dernier nabab (The Last Tycoon)

     

                Cette incompatibilité structurelle entre le « vouloir être pur » et le « devoir être impur » génère mécaniquement une intense sensation de malaise[14]. Kazan la fait partager au Public en usant, avec une finesse remarquable, de différents procédés formels. D’abord, il s’inspire volontiers des univers empoisonnés de Tennessee Williams. Il transpose méticuleusement les pièces du dramaturge et obtient, dans Baby Doll comme dans Un tramway nommé Désir, une atmosphère délétère qui sied admirablement à son propos. Parallèlement, il dirige ses acteurs de manière à donner l’impression qu’ils se tiennent en équilibre au bord d’un précipice. Dans cette optique, chaque plan devient une photographie de la détresse humaine, une chronique de la misère d’un monde condamné à ne jamais trouver ce qu’il recherche. Kazan accentue cet effet en inclinant l’image, en la renversant voire même, en l’amenant à tanguer comme un bateau ivre. Ce chavirement pictural, qui atteint son paroxysme dans A l’Est d’Eden[15], contribue à faire de la quête d’intégrité un voyage nauséeux sur une mer déchaînée. Pour parachever son œuvre de déstabilisation, l’auteur du Fleuve sauvage (Wild River) s’ingénie à enfreindre les lois de la narration cinématographique. Cet outrage aux bonnes mœurs du Septième Art est particulièrement sensible dans L’arrangement. De flash-back en séquences fantasmagoriques où se mêlent anarchiquement le présent et le passé, de scènes mi-oniriques, mi-réalistes où les chimères tutoient la Vérité, il brise ostensiblement la linéarité traditionnelle du récit pour créer, dans l’esprit du Spectateur, une confusion qui reflète habilement les affres de la vie humaine.

     

                Ce film singulier est capital en ceci que, non content de mettre en évidence l’inanité totale de la pureté, il souligne magistralement sa nocivité et la nécessité subséquente de la dépasser. Eddie Arness (Kirk Douglas), son héros, est en effet une victime très représentative de la sacralisation de l’intégrité. Pour donner consistance à son image d’Américain modèle, ce citoyen au-dessus de tout soupçon est conduit à nier ses aspirations subversives et finalement, à sombrer dans une profonde dépression[16]. Elia Kazan explique admirablement cette aliénation mentale, qui plane sur l’ensemble de son œuvre comme un oiseau de mauvais augure. Les hautes exigences de la Société, de notre conscience et de nos idéaux, dit-il en fin connaisseur des drames de l’existence, contredisent les vérités prosaïques de notre Nature imparfaite. Ce faisant, elles créent une tension insoutenable qui ravage notre psychisme et nous pousse dans les abysses de la schizophrénie. Deanie Loomis offre, tout au long de La fièvre dans le sang, un exemple saisissant de ce syndrome destructeur qui naît de la confrontation entre d’une part, le rêve d’intégrité et d’autre part, la réalité intangible de la dualité humaine. A force de subir la dictature morale d’un monde qui lui interdit d’assumer sa sexualité, la malheureuse lycéenne succombe ainsi à une crise d’hystérie. Parce qu’elle ne peut laisser libre cours à sa passion pour Bud, son prince charmant, elle perd la raison et se voit contrainte d’endurer l’avanie d’un long séjour en hôpital psychiatrique. Blanche Dubois suit une trajectoire analogue, dans Un tramway nommé Désir. Lorsque l’infâme Stanley Kowalski la viole, dans les vapeurs nauséabondes de son sordide appartement, elle prend conscience que ses espoirs de pureté ne sont qu’illusions. Cet accès de lucidité, qui la prive soudainement de son idéal existentiel, ne lui laisse d’autre issue que la démence et l’internement. Baby Doll n’est pas femme à enrayer cette mécanique infernale du déclin. En refusant obstinément son lit à son époux accablé de ne pouvoir consommer son mariage, elle change le manoir des Meighan en ce qu’il faut bien appeler, malgré les convenances littéraires, une « maison de fous »[17].

