Les derniers Européens

Marc Chevrier
Un article qui met en question l'idée reçue selon laquelle le Québec aurait plus d'affinités avec l'Europe que l'Amérique anglo-saxonne qui l'entoure. « Quand j’entends les sirènes de la "Révolution tranquille" ... se féliciter d’avoir délivré la jeunesse québécoise du fléau des études classiques et d’avoir enfoncé le portail déjà grand ouvert de la modernité par le refus global de toute tradition et de toute nostalgie, je me dis que cette crise d’urticaire qui agita une génération à la fin des années 1950 ne fut peut-être, au fond, qu’une réaction "barbare" contre un trop-plein d’Europe.»

Les grands écrivains composent souvent leur œuvre en l’accompagnant de son envers, un double qui dément leurs thèses ou qui fait venir du large des vaisseaux chargés de cargaisons inavouables. Ainsi, l’auteur du premier manifeste littéraire de l’histoire de la langue française, La défense et illustration de la langue française, dédia au roi Henri II un hommage à Rome, Les antiquités de Rome. Des « poudreuses reliques » romaines, de cette civilisation jadis glorieuse dont il ne restait que les écrits et les tombeaux, Joachim du Bellay voulut peindre en « couleurs poétiques » et en langue « française » le tableau d’une grandeur déchue. Après avoir montré dans sa Défense les richesses de la langue française, méprisée par les lettrés de l’époque qui lui préféraient le latin et le grec, du Bellay révéla par quels moyens les Romains avaient enrichi leur propre langue, réussissant à « l’égaler quasi à la grecque ». C’est en « imitant les meilleurs auteurs grecs, se transformant en eux, les dévorant, et après les avoir bien digérés, se convertissant en sang et nourriture, se proposant, chacun selon son naturel et l’argument qu’il voulait écrire, le meilleur auteur, dont ils observaient diligemment toutes les plus rares et exquises vertus. »

Ce passage illustre l’un des traits de la culture européenne, son inguérissable nostalgie d’une civilisation ancienne et autre, révérée pour sa splendeur, la richesse de ses idées, la beauté ou la vérité de ses œuvres, l’exemplarité de ses mœurs ou de ses institutions. Or, c’est ce dialogue constant, par définition anachronique, avec une culture révolue mais ressuscitée par l’étude, le commentaire et la traduction qui caractérise, selon le philosophe Rémi Brague, la spécificité de la culture européenne (1). On ne naît pas Européen du simple fait d’être né sur un continent nommé Europe et d’avoir reçu en partage une culture vernaculaire ou nationale; on le devient par un arrachement à son terroir, à sa patrie dont la culture présente paraît imparfaite, inachevée, voire barbare, pour se nourrir de lointaines perfections. Si les Romains ne purent égaler en raffinement les Grecs, ils eurent néanmoins, selon Brague, l’immense mérite de tracer pour les siècles à venir la voie qui fera la fortune d’un continent : l’appropriation d’une culture considérée « autre » par inclusion. La sagesse des Romains vint tout entière du culte et de l’étude de la culture grecque; mais cette fascination s’exerça tout en maintenant l’intégrité et l’originalité des sources aimées. La traduction vers le latin des œuvres grecques n’abolissait pas ces dernières. À l’inclusion s’oppose l’appropriation d’une culture par assimilation : la traduction d’une œuvre efface la source, qui perd de son intérêt. C’est ce que firent en général les musulmans, pourtant de formidables traducteurs, qui finirent par oublier ou par perdre les textes traduits vers l’arabe, langue parfaite.

Après la chute de Rome, l’Europe resta toutefois romaine par son rapport à deux sources, juive et grecque. Le christianisme entretint ce rapport à la source juive en préservant l’Ancien Testament que continuait, sans l’abolir, le Nouveau. Dès sa naissance, le christianisme eut à combattre le désir de table rase, comme l’hérésie de Marcion qui voulut éliminer des Écritures l’Ancien Testament. Au contraire de Byzance, les nations européennes ne se virent pas comme les héritières légitimes de la Grèce ancienne. Ainsi put jouer la nostalgie, suscitée par le sentiment mélancolique de son aliénation ou de son infériorité par rapport à la source grecque. C’est ce manque, cette distance infranchissable qui persuada quelques héroïques esprits de refuser la décadence des temps présents pour travailler à la préservation des poussiéreux écrits commis jadis par les Hellènes. Et comme le fait remarquer Brague, sans le ressort de la nostalgie, et sans le désir de s’approcher au plus près des sources, il n’y aurait pas eu de Renaissance en Europe.

