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    Dossier: Lean David

    David Lean et les illusions romantiques - Un merveilleux malentendu

    Jean-Philippe Costes

      

     

     

     

     

     

     

    David Lean  (cliquez ici pour accéder à son dossier biographique)

    Hissé sur son méhari, majestueux vaisseau des déserts orientaux, Thomas Edward Lawrence (Peter O’ Toole) vogue dans les mers de sable de l’Arabie Ottomane. Il vient de prendre Aqaba aux Turcs. Son légendaire vague à l’âme s’est temporairement échoué sur les dunes. Sous ses yeux plus purs que l’azur, un soleil radieux émerge des terres désolées et dévoile, dans un moment de grâce, la splendeur immaculée d’une tornade en forme de pilier
    de feu.

     

     

     

     

     

     

    Lawrence d'Arabie

    Youri Jivago (Omar Sharif), prince des poètes au pays des maudits, est emporté par le souffle puissant de l’Histoire. Un train l’emmène à l’Est de son Eden Moscovite. Dehors, le manteau blanc de la Sibérie enneigée se couvre de taches rougeoyantes. Le sang coule à flots. La guerre civile fait rage et annonce un long orage de tourments.

    Le Commandant Shears (William Holden), prisonnier d’un camp Japonais égaré dans la jungle Birmane, enterre un camarade dans une tombe de fortune. Ses ultimes espérances viennent de trépasser. Mais soudain, une mélodie pleine de force et d’envie parvient à son ouïe assourdie par le désenchantement. Un nouveau détachement de détenus arrive en sifflant un air victorieux. La servitude commencerait-elle à battre en retraite devant la liberté en
    marche ?

    La mer en furie prend d’assaut les côtes de l’Irlande occupée. Elle repousse vers les rochers éreintés l’explosif et les fusils dont le Sinn Féin a besoin pour bouter ses ennemis hors de sa terre. La Police Anglaise veille au grain et se tient prête à intervenir pour arrêter les insurgés. Mais Thomas Ryan (Leo McKern) et ses vaillants concitoyens se moquent du danger. Comme une marée humaine, ils déferlent par dizaines de leur petit village pour braver l’adversité et s’emparer des armes nécessaires à la guerre d’indépendance.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La Fille de Ryan

    ll suffit d’évoquer quelques-uns des chefs d’œuvre de David Lean pour faire briller les yeux, battre les cœurs, frissonner les échines et éveiller, en l’espace d’un instant magique, le rêve extatique d’une vie plus grande que la Vie. Bien des détonateurs pourraient être désignés pour expliquer, spectateur par spectateur, cette pyrotechnie émotionnelle que le Temps lui-même semble impuissant à étouffer. La splendide explosion a toutefois une dimension universelle qui révèle, sans l’ombre d’un doute, que son catalyseur doit être moins recherché dans les eaux troubles de la singularité individuelle que sur les rives de l’objectivité. Cette divine étincelle qui met constamment le feu aux poudres de l’Imaginaire est une aspiration époustouflante, née des éclairs poétiques qui foudroyèrent l’Europe des XVIIIè et XIXè siècles. Mue par le désir de faire du quotidien une aventure extraordinaire, elle renverse les barrières de la Raison pour laisser les Sentiments chevaucher à leur guise. Elle porte un nom qui résonne comme un défi au réalisme des Anciens et des Post-Modernes : le Romantisme.