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    L’arrangement (The Arrangement)

     

                Quand elle ne mène pas à l’asile, la pureté génère une effroyable dureté. En la matière comme en celles qui la précèdent, Kazan se distingue par sa cohérence et sa lucidité. Par définition, les êtres qui recherchent la perfection morale sont en effet plus enclins que les autres à se montrer inflexibles. Katie Nolan n’a de cesse de le rappeler, dans cette brillante leçon de vie qu’est Le lys de Brooklyn. Elle rudoie Johnny (James Dunn), mari aimant mais trop inconstant pour combler ses attentes de maîtresse de maison. Elle congédie Sissy (Joan Blondell), sa chère sœur, au motif que ses mœurs sont d’une légèreté malséante. Elle fait preuve d’une constante sévérité à l’égard de ses enfants Francie (Peggy Ann Garner) et Neeley (Ted Donaldson), qu’elle entend élever dans le culte de la rectitude. Son intransigeance proverbiale, néanmoins, ne la bonifie pas. Elle marque son visage angélique au fer rouge de l’antipathie. Elle asphyxie son entourage, en étouffant peu à peu sa douceur maternelle.

     

                Pureté, clame Elia Kazan de film en film, les hommes qui agissent en ton nom prétendument vénérable se fourvoient ! Tu détruis tous ceux qui t’approchent, aussi sûrement que le soleil carbonisa les ailes du présomptueux Icare ! Archie Lee Meighan est, à son corps défendant, la vivante illustration de ce prêche enflammé. Pour renflouer son commerce à la dérive et acheter les faveurs de la prude Baby Doll, il en vient ainsi à incendier l’usine de Silva Vacarro (Eli Wallach), son principal concurrent sur le marché du coton. Cet acte, qui vaudra de longues années d’emprisonnement à son auteur, est lourd de signification. Il suggère crûment que l’intégrité est l’antichambre du crime et plus encore, une source de désespoir intarissable pour le genre humain. Dans ce contexte, nul ne s’étonnera que la pureté, telle que Kazan la conçoit, mène à la Mort les inconséquents qui la poursuivent : celui qui brûle d’avoir ce qu’il ne peut qu’imaginer est voué, par essence, à se consumer. Tel est le cas de Monroe Stahr, le Dernier Nabab. Lorsque ce veuf inconsolable comprend que Kathleen Moore (Ingrid Boulting), le sosie de sa défunte épouse, ne sera jamais sienne, son ambition irréaliste de connaître un Amour éternel s’effondre et emporte avec elle son ultime raison de vivre. La fin d’Emilio Zapata est tout aussi édifiante que celle du producteur maudit. Le chevalier blanc de la paysannerie Mexicaine est en effet criblé de balles, pour n’avoir pas voulu se compromettre avec les partisans de l’opportunisme politique. Personne ne peut être pur impunément, semble-t-il nous chuchoter en expirant sur la place d’un village que ses ennemis avaient transformée en traquenard.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La fièvre dans le sang (Splendor in the Grass)

     

                Pour que son Public n’en doute plus, Elia Kazan renverse les propositions élémentaires de son raisonnement. Ce bouleversement de génie se fait jour dans le sombre Sur les quais. Terry Malloy (Marlon Brando), le héros du film, se distingue ainsi par le fait qu’il est intégralement mauvais. Cet ancien boxeur est devenu l’homme lige de Johnny Friendly (Lee J. Cobb), un truand notoire qui contrôle le puissant syndicat des dockers du Nord-Est des Etats-Unis. Il se targue d’être égoïste, violent et veule. Son amoralité, pleinement assumée, le rend rétif à toute forme de bonté. Elle l’incite à exécuter, sans états d’âme, les basses œuvres de son sinistre employeur. Cependant, le jeune vaurien est moins monolithique qu’il ne le pense et ne le laisse croire[18]. Les sermons de l’Abbé Barry (Karl Malden), pourfendeur de la Pègre et défenseur infatigable de l’Ouvrier, lui révèlent qu’il est réceptif à la Compassion. Au contact de la belle Edie Doyle (Eva Marie Saint), il prend également conscience de sa sensibilité à l’Amour. Cette impureté inattendue le métamorphose en serviteur du Bien : il dénonce les forfaits de Friendly à la Police puis, témoigne vaillamment contre le redoutable mafieux à la barre d’un tribunal. Sa démonstration de courage menace directement son emploi, sa réputation et même, sa vie[19]. Toutefois, Malloy est résolu à souffrir pour la Vérité. Il essuiera les quolibets de ses confrères avilis par la loi du silence, il endurera la douleur de la misère sociale et affrontera sans défaillir ses bourreaux désignés, afin que la Justice triomphe de l’iniquité. La rédemption christique de ce personnage fondamentalement mélangé appelle une conclusion dérangeante et néanmoins incontestable : la dualité est salvatrice ; a contrario, rien n’est plus sale que la pureté.

