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    La naissance de la crémation au Québec

    Par Martin Robert

    Martin Robert est étudiant à la maîtrise en histoire à l'UQAM et travaille présentement à la rédaction d'un mémoire sur la naissance de la crémation au Québec. Il est également assistant de recherche au Centre d'histoire des régulations sociales (CHRS) de l'UQAM et administrateur de la Fédération Écomusée de l'Au-Delà.

     

    Au Québec, la crémation est née avec la fondation, en 1901, du premier crématorium au Canada au cimetière Mont Royal, à Montréal. À première vue, on pourrait croire qu’il s’agit là d’un événement historique très local, très circonscrit. Mais en fouillant dans les archives, rapidement, on réalise que la naissance de la crémation au Québec en 1901 se rattache à un phénomène beaucoup plus large, à un phénomène qui est transnational à la fin du XIXe siècle, c’est-à-dire la montée en puissance des mouvements crématistes modernes. La chose est assez peu connue aujourd’hui : à partir du IIe siècle de notre ère jusqu’à la fin du XIXe siècle environ, donc pendant près de dix-sept siècles, la crémation est disparue des pratiques funéraires dans tous les pays de tradition chrétienne. C’est donc pour rompre avec cet abandon de la crémation et pour donner à cette pratique une forme moderne que des mouvements crématistes s’organisent un peu partout en Occident à la fin du XIXe siècle.

    Prenant le plus souvent la forme de sociétés crématistes, ces mouvements travaillent à promouvoir publiquement la crémation par des écrits, des conférences ou des pressions auprès des instances politiques. Dès la fin du XIXe siècle, les mouvements crématistes fonctionnent et se réfléchissent eux-mêmes comme un même phénomène transnational : ils correspondent les uns avec les autres, contribuent à leurs journaux respectifs et se réunissent périodiquement en congrès crématistes internationaux dans le but de mieux coordonner leurs actions et leurs argumentaires.[1] Je tâcherai ici de donner un aperçu de la manière dont la question crématiste s’est posée au Québec à la fin du XIXe siècle et au début du XXe en comparaison de sa manifestation dans d’autres contextes nationaux.

    Les mouvements crématistes modernes

    Il est important de souligner d’emblée que les mouvements crématistes prennent différentes formes au XIXe siècle. Une variété de groupes sociaux, pour différentes raisons, s’approprient la revendication crématiste et lui font prendre des significations diverses en fonction du contexte qui est le leur et de la position qu’ils y occupent. Grossièrement, on peut toutefois répartir les mouvements crématistes modernes d’Europe en deux branches. D’une part, celle que j’ai nommée la branche continentale, et, d’autre part, celle que j’ai nommée la branche britannique. À chacune de ces deux branches correspond au Québec un groupe crématiste, à savoir, respectivement, ceux que j’ai appelés les crématistes rouges, pour la branche continentale, et, d’autre part, le conseil d’administration du cimetière Mont-Royal, pour la branche britannique. En voici un aperçu.

    C’est vers la fin du XVIIIe siècle en France qu’on perçoit la crémation pour la première fois comme une considération d’ordre et d’intérêt public. Dans le contexte où la Révolution française vient tout juste de se produire et que les révolutionnaires réfléchissent la construction d’un nouveau monde sur les ruines de l’ancien, l’idée de réactiver la crémation prend du sens sur le plan politique. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne parle pas de crémation avant cette date. Par ailleurs, on brûle des corps en différentes occasions dans l’Occident médiéval. Mais c’est à la fin du XVIIIe siècle seulement qu’on l’inclue au sein d’un projet politique qui puisse réellement prétendre à la reconnaissance publique.

    C’est donc en France, au moment de la Révolution de 1789, que la branche continentale apparaît; elle se déplacera ensuite vers l’Allemagne et l’Italie. Plusieurs révolutionnaires français ont à ce moment-là les yeux tournés vers l’antiquité gréco-latine : ils s’inspirent des Grecs et des Romains, ou du moins de l’image qu’ils s’en font, et s’en servent comme modèles dans leur projet de transformation de leur société. La crémation apparaît, dans ce contexte, aux yeux de plusieurs révolutionnaires français, comme une pratique vénérable, dont la réactivation permettrait de libérer les pratiques funéraires françaises du monopole du clergé catholique. Revendiquer l’option crématiste à l’époque, c’est par ailleurs affirmer que l’inhumation n’est pas la seule manière convenable de disposer des cadavres. Que chaque citoyen devrait pouvoir choisir librement la manière dont on va disposer de son corps après sa mort.[2] Donc, anticléricalisme et liberté individuelle de choix : c’est ce qui caractérise la revendication crématiste révolutionnaire en France dans les années 1790. Pendant dix ans, cette revendication va se développer dans la France révolutionnaire par différents petits événements : le dépôt, au Panthéon de Paris, des cendres de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau en 1791[3], par exemple, ou encore l’incinération, à Paris, d’un médecin membre de l’Assemblée nationale, Charles Nicolas Beauvais de Préau.[4]

