Simone Weil

Jacques Dufresne

SIMONE WEIL

Parmi les conditions de la réussite de la conférence de Paris, ( du 30 nov. 2015 au 11 déc. 2015) il y a la connaissance des auteurs qui, depuis un siècle, ont sonné l’alarme à propos de divers aspects de la crise que traverse l'humanité. Nous avons regroupé ces pionniers en trois catégories: critique du progrès, écologie, pensée systémique.

PROJET 50 PIONNIERS : ENC. LAUDATO SI', CONFÉRENCE DE PARIS
SECTIONS : CRITIQUE DU PROGRÈS, ÉCOLOGIE, PENSÉE SYSTÉMIQUE
SIMONE WEIL (1909-43), CRITIQUE DU PROGRÈS


Simone Weil, cette femme ivre de surnaturel, aimait-elle la nature? Gustave Thibon n’en doutait pas. Il l’a souvent observée contemplant la vallée du Rhône, moments uniques dont un fut l’occasion d’une expérience mystique. Mais si elle aima la nature ce ne fut pas la manière des romantiques. Elle semblait même hésiter à employer le mot nature. Dans l’attente de Dieu, l’un des ouvrages où elle aborde ces questions elle parle de préférence de la beauté de l’univers, de la beauté du monde, de la beauté de l’ordre du monde.

Mais elle demeure sensible à la nature, ce que montre bien sa traduction du poème de Méléagre Le printemps. Gardons toutefois de voir en elle une écologiste. Ce n’est pas le développement durable de l’habitat humain qui était son premier souci mais l’amour de Dieu pour l’homme et de l’homme pour Dieu. C’est l’inspiration requise pour penser un rapport harmonieux avec le monde qui lui importait et non les moyens techniques et financiers pour le mettre en œuvre. De ce point de vue elle ressemble aux cisterciens. Ce sont ces êtres qui ont parlé mille fois plus de Dieu que de la nature qui, en Occident, ont su créer les plus beaux établissements durables.

Chemin faisant, elle a abordé les principaux problèmes qui expliquent pourquoi les hommes sont près à troquer leur mère la Terre…contre de l’argent et de la puissance.

Sources
ABB. A.D. Simone Weil, Attente de Dieu, Fayard, Paris 1966.
ABB. P.G. Simone Weil, La Pesanteur et la grâce, Plon, Paris 1948
ABB. I.P Simone Weil, Intuitions pré-chrétiennes, La Colombe, Paris 1951

 

LES FINANCES

Voici expliquées en quelques mots les crises financières et le désordre qu’elles créent : «Le rapport de signe à signifié périt; le jeu des échanges entre signes se multiplie par lui-même et pour lui-même. Et la complexification croissante exige des signes de signes. P.G. p. 175

LE PROGRÈS

Toute la science moderne concourt à la destruction de l'idée du progrès. Darwin a détruit l'illusion du progrès interne qui se trouvait dans Lamarck. La théorie des mutations ne laisse subsister que le hasard et l'élimination. L'énergétique pose que l'énergie se dégrade et ne monte jamais, et cela s'applique même à la vie végétale et animale. La psychologie et la sociologie ne seront scientifiques que par un usage analogue de la notion d'énergie, usage incompatible avec toute idée de progrès, et alors elles resplendiront de la lumière de la vraie foi. P.G. p.199

RAPPORT AU MONDE EN OCCIDENT

«Dans l'Antiquité, l'amour de la beauté du monde tenait une très grande place dans les pensées et enveloppait la vie tout entière d'une merveilleuse poésie. Il en fut ainsi dans tous les peuples, en Chine, en Inde, en Grèce. Le stoïcisme grec, qui fut quelque chose de merveilleux et dont le christianisme primitif était infiniment proche, surtout la pensée de saint Jean, était à peu près exclusivement amour de la beauté du monde. Quant à Israël, certains endroits de l'Ancien Testament, dans les Psaumes, dans le livre de Job, dans Isaïe, dans les livres sapientiaux, enferment une expression incomparable de la beauté du monde.


L'exemple de saint François montre quelle place la beauté du monde peut tenir dans une pensée chrétienne. Non seulement son poème est de la poésie parfaite, mais toute sa vie fut de la poésie parfaite en action. Par exemple son choix des sites pour les retraites solitaires ou pour la fondation des couvents était par lui-même la plus belle poésie en acte. Le vagabondage, la pauvreté étaient poésie chez lui; il se mit nu pour être en contact immédiat avec la beauté du monde.

Chez saint Jean de la Croix on trouve aussi quelques beaux vers sur la beauté du monde. Mais d'une manière générale, en faisant les réserves convenables pour les trésors inconnus ou peu connus peut-être enfouis parmi les choses oubliées du Moyen Age, on peut dire que la beauté du monde est presque absente de la tradition chrétienne. Cela est étrange. La cause en est difficile à comprendre. C'est une lacune terrible. Comment le christianisme aurait-il droit de se dire catholique, si l'univers lui-même en est absent?


Il est vrai qu'il est peu question de la beauté du monde dans l'Evangile. Mais dans ce texte si court qui, comme le dit saint Jean, est très loin de renfermer tous les enseignements du Christ, les disciples ont sans doute jugé inutile de mettre ce qui concernait un sentiment tellement répandu partout.