    Ce courant de pensée qui a révolutionné les arts, bouleversé les valeurs et changé l’existence de générations d’êtres humains, Friedrich Novalis en a restitué la quintessence avec un talent et une finesse inégalés : « Le monde doit être romantisé. Ainsi, on retrouvera le sens originel […] Quand je donne aux choses communes un sens auguste, aux réalités habituelles un sens mystérieux, à ce qui est connu la dignité de l’inconnu, au fini un air, un reflet, un éclat d’infini, je les romantise »1. De prime abord, tout incite à considérer que David Lean s’est approprié le petit manifeste du grand poète Allemand. Le cinéaste Britannique a ainsi fait de la sublimation le centre de son œuvre. Rien, dans son univers à nul autre pareil, ne relève de l’anodin et du dérisoire. Chaque chose obéit scrupuleusement aux lois du lyrisme, de la magnificence et de l’exaltation. Les décors en témoignent avec force. Souvent naturels, rarement artificiels, leur beauté atteint une démesure qui confine à la divinité. En chacun d’eux semble sommeiller une puissante métaphore. Dans Lawrence d’Arabie (Lawrence of Arabia), par exemple, les cieux superbes et les sables effrayants du désert sont autant de reflets des anges et des démons qui se disputent le cœur des hommes. Dans la Route des Indes (A Passage to India), la lune n’est plus un astre mort mais le soleil de la nuit. Sous ses rayons argentés, le Gange se métamorphose en un serpent fantastique, qui chavire les âmes aussi aisément qu’il charrie des corps. Dans la Fille de Ryan (Ryan’s Daughter), l’Irlande cesse d’être une île pour devenir un joyau, posé sur un écrin turquoise. Quant à la demeure familiale de Varikino, que l’on peut admirer dans Docteur Jivago (Doctor Zhivago), elle est bien plus qu’une simple datcha perdue dans les steppes Sibériennes ; elle prend l’envergure d’un palais impérial, qui représente à lui seul toute la gloire de la Russie éternelle. Dans cette optique féerique, même l’ordinaire se pare des atours de la flamboyance. Le café de la gare où se voient fugitivement les amoureux de Brève rencontre (Brief Encounter) se change ainsi en un théâtre, sur la scène duquel se joue et se rejoue magistralement la romance intemporelle des amants illégitimes2. De façon similaire, les rues de Londres, telles qu’elles apparaissent dans Oliver Twist, échappent à toute forme de banalité. Partagé entre ombre et lumière, leur pavé embrumé fleure bon le mystère de la Littérature Anglaise du XIXè siècle.

     

     

     

     

     

     

    Lawrence d'Arabie

    Cette esthétique éminemment romantique trouve son prolongement dans un goût prononcé pour le fabuleux. L’inclination est patente dans Docteur Jivago, vaste fresque où les réalités historiques se mêlent continuellement aux rêveries d’un versificateur de génie. Elle l’est tout autant dans la Route des Indes, voyage au bout de l’étrange dont l’héroïne, Adela (Judy Davis), s’égare dans ses fantasmes en visitant l’un des hauts lieux du patrimoine Hindou. C’est néanmoins dans les Grandes espérances (Great Expectations) que la tendance est la plus affirmée. Ainsi, l’un des principaux protagonistes du film est Madame Harvisham (Martita Hunt), une vieille châtelaine qui, non contente d’arborer la peau parcheminée et les parures poussiéreuses des sorcières, vit recluse dans une salle des fêtes où moisit lentement le repas de son mariage qui n’a jamais eu lieu3. Ce penchant pour l’onirisme, voire, pour le surnaturel, doit beaucoup au fait que David Lean a fréquemment transposé les textes d’écrivains qui, à l’image de Charles Dickens, de Boris Pasternak ou d’Edward Morgan Forster, ont juré allégeance au Romantisme. Cependant, on le retrouve dans des œuvres plus personnelles. La Fille de Ryan en administre la preuve. Le film est en effet jalonné de séquences irréelles, projections pathétiques d’esprits névrosés. Tantôt, ces chimères proviennent du Commandant Doryan (Christopher Jones), combattant traumatisé de la première guerre mondiale ; tantôt, elles émanent de Charles Shaughnessy (Robert Mitchum), instituteur harassé par les écarts incessants de son épouse infidèle.

    Ce désir incoercible de se maintenir à distance du classicisme, du réalisme et du naturalisme a pour corollaire une volonté, non moins inébranlable, de mettre en scène des héros envoûtants. Tous ces personnages sont d’une beauté exceptionnelle. Aucun d’entre eux ne souffre la vulgarité du commun. S’ils n’ont pas la plastique olympienne de Lawrence, de Doryan ou de Lara, la muse du Docteur Jivago4, ils ont la sensualité de digne descendants d’Aphrodite, comme Rosy Ryan (Sarah Miles), Adela ou bien, Aziz (Victor Banerjee), le médecin de la Route des Indes. Et lorsque leur charme ne relève en rien de l’attirance physique, ils ressemblent à Oliver Twist (John Howard Davies) ou à Pip (Anthony Wager), l’intrépide orphelin des Grandes espérances : ce sont des chérubins, dont la pureté offre un contraste saisissant avec la noirceur des médiocres.

