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    Dossier: Cosmos

    Le monde comme oeuvre d'art: une critique

    Jocelyn Giroux

    «Mon cher Jacques, je te propose ce texte qui n’est que la suite d’une conversation que nous entretenons depuis plus de trente ans. Puisse-t-elle se poursuivre jusqu’à mon dernier souffle !» Echo de Jacques Dufresne : «Elle durera longtemps mon cher Jocelyn car tu ne manques pas de souffle.» J.D. Cet article est la réplique de Jocelyn Giroux à un article de Jacques Dufresne, paru il y a un peu plus d'un an, sous le titre de Gaia ou la vision artistique du monde. Jacques Dufresne est l'éditeur de l'Encyclopédie de l'Agora, Jocelyn Giroux est le président de la Société des amis de l'Encyclopédie de l'Agora. Le souci de la cohérence appelle le dialogue.



    PROJET D’UNE COSMOLOGIE IMMANENTE



    Un Démiurge Artiste à l’origine du monde est l’avatar le plus raffiné d’une transcendance créatrice. Dans ta cosmologie, l’univers a été créé par un Dieu qui ne fait pas violence aux lois de ce monde. Les phénomènes y sont déterminés par des forces qui elles-mêmes obéissent à des lois. Simone Weil qui t’a inspiré cette cosmologie préfère le mot nécessité pour désigner cette réalité. Ce Dieu Artiste a conçu un univers beau et ordonné. Simone Weil prétend que ce mélange de force et de beauté ne peut s’expliquer que par analogie avec l’œuvre d’art. Je prends l’exemple d’une œuvre musicale : toutes les notes de l’oeuvre sont soumises aux lois de la nature, à la nécessité. Mais l’œuvre nous touche à la manière d’un sourire suppliant et non pas à la façon d’une force d’attraction irrésistible. Dieu, le Bien, règne ainsi sur la nécessité par la persuasion à l’image d’un sourire suppliant. Ce rapport entre le Bien et la nécessité est à la fois l’essence même du cosmos et celle de l’inspiration artistique.

    Un tel Dieu créateur m’apparaît infiniment supérieur au Dieu jaloux et colérique de l’Ancien Testament, au Dieu que l’on prétendait se manifester derrière les phénomènes naturels, à celui que l’on priait pour irriguer les terres trop sèches ou que l’on implorait pour guérir l’enfant malade. Ce Dieu artiste est aussi au-dessus du Dieu horloger du Siècle des Lumières. Je n’en attendais pas moins d’une âme aussi brillante et raffinée que la tienne. Tu sais, mon ami, l’estime et l’admiration que j’ai pour toi. Je n’arrive pas à imaginer d’ailleurs quel autre Dieu que celui que tu conçois, pourrait résister aux coups de butoir définitifs qu’ont portés aux autres conceptions de Dieu, certaines données incontestables de la science.

    Avec respect, ce Dieu inédit m’apparaît plutôt comme une retraite en douce vers un obscur début cosmique posant Dieu à son origine. La généalogie de la thèse d’un Dieu à l’origine du monde est facile à établir.

    L’humain, très tôt dans son existence, éprouve l’impression d’agir librement. Ses gestes ont un impact sur ce qui l’entoure. Qu’il s’agisse d’un jouet, d’un outil, d’une horloge ou d’un tableau, l’analogie est la même. Cette impression d’être un agent libre est projetée spontanément sur l’univers dans sa totalité. Pente naturelle de l’esprit humain qui aboutit au finalisme. Dieu est au cosmos ce que je suis à l’objet que j’ai fabriqué. Ainsi, l’homme imagine un Dieu qui lui ressemble. Ce Dieu est doté d’une volonté et d’une conscience. Il a des intentions. Il poursuit des buts. Il peut être en colère. Il peut être jaloux. Il est législateur. Il lui arrive de se venger. Il est tantôt amour, parfois horloger, ingénieur ou artiste au sourire suppliant. Les dieux sont une projection de la pensée. Alain l’a dit : « la sagesse consiste à éliminer, autant qu’on peut, cette part de soi-même dans ce qu’on connaît. Qu’on y arrive, c’est ce que montre la suite des sciences mais la difficulté est grande pour cette partie de nos visions qui naît de mouvements tumultueux du corps humain et des passions qui en résultent, comme la peur ou l’espérance. L’imagination projette parmi les choses les reflets de nos émotions». (1)

    Darwin dont les découvertes avaient conduit à «une attitude sceptique et rationaliste» écrivait dans son Autobiographie : « l’esprit de l’homme, dont je crois pleinement qu’il s’est développé à partir d’un esprit aussi frustre que celui de l’animal le plus inférieur, mérite-t-il confiance lorsqu’il tire d’aussi importantes conclusions ? Celles-ci ne sont-elles pas le résultat de la connexion entre cause et effet, qui nous paraît nécessaire, mais qui dépend probablement d’une expérience héritée ? Ne sous-estimons pas la probabilité qu’une éducation constante à la croyance en Dieu dans l’esprit des enfants ne produise un effet si puissant, qui peut être héréditaire, sur leurs cerveaux incomplètement développés ? Il leur serait aussi difficile de rejeter la croyance en Dieu qu’à un singe d’abandonner sa haine et sa peur instinctive du serpent. Je ne peux prétendre jeter la moindre lumière sur des problèmes aussi obscurs. Le mystère du commencement de toutes choses est insoluble pour nous; c’est pourquoi je dois me contenter d’être agnostique». (2)

    Je reviendrai plus loin sur certaines idées de Darwin exposées plus haut qui ont été approfondies depuis son époque. Ton Dieu Artiste est la forme ultime de la résistance à la disparition de la transcendance. Il faut bien constater qu’en Occident, Dieu, que l’on voyait partout il y a cinquante ans, dans la nature inerte jusque dans la conscience humaine, se réfugie maintenant dans un indéfinissable début d’univers ! Le tonnerre, les éruptions volcaniques ont été considérées autrefois le signe de la colère de Dieu. Descartes garantit tout son système philosophique sur l’idée que Dieu ne peut nous tromper. Newton expliquait la gravitation universelle qu’il avait découverte par la volonté de Dieu. Au Québec, encore récemment, des processions défilaient pour que Dieu fasse tomber la pluie. Aristote se méfiait des théologiens qui brandissaient un deus ex machina lorsqu’ils étaient à court d’explications. Il faut le dire : l’immanence est désormais le sous-entendu du savoir humain. Il faut aussi tirer courageusement toutes les conséquences de la régression continue et impitoyable de l’idée de Dieu. Il est possible que la science soit simplement l’asymptote de Dieu, s’y approchant sans cesse sans jamais l’atteindre ou sans être en mesure d’affirmer son inexistence. Comment pourrait-on prouver l’inexistence de Dieu ? L’absence de preuve n’est pas preuve de l’absence. On touche ici aux limites mêmes de la pensée humaine. Kant nous a éclairé à ce sujet d’une façon définitive. J’en parlerai plus loin.  Image: Flickr

    Voilà donc un bien curieux démiurge que le tien puisqu’il n’a pas davantage de pouvoir que ce que l’homme perçoit et explique de l’univers sans sa participation !
    Au moment où j’écris ces mots, j’ai sous les yeux une reproduction d’un tableau de Chagall. Un homme étreint une femme par la taille. Près de cette dernière, un enfant porte un violon sur son épaule gauche. Les trois personnages sont sur le dos d’un oiseau gigantesque qui semble voler sous un violoncelle se terminant par une trompe d’éléphant serrant un bâton.
    Un Dieu Artiste à l’origine du monde justifie tout autant cette scène qu’une autre. Un tel Dieu qui justifie tout et son contraire n’a aucune valeur méthodologique. Il est incapable de s’imposer logiquement et ne constitue tout au plus qu’un postulat gratuit ne convaincant que ceux qui y croient déjà. Il faut garder en tête le principe d’économie tel que formulé par Lloyd Morgan : il ne devient légitime de poser des «entités» explicatives que si tout autre mode d’explication plus simple s’est manifestement montré insuffisant.


    La neurologie offre ici un exemple éloquent. Le pneuma, esprit animal fut d’abord invoqué comme étant à l’origine de la conscience humaine. Le pneuma a cédé la place au fluide nerveux devenu ensuite électricité animale. Cette électricité a été décrite plus tard en terme de potentiel d’action qui s’est révélé être finalement un transfert d’ions chargés électriquement. Les entités métaphysiques, pneuma, âme, fluide, esprit, ont disparu les unes à la suite des autres pour céder la place à un phénomène de pure réalité physique qui s’est imposé maintenant à l’ensemble de la communauté scientifique. Ainsi vont les choses. Le Dieu artiste, la dernière et assurément la plus charmante mutation du Dieu horloger, n’est rien de plus, tout comme ce dernier, qu’un principe régulateur de la pensée. Tout se passe comme si…Nous savons maintenant que précisément, rien ne se passe comme si… Dieu existait ! Le principe régulateur est à bout de souffle.

    Un jour, Laplace expose sa cosmologie à Napoléon. L’Empereur demande au savant où il a placé Dieu dans son système. La réponse est célèbre; «Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse». On se gausse parfois de Laplace et de son déterminisme simple. L’univers, nous le savons maintenant, est plus complexe que ce que Laplace en pensait et se révèlera sans doute encore beaucoup plus complexe que ce que l’on en sait actuellement. Il reste que la réplique de Laplace est sans appel. Le Dieu bouche-trou est mort. Dieu est méthodologiquement mort. Le matérialisme qui était autrefois une philosophie spéculative parmi tant d’autres, je pense ici à Démocrite, Épicure, Lucrèce, d’Holbach, La Mettrie et Diderot, a accédé maintenant à un tout autre statut. Laplace m’apparaît comme son premier chantre. Le matérialisme s’avère maintenant scientifiquement fondé. Imagine la scène aujourd’hui d’un philosophe ou d’un homme de sciences qui s’appuierait sur Dieu pour assurer la crédibilité de ses théories !

    Que peut bien signifier concrètement un Dieu qui intervient parfois avec discrétion, à l’image d’un sourire suppliant ? Quel anthropomorphisme ! Cette idée de Dieu inspirée de Simone Weil, si belle soit-elle, ne saurait convaincre que ceux qui y croient déjà. Je n’ai jamais douté du respect qu’éprouvait Simone Weil pour la science mais sa posture de double vérité est insoutenable. Il ne saurait y avoir une vérité scientifique publique et une vérité privée de croyances qui tente de s’accommoder de la première. Prétendre que la métaphysique occupe le champ du pourquoi alors que la science ne décrit que le comment est une erreur. L’existence de l’âme, la liberté, le hasard, le cosmos, la nature humaine, Dieu, voilà autant d’objets sur lesquels se penche maintenant la science au travers des neurosciences, de la cosmologie, des sciences humaines et des autres disciplines scientifiques. La métaphysique, il faut bien l’avouer, garde sur ces sujets, un prudent flou artistique. Elle peut se permettre toutes les fantaisies puisqu’aucune de ses affirmations ne peut être contredite selon les exigences de la méthode scientifique.

    Je marche dans le désert avec un ami biologiste qui croit en Dieu. Nous apercevons une montre au sol. Que je croie ou non en Dieu n’y change rien. S’il y a horloge au sol, il y a horloger. C’est une évidence. Mais voilà qu’un peu plus loin, une jolie fleur s’épanouit au creux d’un rocher. Mon ami, pourtant croyant, n’en conclura pas pour autant qu’il y a un Dieu artiste ou un Dieu fleuriste à l’origine de cette fleur. Il m’expliquera que des vents légers ont pris au piège un peu de terre et le pollen de la plante en ce lieu. La rosée du matin, ajoutera-t-il, a suffi pour cette plante particulièrement bien adaptée au climat désertique survive. Nul besoin pour expliquer la présence en plein désert de cette si belle fleur d’un Démiurge, fût-il l’Infini Fleuriste. Bien sûr, mon ami biologiste est libre de postuler dans l’indéfini des choses, un Dieu à l’origine du monde. Mais il s’agit là tout simplement d’une supposition, d’un postulat qui n’a rien à voir avec l’existence de la fleur, aussi magnifique soit-elle.

    Le pape Pie XII enthousiaste amateur d’astronomie affirmait en 1951 devant l’Académie Pontificale des Sciences : «il semble, en vérité, que la science aujourd’hui, remontant d’un trait des millions de siècles, ait réussi à se faire le témoin de ce Fiat Lux initial, de cet instant où surgit du néant, avec la matière, un océan de lumière et de radiations, tandis que les particules des éléments chimiques se séparaient et s’assemblaient en millions de galaxies.»(3) L’abbé Georges Lemaître, le grand savant religieux à l’origine de l’idée du Big Bang rencontra le pape par la suite pour lui suggérer de ne pas confondre les champs respectifs de la science et de la théologie.
    Pie XII a retenu le conseil. Un an plus tard, le pape, s’adressant à l’Assemblée Générale de l’Union Astronomique Internationale insistait cette fois sur la nécessaire séparation de la science et de la religion. La leçon du prêtre homme de sciences ne doit pas être oubliée.


    Ta subtile conception de l’univers m’apparaît bien incertaine alors qu’il est impératif d’offrir à nos contemporains une vision de l’univers qui soit compatible avec ce que la science peut nous dire maintenant avec certitude sur la Totalité. Il faut proposer à tout homme raisonnable, qu’il vive sur les rives du Gange ou celles du Lac Saint-Jean, dans les forêts de l’Amazonie, au pied du mont Fuji-Yama ou du mont Ventoux, une cosmologie qui soit universelle. Cet homme y adhérera s’il partage certaines connaissances scientifiques incontestables qui ne relèvent ni de l’opinion, ni de l’imagination.


    LA BEAUTÉ DU MONDE

    La beauté du monde qui conclut à l’existence de Dieu souffre de la faiblesse fatale d’être à la fois incommunicable et nullement contraignante pour la très grande majorité de nos contemporains.

