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Tolérance

Discrimination

Jacques Dufresne

Entre une société pourrie et une société aseptisée où est le juste milieu ?

Discrimation sur les discriminations

Dans son sens le plus courant aujourd’hui, le mot discrimination signifie ségrégation, raciale notamment. Dans son premier sens, il était synonyme de distinction, sans idée de traitement inégal.  Force est toutefois de constater que dans les cultures populaires comme dans les hautes sphères de l’esprit, on n’a pas toujours été tendre pour les traits distinctifs d’autrui. Queue de veau, paquet de nerfs, tout enfant hyperactif pouvait s’attendre à de tels éloges de sa personne. Retourne donc à tes bœufs, disait-on dans les collèges urbains aux fils de cultivateurs mal à l’aise dans les abstractions. Dans les hautes sphères de l’esprit la discrimination n’en n’était pas moins cinglante pour être plus raffinée. :
«Au cours d’une discussion philosophique, Mirabeau dit un jour à Talleyrand : « Je vais vous enfermer dans un cercle vicieux. » « Vous voulez donc m’embrasser », répondit distraitement l’évêque d’Autun. On sait que Mirabeau avait de nombreux vices et que son corps les trahissait tous.[…] Mme de Staël a voulu rivaliser avec Talleyrand. Pour mieux l’atteindre, elle l’a représenté en femme dans l’un de ses romans, Delphine. Cela lui valut cette réplique du célèbre diplomate: « Elle a réussi à nous représenter elle et moi, déguisés en femme. » La féminité n’était pas le trait dominant de Mme de Staël.

Une telle discrimination ne créait-elle pas un climat de vérité favorable à la connaissance de soi et à la formation du caractère. On est plutôt d’avis aujourd’hui qu’elle est une atteinte à l’estime de soi et qu’elle compromet le développement de la personne. D’où, dans le ménagement, un raffinement qu’on semble vouloir ériger en règle universelle. Qui voudrait s’en plaindre ?

Une adolescente grande et svelte doit se présenter dans un salon aux côtés d’une jeune étrangère petite et un peu trop potelée :  elle s’empresse de chausser des souliers à talons plats. N’est-ce pas une sollicitude semblable que l’on réclame de chacun en toutes choses quand, dans les avant-gardes, on combat fiévreusement la discrimination dans des domaines aussi divers que la santé, la beauté, l’intelligence, le sexe, la race.  Ces jeunes croisés ne font-ils pas progresser la civilisation à l’instar, par exemple, de ceux qui ont combattu la discrimination contre les gauchers? Le trait commun à tous ces combats n’est-il pas de rétablir l’estime de soi blessée par le rappel d’une quelconque inégalité ?

Oui mais…On aurait de bonnes raisons de bégayer avec les bègues puisque ce sont souvent des gauchers contrariés; si on passait à l’action, ce serait toutefois maladroitement et l’on aggraverait ainsi le malaise de l’interlocuteur. Danger des règles générales relatives à des actes tirant leur sens du fait qu’ils s’inscrivent dans des rapports personnels enfermant une part de mystère. Blessante pour certains, telle moquerie sera roborative pour d’autres.

Hugo : « quiconque a des cheveux offense une perruque. » « Il a la calvitie réversible » disait de son futur gendre un patriarche amoureux de sa fille. Faudrait-interdire ces mots d’esprit ? Ne vaudrait-il pas mieux attendre que les victimes répliquent en rappelant qu’elles préfèrent la calvitie de César à la chevelure de Samson, le plus stupide des hommes. Noir de colère ! Vilain mot! Mais on dit aussi blanc de rage. Danger d’aseptiser les cultures en les épurant!

Réécriture de l’histoire, déboulonnements des statues, châtiments pour des crimes commis dans un lointain passé. Faut-il admirer ici un sens moral élevé ou craindre des scrupules plus ou moins consciemment fondés sur l’idée que le mal n’est pas dans la nature de l’homme mais dans des comportements superficiels que l’on peut facilement corriger et prévenir de l’extérieur plutôt que par une lente et douloureuse purification intérieure?

 Inconduites sexuelles des adultes à l’endroit des enfants et des adolescents. Parmi tant de victimes n’y aurait-il pas quelques vainqueurs? J’entends par vainqueurs celui ou celle parmi ces jeunes qui résistent aux attaques, forgent ainsi leur caractère et humilient l’agresseur au point de le transformer en victime. C’est l’école de la vie. Une vie sans une telle école serait-elle préférable? Entre une société pourrie et une société aseptisée où est le juste milieu? Ne conviendrait-il pas aussi de chercher le point de bascule du secret du confessionnal (ou du bureau du psychologue) au spectacle des médias sociaux?  Entre les écarts de conduite trop facilement dissimulés et le bûcher sur la place publique ne faudrait-il pas réserver un espace pour le repentir personnel et privé? À partir de quels excès une inconduite devient-elle une faute morale et une faute morale un acte criminel ?