     

     

     

     

     

     

     

    La route des Indes

    La musique qui accompagne les pérégrinations de ces êtres magnifiques est au diapason de l’exigence de noblesse du Romantisme fondateur. Plus qu’une mélopée aux fonctions accessoires, elle s’efforce d’effleurer la Transcendance. Aérienne, entêtante, émouvante, elle emporte le Spectateur dans des mondes fantastiques où, selon l’expression de Charles Baudelaire, « l’action est la sœur du rêve »5.

    Ces derniers mots sont essentiels. En braquant les projecteurs sur les âmes et non plus seulement, sur les corps et les décors, ils suggèrent en effet que le romantisme et la popularité des héros de David Lean ont au fond la même cause première : un volontarisme exacerbé. Gouvernés par les sentiments, les personnages du réalisateur Britannique sont nés pour désirer. Ils ne songent qu’à agir pour atteindre les buts qu’ils se sont fixés. Peu leur importe que ces objectifs soient outrageusement élevés ; ce qu’ils souhaitent, au mépris des murs érigés par la Raison, c’est contrecarrer le Destin, balayer la fatalité, briser le joug de la divine Providence et ainsi, démentir les principes aliénants de la Tragédie Grecque. Le Commandant Lawrence porte au plus haut l’étendard de cette « révolte des désireux ». Contre les ordres de la hiérarchie militaire, contre les haines ancestrales qui déchirent les tribus impétueuses qu’il essaie de fédérer, le bouillant officier fait l’impossible pour donner corps à son rêve le plus cher : créer une Nation Arabe affranchie de la tutelle occidentale.

     

     

     

     

     

     

    Lawrence d'Arabie

    Cette nature conquérante, qui obéit sans faiblesse aux forces de la Passion, constitue le dénominateur commun de tous les héros de David Lean. Elle est à l’origine des qualités qui, au cours des âges, ont élevé les créatures du brillant cinéaste au rang d’idoles. Le premier de ces traits de caractère, qui contribue à dessiner le séduisant visage de la volonté en action, est un individualisme militant. Le Docteur Jivago est le défenseur le plus acharné de cette valeur typiquement romantique. Indifférent aux dogmes classiques et au totalitarisme naissant, il affirme vaillamment l’originalité fondamentale de la Personne. A l’instar de Chateaubriand, de Hölderlin ou de Senancour, il voue un véritable culte au Moi. Cette vénération, qui l’amène à explorer tous les méandres de son âme tourmentée, lui fait connaître l’extase de la transfiguration. En trempant sa plume dans l’encre sublime de l’expérience intime, elle change en effet le simple médecin qu’il était en poète inégalé de la Vie, de l’Amour et de la Mort.

    Il y a quelque chose de chevaleresque, dans ce désir de réhabiliter « Je » à l’heure où le Communisme impose la dictature du « Nous ». La généreuse inclination n’est ni fortuite, ni isolée. Les romantiques de David Lean se distinguent ainsi par leur fascinante aptitude à la noblesse. Nicholson (Alec Guinness6), l’intraitable Colonel du Pont de la rivière Kwaï, en est le meilleur exemple. Les principes élémentaires du rationalisme auraient dû de le conduire à se plier prudemment à la discipline de fer de Saïto (Sessue Hayakawa), le responsable du camp dans lequel il a été interné avec ses hommes. Mais le preux officier qu’il est n’entend pas travailler à la façon d’un vulgaire fantassin, comme le réclame son implacable geôlier. Il décide par conséquent d’entrer en résistance. En dépit des recommandations des siens, il refuse de céder à la violence et endure stoïquement les plus odieuses privations. L’honneur Anglais et les principes supérieurs de la Civilisation7 doivent, pense-t-il, l’emporter coûte que coûte sur l’arbitraire et la barbarie.