    Imaginons que je rencontre Primo Levi en 1944 au camp de concentration où il est détenu depuis un an. «Primo, lui dis-je, l’univers est beau et ordonné. Ne sens-tu pas qu’à la manière d’un sourire suppliant, Dieu règne par le bien sur la nécessité ? »

    Aujourd’hui, même, je répète ces mots à une mère au chevet de son enfant mourant à l’hôpital Sainte-Justine. Avec déférence, j’estime que ma proposition, aussi noble puisse-t-elle paraître à première vue, serait indécente.

    Cette beauté du monde et cet ordre que tu perçois ne sont qu’une illusion. Blaise Cendrars l’a souligné de façon provocante : «mais tout n’est que désordre, mon bon. Désordre que les végétaux, les minéraux et les bêtes ; désordre que la multitude des races humaines ; désordre que la vie des hommes, la pensée, l’histoire, les batailles, les inventions, le commerce, les arts ; désordre que les théories, les passions, les systèmes. Ç’a toujours été comme ça. Pourquoi voulez-vous y mettre de l’ordre ? Quel ordre ? Que cherchez-vous ? …Il n’y a que l’action, l’action qui obéit à un million de mobiles différents, l’action éphémère, l’action qui subit toutes les contingences possibles et imaginables, l’action antagoniste. La vie, c’est le crime, le vol, la jalousie, la faim, le mensonge, le foutre, la bêtise, les maladies, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, des monceaux de cadavres. Tu n’y peux rien, mon pauvre vieux.» (4) Souvent, l’homme de sciences s’exprime plus froidement que l’artiste. Le propos est cependant le même : «on peut souvent voir une régularité là où on le souhaite en projetant sur un phénomène son propre schéma mental.» (5)

    Depuis des millions d’années, l’espèce Homo a survécu péniblement. Le site de l’homme de Pékin à Zhoukoudian, petit village à une quarantaine de kilomètres de la capitale chinoise révèle que l’homme dit de Pékin y a vécu il y a 700,000 ans. Les restes analysés démontrent que 70 % des occupants du site n’atteignaient pas l’âge de 14 ans et que moins de 5 % vivaient jusqu’ à 50 ans. Au début du vingtième siècle, l’espérance de vie en Occident ne dépassait pas cinquante ans. Il y a 75,000 ans, la population humaine a été estimée à 2,500 en raison des rigueurs du climat. Il aurait suffi de quelques autres saisons difficiles pour que l’espèce humaine risque l’anéantissement. De nos jours, alors que les conditions de vie sont pour certains, et de très loin, les plus douces de toute l’histoire, des milliards d’humains peinent à assurer leurs besoins les plus élémentaires, meurent de faim, de soif, de maladies, sous le coup de conditions climatiques dévastatrices ou de tremblements de terre terribles. Un humain sur six souffre actuellement de la faim ! Deux cent millions d’enfants connaissent un retard de croissance en raison d’une sous-nutrition maternelle et infantile chronique. Rien ne permet d’affirmer qu’il en ira bien autrement demain. Les lieux de misère occupent beaucoup plus d’espace que les lieux d’enchantement et les musées seront toujours plus petits que les champs de bataille.

    Malgré ses excès, que répondre à Cendrars ? Comment ces milliards d’humains souffrants trouveraient-ils l’univers beau ? Et que dire des 90 milliards qui nous ont précédés ? Prétendre que l’univers est beau ne se tranche pas à l’applaudimètre mais cela m’apparaît, avec respect, impudent.

    «Ah non, me diras-tu, lorsque j’affirme que l’univers est beau et ordonné, je pense au fait que l’univers est régi par des lois. Sa régularité prouve bien qu’un Dieu en est à l’origine».Tout d’abord, logiquement, comment imaginer un univers sans régularité ? Comment tirer une conclusion aussi grandiose que l’existence de Dieu par la régularité du cosmos, le seul que nous connaissions ? Le statisticien le plus subtil ne tire aucune conclusion d’un seul cas. Un humain sans régularité aboutit à une fausse couche. Il y a 25 % des conceptions humaines, semble-t-il, qui avortent sans même que la femme ne s’en rende compte. Quel univers merveilleusement ordonné qui fait mourir aussi implacablement les plus complexes de ses êtres vivants !

    Dans le modèle cosmologique du physicien Lee Smolin, des univers donnent naissance à d’autres univers dont les constantes varient. Seuls les univers qui présentent des constantes comme celles que nous observons dans le nôtre donnent naissance à des atomes complexes qui génèrent par la suite la vie. Hypothèse d’illuminé ? Peut-être. Elle a cependant l’avantage d’être falsifiable au sens de Popper, ce qui n’est pas le cas du Dieu créateur artiste.

    Il est fort probable que les lois de l’univers, indépendamment de la fantaisie de Smolin, ne peuvent être autre que ce qu’elles sont, à l’image du lien qui relie dans un cercle la circonférence et le diamètre. Les grands physiciens cherchent, comme Einstein le faisait à la fin de sa vie, à unifier les quatre forces fondamentales en une seule. Rien n’interdit de penser, bien au contraire, que dans un avenir rapproché, une loi fondamentale révèle qu’il n’y a en fait qu’une seule façon pour l’univers d’exister.

    Indépendamment de ces hypothèses, la souffrance d’un seul être innocent rend bien pâle à mes yeux la beauté des anneaux de Saturne. Rina Lasnier l’a dit :

    «Vastitude invisible à force de fuites rayonnantes,
    Une seule mort animale fissure plus la nuit
    Que vos plaies de métal et vos deuils de soleil.» (6)

    Cette beauté et cet ordre du monde ne sont que le jugement de valeur de quelques nantis. Le même ensemble d’étoiles connu sous le nom de Grande Ourse en hémisphère nord était vu en Europe au Moyen-Âge comme la Charrette de Charles ou le Grand Chariot. En Angleterre, on l’appelle la Charrue. Les Indiens d’Amérique et les Grecs de l’Antiquité y voyaient la queue d’une grande ourse. Les Chinois prétendaient y voir un fonctionnaire céleste assis sur un nuage et les Egyptiens l’incluaient dans un groupe plus large qui incluait une procession menée par un taureau suivi d’un homme ou d’un dieu et d’un hippopotame portant un crocodile sur son dos. Des points lumineux dans l’espace sont ainsi perçus de façons tout à fait différentes selon les époques et les cultures. Combien puissent être encore plus aléatoires et projectives des qualités aussi abstraites que le beau, le vrai, le bien ou l’ordonné. L’univers peut être le plus grand test de Rorschach. L’homme y voit ce qu’il peut ou ce qu’il veut bien y voir. Aucun regard sur le cosmos ne peut s’imposer au regard de l’autre. Nous y projetons, tous autant que nous sommes, notre propre imaginaire qui ne peut que se buter à l’imaginaire de l’autre, sans argument contraignant.

    Une œuvre d’art se hisse au niveau du chef-d’œuvre de par son caractère universel et intemporel. Aucun critère du genre n’est possible dans ta cosmologie et d’ailleurs, elle ne fut et n’est partagée actuellement que par une infime proportion de penseurs. Bien respectueusement, l’idée de beauté et d’ordre dans le cosmos n’est qu’une vue de l’esprit. Il s’agit pour l’infime minorité qui l’invoque, de répondre par de la beauté à l’angoisse du vrai. Elle est la plus subtile des théodicées dont l’essence est de ruser esthétiquement avec le mal. «C’est du bonheur, si tu veux, que le corbeau t’annonce» disait Épictète.

    L’histoire du judaïsme nous éclaire ici. Le peuple juif considérait l’idée de beauté comme une idole consolante dont il fallait se défaire. Éprouvé, il a choisi plutôt de chercher Dieu à travers l’angoisse. Ce n’est pas un hasard si beaucoup de grands philosophes destructeurs de mythes comme Spinoza, Feuerbach, Marx ou Freud étaient juifs.

    La sagesse grecque rejetait le mal hors de la pensée en lui prêtant la nature d’une illusion. Les Anciens, se confortant dans une vision unifiée et rassurante du monde, ne pouvaient alors proposer qu’une seule solution : l’angoisse du mal est ignorance. Cette angoisse fait d’un malheur particulier une totalité absolue. Dans une société où l’espérance de vie ne dépassait pas vingt-cinq ans, où les conditions de vie s’apparentaient à celles du Tiers-Monde actuel, où des centaines de milliers d’esclaves pourvoyaient aux besoins d’une minorité qui seule jouissait de droits, où sans cesse, guerres et invasions sévissaient, le malheur particulier était facilement balayé. Comment aurait-on pu vivre sereinement dans de telles conditions avec la sensibilité contemporaine ? On cite souvent le cas du grand Montaigne, sage parmi les sages de la Renaissance qui, 2,000 ans plus tard ne sait le nombre d’enfants qu’il a perdus à la naissance. Le haut taux de mortalité infantile à son époque explique son insensibilité apparente. De nos jours, la mort d’un nouveau-né nous apparaît comme un scandale parce que nous avons peu d’enfants et que la médecine est extrêmement efficace.

    Les Grecs de l’Antiquité pouvaient plus facilement que nous, concevoir une cosmologie que la question du mal n’embarrassait pas. Il s’agit ici d’une question de sensibilité. L’angoisse du mal ne peut être pour les Anciens que le résultat de la méconnaissance de la froide et impérieuse nécessité.

    Il faut éclairer l’arrière-fond de cette philosophie antique pour en saisir les enjeux. Pour beaucoup de nos contemporains, l’angoisse oppose à la nécessité un possible imaginaire et ne reconnaît pas à la beauté son pouvoir d’apaisement. L’angoisse voit dans le mal arbitraire ou absurde et débouche parfois sur ce que les Anciens auraient considéré comme la faiblesse de la révolte. La tragédie grecque antique, expression sublime de la condition humaine, illustre ce rejet de l’angoisse et de la révolte. Cette grandeur n’est cependant que l’envers d’un orgueil qui refuse de se dévoiler. La seule posture possible pour les Anciens est de rejeter une cosmologie qui intègre froidement le mal sans aucun compromis parce qu’un tel monde leur serait apparu comme brisé et inintelligible.

    Ils proposent donc des approches du réel totalement différentes de celles de l’homme contemporain. Les Anciens prétendaient qu’il suffit de penser le Tout pour que le scandale du mal particulier s’atténue. À leurs yeux, le mal n’est que passager. Il ne ravage qu’une infime partie du réel. Il n’est que relatif. La nécessité impose un mal inévitable. Cette nécessité impose la souveraineté du réel et rend absurde et impensable l’idée d’un monde qui aurait pu être autre. De plus, poursuivent-ils, l’univers est beau. Il est l’En-Soi où un Autre possible est inimaginable. Ainsi pensaient les Anciens.

    Il leur était d’autant plus facile de concevoir une telle cosmologie rassurante qu’elle ne risquait, ni d’être contredite par les faits d’observation, ni d’être ébranlée par leur sensibilité qui était moins aiguë que la nôtre. C’est ainsi que Platon, assis sur un rocher à Athènes, décrit un cosmos avec ses yeux qui ne peuvent voir au-delà de cent mètres. Ici, l’imagination peut s’exprimer sans contrainte : figures géométriques admirables d’harmonie, cercles, cubes, tétraèdres, octaèdres, dodécaèdres, monde infra-lunaire, monde supra-lunaire, hémicycles, septième ciel, nécessité sécurisante. Ptolémée, plusieurs siècles plus tard, est contraint d’admettre que l’observation des planètes contredit un mouvement circulaire. Pas de problème. Il ajoutera des épicycles, un lot de rouages circulaires pour préserver le système. Tout cela est fort joli mais… totalement faux. Ici, ce ne sont pas les faits qui suggèrent une cosmologie. C’est une cosmologie qui impose des faits. Douces illusions qu’autorise l’ignorance ! Le Prix Nobel de physique William Alfred Fowler l’a dit d’une façon plaisante : «la terrible tragédie de la science, c’est le meurtre horrible de superbes théories par des faits hideux.» (7)

    Il a suffi d’une lentille de quinze centimètres pour que Galilée, d’un seul regard, détruise toute cette cosmologie. Le Beau, le Vrai et le Bien que les Grecs disaient être inspirés par le cosmos et la prétention touchante que l’être humain est un microcosme reflétant en lui-même l’Esprit de l’univers n’ont pas empêché la Grèce antique à son plus haut niveau de civilisation d’admettre l’esclavage comme un fait naturel. Les passages célèbres d’Aristote à ce sujet sont éloquents ; « il y a dans l’espèce humaine des individus aussi inférieurs aux autres que le corps l’est à l’âme ou que la bête l’est à l’homme; ce sont les hommes chez qui l’emploi de la force corporelle est le meilleur parti qu’on en puisse tirer. Ces individus sont destinés par la nature elle-même à l’esclavage, parce qu’il n’y a rien de meilleur pour eux que d’obéir.» Aristote poursuit : «la guerre est en quelque sorte un moyen légitime d’acquérir des esclaves, puisqu’elle comporte cette chasse que l’on doit donner aux bêtes fauves et aux hommes qui, nés pour obéir, refusent de s’y soumettre». (8)

    La vie économique tout entière reposait à cette époque sur l’esclavage. Les plus grands philosophes du temps ne pouvaient discourir sur la beauté et l’ordre de l’univers que parce que des centaines de milliers d’esclaves assuraient leur subsistance. On ne s’embarrassait guère de réduire femmes et enfants en esclavage. Platon lui-même fut racheté alors qu’il allait être vendu comme esclave à Égine. Les esclaves étaient juridiquement des objets. Les femmes ne disposaient d’aucun droit politique. On les mariait à peine pubère et l’époux, choisi pour elles par un tuteur, en était le maître. L’État était intolérant et totalitaire. La religion et l’organisation politique ne faisaient qu’un. On estime qu’au Vème siècle av. J.C., sur une population de 500,000 habitants à Athènes, il y avait 300,000 esclaves, peut-être même davantage.

