Barbarie

Pour Simone Weil, la barbarie est «un caractère permanent et universel de la nature humaine, qui se développe plus ou moins selon les circonstances lui donnant plus ou moins de jeu». La barbarie est donc une donnée latente de la civilisation, un mal radical qui s’empare des hommes si la distribution des forces dans la société ne peut plus la réfréner. La barbarie extrême vient avec la civilisation extrême. Il y a plus à craindre d’un «État parvenu à un mode savant d’organisation» que d’un Wisigoth chevauchant son étalon hongrois.

En 1977, le philosophe Bernard-Henri Lévy publiait en France un brûlot qui fit scandale: La barbarie à visage humain. Il éclaboussait la gauche socialiste qui s’agenouillait encore devant les successeurs de Lénine et certains disciples de Freud, qui réduisaient l’homme à un magma inconscient gouverné par l’économie du désir. Suivant de manière implicite Simone Weil, Lévy voulut montrer que la tentation barbare demeure tapie au plus profond de nous-mêmes, qu’elle n’est pas derrière nous, mais toujours menaçante, d’autant plus qu’elle prend, après la paix des armes de 1945, un visage humain. Il voyait trois barbaries se profiler :

1- Le capitalisme emballé par la technique, sans limite, sans Nature, sans Dieu qui puisse mettre un frein à «la frénésie de son exercice». En ce sens, barbarie signifie «cruauté», «insensibilité».

2- L’idéologie du désir, qui postule en l’homme un animal qui n’aspire qu’à jouir et qui ramène l’univers aux caprices de ses désirs. Exténué par le dérèglement de ses sens, l’homme-désir est indifférent au monde, perdu dans l’adoration de ce qui l’excite. C'est la liberté d'indifférence.

3- Le socialisme, qui s’est aveuglé devant Staline et qui, une fois au pouvoir, reconduit le Capital. C'est l'aveuglement typique de la tyrannie.

Essentiel

«[...] la question de la barbarie est au cœur du XXe siècle. J'ai voulu comprendre les relations secrètes et fort anciennes entre civilisation et barbarie. Les Anciens ont rejeté le Barbare aux confins de la civilisation, tels les Romains qui excluaient de l'humanité, de l'autre côté des limites de l'Empire, tout ce qui ne s'inscrivait pas dans les limites politiques, juridiques et morales de leur propre civilisation. Mais Cicéron et Tacite eurent déjà l'intuition que le Barbare n'était pas forcément la figure de l'autre comme négation de civilisation, et qu'il y avait sans doute des germes barbares à l’œuvre dans la culture romaine.

[...] Tous les grands penseurs du XIXe étaient persuadés que le siècle à venir serait celui du progrès et de l'accomplissement de la raison et de la civilisation. Il fut, d'Auschwitz au Goulag, celui d'une barbarie incommensurable. Tragique paradoxe: le siècle des droits de l'homme fut celui de la destruction de l'homme. [...] La modernité n'a pas tenu ses promesses de faire un monde commun. Elle les a même bafouées. Le développement anarchique du sujet a signé la faillite de l'universel. À l'universalité, on préfère aujourd'hui la singularité. Un monde fragmenté produit toujours des effets de barbarie.»

Source: Entretien avec le philosophe Jean-François Mattéi, par Gilles Anquetil, Nouvel Observateur

Essentiel

«[...] la question de la barbarie est au cœur du XXe siècle. J'ai voulu comprendre les relations secrètes et fort anciennes entre civilisation et barbarie. Les Anciens ont rejeté le Barbare aux confins de la civilisation, tels les Romains qui excluaient de l'humanité, de l'autre côté des limites de l'Empire, tout ce qui ne s'inscrivait pas dans les limites politiques, juridiques et morales de leur propre civilisation. Mais Cicéron et Tacite eurent déjà l'intuition que le Barbare n'était pas forcément la figure de l'autre comme négation de civilisation, et qu'il y avait sans doute des germes barbares à l’œuvre dans la culture romaine.

[...] Tous les grands penseurs du XIXe étaient persuadés que le siècle à venir serait celui du progrès et de l'accomplissement de la raison et de la civilisation. Il fut, d'Auschwitz au Goulag, celui d'une barbarie incommensurable. Tragique paradoxe: le siècle des droits de l'homme fut celui de la destruction de l'homme. [...] La modernité n'a pas tenu ses promesses de faire un monde commun. Elle les a même bafouées. Le développement anarchique du sujet a signé la faillite de l'universel. À l'universalité, on préfère aujourd'hui la singularité. Un monde fragmenté produit toujours des effets de barbarie.»

Source: Entretien avec le philosophe Jean-François Mattéi, par Gilles Anquetil, Nouvel Observateur

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