     

     

     

     

     

     

     

     

    Le Pont de la rivière Kwaï

    Ce goût pour l’engagement total concourt indubitablement au charme des flamboyants personnages de David Lean : insensibles aux injonctions de la Raison, ils n’hésitent pas à laisser libre cours aux passions qui les habitent. Tel est notamment le cas de la fougueuse Rosy Ryan. Romantique en diable, elle cherche ainsi le paradis dans les bras du Commandant Doryan, c’est-à-dire, à l’endroit même où l’attend l’enfer de l’opprobre. Mais des risques, la belle effrontée n’a cure. Son cœur est plus fort que la peur. A ceux qui lui rappellent d’un air menaçant son statut d’épouse et d’Irlandaise elle oppose, en levant au ciel ses yeux pétillants de vie et d’envie, une incantation qui résonne comme une profession de foi sentimentale et philosophique : « Il y a autre chose ! Il doit y avoir autre chose ! » Cette quête éperdue d’une alternative existentielle est l’ultime valeur que partagent les héros de David Lean. Savant alliage de volontarisme, d’individualisme, d’esprit chevaleresque et de dévotion aux dieux de la Passion, elle offre au Public la formule magique de la Transcendance. Lawrence d’Arabie est l’incarnation de cette extraordinaire alchimie. Le solaire individu ne vit pas pour demeurer dans l’ombre de la banalité. S’il est assoiffé de grands espaces, s’il est affamé de défis et de combats impossibles, c’est parce que l’idée même de limite lui est étrangère. A l’image d’un pionnier de la sublimation, il veut repousser toutes les frontières de la condition humaine. Telle est la raison pour laquelle il s’impose une discipline spartiate, s’interdit tout repos, supporte sans sourciller les sévices des Turcs ou encore, se fait fort de rebrousser chemin en plein désert du Nefoud pour secourir un homme condamné par la fournaise. Telle est la raison pour laquelle il est le plus admirable de tous les romantiques jamais vus au Cinéma…

    Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que j’ai fait ? C’est avec ces mots désabusés que le Colonel Nicholson prend conscience, après un long aveuglement, que ses grands principes ont entraîné la mort de deux soldats alliés venus dynamiter le pont de la rivière Kwaï. Ce cri d’affliction pourrait néanmoins être poussé par tous ceux qui ont eu foi en l’argumentaire précédent et l’ont propagé, au fil du temps, comme une parole d’Evangile. En effet, le romantisme de David Lean n’est qu’une illusion, figée en vérité par des décennies d’analyses superficielles. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre un peu de hauteur et d’aller au fond des choses, sans se laisser troubler par les émotions de la forme. De ce recul critique naîtra une évidence : loin de s’être comporté en successeur de Goethe, l’auteur de Vacances à Venise (Summer Madness) a consciencieusement répertorié les limites de la pensée romantique. Cet inventaire aussi cruel qu’inattendu a l’allure d’une revanche de la Raison sur les mirages des Sentiments. Sa logique est invariable. Elle consiste à magnifier les vagues du Désir pour montrer comment elles se brisent infailliblement sur les récifs de la Nécessité. David Lean dépeint ainsi le romantique sous les traits d’un volontariste convaincu, d’un combattant inépuisable de la liberté. A l’image de Lawrence d’Arabie, il est « celui pour qui rien n’est écrit »8. Pour autant, ce prétendu surhomme est-il véritablement maître de son sort ? C’est à un enfant, symbole de fragilité, que revient l’honneur de répondre à cette question cruciale. Oliver Twist, puisque c’est de lui qu’il s’agit, passe ainsi les premières années de sa vie tumultueuse à subir le diktat d’une force invisible et mystérieuse. Cette main toute-puissante écrit souverainement son histoire. Au gré de caprices inhumains, elle l’enlève aux siens et le condamne à l’infamie de l’orphelinat ; après l’avoir poussé à fuir les mauvais traitements de sa famille d’accueil, les immondes Sowerberry, elle l’amène à croiser la route de Fagin (Alec Guinness), un truand sans scrupules qui l’incite à faire profession de voleur à la tire ; le jeune garçon est emprisonné dès sa première rapine ; il est alors confronté à sa victime qui, par une coïncidence trop extraordinaire pour relever du hasard, s’avère être son grand-père, l’irréprochable Monsieur Brownlow (Henry Stephenson) ; les parents enfin réunis sont malheureusement séparés par la rapacité de leurs contemporains9 ; mais par la grâce de péripéties providentielles, le petit Oliver parvient à retrouver son aïeul et à profiter sereinement de l’enfance qu’on lui a volée. Il était dit que la famille déchirée se recomposerait un jour. L’aboutissement intellectuel de cette incroyable chaîne de causalité est parfaitement cerné par Godbole (Alec Guinness), l’énigmatique professeur de la Route des Indes : « Vous pourrez faire tout ce que vous voudrez, l’issue sera fatalement la même ». En d’autres termes, l’Etre humain n’est que le jouet du Destin. Youri Jivago n’infirmera pas cette théorie qui, à la manière de l’Ecclésiaste, fait rimer volonté et vanité. Ballotté d’une rive à l’autre de la Russie par le torrent de la Révolution Bolchevique, poussé par les vicissitudes de l’existence des bras de Tonya10 à ceux de Lara, le pauvre Docteur incarne en effet la soumission des passions individuelles à la Raison dans l’Histoire.