Cependant il en est question deux fois. Une fois le Christ prescrit de contempler et d'imiter les lis et les oiseaux pour leur indifférence à l'avenir, pour leur docilité au destin; une autre fois, de contempler et d'imiter la distribution indiscriminée de la pluie et de la lumière du soleil.
La Renaissance a cru renouer les liens spirituels avec l'Antiquité par-dessus le christianisme, mais elle n'a guère pris à l'Antiquité que les produits seconds de son inspiration, l'art, la science et la curiosité à l'égard des choses humaines; elle en a à peine effleuré l'inspiration centrale. Elle n'a pas retrouvé le contact avec la beauté du monde.

Aux XIIe et XIIe siècles il y avait eu le début d'une renaissance qui aurait été la vraie si elle avait pu porter des fruits; elle commençait à germer notamment dans le Languedoc. Certains vers des troubadours sur le printemps font penser qu'en ce cas l'inspiration chrétienne et l'amour de la beauté du monde n'auraient peut-être pas été séparés. D'ailleurs, l'esprit occitanien mit sa marque en Italie et n'a peut-être pas été étranger à l'inspiration franciscaine. Mais, soit coïncidence, soit plus probablement liaison de cause à effet, ces germes ne survécurent nulle part à la guerre des Albigeois, sinon à l'état de vestiges.

Aujourd'hui, on pourrait croire que la race blanche a presque perdu la sensibilité à la beauté du monde, et qu'elle a pris à tâche de la faire disparaître dans tous les continents où elle a porté ses armes, son commerce et sa religion.- Comme disait le Christ aux pharisiens : «Malheur à vous! Vous avez enlevé la clef de la connaissance; vous n'entrez pas et vous ne laissez pas entrer les autres. »

Et pourtant à notre époque, dans les pays de race blanche, la beauté du monde est presque la seule voie par laquelle on puisse laisser pénétrer Dieu. Car nous sommes encore bien plus éloignés des deux autres. L'amour et le respect véritables des pratiques religieuses est rare chez ceux-mêmes qui y sont assidus, et ne se trouvent presque jamais chez les autres. La plupart n'en conçoivent même pas la possibilité. En ce qui concerne l'usage surnaturel du malheur, la compassion et la gratitude sont non seulement choses rares, mais devenues aujourd'hui pour presque tous presque inintelligibles. L'idée même en a presque disparu; la signification même des mots est devenue basse.


Au lieu que le sentiment du beau, quoique mutilé, déformé et souillé, demeure irréductiblement dans le cœur de l'homme comme un puissant mobile. Il est présent dans toutes les préoccupations de la vie profane. S'il était rendu authentique et pur, il transporterait d'un bloc toute la vie profane aux pieds de Dieu, il rendrait possible l'incarnation totale de la foi.» A.D. p.149-152

INTUITIONS PRÉ-CHRÉTIENNES

«La beauté du monde est la coopération de la Sagesse divine à la création. « Zeus a achevé toutes choses, dit un vers orphique, et Bacchus les a parachevées. » Le parachèvement, c’est la création de la beauté. Dieu a créé l’univers, et son Fils, notre frère premier-né, en a créé la beauté pour nous. La beauté du monde, c’est le sourire de tendresse du Christ pour nous à travers la matière. Il est réellement présent dans la beauté universelle. L’amour de cette beauté procède de Dieu descendu dans notre âme et va vers Dieu présent dans l’univers. C’est aussi quelque chose comme un sacrement.


L’amour charnel sous toutes ses formes, de la plus haute, véritable mariage ou amour platonique, jusqu’à la plus basse, jusqu’à la débauche, a pour objet la beauté du monde. L’amour qui s’adresse au spectacle des cieux, des plaines, de la mer, des montagnes, au silence de la nature rendu sensible par ses mille bruits légers, aux souffles des vents, à la chaleur du soleil, cet amour que tout être humain pressent tout au moins vaguement un moment, c’est un amour incomplet, douloureux, parce qu’il s’adresse à des choses incapables de répondre, à de la matière. Les hommes désirent reporter ce même amour sur un être qui soit leur semblable, capable de répondre à l’amour, de dire oui, de se livrer. Le sentiment de beauté parfois lié à l’aspect d’un être humain rend ce transfert possible tout au moins d’une manière illusoire. Mais c’est la beauté du monde, la beauté universelle vers laquelle se dirige le désir.


Il y a malheureusement beaucoup de moments, et même de longues périodes de temps où nous ne sommes pas sensibles à la beauté du monde parce qu’un écran se met entre elle et nous, soit les hommes et leurs misérables fabrications, soit les laideurs de notre propre âme. Mais nous pouvons toujours savoir qu’elle existe. Et savoir que tout ce que nous touchons, voyons et entendons est la chair même et la voix même de l’Amour absolu.


Encore une fois, il n’y a dans cette conception aucun panthéisme car cette âme n’est pas dans ce corps, elle le contient, le pénètre et l’enveloppe de toutes parts, étant elle-même hors de l’espace et du temps elle en est tout à fait distincte et elle le gouverne. Mais elle se laisse apercevoir par nous à travers la beauté sensible comme un enfant trouve dans un sourire de sa mère, dans une inflexion de sa voix, la révélation de l’amour dont il est l’objet.


Ce serait une erreur de croire que la sensibilité à la beauté est le privilège d’un petit nombre de gens cultivés. Au contraire, la beauté est la seule valeur universellement reconnue. Dans le peuple, on emploie constamment le terme de beau ou des termes synonymes pour louer non seulement une ville, un pays, une contrée, mais encore les choses les plus imprévues, par exemple une machine. Le mauvais goût général fait que les hommes, cultivés ou non, appliquent souvent très mal ces termes mais c’est une autre question. L’essentiel, c’est que le mot de beauté parle à tous les cœurs.» I.P. p38-39

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