     

                Cette souillure aussi insoupçonnée qu’indéniable sonne logiquement le glas de tous les idéaux que l’Humanité a coutume d’exalter. Si l’intégrité est un leurre, la perfection morale ne peut en effet exister. Elle n’est qu’un mirage. A la lumière de cette vérité première, Kazan nous éclaire sur la vanité des mythes universels. La Sainteté, déclare-t-il avec verve et audace dans A l’Est d’Eden, n’est par exemple qu’un artifice des religions Judéo-Chrétiennes[20]. Pour preuve, Adam Trask, alter ego cinématographique du premier homme et surtout, modèle de piété pour tous les siens, est une créature au double visage. Il a d’ailleurs engendré deux fils, dont les vices et les vertus reflètent fidèlement sa personnalité contrastée. L’Amour, valeur que la Civilisation brandit comme un crucifix devant le spectre de la Barbarie, ne serait pas davantage immunisé contre le syndrome de l’ambivalence qui affecte les choses de ce monde. Monroe Stahr le sait mieux que quiconque. Son rêve conjugal, au nom duquel il a bâti sa glorieuse existence, devient ainsi un cauchemar à mesure que sa dulcinée, perfide en diable, s’éloigne de lui pour se donner à un autre. Il le change en fantôme, en une âme damnée qu’un affreux maléfice condamne à passer des lumières Hollywoodiennes à l’ombre de la décadence[21]. L’idée révolutionnaire, ajoute Kazan sans se départir de sa fibre contestataire, produit des méfaits identiques. Emiliano Zapata en fait l’amère expérience. Convaincu de défendre la cause des opprimés, il espère éliminer à jamais le régime corrompu de Porfirio Diaz. Mais qu’advient-il de lui quand, au terme d’une lutte acharnée, il terrasse son vieil ennemi ? Il endosse l’uniforme infamant d’un nouveau potentat. La morale de son histoire est aussi cinglante qu’instructive. Elle nous rappelle que la Révolution est à la fois une table rase et un retour au point de départ.[22] Sur les décombres encore fumants de cette institution plus respectée que respectable, Elia Kazan ose profaner la dernière icône devant laquelle se prosternent béatement ses congénères : la Démocratie. Larry Rhodes, « l’homme dans la foule », incarne à lui seul la contradiction structurelle qui mine ce régime baptisé par Eschyle[23], béni par la Révolution Française et sanctifié par Abraham Lincoln[24]. D’un côté, il jouit de la liberté salutaire de s’affranchir de sa triste condition d’exclu et de goûter aux joies du succès médiatique. De l’autre, hélas, il a toute latitude pour faire profession de démagogue et manipuler les masses au gré de ses intérêts personnels[25].