     

     

     

     

     

     

     

     

    Docteur Jivago

    Son tortueux itinéraire montre aussi l’inéluctable assujettissement de l’égotisme romantique aux exigences d’une Société qui, par nature, n’est guère encline à tolérer la singularité. Dans le cas du héros de Pasternak, cette inféodation programmée est d’origine politique : Youri Jivago doit sacrifier ses états d’âme de « poète petit-bourgeois » sur l’autel de la conscience de classe prolétarienne – conscience collective que représente son demi-frère Yevgraf (Alec Guinness), membre influent de la Police des Soviets. Toutefois, le drame sentimental de Rosy Ryan et de Laura Jesson, la mère de famille de Brève rencontre11, établit que le Moi romantique doit également s’incliner devant la primauté des conventions sociales et religieuses. Les deux femmes sont ainsi condamnées à vivre des amours aussi clandestines qu’éphémères. Tandis que la première doit céder à la pression d’une population dominée par la figure tutélaire du Prêtre12, la seconde est contrainte de renoncer à son cher Alec (Trevor Howard), par respect du sacro-saint principe de fidélité à la famille légitime. Déjà, les géants romantiques de David Lean vacillent dangereusement. Ils menacent de s’effondrer comme des colosses aux pieds d’argile. Leur essence purement mythique transparaît à mesure que la Vie dresse autour d’eux des obstacles infranchissables. Les inégalités sociales13 comptent parmi les plus vertigineuses de ces barrières. Ainsi, les grandes espérances de Pip se heurtent sans cesse au dédain des riches et des aristocrates. De même, l’amour d’Adela et d’Aziz meurt des discriminations raciales qui minent les Indes Britanniques des années 1920. Enfin, les efforts surhumains que déploie Lawrence, le chevalier de la cause Arabe, sont anéantis par le colonialisme occidental : en vertu des accords Sykes-Picot, secrètement signés en 1916, la France et l’Angleterre se partagent le Proche et le Moyen Orient récemment affranchis de la domination Ottomane. L’étau se resserre inexorablement autour du héros romantique. Il pourra chercher l’évasion dans les sentiments qui se disputent son cœur, ses passions, prophétise David Lean, seront toujours sa prison. Le fol entêtement du Colonel Nicholson, qui en vient à collaborer avec l’ennemi Japonais au nom de l’honneur de l’Armée Britannique, ne dément pas cette sinistre prévision. Le séjour dans la demeure solitaire et glacée de Varikino lui apporte une confirmation symbolique. L’isolement final de Lawrence d’Arabie la certifie définitivement, en lui donnant la tragique signature de l’Histoire. « Il n’y a que le désert pour toi », dit lucidement le volcanique Aouda Abou Tayi (Anthony Quinn) à son compagnon de résistance affligé…

     

     

     

     

     

     