    Mais ces développements de la crémation civile en France s’arrêtent lorsqu’en 1799, Napoléon Bonaparte prend le pouvoir avec le coup d’État du 18 brumaire. S’ensuivent « une recrudescence du culte catholique et la prépondérance de tous les rites qu’il protégeait. On ne parla plus de crémation. » [5] Mais sa pratique, non pas civile, mais militaire, reprend de plus belle avec les conquêtes napoléoniennes du début du XIXe siècle, qui laissent dans son sillage des amoncellements de cadavres dont on se débarrasse, à peu de frais, par le feu.[6] Il n’en reste pas moins que sur le plan de la crémation civile, la France reste à la remorque de ses voisins européens jusqu’à la fin du XIXe siècle et que ce sont les révolutionnaires français qui, les premiers, ont envisagé le retour de la crémation en Europe.

    S’épuisant en France, le débat se déplace vers l’Italie, laquelle est alors en plein processus d’unification nationale : les différentes provinces s’unissent pour former un nouveau pays, ce qui génère des conflits avec le Vatican. C’est que, dans le nouvel État italien, le Vatican se retrouve enclavé et donc le Pape se sent menacé sur son propre territoire par les partisans de l’unification, ce qui l’amène à condamner tous ceux qu’il considère responsables de cette menace : les partisans du libéralisme, du socialisme, de la libre-pensée, de la morale laïque, du rationalisme, de la recherche scientifique et, incidemment, les partisans de la crémation[7]. De fait, le principal trait caractéristique des crématistes italiens, c’est qu’ils sont farouchement anticléricaux : leur revendication crématiste vise d’abord à s’attaquer au pouvoir du clergé catholique.[8]

    C’est en réponse à ces signaux menaçants que le pape signe en 1886 deux décrets sur la crémation, le Quoad cadaverum cremationes, le 19 mai, et le Quoad corporum cremationem, le 15 décembre. Pour autant qu’on puisse en juger par les archives, c’est la première fois que le Vatican se prononce sur la question de la crémation, tout à coup frappé par l’ampleur que prennent autour de lui les mouvements crématistes. Le premier des deux décrets s’ouvre ainsi :

    De nombreux Évêques et des fidèles éclairés ont constaté que des hommes de foi douteuse ou liés à la secte maçonnique travaillaient aujourd’hui activement à rétablir l’usage païen de brûler les cadavres et que même des sociétés sont spécialement instituées dans ce but. Ils craignent que leurs artifices et leurs sophismes ne trompent les fidèles, et qu’insensiblement ne diminuent l’estime et le respect de la coutume chrétienne d’inhumer les corps des fidèles, coutume constante et consacrée par les rites solennels de l’Église.[9]

    Ce premier décret vise à interdire officiellement d’adhérer à une société faisant la promotion de la crémation, d’une part, et, d’autre part, d’ordonner la crémation pour son propre corps ou pour celui d’autrui. Le second décret apporte une nuance : il est possible pour un fidèle de recevoir les rites consacrés de l’Église si l’ordre d’incinérer son corps a été donné par autrui et tant que ces rites ne sont pas accomplis jusqu’au lieu de la crémation elle-même. Or, si c’est le fidèle lui-même qui a demandé la crémation pour son corps et qu’il a persisté dans cette voie jusqu’à sa mort, dans ce cas-là, on lui refusera la sépulture ecclésiastique. Ces deux décrets font le tour du monde et deviennent au Québec l’arme favorite des opposants à la crémation, qui les brandissent chaque fois qu’ils souhaitent prouver que la crémation est anti-chrétienne.