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Un homme dans la foule (A Face in the Crowd)

     

                Tout idéal porte en lui sa propre limite, tel est le message de cet imposteur qui semble continuellement se rire des crédules qui l’ont fait roi. Kazan aurait pu se contenter de cette funeste maxime pour dissiper nos espoirs d’absolu. Cependant, il a jugé opportun de l’appliquer à son propre pays. Ce choix est irréductible à un défaut de patriotisme ou a la rancœur stérile d’un ancien Communiste, désireux de démythifier le paradis des capitalistes. Il obéit en vérité à un constat que la Raison et l’Histoire ont définitivement validé : entité géographique devenu projet politique, les Etats-Unis se conçoivent comme un modèle d’intégrité ; ses principes fondateurs seraient si nobles qu’ils auraient vocation à s’exporter dans l’ensemble de la planète. Ce messianisme aux confins de l’Ethique, de la Religion et de l’Idéologie, l’immortel metteur en scène du Mur invisible (Gentleman’s Agreement) le réfute sans coup férir. Le Rêve Américain, proclame-t-il hardiment, serait ainsi un abîme d’impureté. Stavros Topouzoglou (Stathis Giallelis), le petit immigré Anatolien d’America America, en témoigne avec une conviction qui ne laisse aucune place au scepticisme. Pour rallier New York, la cité qui obsède son esprit de Chrétien martyrisé, il doit en effet sacrifier son innocence juvénile sur l’autel d’une réalité dont il avait, par candeur, sous-estimé l’ineffable cruauté. Les nécessités de son odyssée harassante, spirale infernale de tourments en tous genres, le contraignent successivement à poignarder un bandit qui l’avait détroussé de ses maigres possessions, à travailler comme une bête de somme dans le port de Constantinople, à dormir dans la rue comme un mendiant, à connaître la fin, le froid, le déshonneur et l’humiliation de devoir envoyer des lettres faussement rassurantes à sa famille inquiète. Sa situation est à ce point critique qu’il en est réduit à courtiser la fille d’un riche commerçant, dans le but inavouable de s’accaparer sa dot. Comble de l’avanie, il prend finalement la mer en compagnie de Madame Kebabian (Katharine Balfour), épouse d’un grand négociant d’origine Turque qui voit en lui l’occasion unique de raviver la flamme de sa libido déclinante. Ce chemin de croix est en soi édifiant. Il l’est d’autant plus qu’il ne peut être taxé d’exagération ou d’excès de romantisme. Chacune de ses stations n’est ainsi que la transposition, au Cinéma, du périlleux voyage que fit l’oncle d’Elia Kazan à la fin du XIXè siècle.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Baby Doll

     

                Ce drame authentique, illustration du sort que subirent d’innombrables immigrés en partance pour les rives prétendument édéniques du Nouveau Monde, nous oblige à désacraliser les images pieuses qui entourent traditionnellement l’Amérique. Puisque cette Nation que d’aucuns pensent élue de Dieu souffre les plaies de l’impureté, comme tous les peuples de la Terre, le volontarisme qui a présidé à sa création est par exemple sujet à caution. Le destin contrasté de Stavros Topouzoglou le certifie plus efficacement qu’une diatribe philosophique. Certes, l’aventurier de la vieille Europe atteint finalement son objectif. Il traverse l’Atlantique à force de persévérance. Mais que serait-il devenu si la Chance ou la divine Providence ne l’avaient pas protégé des balles de la Police Ottomane ? Que lui serait-il arrivé si Hohaness (Gregory Rozakis), son brave compagnon de route, ne s’était jeté dans les eaux meurtrières de la baie de l’Hudson pour lui faire don de son identité ? Il serait mort, ou aurait été renvoyé dans son pays à la requête de Monsieur Kebabian (Robert H. Harris), le mari bafoué de sa bienfaitrice infidèle.