    Lawrence d'Arabie

    Le romantique n’est toutefois pas arrivé au terme de son calvaire christique. Ses rêves de grandeur et d’absolu lui resteront en effet inaccessibles. Pour le prouver, David Lean use d’un procédé aussi persuasif qu’immuable : il oppose la petitesse de l’Etre humain à l’immensité de son environnement. C’est dans cette perspective qu’apparaît le vrai visage des somptueux paysages qui ont fait la renommé mondiale du réalisateur. Loin d’ouvrir à ceux qui les arpentent les portes de l’Infini, les plages Irlandaises, les déserts Arabiques ou encore, les plaines immaculées de Russie, mettent en relief les limites de la conquête romantique14. Le phénomène prend toute sa résonance dans les grottes de Marabar, centre de l’intrigue de la Route des Indes. Adela, triste ambassadrice d’une Humanité en détresse, perçoit en effet dans ces gorges sans fond l’écho de sa désespérante insignifiance15. Ce syndrome du petit homme égaré dans un monde trop vaste pour lui a un prolongement si édifiant que nul ne peut durablement le méconnaître : sous le vernis étincelant de sa splendeur, la Nature dissimule le rictus hideux de l’hostilité. Les prisonniers du Pont de la rivière Kwaï l’apprennent à leurs dépens, la forêt paradisiaque qui les entoure leur interdisant de fuir l’enfer carcéral dans lequel ils croupissent. De même, Lawrence d’Arabie fait la terrible expérience de la férocité des éléments. Lui qui se croyait assez fort pour tutoyer les cieux assiste en effet, impuissant, à l’engloutissement de son jeune ami Daoud16 par des sables mouvants.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Breves rencontres

    Ainsi, David Lean nous enseigne que le demi-dieu romantique ne sera jamais plus qu’une triste réplique de Tantale. A l’image du roi légendaire de Phrygie, il ne pourra toucher la magnificence qui lui fait face. Il lui sera d’autant moins possible de l’atteindre que son impureté chronique le prive de tout espoir de transcendance. Cette tragédie est superbement figurée par trois anges, dont la blondeur divine ne parvient pas à dissimuler la noirceur diabolique : le Commandant Doryan, Lara et Lawrence d’Arabie17. Le premier est un infidèle impénitent doublé d’un lâche, incapable d’affronter le fracas des armes. La deuxième a la perversité si chevillée au corps qu’elle accorde scandaleusement ses faveurs à l’amant de sa propre mère, l’immonde Komarovsky (Rod Steiger). Le dernier confesse au Général Allenby (Jack Hawkins) qu’il a pris plaisir à exécuter Gassim, l’homme qu’il avait sauvé du désert18. Pour le héros romantique, cette insurmontable infamie est semblable à une croix. D’abord, elle scelle le tombeau de ses grandes ambitions. Ensuite, elle lui impose le fardeau de la culpabilité. Laura Jesson, la femme adultère de Brève rencontre, ne sait que trop bien ce qu’il en coûte de supporter ce poids écrasant. Elle se sent si honteuse de ne pas avoir été fidèle à son époux qu’elle en est réduite à lui faire une fausse confession en voix off. La situation de Lawrence d’Arabie est plus pénible encore. Le moine soldat finit en effet par se reprocher d’avoir un corps, lorsqu’il comprend que sa chair et son sang feront toujours barrage à ses aspirations divines19. Ces trajectoires pathétiques préfigurent dramatiquement le sort que David Lean réserve à ses personnages, héritiers infortunés de la malheureuse Delphine de Madame de Staël. Soit ils sont contraints de vivre dans les regrets éternels, comme Laura Jesson ; soit ils sont condamnés à mourir, comme le Commandant Lawrence et le Colonel Nicholson ; soit ils connaissent le destin abominable de Pavel Antipov (Tom Courtenay), le prolétaire innocent et généreux que les horreurs de l’existence changent en Strelnikov, le boucher Bolchevik dont la cruauté horrifie le docteur Jivago : ils sont précipités dans l’abîme de la monstruosité. Si ces idoles crépusculaires obtiennent un sursis, comme Pip et Oliver Twist, elles ne le doivent qu’aux bonnes grâces de la Providence20. Quoi qu’il advienne, elles n’ont d’autre issue que de subir les affres de la douleur. Telle est la rançon du culte païen qu’elles vouent au désir : on souffre en premier lieu de ne pas avoir ce que l’on veut21. Tout au long de sa carrière éminemment ambiguë, David Lean aura donc feint d’être un romantique pour démythifier le Romantisme. Cette grande illusion, pour reprendre une expression de Jean Renoir, aurait pu n’être qu’une misérable imposture. Elle a finalement donné naissance à une pléiade de chefs d’œuvre, dont le succès a conféré à leur auteur la distinction méritée de légende du Septième Art. Dans le monde magique du Cinéma, cela s’appelle un merveilleux malentendu.