    Sur les 200,000 citoyens comprenant femmes et enfants qui ne jouissaient d’aucun droit politique, une infime minorité participait au gouvernement démocratique de la cité. Le «non-Grec», expression d’où est issu en français le mot «barbare» et sa connotation péjorative était à peine considéré par les plus grands sages de l’époque comme un être humain. La grande démocratie athénienne a été comme nos dictatures modernes « belliqueuse, conquérante, impérialiste». (9) Athènes, pendant cette courte période de son histoire n’a cessé de tendre vers l’hégémonie de la Grèce en dépit de la volonté d’indépendance des cités alliées. Les conditions socio-économiques de la très grande majorité de la population de la Grèce classique, le lieu le plus civilisé d’alors étaient telles que le plus insensible citoyen occidental d’aujourd’hui en frémirait d’horreur.


    Comment expliquer que les Anciens Grecs se soient trompés si lourdement dans leur organisation politique s’ils prétendaient s’inspirer de l’ordre du cosmos pour la constituer ? Il n’y a ici que trois hypothèses possibles. Ou le cosmos a bien changé depuis 2,500 ans, ou les Anciens le lisaient mal ou le cosmos est silencieux.

    Une très courte généalogie de la pensée cosmologique des Anciens Grecs suffit pour démontrer que l’organisation politique n’était pas, bien sûr, inspirée par le cosmos mais qu’au contraire, leur vision du cosmos était la réplique de leur organisation politique.

    C’est avec les pré-socratiques que s’amorce en Grèce, une vision du cosmos libérée de l’action de dieux y agissant. Jean-Pierre Vernant a bien vu qu’il n’y a pas de miracle grec, comme si «le logos se serait dégagé du mythe comme les écailles tombent des yeux de l’aveugle».(10) La philosophie grecque était dépendante des institutions politiques et «pour construire les cosmologies nouvelles, ils (les Milésiens) ont utilisé les notions que la pensée morale et politique avait élaborées, ils ont projeté sur le monde de la nature cette conception de l’ordre et de la loi qui, triomphant dans la cité, avait fait du monde humain un cosmos». (11) Il s’agit d’une projection. Les Anciens Grecs étaient peut-être dupes de leurs prétentions philosophiques. L’homme contemporain ne doit pas l’être.

    Un enfant de douze ans en sait plus sur le cosmos aujourd’hui que le grand Platon dont la cosmologie n’a plus d’autre intérêt que celle qui relève de l’histoire des illusions perdues.

    Spinoza a analysé ce travers humain de la grande déclamation sur la beauté du monde. Je le citerai longuement puisque ses réflexions vont au cœur de la question. Elles sont aujourd’hui comme elles seront demain un sommet. Spinoza réplique de plus avec 350 ans d’avance au principe anthropique, aussi modéré soit-il dans sa version allégée.

    Dans l’appendice de la première partie de l’Éthique, il s’exprime ainsi : «les hommes supposent communément que toutes les choses naturelles agissent, comme eux-mêmes, en vue d’une fin, et bien plus, ils considèrent comme certain que Dieu lui-même dispose tout en vue d’une certaine fin, car ils disent que Dieu a fait toutes choses en vue de l’homme, mais il a fait l’homme pour en recevoir un culte.» (12)

    Après avoir expliqué la source de ce préjugé, il en fait l’analyse : «parmi tant d’avantages qu’offre la Nature, ils ont dû trouver un nombre non négligeable d’inconvénients, comme les tempêtes, les tremblements de terre, les maladies, etc., et ils ont admis que ces événements avaient pour origine l’irritation des Dieux devant les offenses que leur avaient faites les hommes ou les fautes commises dans leur culte». (13)
    Spinoza note que bien que «les avantages et les inconvénients échoient indistinctement aux pieux et aux impies» (14), «les hommes n’ont pas voulu renoncer à ce préjugé puisqu’il est plus facile de classer le fait au «rayon des choses inconnues» (15) que de ruiner toute cette construction et d’en inventer une nouvelle».
    Estimant que «les jugements de Dieu dépassent de très loin la portée de l’intelligence humaine», cette seule raison pouvait suffire pour que la vérité reste cachée au genre humain.

    Dans ta cosmologie, tu prétends que Dieu n’agit pas sur les causes secondes. Fort bien ! Spinoza te réplique toutefois que «la Nature n’a aucune fin qui lui soit d’avance fixée, et que toutes les causes finales ne sont que des fictions humaines». «Si Dieu agit en vue d’une fin, il désire nécessairement quelque chose dont il est privé». Bien que les théologiens et les métaphysiciens nuancent ici selon Spinoza, il ajoute «qu’ils sont nécessairement contraints d’avouer que Dieu était privé des choses à créer… et qu’il désirait ces choses, comme il est clair de soi-même.» (16) Il reproche à ces penseurs «un nouveau mode d’argumentation : la réduction, non à l’impossible, mais à l’ignorance; ce qui montre qu’il n’y avait aucun autre moyen d’argumentation en faveur de cette doctrine.» Spinoza poursuit, et la réflexion est stupéfiante pour son époque qui ne bénéficiait pas des avancées scientifiques actuelles : «de même aussi, devant la structure du corps humain, ils s’étonnent, et ignorant les causes de tant d’art, ils concluent que cette structure n’est pas due à un art mécanique, mais à un art divin ou surnaturel». (17) Beaucoup de nos contemporains, si prompts à brandir Dieu comme un étendard là où ils ne comprennent rien auraient intérêt à lire ce génial philosophe.

    Spinoza dit des choses définitives en réplique à l’idée de beauté et d’ordre ; «après s’être persuadé que tout ce qui arrive, arrive pour eux, les hommes ont dû juger que, dans chaque chose, le principal est ce qui leur est le plus utile, et estimer les plus excellents toutes celles dont ils étaient le plus heureusement affectés. Ainsi ont-ils été conduits à former ces notions par lesquelles ils se disent expliquer les natures des choses, à savoir le Bien, le Mal, l’Ordre, la Confusion, le Chaud, le Froid, la Beauté et la Laideur… » (17)

    «Donc, tout ce qui contribue à la santé et au culte de Dieu, les hommes l’ont appelé Bien; ce qui leur est contraire, ils l’ont appelé Mal. Et comme ceux qui ne comprennent pas la nature des choses sont incapables de rien affirmer sur elles, mais les imaginent seulement et prennent l’imagination pour l’entendement, ils croient donc fermement qu’il y a de l’ordre dans les choses, ignorants qu’ils sont et de la nature des choses et de la leur propre. Lorsque, en effet, les choses sont disposées de façon que les représentations par les sens nous permette de les imaginer facilement, et donc de nous les rappeler facilement, nous disons qu’elles sont bien ordonnées. Dans le cas contraire, nous disons qu’elles sont confuses. Et comme les choses que nous pouvons imaginer facilement nous sont plus agréables que les autres, les hommes préfèrent donc l’ordre à la confusion comme si, en dehors de l’imagination, l’ordre était quelque chose dans la Nature. Et ils disent que Dieu a créé toutes choses avec ordre; ainsi, sans le savoir, attribuent-ils à Dieu une imagination, ou alors veulent-ils que Dieu, plein de prévoyance à l’égard de l’imagination humaine, ait disposé toutes choses de façon que les hommes pussent les imaginer le plus facilement possible ? Et peut-être leur objecterait-on vainement qu’il se trouve une infinité de choses qui dépassent de beaucoup notre imagination, et un grand nombre qui la confondent à cause de sa faiblesse… Quant aux autres notions, ce ne sont également que des façons d’imaginer qui affectent diversement l’imagination; et pourtant les ignorants les considèrent comme les attributs principaux des choses»… parce qu’«ils croient « que toutes choses ont été faites pour eux ; et ils disent que la nature d’une chose est bonne ou mauvaise, saine ou corrompue, selon la manière dont ils en sont affectés. Par exemple, si le mouvement que les nerfs reçoivent des objets représentés grâce aux yeux, contribue à la santé, on dit beaux les objets qui en sont cause, tandis qu’on dit laids ceux qui provoquent un mouvement contraire…Ceux...qui impressionnent les oreilles, on dit qu’ils produisent un bruit, un son ou une harmonie; l’harmonie a fait perdre la raison aux hommes, n’ont-ils pas cru que Dieu aussi en était ravi ! Il y a même eu des philosophes pour croire que les mouvements célestes composent une harmonie. Tout cela montre assez que chacun a jugé des choses selon la disposition de son cerveau ou plutôt a considéré comme les choses elles-mêmes les affections de son imagination. Aussi, n’est-il pas étonnant (soit dit en passant) qu’il se soit élevé entre les hommes autant de controverses que nous en constatons, d’où est sorti enfin le Scepticisme…Ce qui paraît bon à l’un paraît mauvais à l’autre, ce qui est dans l’ordre pour l’un semble confus à l’autre…Nous voyons donc que toutes les notions que le vulgaire a l’habitude d’utiliser pour expliquer la Nature ne sont que des façons d’imaginer, et ne révèlent la nature d’aucune chose, mais seulement la constitution de l’imagination; et puisque ces notions ont des noms, comme s’il s’agissait d’êtres existant en dehors de l’imagination, je les appelle des êtres, non de raison, mais d’imagination… Les choses ne sont pas plus ou moins parfaites selon qu’elles flattent ou offensent les sens des hommes, selon qu’elles s’accordent avec la nature humaine ou lui répugnent...» (18)

    Spinoza revient sur cette question dans sa correspondance avec Hugo Boxel qui dans une lettre, s’émerveillait de la beauté et de la perfection de l’univers. Voici ce que lui répond Spinoza : «la beauté, Monsieur, n’est pas tant une qualité de l’objet considéré qu’un effet se produisant en celui qui le considère. Si nos yeux étaient plus forts ou plus faibles, si la complexion de notre corps était autre, les choses qui nous semblent belles nous paraîtraient laides et celles qui nous semblent laides deviendraient belles. La plus belle main vue au microscope paraîtra horrible. Certains objets qui vus de loin sont beaux, sont laids quand on les voit de près, de sorte que les choses considérées en elles-mêmes ou dans leur rapport à Dieu ne sont ni belles ni laides. Qui donc prétend que Dieu a créé le monde pour qu’il fût beau, doit nécessairement admettre ou bien que Dieu a fait le monde pour l’appétit et les yeux de l’homme, ou bien qu’il a fait l’appétit et les yeux de l’homme pour le monde.» (19)

    La puissance d’analyse de Spinoza me laisse pantois. Il n’y a que les mots de Voltaire ébloui par Newton qui me viennent ici à l’esprit lorsqu’il écrivait à son ami l’abbé d’Olivet : «aimez-moi, consolez-moi d’être si petit». Flamme vacillante d’une microscopique chandelle face au soleil Spinoza, je n’en poursuivrai pas moins mon propos.

    Je suggère un exemple simple pour illustrer les idées de Spinoza. Aussi beau soit à mes yeux la roue du paon, il ne la déploie pas pour moi mais pour sa femelle qu’il veut séduire. Elle seule l’intéresse. Le paon mâle est indifférent à la beauté qu’il offre à mes yeux ou à l’effet que cette beauté peut produire en moi. Sa parade dont l’origine remonte bien avant l’existence de l’Homo Sapiens continuera de se manifester tant qu’il y aura des paons et non pas tant qu’il y aura des hommes. Tirer de la roue du paon une conclusion aussi grandiose que l’existence d’un Dieu artiste est, avec respect, une illusion, une erreur logique où se révèle le désir de voir ce qu’on veut voir, de conclure ce que l’on a déjà conclu, bref, de se convaincre de ce dont on est déjà convaincu. La rose embaumerait l’air du soir, que l’humanité y soit ou pas. Cette froide constatation, pourtant si évidente, ne m’empêche pas d’offrir parfois un bouquet de roses à ma blonde ravie. Il serait ridicule de penser que Spinoza n’était pas sensible à la beauté. Il lui déniait cependant toute signification métaphysique. Le rhinocéros est un animal perçu par plusieurs comme laid. Il ne l’est pas pour sa femelle qui s’en accommode fort bien et je ne tire de sa laideur aucune conclusion quant à l’existence du Diable !


    L’ANALOGIE AVEC UNE ŒUVRE D’ART

    L’analogie avec une œuvre d’art n’est qu’une jolie métaphore pour postuler l’existence de Dieu. Un Dieu artiste n’est pas un énoncé scientifique susceptible d’être contredit. Il n’est rien de plus facile que d’affirmer lorsqu’on ne peut rien prouver. Il faut distinguer, comme le faisait déjà Parménide, la vérité de l’opinion. L’opinion se fonde sur l’apparence. La connaissance selon la leçon de Platon, est l’inverse de croire vrai. Connaître, c’est rendre raison de son savoir. Une réhabilitation, même la plus fine de la subjectivité ne se haussera jamais au niveau des exigences du savoir vrai.

    Tout d’abord, tu fais grand cas, mon ami, de l’expression «Big Bang» à laquelle tu préférerais substituer la métaphore de l’éclosion d’un œuf. Un bref historique de l’expression Big Bang suffira ici.