                Corollaire direct de cette mise au point douloureuse, le visage rayonnant du Self-Made Man s’assombrit lui aussi. Plus que le géant étincelant auquel chaque citoyen Américain est appelé à s’identifier, il apparaît comme un colosse aux pieds d’argile, qui émerge à grand-peine du vaste océan de la misère humaine. Francie Nolan le montre parfaitement dans Le lys de Brooklyn. Bien que cette fillette au courage hors du commun parvienne à s’engager sur le chemin victorieux de la réussite, grâce à son attrait immodéré pour les livres, elle rencontre quotidiennement les difficultés d’une héroïne de Charles Dickens ou d’Emile Zola[26]. Par-dessus tout, elle ne doit son salut qu’au sacrifice de son père, pauvre bougre qui préfère mourir plutôt que de contraindre son enfant à échanger son uniforme d’écolière contre une blouse d’ouvrière. En dépit de son apparente insignifiance, ce dernier personnage est de toute première importance. Johnny Nolan, chanteur auquel un insuccès permanent ne laisse d’autre choix que de cacher ses échecs répétés derrière les paravents de l’optimisme, fait en effet une confession décisive aux spectateurs de son inéluctable décadence : le Rêve Américain est au mieux un miroir aux alouettes, au pire, un refuge de bonimenteurs.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Le lys de Brooklyn (A Tree Grows in Brooklyn)

     

               Cet aveu d’impureté interdit au plus grand mythe occidental de faire illusion plus longtemps. Kazan le sait et fait choir, comme des dominos dérisoires, les derniers piliers de cet idéal en clair-obscur qu’est l’American Way of Life. Hollywood, cité divine aux yeux de générations d’êtres humains, se partagerait ainsi entre l’Enfer et le Paradis. Le pathétique Monroe Stahr est profondément marqué par cette dualité. Après avoir subi, des années durant, les caprices et les sordides confidences des vedettes du Cinéma, le Dernier Nabab, épuisé par une vie d’artifices et de déceptions, est congédié par les actionnaires impitoyables de son studio de production[27].

                L’ensemble du système médiatique Américain, poursuit Kazan avec l’autorité d’un expert, est rongé par le Vice. Il n’est pas seulement le contre-pouvoir salvateur que célèbrent les thuriféraires de la liberté d’opinion. Il est également un creuset redoutable, qui forge à la chaîne des idoles de pacotille pour divertir un Public avili. Il suffit de se remémorer le parcours de « Lonesome Rhodes », repris de justice élevé au rang de grand prêtre cathodique, pour se convaincre de la validité de ce jugement[28].

                Imperturbable, Elia Kazan va jusqu’au terme de son œuvre de démythification. Il fait de ses films une cascade sans pudeur, qui met brutalement à nu le corps outragé de l’Amérique. Dans Sur les quais, lumineuse histoire d’amour ternie par un docker malfaisant qui fait régner la terreur avec l’aide d’un juriste corrompu, il met en cause l’intégrité de deux figures tutélaires des Etats-Unis : le Syndicaliste et l’Avocat. Avec La fièvre dans le sang, il met en relief l’hypocrisie du Puritanisme, religion Américaine par excellence. Qui ne se souvient de l’écoeurante duplicité d’Ace Stamper (Pat Hingle), gardien des bonnes mœurs familiales qui incite son fils Bud à jouir des filles faciles en attendant son mariage avec la respectable Deanie Loomis[29] ? La dénonciation atteint toutefois son paroxysme dans L’arrangement[30]. Eddie Arness, le héros de ce brûlot incandescent, ne saurait en effet se réduire à un publicitaire déprimé qui a momentanément perdu l’esprit d’entreprise. C’est un homme qui, à l’issue d’une longue introspection, choisit de vivre selon un principe en complet décalage avec les règles de son monde : « Je ne veux rien faire, je veux être ». Autrement dit, c’est un révolté qui se refuse à jouer davantage le rôle dégradant du producteur et du consommateur Anglo-Saxon. Son ultime résolution existentielle résonne comme l’oraison funèbre de l’Amérique triomphante. Il préfère ainsi se réfugier dans un asile psychiatrique plutôt que de continuer à vivre parmi les siens.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    America, America

     

