Manon Lescaut

Jean Sgard

Jean Sgard évoque l'éternel débat devant une oeuvre romanesque célèbre: en quoi a-t-elle pu être inspirée par la vie personnelle de son auteur ou par les influences littéraires de son époque?

Ces deux années hollandaises (Prévost y vécut en exil) auront été ruineuses pour sa fortune et sa réputation, mais elles voient naître ses deux chefs d’oeuvre, Manon Lescaut et Cleveland.

Le biographe évoque d’abord les influences littéraires qu’aurait pu subir l’auteur de Manon Lescaut, en particulier celle du roman les Illustres Françaises de Challe et également la transposition possible, mais non prouvée, d’un drame sentimental personnel. Et il poursuit:

Toutes ces hypothèses relevaient d'un même postulat qui date en fait de Sainte-Beuve : au contraire de toute l'oeuvre romanesque de Prévost, Manon Lescaut, miracle de pureté et de sincérité, ne pouvait être que la transcription d'un drame vécu. Peut-être cette hypothèse romantique s'appuyait-elle en outre sur l'idée implicite que Prévost, prisonnier de sa condition monastique, n'avait découvert la passion que tardivement. Or tout porte à croire aujourd'hui que l'expérience des passions chez Prévost est riche et précoce. Dupuis avait parlé pudiquement de ses «petits écarts» de jeunesse, Gastelier a insisté sur les «jolies filles» qui l'entouraient à La Haye; nous avons vu qu'à Londres aussi bien qu'à La Haye, il avait défrayé la chronique par ses aventures : s'il y a un domaine dans lequel son expérience est ancienne, c'est bien celui de la connaissance du coeur et des passions; lui-même l'a laissé entendre dans Le Pour et Contre: « Je laisse à juger quels devoient être depuis l'âge de vingt jusqu'à vingt-cinq ans, le coeur & les sentimens d'un homme qui a composé le Cleveland à trente-cinq ou trente-six ». Concluons qu'il est vain de chercher dans les amours de Prévost le modèle de ses romans. On ajoutera qu'il n'est pas plus prudent de chercher dans la réalité le modèle de tel ou tel personnage ; non pas qu'on ne puisse trouver dans la chronique des années 1720-1730 des Manon, des chevaliers des Grieux, des Tiberge, des filles déportées et des mariages à la Louisiane: on en a trouvé beaucoup, on en trouvera encore; mais la pauvreté de nos informations est telle que tout rapport direct avec l'ceuvre du romancier reste impossible à prouver : le parallèle repose sur quelques noms propres, quelques pauvres faits divers, et c'est tout. Faisons crédit à l'imagination de Prévost : un inconnu nommé des Grieux, deux passants entrevus dans une auberge d'Amsterdam, une annonce ou un fait divers dans la presse pouvaient susciter en lui des visions de romans, mêlées à des souvenirs de lecture aussi bien qu'à une remontée du passé. Mais cet univers intérieur nous est fermé.  p. 122-123

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