    En 1917, Einstein étend à l’échelle de l’univers les lois de la gravitation en réfléchissant sur les liens entre le contenu du cosmos, sa matière et sa forme. Pensée révolutionnaire. La même année, Vesto Slepher observe un décalage vers le rouge de ce que l’on croyait être à l’époque des nébuleuses faisant partie de notre galaxie. Ce décalage, à l’image de l’effet Doppler pour le son, prouve que les galaxies s’éloignent les unes des autres. C’est un phénomène généralisé et non local, une expansion de l’espace à l’image d’un ballon d’enfants sur lequel je trace avec un crayon feutre quelques petits points. Le ballon gonfle et les points galaxies s’éloignent les uns des autres. Ce n’est pas le mouvement propre des galaxies mais le gonflement de l’espace-temps, la surface même de mon ballon, dans mon analogie, qui explique cette expansion. L’abbé Lemaître en 1927 formule ce qu’on appellera plus tard la constante de Hubble : plus le décalage vers le rouge est important, plus les galaxies sont éloignées de nous. Il y a donc une dynamique générale de l’univers qui explique cet éloignement des galaxies. En 1931, l’abbé Lemaître réfléchit à l’instant premier de l’univers en imaginant une régression dans le temps à partir de cette expansion de l’univers dans un espace qui s’accroît. Il décrit dans cet article un «atome primitif», une «désintégration radioactive d’un atome-Univers», un «feu d’artifice». Des astronomes contestent cette vision dynamique de l’univers. Ils préfèrent un univers stationnaire et éternel. Au début des années 1950, l’un d’eux, le cosmologiste anglais Fred Hoyle, opposé à la thèse de Lemaître utilise le terme «big bang» lors d’une émission radiophonique pour ridiculiser la thèse de l’abbé. C’est donc par ironie que l’expression s’est rendue jusqu’à nous tout comme en histoire de l’art, le mot «impressionnisme» fut créé pour se moquer de ce mouvement artistique.

    En 1960, Fred Hoyle, lors d’un congrès aux Etats-Unis, présente l’abbé Lemaître comme le «Big Bang man». L’indélicatesse de Hoyle n’a pas empêché l’idée de Lemaître de s’imposer dans la communauté scientifique tout comme le néologisme «impressionnisme» n’a pas nui aux grands peintres du mouvement qui ont fini par être exposés dans les musées. L’idée du Big Bang était en fait appelée «modèle d’évolution dynamique» mais l’expression de Hoyle est restée. Les modèles cosmologiques ne décrivent pas pour autant une explosion mais une expansion comme je le décrivais précédemment. En 1993, la revue américaine Sky and Telescope a suggéré de proposer un nouveau nom pour remplacer l’expression Big Bang. Aucune des 13,000 propositions n’a été retenue par le jury composé entre autres de l’astronome Carl Sagan.

    Je ne vois aucune conclusion philosophique sérieuse que l’on puisse tirer d’une expression créée pour ridiculiser une hypothèse. Que j’appelle mon chat Minet pour m’en moquer n’affecte en rien la grâce de la race féline. La culture grecque et toutes celles qui ne connaissent pas la dynamite décrivent, avec ce qui leur est familier, les présumés débuts de l’univers. Tout comme toi, je préfère un oeuf à un bâton de dynamite. Il me paraît cependant beaucoup plus important de souligner que toutes les classes sociales aujourd’hui en Occident jouissent des mêmes droits fondamentaux et qu’il n’y a plus d’esclaves.

    Je reviens à l’analogie avec l’œuvre d’art. Concrètement, comment se construit-elle ? L’artiste ne voit jamais à l’avance l’œuvre qu’il entreprend. Sans cesse, le travail s’affine, geste après geste. Il ne suffit pas d’imaginer une chanson pour chanter. Ce n’est qu’au fil de la chanson qu’elle se dévoile, note après note. La correction se fait au moment même où la note est chantée et c’est cette capacité d’adaptation spontanée qui fait le chanteur. Respiration, volume, position du corps, contrôle du diaphragme, pression de l’air, sonorité du mot, puissance ou retenue du souffle selon la syllabe ouverte ou fermée, tout est manifesté dans l’instant et l’œuvre chantée se réalise au fil de son déroulement. Le résultat n’est jamais dessiné d’avance puisqu’il se dévoile tout au long de son exécution. Il arrive parfois qu’un chanteur s’étonne lui-même de la qualité du son produit. Comment s’étonner si tout était prévu d’avance ? Toutes les œuvres, peu importe l’art dont elles sont issues, se réalisent ainsi. Quiconque écrit comme je tente péniblement de le faire ici le sait bien. Que j’aie en tête dix milles idées, une thèse de doctorat, un roman d’amour, un article d’opinion, une chronique judiciaire, que je me sente soudainement inspiré, tout cela n’est rien. Seule importe la réalisation concrète. Comme le souligne Alain : « la conception d’un modèle préexistant à la manière d’un fantôme, et traduite par l’exécution, est elle-même imaginaire» (20)

    Pensons à une toile sur un chevalet. Le peintre ne voit pas à l’avance ce que sera le résultat final de son œuvre. L’artiste est d’abord artisan. Il prépare crayon à croquis, tube de couleurs, spatule, pinceau, toile. Il connaît l’absorption de la peinture sur tel type de toile particulière. Il place sa toile pour que la lumière reflète idéalement la réalité. S’il procède suivant un croquis, il mélange ensuite ses couleurs, les corrige jusqu'à satisfaction. Sa première touche est bientôt corrigée par une autre. Il efface parfois pour parfaire l’équilibre de l’ensemble. Il arrive qu’une partie importante de l’œuvre soit reprise et remaniée. Le tableau se construit au fil de nombreuses corrections. Les techniques modernes d’analyse des tableaux par rayonnement révèlent qu’un chef-d’œuvre s’obtient souvent au terme de retouches majeures, parfois très surprenantes. Le peintre, tout comme le chanteur, peut parfois se surprendre lui-même du résultat final qui le satisfait mais qu’il n’avait pas prévu en débutant.

    L’évolution sur terre, la seule que nous connaissions dans l’univers, se déroule à l’image d’un tableau qui est créé. Cependant, aucun biologiste ne prétendra que Dieu intervient dans le processus évolutif. Curieux artiste que ce Dieu du début qui plante sa toile mais n’y donne pas un seul coup de pinceau comme si le tableau se dessinait seul ! L’évolution se déploie au gré des hasards avec le matériel disponible, par essais erreurs et les biologistes sont souvent étonnés de l’ingéniosité de la nature pour résoudre des contraintes biologiques. Comme le dit Marcel Conche : « la Nature crée, comme l’artiste, lequel ne voit pas à l’avance ce que sera ce qu’il fait. Si quelque chose comme l’homme avait été prévu, la Nature ne l’aurait pas créé puisqu’elle l’aurait présupposé». (21)

    Il est maintenant incontestable, comme le soulignait récemment Christian De Duve que «les récents progrès de la biochimie ont rendu caduque la conception vitaliste en établissant que toutes les manifestations de la vie peuvent s’expliquer en termes strictement physiques ou chimiques. La théorie darwinienne consolidée par la biologie moléculaire a rejeté la vision finaliste de l’évolution biologique en démontrant notamment que les modifications génétiques offertes à la sélection naturelle sont des phénomènes purement accidentels, entièrement dépourvus d’intentionnalité». (22)
    On peut l’exprimer autrement : «les créations observées dans la nature sont admirables, mais le processus de modelage qui les a suscitées est totalement dénué d’intelligence». (23)
    Je le répète puisqu’il est essentiel de le comprendre : «la biologie contemporaine a prouvé sans l’ombre d’un doute : que la sélection naturelle - le processus par lequel les organismes vivants sont en compétition pour des ressources limitées et s’engagent donc dans une série d’essais et d’erreurs à l’aveugle dont il émerge automatiquement des améliorations - a le pouvoir d’engendrer des créations incroyablement ingénieuses». (24)

    Il n’y a pas même trente ans, les finalistes clamaient haut et fort leur thèse en l’appuyant notamment sur l’exemple de l’œil. Comment un organe si fin a-t-il pu survenir au hasard ? Darwin lui-même était embarrassé par la question. Il ne s’empressait pas cependant d’y répondre par une hypothèse finaliste ou par celle d’un Dieu Opticien. Depuis les travaux de Dan-Erik Nilsson et Suzanne Pelger qui datent des années 90, la question est réglée. Les premiers yeux, de simples cellules photosensibles, sont apparus il y a 543 millions d’années chez les trilobites. Il a fallu au plus 400,000 générations d’évolution pour atteindre le modèle d’yeux des poissons, soit moins de 500,000 ans. Toutes les formes intermédiaires d’œil existent actuellement dans la nature et chaque espèce a l’œil qui lui convient. L’œil humain d’ailleurs est un bricolage. «La rétine est tournée à l’envers. Les fibres nerveuses qui conduisent les signaux émis par les cônes et les bâtonnets de l’œil - sensibles à la couleur et à la luminosité - se dirigent du mauvais côté et doivent traverser une large couche de rétine pour atteindre le cerveau, créant la tache aveugle. Aucun ingénieur (designer) intelligent n’aurait imaginé un montage aussi malcommode pour un caméscope…Et ce n’est là qu’un des milliers d’accidents qui émaillent l’histoire évolutive confirmant que le déroulement historique n’a pas été préconçu». (25)

    La faculté de dissimulation chez les animaux est une des plus amusantes démonstrations de ce fait. Le mimétisme animal, si troublant à première vue, est souvent invoqué par les fondamentalistes pour appuyer leur thèse d’une évolution dirigée. Il est vrai qu’il s’agit d’un phénomène extraordinaire. Un insecte-bâton imite l’apparence d’un rameau volant. Un katydide se déguise en écorce recouverte de lichen. Une espèce d’orchidée se pare de feuilles violacées dont l’aspect et l’odeur de viande en putréfaction attirent des mouches qui s’y posant, se couvrent de pollen et assurent la reproduction de la fleur. Une baudroie agite un appendice charnu devant sa bouche, imitant ainsi un vers qui frétille. Tout cela est fabuleux ! Il est contre intuitif d’admettre que de tels faits si complexes puissent être apparus au hasard de l’évolution. Pourtant, «les imitations de la nature, même les plus rusées, ne répondent pas à un plan concerté. Le mimétisme est un parfait exemple d’évolution par la sélection naturelle…Une légère ressemblance avec de la fiente d’oiseau donne-t-elle assez un avantage permettant de survivre assez longtemps pour se reproduire ? La descendance pourra hériter de cette heureuse similitude avec le guano. Peut-être même qu’un des rejetons poussera encore plus l’imposture fécale et que, au bout de quelques centaines de générations, ce caractère génétique se sera étendu à l’ensemble de la population et constituera un atout vital pour la survie de l’espèce». (26)

    Loin de constituer un argument en faveur d’une évolution dirigée, le mimétisme bien au contraire «révèle aussi à quel point l’évolution peut être désordonnée, improvisée, bricolée» (27) Il est ardu pour l’esprit humain d’admettre que de telles manifestations de la vie si merveilleusement ajustées soient issues du hasard. Tel un réflexe spontané, une tendance universelle de la pensée contraint de réfléchir par analogie. Je reprends l’exemple de la montre. Voilà un objet qui a sa raison d’être, un objet dont chaque pièce finement taillée s’ajuste merveilleusement aux autres pièces tout aussi délicatement réalisées. Cet ajustement fin de plusieurs pièces répondant dans sa totalité à un but précis ne peut que faire conclure, avec raison, à l’existence d’une pensée organisatrice efficace, celle d’un horloger. J’en ai parlé plus haut. Il n’est donc pas surprenant que face à des phénomènes de la nature aussi étranges que le mimétisme par exemple qui exige un ajustement au moins aussi fin que celui d’une montre, l’humain en conclut à l’existence d’un plan concerté. Par qui d’autre pourrait-il l’être que par un Créateur ? L’univers à l’image d’une horloge apparaît finalement comme une analogie plus naturelle et convaincante que celle d’un univers considéré comme une œuvre d’art. Une montre est un instrument dont les rouages, le mécanisme et la finalité sont incontestables. Il en va tout autrement lorsqu’on prétend que l’univers est à l’image d’une œuvre d’art puisqu’il s’agit là un jugement de valeur qui ne saurait faire l’objet, pour toutes les raisons que j’ai soulignées plus haut, d’une évidence claire comme celle qu’offre l’existence d’une montre.

    Mais que l’on préfère l’analogie avec la montre ou celle avec l’œuvre d’art, il s’agit de la même erreur logique ; conclure de cette analogie à un plan concerté dans la nature. Que le hasard préside à l’évolution sur terre est un fait admis par toute la communauté scientifique. Rien depuis Darwin n’est venu mettre en doute cette constatation. C’est simple. Des fondamentalistes disposant d’immenses budgets subventionnent des groupes de recherche dont l’unique but est de mettre en doute cet énoncé. Sans succès. Il reste qu’une proportion importante de la population même occidentale n’arrive pas à comprendre, à accepter et à assumer le fait incontestable de l’évolution. 40 % des Américains en 2008 étaient créationnistes ! C’est pourquoi cette année-là, l’Académie Nationale des Sciences des Etats-Unis a publié sur Internet «Science, Evolution and Creationnism» un ouvrage de premier ordre pour combattre les préjugés et contrer l’ignorance de la population américaine sur l’évolution. Bref, comme Gilles Deleuze l’a exprimé : «l’univers n’a pas de but…il n’y a pas de but à espérer pas plus que de causes à connaître». (28)

    Des chercheurs portugais et américains ont eu une idée extraordinaire. « Après avoir fait évoluer pendant vingt-cinq ans des populations de drosophiles dans des environnements différents, Henrique Teotonio et ses collègues ont replacé les mouches dans leur environnement initial. Après 50 générations, elles s’étaient à nouveau adaptées à leur environnement ancestral mais d’une manière différente de celle de leurs aïeux : s’il arrive que les mouches retrouvent un phénotype (les traits physiques et biochimiques) semblable à ceux de leurs ancêtres, elles sont néanmoins différentes. Malgré la réadaptation à l’ancien milieu, 50 % des variations génétiques survenues au cours des vingt-cinq ans d’évolution étaient maintenues. Inversement, il paraît donc impossible de prédire comment évoluera une population lorsque le milieu change.» (29) Un tel résultat ne surprend pas ceux qui savent que le hasard seul préside à l’évolution. Pour les autres …

    J’ajoute cependant que les mutations, comme le disait Christian de Duve «peuvent fort bien être accidentelles et dépourvues de toute finalité, comme le démontrent toutes les connaissances de la biologie moléculaire, et conduire néanmoins à un résultat presque obligatoire dans les conditions d’environnement existantes, grâce au nombre énorme des individus impliqués et aux durées très longues en cause» (30)

    La chance de gagner à la loterie 6-49 est de une sur 14 millions. Cette probabilité est l’équivalent statistique d’être frappé par la foudre deux fois dans sa vie. Une probabilité extrêmement faible. Admettons qu’un tirage se déroule une fois par année. Il est statistiquement certain qu’au terme de 14 millions d’années, si ce n’est avant, j’aurai gagné. Je n’ai pas planifié mes vacances sur cette probabilité mais c’est ainsi que se déroule l’évolution.
    La question de la complexité croissante et de sa signification reste encore débattue parmi les spécialistes. Christian de Duve la résume ainsi : « la vie et son évolution vers la complexité sont inscrites dans les propriétés de la matière et n’exigent pas l’intervention de quelque chose d’autre pour se manifester » (31) Mais quel mouvement autre que celui d’une complexité croissante pourrait être possible lorsque la vie a débuté sur terre par un organisme unicellulaire, un ensemble de molécules stockant de l’ARN d’une simplicité minimale ? Deux organismes unicellulaires créent déjà un monde plus complexe ! Il n’y a littéralement rien de transcendant là-dedans. La résistance psychologique à ce fait pourtant simple prend la forme de deux théories: le dessein intelligent et le principe anthropique fort. J’aborderai les deux questions que j’ai déjà effleurées plus haut.