               A l’énoncé de ces sentences assassines, une question angoissante vient infailliblement à l’esprit : faut-il désespérer de tout puisque rien, ici-bas, n’est à l’abri du médiocre ? Etranger à la désolation comme au défaitisme, Elia Kazan répond immédiatement par la négative. L’impureté, affirme-t-il au gré d’un prodigieux retournement des valeurs et des croyances dominantes, n’est en aucun cas une tragédie pour l’Humanité. D’abord, elle confère à ceux qui l’accueillent sereinement une douceur qu’ignorent les adeptes de l’intégrité. Parce qu’ils ne recherchent pas une perfection inaccessible, ces êtres, infiniment plus sages que ne l’insinuent leurs détracteurs, ne sont pas habités par le désir obsessionnel de traquer les moindres défauts de leur environnement ou de leur propre personne. Indulgents avec eux-mêmes et avec les autres, il sont apaisés, tolérants et par voie de conséquence, de très bonne compagnie[31]. Johnny Nolan et sa belle-sœur Sissy appartiennent à cette race de bienheureux indûment dédaignés par les moralisateurs. Le premier est un rêveur alcoolique et insouciant, tandis que la seconde est une femme irrémédiablement volage. Néanmoins, ces deux pécheurs devant l’Eternel illuminent, par leur présence, les ténèbres dans lesquelles se débattent les protagonistes du Lys de Brooklyn. Ils sont porteurs d’un détachement, d’une bienveillance et d’une joie de vivre qui les rendent plus aimables que ne le sera jamais celle qui s’autorise à les juger constamment : la droite mais revêche Katie[32].

                L’impureté, renchérit Kazan sans craindre les anathèmes des bien-pensants, n’est pas seulement un remède à l’inquiétude et à la morosité que véhiculent la condition humaine. Elle constitue par-dessus tout un espoir pour tous les « mauvais » de la Terre[33]. Caleb Trask, le héros de ce film central qu’est A l’Est d’Eden, accomplit le tour de force de changer ce paradoxe en évidence. S’il avait été totalement perverti, comme se plaît à l’en persuader son entourage, aurait-il été capable d’apporter une aide financière à son père, de lui pardonner son mépris et de rester à son chevet au soir de son existence ? En vérité, le jeune réprouvé trouve la lumière dans sa dualité fondamentale. C’est elle qui, en brisant les chaînes de l’unité, lui ouvre les portes de la rédemption[34]. Impureté de la pureté, et tout est impureté. Grâce à Elia Kazan, nous savons désormais que ce mélange universel est une bénédiction et non, une malédiction.

     



    [1] L’Ecclésiaste est un livre biblique, empli de sages méditations sur la vie et la destinée de l’Homme. La tradition Judéo-Chrétienne en attribue la paternité au Roi Salomon.

    [2][2] Voir la Genèse, premier livre du Pentateuque, 1 à 3.

    [3] Avant ce retour providentiel de l’unité, Dieu avait tenté de sceller un pacte avec Noé, Abraham et Moïse.

    [4] Notons que ce long-métrage d’anthologie est l’adaptation d’un roman de John Steinbeck.

    [5] L’un des protagonistes du film ponctue ce drame d’une citation de la Genèse (4 – 16) : « Caïn se retira de la présence de Yahvé et séjourna dans le pays de Nod, à l’Est d’Eden ».

    [6] On observera que Martin Scorsese, cinéaste religieux par excellence, se fait l’apôtre d’une pensée identique dans l’ensemble de ses films.

    [7] C’est le sens du mot Latin « integer ».

    [8] Dans son acception première, la pureté désigne précisément ce qui est « sans mélange ».

    [9] La poupée de chair est le titre Français du film.

    [10] Ce projet idéaliste par excellence a conduit Elia Kazan à choisir Vivien Leigh, interprète de la légendaire Scarlet O’Hara, pour incarner Blanche Dubois.

    [11] Notons que le « bon » Aaron (Richard Davalos) a hérité de la dualité de son père. Sous ses dehors de fils idéal se cache en effet un garçon retors, qui jalouse son frère et ne répugne ni à la violence, ni à la malveillance.

    [12] Terrence Malick, auteur majeur du Cinéma Anglo-Saxon, a fait de cette idée le socle de son œuvre.

    [13] Ajoutons qu’en dépit de la pudeur qu’elle affecte, Blanche n’est manifestement pas indifférente au charme bestial de son beau-frère Stanley Kowalski, rustre invétéré que la sensualité de Marlon Brando change en symbole du Désir. Ainsi, elle confirme que son prénom est à l’image de sa prétendue bienséance : une couverture destinée à masquer sa noirceur indélébile.