La vie est une horrible créatrice d’inégalités et d’irritants. Comment la domestiquer sans la stériliser? Quand tout le monde a les mêmes dents blanches et bien alignées n’a-t-on pas perdu en identité ce qu’on a gagné en rectitude esthétique ? Quel serait le prix à payer si dans la lutte contre les inégalités, on  devait abuser des implants cérébraux  et autres remèdes techniques de ce genre. Qui trouverait son compte dans l’uniformité qui en résulterait. Il faut donc, selon le vœu d’Albert Camus, «s’efforcer de ne pas mépriser ce à quoi on n’a pas accès.» C’est un premier pas vers l’admiration et l’amour. «Devant la supériorité, il n’y a de salut que dans l’amour» (Goethe) Mais quelles sont les supériorités les plus dignes de cet amour ? Celles qui sont innées ou celles qui sont acquises, celles qui résultent d’un don ou celles qui sont un produit de la volonté? Le premier gagnant africain du marathon olympique, l’Éthiopien Abebe Bikila, le coureur aux pieds nus (Rome 1960)  n’avait pas  reçu l’entraînement technicisé de rigueur dans les Jeux contemporains. Il demeure le plus grand : «Bikila court. Le monde, il ne le veut pas à ses pieds mais sous ses pieds. » [i]

Fabuleux salaires des présidents d’entreprises et des athlètes professionnels, etc. On voit aujourd’hui se multiplier et s’accroître les inégalités acquises dans le contexte de la méritocratie. Il y a certes une part de don à l’origine de ces ascensions, mais l’accent est mis sur l’acquisition volontaire. Nous voulons le monde à nos pieds. La même logique interventionniste ne nous pousse-t-elle pas à majorer les inégalités acquises et à compenser en nivelant les inégalités données? Le succès de l’autre suscite alors un sentiment narcissique de satisfaction, tandis que le don suscite l’admiration détachée et la gratitude.

Racisme. La discrimination est particulièrement blessante dans ce cas parce qu’elle atteint à la fois des individus et l’ensemble auquel ils appartiennent. Il faut aussi noter qu’elle porte sur une inégalité acquise. À l’origine et plus tard, comme le montre l’art des cavernes, les hommes avaient beaucoup de peine à s’estimer supérieurs aux animaux. Avaient-ils seulement conscience de constituer une espèce distincte ? Certes si on en juge, entre autres exemples, par Chaka, la grande épopée africaine ou par le rapport entre les clans dans la Bible, les germes du racisme existent depuis longtemps. Le progrès scientifique, technique et économique dans l’Occident moderne semble toutefois avoir donné aux Blancs à la fois un sentiment de supériorité démesuré et des moyens aussi forts pour en faire sentir le poids aux plus faibles. Il s’agit là d’une inégalité acquise, ce que le poète Aimé Césaire avait bien compris.

Nous sommes, dira Césaire, au nom de ses frères noirs :

« Ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole
Ceux qui n’ont jamais su dompter ni la vapeur ni l’électricité
Ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel. »

Ces lignes inspireront ce commentaire à Jean-Paul Sartre: «Le rapport technique de l’homme avec la nature la dévoile comme quantité pure, inertie, extériorité : elle meurt. Par son refus hautain d’être Homo faber le nègre lui rend la vie. » [ii]

Ici encore hélas! il y a risque que l’on veuille compenser l’inégalité acquise en supprimant la différence donnée. Aimé Césaire, membre fondateur du mouvement de la négritude avec Léopold Senghor rêvait d’une civilisation où l’affectivité des Noirs équilibrerait la rationalité des Blancs. Le mot nègre désignait cette identité différente. Ce mot si cher à Césaire, est devenu une injure et aux États-Unis, au moment où la révolte contre le racisme atteignait un nouveau sommet, la mort du comédien Chadwick Boseman, fin août 2020 attirait l’attention du monde entier sur le film Black Panther où un noir rivalise avec Elan Musk pour la maîtrise de la nature et de l’espace par la technologie.Comment subordonner la satisfaction narcissique devant les prouesses humaines à l’action de grâce devant les dons de la Vie et comment étendre cette action de grâce aux dons prenant la forme d’infirmités? Il faut traverser la nuit de ces questions sans réponse pour opérer avec discernement une discrimination inévitable entre vivants inégaux et imparfaits.


[i] http://www.christianlaborde.com/article/article.php/article/pieds-nus-sur-la-via-appia

[ii] Orphée noir, préface de Jean-Paul Sartrie, dans Senghor, Léopold, Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache, Paris, Presses universitaires de France, 1948.s

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