    Entre-temps, la question crématiste trouve son chemin jusqu’en Allemagne, quelque part entre le moment où elle apparaît en France et le moment où on la voit arriver en Italie.[10] On sait par exemple que les troupes militaires germaniques font usage de la crémation sur les champs de bataille, et ce, dès le début du XIXe siècle pour se débarrasser des corps de soldats morts au combat. Mais c’est plutôt au cours des années 1870 que des groupes crématistes civils s’organisent en Allemagne. Leurs caractéristiques : contrairement aux Italiens, ils ne font pas face à un clergé catholique fort sur leur territoire, ce qui relègue l’opposition au clergé au second plan de leurs considérations, bien que l’antipapisme soit certainement présent dans leur lutte. Des révolutionnaires français, les crématistes allemands retiennent l’idée de progrès, c’est-à-dire l’idée qu’il faille se libérer des traditions, en l’occurrence funéraires, pour construire la société neuve, moderne.[11]

    De l’Allemagne, la crémation moderne obtient notamment un apport technologique : Friedrich Siemens, grand industriel allemand dont les manufactures sont toujours actives, invente le modèle de four crématoire le plus utilisé par la suite. En fait, le four Siemens a l’avantage de recycler sa propre chaleur grâce à un système de combustion régénérative, permettant une crémation intégrale, rapide et sans flammes.[12] C’est d’ailleurs en cela que la crémation antique et « orientale » se distingue de la crémation moderne : de l’un à l’autre on passe de l’usage de bûchers à celui de fours dérivés des technologies industrielles. Il s’agit dont effectivement de réactiver une pratique funéraire antique au XIXe siècle, mais également de l’adapter au nouveau monde industrialisé et urbanisé qui est en train de se construire. De fait, le four Siemens est initialement conçu pour la production industrielle de fer et d’acier. En 1867, il vaut à son inventeur le grand prix du jury de l’exposition universelle de Paris.[13] Et c’est en 1874, à l’occasion d’un congrès crématiste tenu dans la ville allemande de Dresde, que Siemens teste pour la première fois son four sur des cadavre d’animaux. Les résultats sont suffisamment concluants pour convaincre la même année un sous-secrétaire britannique, Sir Charles Wentworth Dilke, d’envoyer le corps de sa femme décédée à Dresde pour que Siemens l’incinère, donnant ainsi lieu à la première incinération humaine en Allemagne. La crémation reste cependant une affaire d’initiés en Allemagne, comme c’est le cas à l’époque en Italie et en France.

    La branche britannique, quant à elle, se développe comme une excroissance de la première. En 1873, Ludovico Brunetti, un professeur italien d’anatomie, présente à l’exposition universelle de Vienne un modèle de four crématoire de sa propre conception, accompagné d’un bocal contenant quatre livres de cendres humaines.[14] Or, l’histoire veut que Sir Henry Thompson, chirurgien personnel de la reine Victoria, assiste à l’exposition et soit à ce point impressionné par l’invention de Brunetti qu’à son retour en Angleterre, il rédige un article intitulé « Cremation : The Treatment of the Body After Death », publié la même année dans la Contemporary Review.[15] En grande partie grâce au statut social de son auteur, l’article est rapidement traduit dans toutes les langues d’Europe et fait le tour du monde, diffusant la revendication crématiste sur son passage. Autrement dit, c’est à partir de la publication, en 1874, de l’article de Thompson, que les mouvements crématistes quittent le continent européen pour se transformer véritablement en phénomène transnational. C’est le moment où des sociétés crématistes, s’inspirant de Thompson, sont mises sur pieds un peu partout, notamment aux États-Unis, en Australie, en Afrique du Sud et même jusqu’au Japon, jusqu’en Suède.[16]

    Les mouvements crématistes au Québec

    C’est d’ailleurs en 1874 que, pour la première fois, des revues et des journaux du Québec, comme l’Union médicale, The True Witness, l’Opinion publique et le Medical Surgical Journal, publient des articles sur la crémation, dont beaucoup réfèrent directement à l’article de Thompson. On voit que, par la suite, on publie de temps à autre des articles sur la crémation dans différentes revues du Québec, jusqu’à ce qu’en 1888, Francis Wolferstan Thomas, alors à la tête de la Molson’s Bank of Montreal, évoque pour la première fois la crémation au conseil d’administration du cimetière Mont-Royal, sur lequel il siège. C’est donc en 1888 que le projet de fondation d’un crématorium commence à germer à Montréal, bien qu’on n’y donne pas suite immédiatement, faute de moyens. Neuf ans plus tard, en 1897, se produit un événement déterminant à Montréal: John H. R. Molson, grand capitaliste montréalais propriétaire des brasseries Molson, qui adhérait à l’Église protestante unitarienne, décède et lègue au cimetière Mont-Royal une somme de 10 000$ pour la fondation d’un crématorium.