Dans l’une de ses chroniques du samedi dans Le Devoir, Jean Larose s’est inquiété de la tendance de la culture américaine à se considérer comme le réceptacle dans lequel se coulent, une fois traduites en anglais, toutes les autres cultures. En assimilant ces apports étrangers pour les refondre dans leur culture, sans chercher à en reconnaître les origines et la différence, les Américains auraient à l’égard du passé et du monde le même rapport que Marcion eût voulu appliquer à l’Ancien Testament. Toute religion du nouveau postule la désuétude du passé et la perfection du présent. Il est vrai qu’aujourd’hui la culture américaine nourrit l’ambition impériale d’englober, par son cosmopolitisme, toutes les cultures de l’univers et d’inonder, après ingestion, la planète de produits estampillés du sceau américain. Hollywood, Las Vegas et Disney Land sont les capitales de cette culture de masse si puissante. Parmi les Américains, il s’en trouve cependant, dans les universités, les collèges et dans les tours de quelque mécène éclairé, qui ont emprunté la voie romaine. Les Américains ont fondé leur république en voulant dépasser la sagesse politique des Anciens. Leur architecture du XIXe siècle est une ode à Périclès et à Hadrien. Dans les universités américaines, méditent les meilleurs spécialistes de l’antiquité et ses amoureux, tels les promoteurs du projet Perseus qui versent sur Internet les textes classiques. C’est aux États-Unis qu'un milliardaire du pétrole a légué sa fortune à une fondation dédiée à la préservation de l’art occidental. Sur une colline qui domine Los Angeles, là même où la civilisation de l’image gruge celle de l’écrit, brille du même éclat que le Parthénon le musée Paul Getty, ce second Louvre dont les trésors anciens narguent les Marcion du virtuel.

S’il faut craindre les ravages du marcionisme, c’est le Québec qui est menacé par l’hécatombe. Quand j’entends les sirènes de la « Révolution tranquille » se féliciter d’avoir délivré la jeunesse québécoise du fléau des études classiques et d’avoir enfoncé le portail déjà grand ouvert de la modernité par le refus global de toute tradition et de toute nostalgie, je me dis que cette crise d’urticaire qui agita une génération à la fin de des années 1950 ne fut peut-être, au fond, qu’une réaction « barbare » contre un trop-plein d’Europe. Maintenant que le dialogue avec les Anciens s’est rompu, faute d’écoles et bientôt d’universités pour en enseigner les œuvres, les druides de la nation québécoise voudraient étendre l’oubli de tout héritage à la France même, comme s’il fallait se réjouir de ce que les phares de la patrie de Hugo aient cessé d’étendre leurs rayons aux écoles québécoises. Est-ce ainsi que le Québec entend défendre et illustrer la langue de du Bellay? Ensauvagés par leurs druides, les Gaulois d’Amérique se prennent de fascination pour leur idiome et pour les bronzes rutilants de l’audiovisuel. Et leurs bardes et leurs saltimbanques divertissent toute l’Amérique! La belle affaire! Quand la nation reconnaissante rendra enfin un hommage posthume à ces liquidateurs de l’Europe, elle leur érigera un panthéon. Sur l’épitaphe qui honorera leur mémoire on lira : Pour tout ce que vous souffrîtes et vous endurâtes sous la cruelle morsure des humanités infligées à votre innocente jeunesse, la nation émancipée de la tyrannie du passé vous offre l’hommage, Ô glorieux casseurs de temples, de sa verdeur débordante et de sa spontanéité authentiquement exprimée. N’ayez crainte, chers lecteurs, de ce panthéon vous ne verrez ni le marbre, ni le granit laurentien. Car lorsque le dernier Européen s’éteindra, on ne saura élever que des menhirs.

(1) Rémi Brague, Europe, la voie romaine, coll. Folio. Paris : Gallimard, 1999.

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