    Le dessein intelligent prétend que l’évolution de la vie est orientée et programmée, que l’extraordinaire complexité que l’on observe sur terre ne peut être explicable par des mécanismes naturels et qu’elle résulte donc d’une intervention d’un Dieu dans l’évolution ou en en fonction d’un plan préétabli. Au XVIIIème siècle, l’idée s’exprimait par ces vers célèbres de Voltaire ;


    «L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer
    Que cette horloge existe, et n’ait point d’horloger ».


    Tout d’abord, prétendre que l’univers est à l’image d’une œuvre d’art plutôt qu’à celle d’une horloge, affirmer que le Dieu présumé à l’origine du monde soit artiste peintre plutôt que mécanicien ne déplace le créationnisme qu’à un lieu plus subtil. Je préfère les musées aux garages automobiles mais ici, il est erroné de prétendre que cette distinction puisse faire nuance sur le plan philosophique.

    Le jupon dépasse avec le dessein intelligent. Aux Etats-Unis, les tribunaux interdisent d’enseigner cette thèse parce qu’elle est un créationnisme déguisé, une croyance religieuse plutôt qu’un fait scientifique. Dans un livre publié récemment par un mouvement créationniste, «Of Pandas and People», les imprimeurs, substituant «dessein intelligent» à «créationnisme» ont oublié de corriger une des pages, révélant ainsi la stratégie des auteurs : déguiser le créationnisme par un supposé concept scientifique. Le contenu du livre n’a pas changé d’une virgule mais une expression en a simplement remplacé une autre comme si c’était la même chose. (32)
    Le dessein intelligent est un créationnisme qui n’ose se dire. Que l’univers soit le fruit d’une volonté divine immédiate ou que cette volonté s’exerce par un acte initial laissant par la suite libre cours à la nécessité comme tu le prétend, il s’agit là de créationnisme.

    Une variante de ce créationnisme est celle de l’Église catholique. Bien que contrainte d’admettre le fait de l’évolution, l’Église, par la voix de son chef spirituel d’alors, le pape Jean-Paul II déclarait cependant en 1995 que l’homme est la seule créature voulue spécifiquement par Dieu. Réfléchissons sur cette grave affirmation qui contredit tout simplement les faits incontestables reconnus par la science.

    Si j’en crois le pape, je suis donc une créature voulue spécifiquement par Dieu. Une telle proposition me flatterait si elle était vraie mais elle n’est qu’une illusion. La vie dans toutes ses manifestations est à l’image d’un foisonnement qui n’a pas de direction. Il faut imaginer un vaste buisson pourvu d’une foule de branches mais dont aucune ne constitue le sommet. En 1970 était publié par les Éditions Time-Life un superbe volume illustré sur l’origine de l’homme. On y voit en pages 14 et 15 un dessin représentant les espèces précédant l’homme moderne. Tout d’abord, un singe rampant, auquel succèdent d’autres espèces Homo, se levant peu à peu, les traits s’affinant jusqu’à l’apothéose de l’homme contemporain. Une telle vision est maintenant contredite par la science. La nature humaine est elle-même, tout comme les autres espèces vivantes, et ce, sans statut particulier, un vaste buisson sans direction. Il y eut dans le passé de multiples espèces Homo qui ont vécu de façon contemporaine. Le Néanderthal est disparu il y a 30,000 ans, l’homme de Florès, il y a 10,000 ans. La station verticale existait il y a 7 millions d’années. Elle a disparu puis est réapparue plus tard. Les espèces Homo qui nous ont précédés n’étaient pas les marches d’un podium qui s’élèvent lentement vers les glorieux Homo Sapiens Sapiens que nous sommes, telle une apothéose avec trompettes et trône ultime. Il s’agit ici d’une idée capitale. La résistance psychologique à ce fait repose sur l’anthropocentrisme que dénonçait Spinoza il y 350 ans. Il est tout simplement faux de prétendre que ce qui existe, existe pour nous, que le cosmos aux dimensions qui dépassent l’entendement existe pour Jocelyn Giroux ! On frôle ici le solipsisme. L’humain existe. L’univers est donc tel que l’humain existe. Je ne dis rien ainsi. C’est une tautologie. Que l’univers soit tel que l’humain existe ne signifie pas cependant que l’univers est tel pour que l’humain existe. C’est là l’erreur de ceux qui croient au principe anthropique.

    Sur le plan psychologique, l’évolution des liens qui rattache l’être humain au monde est maintenant connue. Je la résumerai puisqu’on y trouve l’origine du réflexe anthropocentrique. Le bébé humain ressent tout d’abord une illusion de toute-puissance. Il croit qu’il peut diriger le monde d’un seul cri, d’un seul geste ou d’une seule pensée. Cette illusion d’emprise est nécessaire. C’est dans l’assurance qu’il éprouve de contrôler le monde qu’il relâche précisément ses exigences en acceptant de les différer. Bientôt, il apprend à supporter la frustration. C’est en renonçant à son omnipotence qu’il s’élève à l’empathie. S’élever au-delà, abandonner l’illusion que sa personne est au centre de tout n’est pas une mince affaire. L’humain est tout d’abord, comme je le disais plus haut, centré sur sa propre personne. Il l’est ensuite sur sa famille immédiate, sa parenté, son groupe d’amis, son village, son lieu d’origine, sa culture, sa religion, son pays, sa civilisation et beaucoup plus loin, en dernier lieu, sur sa propre nature. Toutes les civilisations et toutes les sociétés se pensent le centre du monde ! Lévi-Strauss raconte qu’au fond de l’Amazonie, les membres d’une peuplade plaignaient un malheureux ethnologue allemand qui devait les quitter pour retourner dans son pays d’origine ! Pauvre Occidental qui quittait les forêts de l’Amazonie pour l’enfer de l’Europe ! Je ne dénonce pas ce centrisme universel. Il est naturel. Imaginez une société qui se penserait inférieure aux autres ! Une vie équilibrée n’y serait pas possible. L’Occident se détache de l’ethnocentrisme pour la première fois de l’histoire. Les conséquences sont lourdes. La réflexion évolue à ce sujet, enflammant les débats et suscitant parfois des réflexions profondes comme le beau livre «La Conquête de l’Amérique, La question de l’Autre» de Tzvetan Todorov ou les ouvrages de l’anthropologue Edward T. Hall, tous publiés aux Éditions du Seuil.

    Il faut donc tout d’abord s’éloigner de l’ethnocentrisme, après avoir vaincu toutes les autres formes plus immédiates de centrisme. Il semble que pour l’instant, seule une petite proportion de la population humaine en soit capable et les effets se révèlent plutôt délétères. L’anthropocentrisme vaincu est là … très loin, au bout du chemin…beaucoup plus loin…

    Je vais maintenant approfondir la réflexion, l’illustrant d’un exemple simple sur une période de temps très courte, ce qui aura le mérite je le souhaite, de mieux éclairer la question.

    Un jour, j’avais peut-être 20 ans, j’ai vécu quelques heures parmi les plus touchantes de ma vie. Mon grand-père paternel m’avait invité à une tournée de bars de la région de Berthier où il habitait. J’étais le plus vieux de ses petits-enfants et mon grand-père était âgé de près de 80 ans. Douces confidences affectueuses d’un vieillard au soir de sa vie à un petit-fils qu’il a tant aimé ! Tout au long de cette soirée, il me racontait combien sa vie avait été agréable. Il me disait l’amour qu’il avait éprouvé pour son épouse, ses enfants, ses petits-enfants, ses amis. Il avait aimé travailler sur sa ferme. Il me racontait tout simplement son bonheur d’avoir vécu. Sa vie avait sa propre valeur, intrinsèque et totalement indépendante de la mienne. Mon grand-père n’était pas un tremplin pour Jocelyn Giroux. Son existence n’avait pas pour but ultime l’irruption de la mienne dans le monde. Je ne suis, comme mon grand-père, comme tous ceux qui nous ont précédés et ceux qui nous suivront, qu’«une étincelle entre deux éternités». (33)

    Enfant, j’ai lu une nouvelle de science-fiction dont je n’arrive à me rappeler ni le titre, ni l’auteur. Un homme de sciences voyageant dans le temps se retrouve projeté à des centaines de milliers d’années dans le passé. Subitement, au fond d’une caverne, il fait face à un Homo primitif hostile dont les traits du visage sont tellement semblables aux siens qu’il conclut qu’il s’agit de son lointain ancêtre. S’il le tue, il se tue lui-même.

    Quelque part, il y des millions d’années, un Homo Erectus est mon ancêtre. Tout comme mon grand-père Viateur Giroux, cet Homo Erectus n’était pas là comme une étape pour ma venue en ce monde ! J’imagine que par un doux soir d’été, dans une savane africaine, assis près d’un feu, avec ses proches, disposant d’un rare moment de tranquillité, cet Homo Erectus rit, heureux d’être là au milieu de ceux qu’il aime. Sa propre existence se suffit à elle-même. C’est absurde de penser qu’il existe pour aboutir à ma propre existence. Il ne faut pas confondre généalogie et finalisme. Il y va de tous les humains actuels comme il y va de ma propre existence….

    Si l’espèce humaine actuelle était le but de l’univers, elle aurait cessé de muter. Au hockey, il n’est pas nécessaire que la rondelle dépasse bien au-delà la ligne des buts ! Or, l’espèce humaine actuelle se transforme à un rythme prodigieux, accéléré d’ailleurs par le processus de civilisation et son extension à toute la surface de la terre. La peau blanche est apparue il y a 35,000 ans en raison du climat plus froid et d’un ciel moins ensoleillé. Elle était alors un avantage pour mieux absorber la vitamine D des rayons solaires plus rares en hémisphère nord. Ton œil bleu, si beau mon ami, est apparu en Turquie il y a environ 7,000 ans. La tolérance au lactose date de 10,000 ans. La taille humaine s’est considérablement accrue. L’espèce humaine actuelle ne cesse de muter. Curieux but de l’univers qui se modifie constamment ! Ceux qui ne décrochent pas de l’idée d’un finalisme dans l’univers doivent alors admettre que l’espèce humaine actuelle n’est que le tremplin d’espèces humaines à venir. Je doute fort que les adeptes du principe anthropique aient le courage intellectuel de concéder ce point. Ils croient fermement au finalisme mais seulement si ce finalisme leur reconnaît l’apothéose ! Pour le dire abruptement, le finaliste prétend qu’il y a un but dans l’univers et ce but…c’est lui !

    Qui peut donc imaginer ce que deviendra l’espèce humaine dans dix mille ans, cinquante mille ans, cent mille ans, dans cinq cent mille ans, dans un million d’années, dans cinq millions d’années ? Quelle sera l’apparence physique de mes très lointains descendants ? Leur culture ? Leur civilisation ? Leurs croyances ? Les tenants du principe anthropique doivent répondre à cette question. Peut-être, quelque part dans notre univers, les habitants d’une lointaine planète se prétendent le centre et le but du cosmos. Leurs prêtres l’affirment comme les nôtres et leurs savants tentent de leur faire entendre raison !...

    Il est probable que dans un million d’années, de funestes fondamentalistes prétendront à leur tour être le but ultime du cosmos ! C’est cette même illusion qui est illustrée dans un musée américain où l’on prétend que les rayures du tigre ont été conçues par Dieu pour le plaisir esthétique de l’homme. Prétention ridicule ! Est-il besoin de rappeler que le tigre existe indépendamment de l’espèce humaine actuelle et que les rayures du félin ont leurs justifications évolutives indépendantes du fait que Jocelyn Giroux les trouve fort jolies !