    Lui-même, sans qu’on sache trop pourquoi, avait demandé par testament d’être incinéré après sa mort. Mais, faute d’un crématorium au Canada, sa famille avait dû envoyer son cadavre au crématorium de Boston, pour ensuite rapatrier les cendres à Montréal et les enterrer. Peu après le décès de Molson, un de ses proches, William Macdonald, lui aussi grand capitaliste montréalais fondateur et propriétaire de l’usine de cigarettes Macdonald, reprend le flambeau du projet crématiste et promet à la veuve de Molson qu’il s’occupera de la fondation d’un crématorium à Montréal. Macdonald rencontre donc le conseil d’administration du Cimetière Mont-Royal pour lui offrir de défrayer les coûts et de mener les démarches nécessaires à l’établissement d’un four crématoire, ce que le conseil d’administration accepte. Seul obstacle à leur projet : il faut que la charte du cimetière soit modifiée pour fonder un crématorium, ce qui demande l’intervention de l’Assemblée législative du Québec.

    William Macdonald, appuyé par le conseil d’administration du cimetière Mont-Royal, rencontre donc en 1901 le gouvernement libéral qui est alors au pouvoir et lui demande d’adopter la loi nécessaire à la fondation d’un crématorium au cimetière Mont-Royal. Or, rapidement, l’archevêque (évidemment catholique) de Montréal, Mgr Paul Bruchési, apprend l’existence du projet et annonce qu’il va y faire obstacle avec l’aide du chef de l’opposition conservatrice de l’époque, Edmund Flynn, lui aussi un catholique. Bruchési considère en fait que la crémation est une pratique païenne proposée par un apostat (William Macdonald) et qu’on doit par conséquent la proscrire dans la très catholique province de Québec.[17] Le gouvernement dépose néanmoins en mars 1901 son projet de loi, qui est finalement adopté moyennant un compromis avec les autorités catholiques : seuls les protestants qui en font la demande par écrit et qui seront enterrés au cimetière Mont-Royal pourront se faire incinérer.[18]

    Macdonald, lui, n’est pas du tout satisfait de cette loi provinciale. Ce qu’il veut, c’est permettre à toute personne qui le désire de demander l’incinération au cimetière Mont-Royal. En 1903, il décide donc d’utiliser ses contacts politiques afin d’obtenir une lettre patente fédérale, c’est-à-dire un décret signé par Richard William Scott, secrétaire d’État du Canada, dans le but de constituer le crématorium comme une entité juridique séparée du cimetière Mont-Royal; l’idée étant qu’avec une charte fédérale, le crématorium n’est plus juridiquement tenu de respecter les règles imposées par la loi provinciale.

    Ce qui est particulièrement intéressant dans le cas du Québec, c’est qu’on y trouve aussi d’autres crématistes que ceux du cimetière Mont-Royal. À cause de son double héritage franco-catholique et anglo-protestant, le Québec est en effet le seul lieu au monde où les deux branches crématistes européennes se côtoient aussi étroitement et à parts aussi égales. D’une part, la branche britannique, qui a son point de départ dans l’article de Sir Henry Thompson, influence directement les administrateurs du cimetière Mont-Royal. La branche continentale, celle qui passe par la France, l’Allemagne et l’Italie, influence pour sa part au Québec des libéraux radicaux héritiers des Patriotes, ceux que j’appelle les crématistes rouges. Ces derniers s’attaquent au pape dans leurs écrits, leurs référents européens sont surtout français et jamais dans leurs textes on ne trouve de référence à l’article de Sir Henry Thompson. On les voit intervenir par exemple dans le journal Le Réveil, fondé par le libéral radical Arthur Buies ou encore dans La petite revue, qui porte en en-tête l’inscription « libre pensée » accompagnée des visages de Voltaire, Diderot et Rousseau.[19] Font aussi partie des crématistes rouges les trois libéraux radicaux qui figurent parmi les premiers « crémés » du cimetière Mont-Royal : 1) Louis-Joseph Amédée Papineau, fils aîné du chef patriote Louis-Joseph Papineau, incinéré en 1903; 2) Honoré Beaugrand, ancien maire de Montréal et franc-maçon notoire, incinéré en 1906; 3) Pierre Salomon-Côté, connu comme le médecin des pauvres du quartier Saint-Jean-Baptiste de Montréal et par ailleurs mari d’Éva Circé-Côté, figure majeure de la lutte pour la justice sociale, la libre pensée et les droits des femmes au XIXe siècle, incinéré en 1909.

