Civilisation

Jacques Dufresne

Le mot civilisation est désormais employé au pluriel surtout, mais dans le langage courant tout au moins, on l'utilise encore au singulier pour désigner une certaine qualité dans les rapports sociaux et dans les rapports avec le milieu de vie. La civilisation est alors la qualité d'un groupe humain qui se mesure au respect des êtres et des objets dont ses membres sont capables. L'étymologie est instructive ici. Le mot latin civitas signifie cité. Il y a civilisation là où l'on trouve les qualités caractéristiques des bonnes cités: un respect des autres membres de la cité allant jusqu'à l'amitié et un respect semblable pour les monuments, les objets usuels, les vêtements, les rites.

On s'exclut de la civilisation quand, comme le fit Staline, on extermine des paysans par millions au nom d'un idéal abstrait de propriété collective ou quand on envoie au four crématoire, comme le firent les nazis, des êtres humains appartenant à une race déterminée. On s'éloigne de la civilisation quand on pratique l'excision sur le corps des femmes; on s'éloigne aussi là où l'on jette les objets usuels.

Employé par la suite au pluriel, il désigne dans ce cas des phénomènes qui se distinguent des phénomènes sociaux ordinaires par leur étendue dans l'espace. «Les phénomènes de civilisation, écrit le sociologue Marcel Mauss, sont ainsi essentiellement internationaux, extra-nationaux. On peut donc les définir en opposition aux phénomènes sociaux spécifiques de telle ou telle société : ceux des phénomènes sociaux qui sont communs à plusieurs sociétés plus ou moins rapprochées, rapprochées par contact prolongé, par intermédiaire permanent, par filiation à partir d'une souche commune.»

Un phénomène de civilisation est donc, par définition comme par nature, un phénomène répandu sur une masse de populations plus vaste que la tribu, que la peuplade, que le petit royaume, que la confédération de tribus. Ainsi les traits de la civilisation iroquoise sont communs à toutes les nations iroquoises, bien au delà de la ligne des Cinq Nations. Comme le rappelle de son côté Fernand Braudel, l'étendue dans le temps, la longue durée est aussi une caractéristique des civilisations.

L'emploi du mot civilisation au pluriel équivaut à une prise de position relativiste. Dire qu'il y a des civilisations équivaut à dire que ces civilisations s'équivalent. On revient toutefois au singulier dans des expressions comme civilisation industrielle. Dans les faits, la civilisation industrielle est devenue la civilisation, l'attrait universel qu'elle exerce en est la preuve. Comment faire en sorte qu'au lieu d'éliminer les civilisations traditionnelles là où elle s'impose, cette civilisation industrielle donne à celles-ci une occasion de se renouveler pour mieux s'affirmer? (J.D.)

Essentiel

Par amour de la diversité, on peut être tenté de glorifier toutes les formes de résistance des civilisations traditionnelles à la civilisation industrielle, sans se soucier de savoir si les civilisations traditionnelles en cause sont assez riches et vivantes pour assurer l'accomplissement des individus qui les composent.

La question d'un idéal de civilisation refait ainsi surface.

Il existe des groupes humains où l'on mange n'importe quoi, n'importe quand, n'importe comment et où l'on jette plats et ustensiles après usage. Il en est d'autres où l'on prend ses repas en commun, selon des rites favorisant la convivialité, dans le respect de la nourriture et des objets. De toute évidence, ces deux coutumes n'ont pas la même valeur. Comment les hiérarchiser, sinon en recourant au concept de civilisation ou à un autre concept ayant le même sens?

Respect d'autrui, respect des objets, voilà deux critères, transposables dans tous les domaines, sur lesquels il devrait être possible d'établir un consensus; deux critères dont l'importance est telle que la civilisation industrielle, dans la mesure où elle n'en tient pas compte, peut être assimilée à la barbarie. (J.D.)

Essentiel

Par amour de la diversité, on peut être tenté de glorifier toutes les formes de résistance des civilisations traditionnelles à la civilisation industrielle, sans se soucier de savoir si les civilisations traditionnelles en cause sont assez riches et vivantes pour assurer l'accomplissement des individus qui les composent.

La question d'un idéal de civilisation refait ainsi surface.

Il existe des groupes humains où l'on mange n'importe quoi, n'importe quand, n'importe comment et où l'on jette plats et ustensiles après usage. Il en est d'autres où l'on prend ses repas en commun, selon des rites favorisant la convivialité, dans le respect de la nourriture et des objets. De toute évidence, ces deux coutumes n'ont pas la même valeur. Comment les hiérarchiser, sinon en recourant au concept de civilisation ou à un autre concept ayant le même sens?

Respect d'autrui, respect des objets, voilà deux critères, transposables dans tous les domaines, sur lesquels il devrait être possible d'établir un consensus; deux critères dont l'importance est telle que la civilisation industrielle, dans la mesure où elle n'en tient pas compte, peut être assimilée à la barbarie. (J.D.)

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