    Je fais l’aveu que je préfère cent fois le visage de Nicole Kidman à celui d’une femelle Homo Erectus aux narines épatées, les yeux profondément enfoncés dans l’orbite, le visage poilu, les mâchoires saillantes et le front bombé. Je sais très bien cependant que mon ancêtre Homo Erectus était charmé par sa compagne et trouverait bien bizarre les traits de la femme qui m’enchante…

    «Combien d’hommes ont le cœur assez bien accroché pour ne pas peupler d’idoles la solitude de la lucidité ? » (34)

    Je ne rabaisse aucunement la nature humaine en rappelant ces évidences. Le cerveau humain est actuellement l’objet connu le plus complexe de l’univers. Ce n’est pas banal. L’univers, même si des cerveaux mieux organisés que le nôtre existent ailleurs, se pense à travers le cerveau humain. L’univers réfléchit sur sa nature, son origine et s’étonne lui-même par le biais du cerveau humain ! L’illusion anthropique ne fait que porter ombrage à cette vertigineuse constatation. Une telle prétention était facile à entretenir lorsque l’humain se croyait au centre du monde, sur une terre plate autour de laquelle gravitait l’ensemble des corps célestes. Nous le savons maintenant. L’univers contient des milliards de galaxies contenant elles-mêmes des milliards et des milliards d’étoiles. Proxima du Centaure, l’étoile plus rapprochée de notre système solaire est située à 4.5 années-lumière de nous. La lumière voyage à une vitesse de 360,000 kilomètres à la seconde. L’univers est estimé à 13.7 milliards d’années-lumière. Il faut au moins consacrer trente minutes de sa vie à essayer de s’imaginer de telles dimensions. La réflexion n’est pas vaine. Se prétendre le centre ou le but de l’univers est ridicule.


    La théologie catholique entière est à revoir dans ce nouveau contexte. La résistance de l’Église perdurera jusqu’à ce que la théologie propose un autre regard compatible avec les données de la science. L’interprétation littérale des textes sacrés n’a été abandonnée par l’Église catholique que lorsqu’il lui fut devenu impossible de maintenir une position contredite par les données scientifiques et lorsque l’outillage mental et psychologique a permis d’y faire parade d’une façon provisoirement satisfaisante par un autre paradigme. Il ne faut jamais oublier que les textes sacrés furent et sont toujours, à l’image du ciel pour les métaphysiciens, un vaste Rorschach permettant toutes les projections.

    Le verset de Luc,14, «va-t-en par les routes et les jardins et force les gens à entrer, afin que ma maison soit remplie» fut lu par Saint-Augustin comme un texte justifiant l’usage de la force contre les donatistes schismatiques. L’Église au Moyen-Âge lisait l’injonction «aime et fais ce que tu veux» de Saint-Augustin comme un permis de tuer.
    Quand un texte clair heurte la sensibilité du moment, on l’écarte, tout simplement. Pour l’Inquisition du XVIIème siècle, le conseil de Paul dans son Épître à Tite, 3,10 - «celui qui est hérétique, écarte-le après un premier et un second avertissement»- semblait un zèle charitable. Le grand inquisiteur Péna décide qu’un suspect d’hérésie ne doit jamais être prévenu suite à une dénonciation parce que les hérétiques sont rusés et malfaisants.

    Un des exemples les plus amusants des interprétations théologiques est celui des versets de la Genèse relatifs aux statuts de l’homme et de la femme. Pour Saint-Paul, l’homme est le chef de la femme puisque que c’est cette dernière qui a été tirée, par Ève, de la côte d’Adam. Tertullien n’est pas en reste. À ses yeux, l’os tordu de la côte d’Adam est à l’image de l’esprit pervers de la femme. Jean Guitton, philosophe français catholique, ami du pape Paul VI est plus conciliant avec la côte d’Adam. Puisque la côte, prétend-il, est proche du cœur, la femme et l’homme sont égaux. Comment peut-on prendre au sérieux des élucubrations aussi fantaisistes ? Je pourrais noircir ainsi des centaines de pages. Il n’est pas étonnant que Borgès, le grand maître, ait été fasciné par la théologie qu’il lisait comme de la littérature fantastique de haut vol !

    J’insiste ici puisque les théologiens catholiques, comme beaucoup de philosophes, proposent, avec le plus grand style, des constructions intellectuelles fantaisistes sans égard pour la réalité. L’imagination humaine est sans limite lorsqu’aucune autorité factuelle n’y vient mettre un frein. Il ne s’agit pas ici de contester le statut de la métaphysique. Il faut lui assigner un champ qui lui assure une crédibilité tout à l’envers de celle de la théologie. La métaphysique doit se contenter d’affirmations prudentes, construites de telle sorte qu’elles puissent résister aux assauts de la science. Elle doit éviter les fantasmes et les élucubrations. La métaphysique doit être capable de rendre raison de ses prétentions. Si elle ne peut relever le défi, elle doit l’avouer et déclarer humblement qu’elle n’est qu’un postulat qui se surajoute au réel sans répondre aux exigences de la vérité scientifique.

    Croire est l’inverse de savoir. La science n’est pas soluble dans la croyance mais la croyance est souvent dissoute dans la science. À ce prix seulement, les champs respectifs des deux disciplines qui se contredisent peuvent coexister. Depuis les cinquante dernières années, l’homme a réalisé 90 % de toutes les découvertes scientifiques et techniques de toute son histoire ! Il n’est pas étonnant qu’une très grande proportion de l’humanité ignore d’une part les grandes lignes de ce savoir et d’autre part, n’ait pas bien perçu les conséquences qui découlent de ces découvertes. Les fondamentalismes, qu’ils soient d’Occident ou d’ailleurs, sont les résistances psychologiques aux conséquences découlant des découvertes scientifiques qui révolutionnent notre regard sur le monde et sur nous-mêmes. La science, en dépit de ces résistances, finit par imposer des vues qui vont à l’encontre de la pente naturelle de l’esprit et triomphe ainsi de nos préjugés confortables. Une aristocrate britannique du temps de Darwin finit un jour par être convaincue de l’origine naturelle humaine. Elle commenta plaisamment; «je veux bien admettre que mes ancêtres étaient des animaux, mais je préférerais que cela reste entre nous !» Voilà un savoir assumé, et de fort amusante façon !

    Cédric Grimoult le souligne; «l’historien a l’impression que la plupart des théologiens ont un train de retard. Ils nient les découvertes scientifiques aussi longtemps qu’il est possible, puis se rabattent sur les doctrines périmées parce qu’elles leur semblent un moindre mal, quand il n’est plus guère possible de faire autrement» (35) «Rien n’est plus vénérable qu’une vieille erreur» disait Voltaire au sujet des travers de la théologie catholique.
    Les méfaits de la technique sur l’environnement, triste aboutissement capitaliste d’une science bienfaitrice de l’humanité, ne doivent pas discréditer la science au profit d’une théologie ou d’une métaphysique fantasmatiques.

    Freud a bien décrit les trois grandes blessures d’amour-propre de l’humain dans «Une Difficulté de la Psychanalyse» publié en 1917. Selon lui, Copernic a mis fin à l’illusion cosmologique que l’homme entretenait en prétendant que la terre était le centre de l’univers. Darwin a mis fin à l’illusion biologique en retirant à l’homme sa position suréminente dans la chaîne des êtres vivants. Freud s’arrogeait le prestige d’être l’auteur de la troisième blessure en soutenant que le moi chez l’humain n’est pas le maître dans sa propre maison. La blessure que Darwin a infligée à l’humanité demeure, et de très loin, la plus sérieuse, d’une gravité telle qu’il faudra sans doute encore plusieurs siècles avant que l’humanité n’en guérisse enfin.

    De même, il s’écoulera beaucoup de temps avant que l’Église Catholique assume les conséquences des découvertes de Darwin puisque les enjeux sont fondamentaux pour la théologie catholique. Comme le soulignait récemment le philosophe et théologien catholique Vito Mancuso ;«la théologie n’échappe pas à Darwin». (36)
    Mancuso cite le cardinal Camillo Ruini déclarant en 2006 que l’eschatologie chrétienne ne pouvait rester arrimée à des «schémas cosmologiques dépassés depuis belle lurette.» Un des grands théologiens catholiques du XXème siècle, Hans Urs Von Balthasar élevé au cardinalat par le pape Jean-Paul II déclarait en 1957 qu’il avait écrit dans sa propre eschatologie, empruntant ici une image du théologien protestant Ernst Troesltsh, «fermeture provisoire pour restauration» (37)

    Le pape Benoît XVI, alors qu’il était cardinal préfet de la Congrégation romaine pour la doctrine de la Foi, a publié un ouvrage d’eschatologie «La Mort et L’Au-Delà» chez Arthème Fayard, en 1994. Il appuyait notamment ses prétentions quant à l’existence immortelle de l’âme humaine sur les thèses du croyant John Eccles, Prix Nobel de médecine. Bien imprudente affirmation. Les plus grands neurologues du monde rejettent maintenant d’une voix unanime les idées de Eccles. Benoît XVI aurait été bien avisé d’avoir près de lui un Lemaître neurologue pour éviter les erreurs de Pie XII !

    Je m’amuse à proposer ici la seule façon qui m’apparaisse crédible pour que l’Église se sorte de l’impasse. Je suggère un nouveau paradigme. Il faut concilier ici un Dieu créateur à l’origine de l’univers et l’apparition de l’homme qui ne relève que du hasard. Je reviendrai plus tard sur la question d’un Dieu créateur mais pour l’instant, admettons le fait.

    Une solution m’est apparue à la lecture de deux auteurs obscurs et de Boèce bien qu’aucun des trois n’ait traité de cette question précise. Boèce était préoccupé par la conciliation du libre arbitre et de la Providence Divine. Il y a répondu en prétendant que l’intelligence divine a prescience des événements «dont la réalisation n’est pas certaine», «simplicité sans limites du savoir suprême». (38)
    «Il ( Dieu) discerne toutes choses dans son éternel présent »… «D’un seul trait de son intelligence», la prescience divine distingue aussi bien ce qui arrivera de façon nécessaire que ce qui arrivera de façon non nécessaire». (39)

    «Un même événement futur, quand il est mis en relation avec la connaissance divine, semble nécessaire mais…lorsqu’il est considéré dans sa propre nature… semble absolument libre et indépendant». Borgès, fasciné par les pensées étourdissantes résume ainsi l’idée de Boèce : «Boèce…imagine un homme qui assiste à une course de chevaux. Ce spectateur est dans l’hippodrome et il voit de sa loge les chevaux, le départ de la course, ses vicissitudes, l’arrivée au poteau de l’un des chevaux, tout cela successivement. Mais Boèce imagine un autre spectateur qui est à la fois spectateur du spectateur et spectateur de la course : c’est, on l’a deviné, Dieu. Dieu voit l’ensemble de la course, il voit en un seul instant éternel, en leur éternité instantanée, le départ des chevaux, les vicissitudes de la course, l’arrivée. Il voit tout d’un seul ample coup d’œil, comme il voit toute l’histoire universelle…Il voit tout cela en un seul, splendide, vertigineux instant qui est l’éternité». (40)

    J’ai trouvé chez l’évêque Butler une variante de la même thèse. En 1736, il écrivait; «rien de ce qui est un objet possible de connaissance, passé, présent ou futur, ne peut être probable pour une intelligence infinie; car elle ne peut pas faire autre chose que la discerner comme elle est en elle-même, certainement vraie ou certainement fausse. Mais pour Nous, la probabilité est le guide même de la vie» (41)

    La théologie, qui pousse parfois la logique dans ses derniers retranchements offre un exemple d’un raisonnement semblable. Le chapelain du roi Guillaume III d’Angleterre Thomas Burnett (1635-1715) expliquait que les montagnes témoignaient du déluge par un effondrement de la croûte terrestre. Puisque les chrétiens considèrent que le déluge avait été déchaîné par Dieu pour punir l’humanité, le déluge devenait ici un événement inévitable. Burnett, qui n’est pas à court d’arguments rétorque que Dieu omniscient «aurait pu prévoir la chute morale de ses créatures». (42)
    Ici, Dieu a créé un univers présidé par le hasard. Jouissant de la prescience, son plan prévoit des événements survenus par hasard.

    Tu trouves ma prétention théologique extravagante ? Mais bien sûr qu’elle l’est ! Je doute même qu’elle puisse résister à l’analyse d’un logicien. J’ai lu cependant il y a peu de temps, alors que j’avais déjà cette hypothèse en tête depuis plusieurs années, qu’en 2004, la Commission théologique internationale a émis l’opinion que «si les catholiques croient au plan providentiel de Dieu dans le monde, il n’y a aucune objection théologique à ce que Dieu soit cause y compris du hasard». (43) La théologie annonce ici une retraite en douce vers un paradigme totalement différent !


    Il y a un progrès, de l’animisme, de la magie, de la pensée naïve qui voit des dieux derrière tous les phénomènes de la nature à un Dieu artiste qui n’intervient pas dans les causes secondes et laisse l’univers se déployer selon des événements qui surviennent au hasard. Mais voilà un Dieu à qui il est nié toute intervention surnaturelle dans le cosmos sauf à ses premiers instants. Il n’est surnaturel qu’au début du cosmos ! Ce Dieu qui se perd dans le brouillard d’un nébuleux commencement est tout autant superflu que le Dieu qui y intervient constamment. Comme La Mettrie le soulignait à propos du Dieu Horloger, ce Dieu Principe Moteur aussi Artiste soit-il, ne soulève plus qu’un intérêt théorique. On ne l’adore plus. Il n’est plus la source de la moralité. Mais qu’est-ce que ce Dieu ? Le Deux ex machina brandi pour répondre à la question si intrigante, s’il s’agit bien d’une question, de l’origine de l’univers ?


    DIEU ET L’ORIGINE DE L’UNIVERS


    Autrefois, Dieu était partout. Aujourd’hui, même pour beaucoup de croyants, Il ne semble être nulle part. La science l’a poussé jusqu’à l’ultime limite des débuts obscurs de l’univers, cache prudente où Il risque moins d’être débusqué. L’idée traditionnelle que l’on avait de Dieu en Occident est en voie de disparition. Tu substitues Jacques un Dieu désarmé au Dieu des armées. Voilà un joli jeu de mots qui voile le changement de paradigme lorsqu’il s’agit maintenant, pour ceux qui y tiennent absolument, de concevoir un Dieu. Le Dieu d’aujourd’hui n’est pas seulement désarmé. Il est aussi absent, impuissant, silencieux, hors de notre monde, sans contact avec lui, indifférent, suppliant, proposant, dénué de sens, hors de la logique et Son Existence est impossible à prouver par les voies de la raison. Le hasard qui préside à l’origine de la vie et à l’apparition de l’homme met à mal l’idée d’un Dieu nous aimant et nous voulant spécifiquement. Cet ébranlement est une des graves crises de l’histoire occidentale. Au moment où je révise mon texte, un épouvantable cataclysme s’est produit en Haïti, un drame humain tel que je préfère garder le silence sur ses détails. Je vais dire cependant où se réfugient ceux qui croient en Dieu lorsqu’ils tentent d’expliquer une telle horreur.