    [14] Freud dirait « un malaise dans la Civilisation ».

    [15] On se souviendra notamment de la scène durant laquelle la caméra suit Caleb Trask, qui oscille comme un enfant innocent sur une balançoire tout en se félicitant d’avoir dit à son frère Aaron qu’il était le fils d’une mère indigne.

    [16] Après avoir tenté de se suicider en jetant sa voiture sous un camion, l’infortuné Arness se mure dans un silence mortifère.

    [17] L’expression est d’autant plus justifiée que la demeure, délabrée, est entretenue par une gouvernante (la tante Sissy, alias Mildred Dunnock) proche de la sénilité.

    [18] Son expression angélique, que Kazan prend soin d’entourer d’un halo de lumière, le laisse présager : elle contraste puissamment avec son corps massif et ses stigmates de gladiateur des rings.

    [19] A telle enseigne que Charley (Rod Steiger), son frère, est assassiné pour avoir tenté de l’arracher aux griffes de Friendly.

    [20] La critique est naturellement extensible à toutes les confessions.

    [21] Anéanti par la trahison de sa chère Kathleen, Stahr perd le goût de travailler puis, de vivre. Son itinéraire, symbole de l’idéalisme déçu, se termine dans un hangar obscur de Hollywood au son d’un leitmotiv lancinant : « Je ne veux pas te perdre… Je ne veux pas te perdre… »

    [22] Une scène résume cette désillusion : devenu chef de l’Etat, Zapata se montre aussi menaçant avec les péons qui lui reprochent son immobilisme que Porfirio Diaz l’avait été avec lui-même, quelques années auparavant.

    [23] Le tragédien Grec fut le premier à employer le mot « démocratie », dans sa pièce intitulée Les Suppliantes.

    [24] L’illustre Président des Etats-Unis fut le chantre inégalé de la Démocratie, procédure dont il disait qu’elle était « le gouvernement du Peuple, par le Peuple et pour le Peuple ».

    [25] Devenu Tribun de la Plèbe par la grâce des dieux de l’Audiovisuel, « Lonesome Rhodes » fait et défait les politiciens à sa guise. Son immense popularité lui permet de modeler l’opinion publique et de bâtir un véritable empire de la communication.

    [26] Chaque jour de sa vie est une lutte acharnée contre la pauvreté. Elle vit dans un appartement misérable, dont la surface diminue à mesure que se réduisent les revenus de sa famille. Elle se voit même dans l’obligation d’être la sage-femme de sa propre mère, trop démunie pour prétendre aux services d’un hôpital.

    [27] La critique de Kazan a une portée d’autant plus grande que Monroe Stahr, créature née de la plume talentueuse de Francis Scott Fitzgerald, s’inspire d’un personnage réel : Irving Thalberg, grand producteur de « l’âge d’or Hollywoodien », décédé alors qu’il n’avait que 37 ans.

    [28] Jugement que Sidney Lumet reprit à son compte en 1976, dans l’excellent Network.

    [29] Roi du pétrole déchu par la crise de 1929, Ace Stamper scelle également la tombe de l’Idéal capitaliste en se suicidant.

    [30] Film que Kazan tira d’un roman qu’il avait lui-même écrit.

    [31] Ici, le poète Latin Térence rétorquerait à Kazan que « la complaisance crée les amis »…

    [32] Les enfants Nolan, Francie et Neeley, sont d’ailleurs plus attachés à leur père et à leur tante soi-disant indignes qu’à leur mère irréprochable.

    [33] Si nous suivons le raisonnement d’Elia Kazan, nous appartenons tous à cette piètre confrérie dans la mesure où la pureté n’existe pas davantage que l’intégrité morale.

    [34] En d’autres termes, l’impureté est une arme à double tranchant. Certes, elle menace le bon de devenir mauvais ; cependant, elle permet aussi au mauvais de devenir bon.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Jean-Philippe Costes

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