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Mon petit oncle de quinze ans

Nicole Morgan

La nuit du souvenir, 11  novembre 2017. La poésie haut lieu de la vérité

Chaque mois de novembre, mon petit oncle jamais connu, lorsque les pavots rougeoyants de plastique fleurissent  aux boutonnières parementées de ceux qui ont presque oublié, je me promets de t’écrire à toi, rien que pour toi qui repose dans les limbes des apatrides quelque part peut-être en Alsace, entre la France et l’Allemagne. Tu étais né avec le siècle d’un père Allemand qui par amour pour ta mère Lorraine avait fondé sa famille sur le territoire neutre de la Meurthe et Moselle. Belle et généreuse, elle lui avait donné sept petits, trois garçons et quatre filles dont la dernière en robe blanche sourit à jamais sur une photo jaunie : ma mère.

Elle a deux ans et nous sommes en 1914, l’année où les foules délirantes envahissent les rues de Paris en hurlant « Tous à Berlin! » alors qu’une masse déchaînée de Berlinois crie sa haine « Nach Paris! » On mobilise et tes frères aînés, Joseph et Léon endossent l’uniforme bleu de France qu’ils ne quitteront plus pour quatre ans. Les « casques à pointes » envahissent l’Alsace et  caracolent dans les rues des villages lorrains qu’ils annexent au passage. Des instituteurs et institutrices allemands sont dépêchés dans les écoles repeintes où le français est désormais banni sous peine de représailles cinglantes. Tu vas avoir quinze ans, l’âge fatidique où tu peux être mobilisé par les nouveaux maîtres. Ta mère au désespoir n’a pas le temps de te dire au revoir, on t’affuble d’un uniforme vert et on te traîne avec une bande de gosses terrorisés vers le front aveugle d’une plaine où les tranchées indiscernables se fondent dans la boue.

Les quelques témoins nous ont raconté la scène mille fois : les petites silhouettes tremblantes, une baïonnette à la main, une baïonnette dans le dos, une baïonnette dans le visage hésitent un moment. Un à un les bras se baissent et les mains disparaissent sous les manches trop longues des uniformes sans galons. Les Français tirent et abattent leurs petits frères, fils ou neveux qu’ils ne reconnaissent pas. Lorsqu’ils reviendront du front en 1918, Joseph et Léon pleureront désormais chaque soir l’impossible vision.

Les Allemands ont ramené ta gourmette matricule le surlendemain. Mon grand-père n’a dit mot mais son cœur brisé s’est arrêté de battre pendant la nuit qui résonna des cris de ma grand-mère. Il avait 42 ans mon jeune grand-père que je n’ai jamais connu.

Sur un pont à Strasbourg, une mère éplorée s’est figée dans une statue de pierre. Elle tient dans chacun de ses bras le corps nu de ses deux fils morts pour une patrie symbolisée sans doute au pied de l’un par un képi français, au pied de l’autre par le casque à pointe allemand. Elle pleure à jamais les guerres fratricides.

Mais elles sont toutes fratricides n’est-ce pas mon petit oncle? En ce 11 novembre 2004, repose en paix

 

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