    Bref, le phénomène crématiste québécois du XIXe siècle, et je termine là-dessus, témoigne d’un étrange accord de valeurs entre, d’une part, des libéraux francophones héritiers des Patriotes, qui s’inspirent de la branche continentale, et, d’autre part, les plus grands capitalistes anglophones du Canada, membres ou proches du conseil d’administration du cimetière Mont-Royal, qui s’inspirent de la branche britannique. Il semble donc qu’à la fin du XIXe siècle, des membres de ces deux groupes, qui n’ont rien d’alliés politiques à première vue, se soient simultanément passionnés pour la crémation et aient revendiqué – mais pour des raisons différentes et selon des référents distincts – la même liberté individuelle de disposer de leur cadavre.



    [1] Ameskamp, Simone, On fire – Cremation in Germany, 1870s-1934, thèse de doctorat (Histoire), Washington, Georgetown University, 2006, p. 36.

    [2] Esquerre, Arnaud. Les os, les cendres et l’État, Paris, Fayard, 2011, p. 30.

    [3] « Les Cendres de Voltaire et de J.J. Rousseau sont portées au tombeau des grands hommes », Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, RESERVE QB-370 (24)-FT 4.

    [4] Pasteur, Paul, « Les débuts de la crémation moderne en France », Le Mouvement Social, n°179, 1997, p. 61.

    [5] Lacassagne, A. et P. Dubuisson, « Crémation », Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Première série, A-E, Amédée Dechambre (dir.), Paris, 1879, p. 35.

    [6] Ibid., p. 35.

    [7] Nonnis Vigilante, Serenella, « Pour une histoire de la crémation en Italie, XIXe-XXIe siècles », Études sur la mort, no°125, 2004, p. 84.

    [8] Laqueur, Thomas, « Forms in Ashes », Representations, vol. 104, no. 1, 2008, p. 66.

    [9] Kuberski, Piotr, Le christianisme et la crémation, Paris, Éditions du Cerf, 2012, p. 335.

    [10] Porro, Alessandro et al., « Modernity in medicine and hygiene at the end of the 19th century : the example of cremation », Journal of Public Health Research, vol. 1, no. 10, 2012, p. 55.

    [11] Ameskamp, Simone, op. cit., p. 59.

    [12] Ibid., p. 44.

    [13] Blake, William P., Reports of the United States Commissioners to the Paris Universal Exposition, 1867, Washington, Government Printing Office, 1870, vol. III, p. 351 et 354.

    [14] Porro, Alessandro et al., op. cit, p. 53.

    [15] Thompson, Henry, « Cremation : the treatment of the body after death », Contemporary Review, janvier 1874, p. 45 à 51.

    [16] Prothero, Stephen, Purified by Fire. A History of Cremation in America, University of California Press, 2001, 280 p.; Nicol, Robert, This Grave and Burning Question. A Centenary History of Cremation in Australia, Adelaide Cemetaries Authority, 2003, 312 p.; Dennie, Garrey Michael, « Ashes of Death : Re-Inventing Cremation in Johannesburg, 1910-1945 », Journal of Southern African Studies, vol. 29, no. 1, 2003, p. 177-192; Bernstein, Andrew, « Fire and Earth. The Forging of Modern Cremation in Meiji Japan », Japanese Journal of Religious Studies, vol. 27, no. 3-4, 2000, p. 297-334; Ahren, Eva, Death, Modernity, and the Body : Sweden, 1870-1940, University of Rochester Press, 2009, 215 p.

    [17] 1901, 7 mars – Lettre de Mgr Paul Bruchési, archevêque de Montréal, à Mgr Louis-Nazaire Bégin, archevêque de Québec (AAQ 26 CP, Montréal, vol. 13 : 49).

    [18] La compagnie du cimetière Mont-Royal, Charte amendée 28 mars 1901, Statuts de Québec, Édouard VII, 1901, p. 472 et suivantes.

    [19] Père de famille, « La crémation », Le Réveil, vol. 6, no. 143, 3 juillet 1897, p. 277-279; Anonyme, « Les sépultures. À propos d’un projet de crémation », La Petite Revue, vol. 2, no. 11, 5 juin 1900, p. 172-176.

    Date de création:2014-03-26 | Date de modification:2014-04-05

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