     


     

    1 Friedrich Novalis, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1975, volume II, p. 66.

    2 Le film est d’ailleurs l’adaptation d’une pièce de Noel Coward.

    3 Ajoutons que dans la plus pure tradition de Perrault, d’Andersen et des frères Grimm, la pièce dans laquelle se consume l’antique marâtre est close et par voie de conséquence, livrée aux ténèbres perpétuelles. Entre ses murs lugubres comme ceux d’un château hanté trône une horloge, arrêtée à l’heure fatidique où les noces furent interrompues.

    4 Le rôle est tenu par la sculpturale Julie Christie.

    5 Ces partitions, qui ont activement contribué au succès de Lawrence d’Arabie ou encore, de Docteur Jivago, sont notamment l’œuvre de Maurice Jarre.

    6 Alec Guinness qui fut, durant quatre décennies, l’acteur fétiche de David Lean.

    7 Ces principes sont ici représentés par la Convention de Genève.

    8 Lawrence conquiert ce titre de gloire en arrachant Gassim (I. S. Johar), l’un de ses compagnons d’armes, aux griffes brûlantes du Nefoud.

    9 Fagin enlève Oliver avec la complicité de Sykes (Robert Newton), son odieux associé.

    10 Alias Geraldine Chaplin.

    11 Le rôle est tenu par Celia Johnson.

    12 Il s’agit, en l’occurrence, du bon mais intransigeant Père Collins (Trevor Howard).

    13 Ce thème est omniprésent dans la filmographie de Lean.

    14 Par conséquent, David Lean n’a été ni un maniériste invétéré, ni un pâle éditeur de « cartes postales ». N’en déplaise à ses détracteurs, il a développé une esthétique cohérente et d’une indéniable profondeur.

    15 Cette confrontation brutale avec la vacuité existentielle, symbolisée par les grottes vides et obscures, est d’ailleurs à l’origine de la crise de démence qui affecte la jeune femme jusqu’à la fin de l’histoire.

    16 Alias John Dimech.

    17 Nouvelle preuve de la cohérence intellectuelle et artistique de David Lean, Christopher Jones, Julie Christie et Peter O’Toole, les interprètes de ces personnages ambigus, se ressemblent comme frères et sœurs.

    18 Notons toutefois que l’individu avait, au préalable, assassiné un membre de l’une des tribus querelleuses que Lawrence était parvenu à convaincre de marcher comme un seul homme sur Aqaba.

    19 Cette prise de conscience accablante intervient après que Lawrence eût été violé par un Général Turc (José Ferrer), dans la ville de Deraa. « Tu as un corps comme les autres ! » lui dit Shérif Ali (Omar Sharif) pour le consoler. Ces mots, hélas, sont inutiles. Rien ne pourra plus empêcher leur destinataire de s’enfoncer dans la haine de lui-même.

    20 Rappelons qu’Oliver Twist est sauvé par la clémence du Destin. Quant à Pip, son ascension sociale et son mariage avec l’inaccessible Estella relèvent du miracle. L’une et l’autre sont en effet les conséquences des comptes et des mécomptes de Magwitch (Finlay Currie), un forçat en cavale. Il s’agit là d’une manière habile de signifier que les idéaux romantiques reposent sur de pures fictions.

    21 Cette maxime constitue un principe fondamental du stoïcisme.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Jean-Philippe Costes

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