Le temps comprimé

Jacques Dufresne
Selon le magazine américain Fast Company, la durée moyenne des déjeuners d'affaires n'est plus que de 36 minutes aux États-Unis. Adieu gastronomie! Adieu humanité! Car dans le travail, l'humanité c'est la somme de ces petits instants que l'on détourne de l'objectif immédiat, pour les consacrer en toute gratuité et liberté aux finalités lointaines de l'existence humaine: le souci de l'autre, la conversation sur des sujets tantôt graves, tantôt légers, qu'aucune contrainte n'impose, etc.

    Cette compression du temps est universelle. La nonaseconde (un milliardième de seconde) a été inventée au début de la décennie 1980. Elle marqua l'entrée dans l'ère du courrier électronique et devint le symbole d'une vie sans andante, où le besoin d'aller de plus en plus vite en toute chose est ressenti si impérieusement que la capacité de s'arrêter pour contempler le monde et en jouir n'est plus naturelle.

    Le dernier numéro du magazine Utne Reader est consacré à ce phénomène. Comment ralentir son rythme? Tel est le grand problème existentiel. Pour le régler, les méthodes varient. (Remarquez qu'il s'agit de méthodes, ce qui signifie qu'il faut désormais recourir à la raison pour échapper aux excès de la rationalisation). La méthode du biologiste Rupert Sheldrake consiste à entrer dans une église chaque fois qu'il en a l'occasion. Ce lieu est toujours parfaitement calme, note-t-il, y compris au centre d'une ville.

    Même s'il résulte de la recherche du rendement, ce phénomène n'échappe pas à la loi de la contre-productivité. C'est Ivan Illich qui a créé ce mot pour désigner les effets pervers de certaines formes non contrôlées de progrès technique. Dans un ville comme Paris, l'automobile est devenue avec le temps un moyen de transport contre-productif. Entendons par là que si tout le monde voyageait en vélo par exemple la durée moyenne des trajets serait plus courte. De la même manière, un hôpital devient contre-productif quand il crée plus de maladies qu'il n'en guérit.

    Pour compléter l'analyse, il faudrait utiliser l'adjectif contre-civilisateur. De toute évidence la compression du temps de travail, l'élimination des instants de gratuité, devient à partir d'un certain seuil, contre-civilisatrice, même si dans l'immédiat elle contribue à accroître le rendement de l'entreprise ou de l'institution.

    Il existe un autre seuil où la compression du temps devient contre-productive eu égard même au rendement immédiat. C'est par exemple, l'enjeu central de la réforme du système de santé. La chirurgie d'un jour peut être en elle-même une bonne chose. Mais ce qu'on gagne par là sur les plans mesurables du temps et de l'argent, on le perd sur le plan non mesurable de la communication. On s'en inquiète quand on sait que l'effet placebo, lui-même lié à la qualité de la communication, est responsable de la guérison dans une proportion pouvant s'élever jusqu'à 50%, selon certains auteurs.

    Une concurrence de plus en plus vive ayant fait de la productivité une nécessité de plus en plus inéluctable, les sociétés et les entreprises qui veulent un bonheur durable feraient bien de suivre la démarche de Pascal jusqu'au bout. C'est à ce génie que l'humanité doit la première machine à gagner du temps dans les bureaux : la calculatrice. à cet esprit de géométrie, Pascal a toutefois su opposer l'esprit de finesse, lequel permet d'apprécier l'importance du non mesurable et du non vérifiable.

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