    Un lecteur de la Presse dont je ne veux pas me souvenir du nom écrit le 14 janvier 2010 : «Dieu n’a rien à voir là-dedans. Il pourrait intervenir, il est vrai, mais il ne le fait pas. La seule réponse à ce jour, c’est le mystère. Et personne ne peut arriver à percer un mystère. La raison doit s’incliner». Je suis infiniment éloigné d’une infinie bonté et j’ouvre la fenêtre pour ne pas écraser une mouche. Prétendre que Dieu aurait pu intervenir pour éviter cette horreur mais qu’il ne l’a pas fait contredit l’infinie bonté que les croyants prêtent à Dieu. Brandir le mystère comme explication n’est qu’une parade malhabile. Il a fallu des millions d’années pour que l’évolution dote l’humain de la raison. N’y renonçons pas !

    Le télévangéliste américain Pat Robertson, candidat à la présidence en 1988 n’y va pas non plus dans la dentelle. Il attribue les malheurs d’Haïti, ainsi que je le lis dans la Presse du 15 janvier 2010 « au pacte avec le diable» qu’auraient conclu les esclaves de cette île il y a deux siècles, avant de s’affranchir». Les divagations du lecteur de La Presse et de Robertson me révoltent. Mais que pourraient-ils dire d’autre ? Dans ton créationnisme, Jacques, le Dieu Artiste est la cause de l’univers. Il n’intervient pas dans les causes secondes et les respecte. La seule autre possibilité, pour ceux qui croient en Dieu, c’est une Providence divine, un Dieu à la fois créateur mais qui veille aussi sur le monde. Dans les deux cas, son omnipotence contredit sa bonté. Je préfère la froide lucidité d’Épicure ; «Dieu ou veut éliminer le mal et ne le peut, ou le peut et ne le veut pas, ou ne le veut ni le peut, ou le veut et le peut. S’il le veut et ne le peut, il est impuissant, ce qui ne convient pas à Dieu. S’il le peut et ne le veut, il est méchant, ce qui est étranger à Dieu. S’il ne le peut ni ne le veut, il est à la fois impuissant et méchant, il n’est donc pas Dieu. S’il le veut et le peut, ce qui convient à Dieu, d’où vient donc le mal ? » (44) Aucune théodicée n’a réussi à répondre de façon satisfaisante à la question d’Épicure.

    En toute logique, il n’est pas interdit de penser un Dieu à l’origine de la Totalité même si elle précédait le Big Bang. Il reste que depuis les objections de Kant, la preuve cosmologique, celle du moteur premier, la seule qui a conservé un certain prestige de toutes les preuves traditionnelles de l’existence de Dieu a perdu de son lustre. Elle ne convainc plus que ceux qui y croient déjà, de foi pure. L’univers dans sa totalité ne peut être considéré comme un objet. Il n’en va pas du cosmos comme d’une horloge ou d’un tableau. Blaise Pascal, aussi grand homme de sciences que philosophe l’a bien vu. Ayant compris qu’il n’y a pas de preuves rationnelles de l’existence de Dieu, il tentait de convaincre de son existence par un calcul de probabilités ! Voilà Dieu qui se joue au casino de l’esprit ! Placer de plus l’existence de Dieu sous le signe du cœur comme le proposait Pascal est analogue à le reléguer dans l’origine indéfinie du cosmos ; un lieu indéfinissable qui cache un Dieu encore plus nébuleux. Kant lui-même reculait devant ses propres conclusions. Niant Dieu en raison, il le postulait moralement, tout près du cœur de Pascal. Cela rappelle la proposition du pape Jean-Paul II s’alarmant de la baisse vertigineuse des miracles à Lourdes. Il proposait le plus sérieusement du monde de considérer maintenant comme miracle la conversion du cœur. Belle retraite digne des plus fins théologiens ! Nul doute que Jean-Paul II avait bien lu Pascal. Kierkegaard l’a affirmé d’une manière provocante : «le signe de la foi est précisément la crucifixion de la raison» (45)
    Depuis Kant, la théologie rationnelle est une «entreprise désespérée». La «raison déploie vainement ses ailes pour s’élever au-dessus du monde sensible par la seule force de la spéculation». (46) L’Église catholique n’admettra jamais que l’existence de Dieu ne puisse être démontrée en raison. Il y va de la crédibilité même de toute son histoire. Et que serait donc Dieu pour les catholiques s’il n’était plus que le principe moteur de l’univers, indifférent à notre monde ? Il ne serait que le Dieu des philosophes, non Celui du cœur. L’humain en général a besoin d’un Dieu qui lui accorde des faveurs, d’un Dieu qui l’aime et qu’il aime, d’un Dieu qu’il prie, qu’il invoque, à qui il s’adresse dans les moments désespérés. L’Église ne peut se débarrasser de cet avatar qu’en courant à sa propre fin.

    L’Église catholique serait bien avisée dans les prochaines décennies de réhabiliter les fidéistes qu’elle a rejetés au Concile Vatican I. Le fidéisme postule l’hétérogénéité de la foi et de la raison. C’est le fidéisme de Bautain, de Lammenais, de Joseph de Maistre qui a été condamné lors de Vatican I. Son expression la plus vigoureuse remonte à Tertullien. N’a-t-il pas écrit dans son traité De Carne Christi (La chair de Jésus-Christ) ? : « je suis saintement impudent et heureusement insensé. Le Fils de Dieu a été crucifié; je n’en rougis point parce qu’il faut en rougir. Le Fils de Dieu est mort : il faut le croire, parce que cela révolte ma raison : il est ressuscité du tombeau où il avait été enseveli ; le fait est certain, parce qu’il est impossible». (47) C’est clair. Alors qu’autrefois, les preuves de l’existence de Dieu se prétendaient fondées en raison, aujourd’hui, c’est l’inexistence même de ces preuves qui constituerait la meilleure preuve de l’existence de Dieu ! Suivons la rythmique très simple des croyants les plus articulés confrontés à la science actuelle.
    1) je vais prouver l’existence de Dieu.
    2) je concède qu’il est impossible de prouver l’existence de Dieu.
    3) cette impossibilité même est la preuve de son existence.
    Quand on veut y croire !
    Je résume donc le fidéisme à ma manière; tout me contredit, rien ne m’appuie, je ne change pas d’avis.
    Je propose aux juristes qui me liront, s’il y en a, une plaidoirie fidéiste : «Monsieur le Juge, la version de mon client est si invraisemblable, si incroyable, qu’elle est vraie !» Ne riez pas ! Jeune avocat impétueux qui avait lu Tertullien, je l’ai tentée un jour. Que le juge qui m’a écouté me pardonne. Il a souri gentiment, peut-être était-ce un sourire d’indulgence pour l’audace d’un avocat enflammé ou plus vraisemblablement, un sourire moqueur pour un avocat inexpérimenté qui vient de dire une sottise. Le juge a trouvé mon client coupable sans même entendre mon adversaire !

    Gustave Thibon est la voix contemporaine du fidéisme : «on me pose brutalement cette question : qu’est-ce qui vous fait croire en Dieu ? - Je réponds : les raisons même invoquées par les incroyants, à savoir l’excès d’évidence de son absence, l’intolérable contraste entre son appel en moi et son silence autour de moi. Je suis croyant de tout mon athéisme». (48) Dans un autre de ses ouvrages, Thibon écrit : «je crois en toi au-delà de toutes les apparences, et non seulement de celles qui s’opposent à la foi mais aussi de celles qui semblent la nourrir et la confirmer, car la foi ne doit reposer sur aucune apparence». (49)
    Nous ne sommes pas loin ici de Tertullien. Ces deux auteurs, à près de deux milles ans de distance, ont le courage intellectuel d’affirmer par une rhétorique flamboyante une foi qui ne repose «sur aucune apparence». Le fidéisme a un bel avenir devant lui, et de grand style.


    Admettons ce Dieu des origines, ce Dieu sans puissance explicative que celle des débuts indéfinis. Il ne peut être admis, comme le souligne Yves Quiniou, qu’à deux conditions que le néocréationnisme ne respecte pas: «il faut d’abord avoir conscience que l’on effectue ainsi une interprétation de l’évolution sur la base d’une croyance non scientifique et donc que le sens qu’on lui confère est surajouté, qu’il est hors science, ni réfutable, ni vérifiable. Mais il faut aussi que cette addition ne se paie, à aucun moment, de la moindre soustraction scientifique empêchant de respecter la science tant dans son contenu que dans ses conséquences philosophiques irrécusables. C’est dire que si un théisme métaphysique est intellectuellement pensable, il n’est légitime que s’il intègre non seulement l’athéisme méthodologique de la connaissance scientifique mais aussi son opposition matérialiste aux dogmes religieux sur le monde et sur l’homme, donc ce qu’on peut appeler son athéisme antireligieux.» (50) C’est pour cette raison que je m’oppose à une cosmologie déiste puisqu’elle ne m’apparaît pas nécessaire. Je cherche, comme je le soulignais au début de mon propos, à rejoindre mes contemporains à travers une cosmologie qui ne relève pas de la foi mais de la raison universelle. Nous en savons assez sur l’univers et sur l’homme pour dégager un substrat solide qui ne repose pas sur un Dieu hypothétique mais sur des faits incontestables dégagés par la science qui non seulement ne craint pas la contradiction mais se construit de façon à la stimuler.


    L’ÉTHIQUE

    Dans la tradition judéo-chrétienne, la loi morale est d’origine divine. Dieu a dicté à Moïse les Dix Commandements au sommet du Mont Sinaï.

    Moïse n’est pas un personnage historique. Je ne résume ici que les grandes lignes de ce fait que je pourrais établir sur des dizaines de pages. La migration des Hébreux de l’Égypte en Palestine n’a laissé aucune trace archéologique. 600,000 familles selon la Bible quittent l’Égypte dont la population totale est alors estimée tout au plus à 4 millions d’habitants. Il n’y a aucune mention dans les annales égyptiennes d’un démembrement démographique d’une telle ampleur. De plus, il n’y a aucun vestige archéologique qui peut témoigner d’une présence véritable d’Hébreux en Égypte à part quelques traces de présence sémite. (51) Il n’y a aucune trace archéologique d’occupation dans le désert de superficie modeste menant à la Palestine. 600,000 familles pendant 40 ans dans le désert. Rien. Ce n’est tout de même pas le week-end de camping d’un couple au milieu d’un bois ! Bref, «moments fondateurs de la culture juive, l’ouverture de la mer Rouge et la traversée du désert du Sinaï n’ont pas été confirmées par l’archéologie» (52) La vie de Moïse est inspirée par celle du Mésopotamien Sargon d’Akkad qui régna au XXIIIIème siècle av. JC. et par la légende de la naissance de Horus, le dieu enfant né d’Isis et d’Osiris. Les rédacteurs des textes qui racontent l’histoire de Moïse ont écrit des invraisemblances qui trahissent leur méconnaissance de ce qu’était l’Égypte de cette époque. Parmi des dizaines, je n’en citerai qu’une qui règle à elle seule la question; «noyer quelqu’un dans le Nil, c’est le glorifier. Pharaon n’aurait donc jamais ordonné de faire périr de cette façon les enfants des Hébreux». (53) Nos experts contemporains le savent mais les rédacteurs du récit de Moïse l’ignoraient !

    Comme le souligne Jacques Marchand dans son livre magistral, «il se trouve aujourd’hui beaucoup de gens pour penser que la tradition de pensée transmise par la Bible constitue une sagesse éternelle et insurpassable et qu’une telle sagesse se situe bien au-delà des aléas de la transmission textuelle et de la vérité historique. En effet, le message biblique nous met en face d’une vision du monde et d’une éthique de vie qui sont d’inspiration divine et qui, de ce fait, dépassent radicalement toutes les conditions historiques et culturelles qui ont pu servir d’intermédiaire ou de médium de transmission à ce message. Dans cette perspective, il devrait suffire de considérer ce message idéologique (au sens neutre du terme) comme un tout, comme une donnée synchronique aisément accessible et actualisable, et de le comprendre et l’analyser comme tel. Mais ce n’est pas ainsi que le texte biblique se présente quand on l’examine de façon critique, et ce n’est pas ainsi qu’il doit être étudié, si on espère le comprendre en respectant sa forme et son contenu réels». (54)


    Les Dix Commandements se retrouvent à peu près mot à mot dans le Livre des Morts Égyptiens, composé 1,500 ans avant J.C., plusieurs siècles avant le Décalogue qui se retrouve dans l’Exode. Dieu se répèterait-il ? Aurait-il dit à nouveau à Moïse ce qu’il avait déjà ordonné auparavant aux Égyptiens ? L’Exode est une légende.

    Il faut citer de larges extraits de ce texte égyptien pour bien en saisir la portée :
    «Ô toit coureur, qui viens d’Héliopolis
    Je n’ai pas commis d’iniquité…
    Ô toi resplendissant, qui vient des sources du Nil,
    Je n’ai pas volé.
    Ô toi face terrible, qui vient de Rosetau,
    Je n’ai pas tué…
    Ô toi briseur d’os, qui vient d’Héracléopis,
    Je n’ai pas porté de faux témoignage…
    Ô toi esprit mauvais, qui vient de Busiris,
    Je n’ai pas convoité les biens d’autrui…
    Ô toi esprit voyant, qui vient de l’abattoir,
    Je n’ai pas commis d’adultère…
    Ô toi commandant, qui vient de Nu,
    Je n’ai pas blasphémé,
    Mais j’ai donné du pain aux affamés,
    De l’eau à ceux qui avaient soif,
    Des vêtements à ceux qui étaient nus.» (55)


    On peut lire dans les Entretiens de Confucius : «la voie de notre maître consiste en la loyauté et en l’amour d’autrui comme de soi-même». (56) Jésus avait-il lu Confucius ?

    Dans le passé, l’autorité des lois morales était appuyée sur une transcendance. Ce temps n’est-il pas révolu ?

    Un enfant de cinq ans s’approche d’un rond de poêle brûlant alors que sa mère est près de lui. Il se brûle avant qu’elle ait pu intervenir. Pourquoi lui dire: attend que ton père arrive ? Est-il nécessaire qu’elle appuie le conseil de se méfier d’un rond brûlant sur une interdiction paternelle…ou divine ? L’enfant apprend par simple expérience à faire attention. Dieu n’est pas plus nécessaire ici qu’ailleurs. Il y a actuellement 6,500 sociétés sur terre. L’Occident est l’une d’elles. Ces sociétés ont-elles eu besoin de connaître Bouddha, Siddharta, Lao-Tseu, Confucius, Platon, Socrate, Moïse, Jésus, Mahomet ou un Dalaï-Lama pour survivre ? Comme l’écrit Peter Gay, toutes les cultures enseignent la décence, la générosité, l’honnêteté, la droiture «et c’est là tout ce dont un homme a besoin pour se guider dans sa vie ». (57)


    La presque totalité des cultures non occidentales n’a jamais entendu parler des anciens Grecs ni lu une seule ligne des Évangiles. Elles subsistent fort bien et offrent des modèles de comportements dont l’Occident qui se prétend éclairé par Dieu aurait parfois intérêt à s’inspirer.

    Il faut extraire dans le contexte d’urgence actuel des règles fondamentales pour assurer la survie de l’espèce humaine. La démesure que décrient les anciens Grecs ne date pas de leur époque. L’Indien écolo est une création des Blancs. «Le mythe reflète bien davantage les préoccupations environnementales des Blancs des dernières décennies que la réalité historique des autochtones. C’est un stéréotype.» (58) Au cours du congrès annuel de l’Association américaine d’anthropologie, «les scientifiques ont contesté l’idée que les Indiens sont des défenseurs de l’environnement et les premiers écologistes du monde». (59) La démesure ne date pas d’hier. Au paléolithique, l’Homo Sapiens, après son arrivée en Australie et en Amérique a décimé en quelques milliers d’années les grands mammifères de ces continents. (60) «Les résultats montrent quels dégâts notre propre espèce peut causer, sans que personne n’ait la moindre idée de ce qui se passe, et même sans jamais avoir eu l’intention de faire du mal.» (61)

    La puissance technique contemporaine fait de cette démesure un comportement extrêmement dangereux. Maintenant nous savons. L’éthique elle-même évolue.

    Comme le soulignaient Stengers et Prigogine, il faut songer à une nouvelle alliance de l’humain avec la Nature de laquelle il est issu. Que l’apparition de l’homme soit le fruit du hasard n’empêche aucunement de s’assurer de la survie de notre espèce et de se responsabiliser face aux autres espèces vivantes, bien au contraire. Je dirais même que je jouis davantage de mon existence la sachant issue de la pure contingence. La vie ne m’est pas moins agréable issue du hasard que d’une prétendue volonté divine. Quinze millions de dollars gagnés à la loterie ne sont pas moins plaisants que si Dieu me les avait donnés !

    Notre époque est celle qui doit reconnaître désormais «le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté» (62). Je vois, écrit Alain, l’homme nu et seul sur sa planète voyageuse et faisant son destin à chaque moment…Si vous avez quelquefois observé une barque de pêche quand elle navigue contre le vent, ses détours, ses ruses, son chemin brisé, vous savez assez bien ce que c’est que vouloir. Car cet océan ne nous veut rien, ni mal, ni bien; il n’est ni ennemi, ni secourable. Tous les hommes morts et toute vie éteinte, il s’agiterait encore; et ce vent de même soufflerait selon le soleil, forces impitoyables et irréprochables.»(63)
    L’hypothèse Gaïa, un animisme plutôt naïf lorsqu’elle prétend que la terre elle-même est un être vivant, est une évidence lorsque bien comprise : les êtres vivants sont en interaction dans l’écosystème. Darwin l’avait perçu il y a 150 ans en étudiant les phénomènes de coévolution entre des espèces différentes dans un même milieu. L’homme, en intervenant violemment dans l’environnement a ainsi dénaturé les processus d’équilibre qui s’étaient développés depuis des milliards d’années. C’est la science qui a découvert il y a 150 ans le lien très étroit entre l’homme et la nature de laquelle il est issu et cette communauté de vie que l’homme entretient avec la totalité des êtres vivants sur notre planète. Je m’amuse à rappeler ici que l’Église catholique, si prompte maintenant à faire la morale écologique semble avoir oublié un texte qu’elle prétend inspiré par Dieu lui-même, des versets qui invitaient allègrement l’homme à soumettre la terre et ses créatures !


    Les valeurs qui doivent guider l’humanité ne reposent pas sur une vision du monde mais sur une vision de l’humanité. Il ne faut pas être dupe de nos projections psychologiques. Ce n’est pas le cosmos qui dictait aux Anciens Grecs que la démesure est déraisonnable. Cette observation était le simple résultat de l’expérience humaine.

    L’aventure humaine est en soi dépourvue de sens. C’est la raison la plus impérieuse pour lui en donner un. Les pleurnichements de l’absurde comme ceux de Cioran sont dépassés. «Le désespoir est un privilège de classe, comme les cigares» disait Chesterton. Il faut substituer à une religion basée sur la foi seule, religion qui a angoissé et fait périr des millions d’entre nous, une religion humaine qui est celle du respect fondamental de l’humain et de tout ce qui est vivant. Il faut se bâtir ici-bas un petit monde viable au cœur de ce gigantesque univers. Un humanisme sans illusion et sans transcendance s’impose.

    Jean-Marie Blas de Roblès l’exprime clairement : «Nous devons prendre en compte d’une façon définitive le caractère sacré de la solitude humaine et de son combat. Une éthique n’a de sens qu’à l’intérieur de ce champ clos. Celui d’une lucidité non désespérée, mais affranchie des faux espoirs de la transcendance». (64)



    Jocelyn Giroux,
    janvier 2010


    NOTES

    (1) Alain, de André Maurois, Éditions Domat, 1950, p. 30.
    (2) Revue Pour La Science, Les Génies de La Science, Darwin, février mai 2004, p. 56.
    (3) La Recherche, Le Big Bang, mai 2009, p. 24.
    (4) Moravagine, Éditions Grasset, 1926, p. 191,192.
    (5) Antoine Dandin, Revue La Recherche, Hors-Série no. 9, Ordre et Désordre, nov. déc. 2002, p.17.
    (6) L’ombre Jetée, Volume I, Écrits des Forges, 1987, p. 71.
    (7) cité dans La Science Menacée, de Evry Schatzman, Editions Odile Jacob, 1989, p. 136.
    (8) cités dans La vie Quotidienne en Grèce au Siècle de Périclès, de Robert Flacellière, Librairie Hachette, 1959, p. 70.
    (9) Ibid. p. 332.
    (10) Les Origines de la Pensée Grecque, P.U.F, p.102.
    (11) Ibid. p. 106. Pour en savoir plus, «Les Grecs et Nous» de Marcel Detienne, Éditions Perrin, 2005.
    (12) L’Éthique, Éditions Gallimard, 1954, p. 62.
    (13) Ibid. p.64.
    (14 Ibid. p. 64.
    (15) Ibid. p.65.
    (16) Ibid. p. 66.
    (17) Ibid, p. 67.
    (18) Ibid. p. 70.
    (19) Œuvres 4, Éd. Garnier-Flammarion, 1966 p. 291.
    (20) Systèmes des Beaux-Arts, Éditions Gallimard, NRF, 1926, p.44.
    (21) Le Nouvel Observateur, Hors-Série, La Bible contre Darwin, décembre 2005-janvier 2006, p. 83.
    (22) Ibid. p.7.
    (23) Ibid. Daniel C. Dennett, p. 33.
    (24) Ibid. Dennett, p. 32.
    (25) Ibid. Dennett p. 33.
    (26) Natalie Angier, National Geographic, août 2009, p. 58.
    (27) Ibid. p. 59.
    (28) Le Nouvel Observateur, Hors Série, La Bible contre Darwin, décembre 2005-janvier 2006, p.23.
    29) Revue Science et Vie, mars 2009, p.17.
    (29) Ibid. note 21 p. 23.
    (30) Ibid. p. 7.
    (31) Ibid. p.7.
    (32) Pascal Picq, Revue Pour La Science, L’Évolution, Rien ne l’Arrête, avril juin 2009, p. 32.
    (33) Albert Cohen, de Franck Médioni, Éditions Gallimard, 2007.
    (34) Manuel de Dièguez, Le Combat de la Raison, Éditions Albin Michel, 1989, p. 107.
    (35) Mon Père n’est pas un Singe, Editions Ellipses, 2008, p.43.
    (36) De l’âme et de son destin, Éditions Albin Michel, 2009.
    (37) Ibid. p. 344 note 51.
    (38) Consolation de la Philosophie, Éditions Rivages, 1989.
    (39) Ibid. p. 213.
    (40) Conférences, Éditions Gallimard, 1985, p.36.
    (41) Notions de Philosophie,Tome 2, Ed.Gallimard,1995, p.58 note 2
    (42) Ibid. note 35, p. 26 et 27.
    (43) Revue L’Histoire, Dieu contre Darwin,Février 2008,No.328, p.57.
    (44) cité in Notions de Philosophie, Tome III, Éditions Gallimard, 1995, p. 182 et 183.
    (45) cité in L’Évangile Selon La Science, de Piergiorgio Odifreddi, Éditions Robert Laffont, 2003.
    (46) Ibid. p. 170.
    (47)De la chair de Jésus-Christ, http :www.tertullian.org/french/gl_08_de_carne_christi.htm p. 4.
    (48) Le Voile et le Masque, Librairie Arthème Fayard, 1985, p. 15.
    (49) L’Ignorance étoilée, Éditions du Boréal Express, 1984, p.85.
    (50) Ibid. note 28, p. 41.
    (51) Les Cahiers Science et Vie, Moïse en Égypte, no. 95, Octobre 2006, p. 3, 6 et 13.
    (52) Ibid. p. 23.
    (53) Ibid. p. 35. Pour les lecteurs que la question intéresse, je propose Les Cahiers Science et Vie, Enquête La Bible, face aux Archéologues, no. 75, 2003, Sciences et Avenir, La Bible, Le Vrai et la Légende, Janvier 2009, Sciences et Avenir, Les Secrets de la Bible, no. 113, déc.1997, janvier 1998, Les Collections de l’Histoire, Vérité et Légendes, La Bible, octobre 2001, L’Exode, une Fiction Théologique, Revue Histoire Antique, no. 41, janv. Février 2009, p. 74 à 79, La Recherche, dossier spécial, Bible, l’Enquête Archéologique, no. 391, Novembre 2005, p. 30 à 50.
    (54) L’Idéologie Biblique, Sagesses Volume 3, Éditions Liber, 2005, p. 60.
    (55) Ibid. note 44, p.106 et 107. Le texte intégral se retrouve dans Le Livre Des Sagesses, Éditions Bayard, 2002, p. 1109 à 1115.
    (56) Énoncé XV du Chapitre IV des Entretiens du Maître avec Ses Disciples, de Confucius, Éditions Des Mille et Une Nuit, 1997, p. 35.
    (57) Le Siècle des Lumières, Ed. Time-Life, 1971, p. 40.
    (58) Antonio Gramsci, cité in La Tentation totalitaire, de Jean-François Revel, Éditions Robert Laffont, 1976, p. 385.
    (59) L’Anti Grey Owl, par Marie-Claire Bourdon, Revue L’Actualité, 15 mars 2000, p. 22.
    (60) La Presse, 27 novembre 1993.
    (61) La Presse, 11 juin 2001, citant deux articles publiés à ce sujet dans la Revue Science.
    (62) Ibid. John Alroy, Université de Californie, Santa Barbara.
    (63) Alain, par André Maurois, Éditions Domat, 1950, p. 58.
    (64) Là où les tigres sont chez eux, Éditions Zulma, 2008, p. 690.





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    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Jocelyn Giroux
    Avocat, criminologue, musicien, érudit, Jocelyn Giroux est le Président de la société des amis de l'Agora.
    Mots-clés
    Art, Dieu, Transcendance, Hasard, Immancence, Finalité, Création' Matérialisme, Christian de Duve, Prigogine, Spinoza, Esclavage
    Extrait
    L’évolution sur terre, la seule que nous connaissions dans l’univers, se déroule à l’image d’un tableau qui est créé. Cependant, aucun biologiste ne prétendra que Dieu intervient dans le processus évolutif. Curieux artiste que ce Dieu du début qui plante sa toile mais n’y donne pas un seul coup de pinceau comme si le tableau se dessinait seul ! L’évolution se déploie au gré des hasards avec le matériel disponible, par essais erreurs et les biologistes sont souvent étonnés de l’ingéniosité de la nature pour résoudre des contraintes biologiques. Comme le dit Marcel Conche : « la Nature crée, comme l’artiste, lequel ne voit pas à l’avance ce que sera ce qu’il fait. Si quelque chose comme l’homme avait été prévu, la Nature ne l’aurait pas créé puisqu’elle l’aurait présupposé ». (21)
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