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Girard René

1923

René Girard et la modernité, par Paul-Émile Roy

René Girard est un auteur difficile. On n’adopte pas spontanément la démarche de sa pensée. Mais à mesure qu’on le fréquente, on s’aperçoit qu’il nous conduit au coeur même des problèmes de notre époque, et qu’il projette sur eux une lumière à la fois ancienne et nouvelle.

Girard n’est ni un critique littéraire, ni un ethnologue, ni un exégète, et il est tout cela en même temps. Il se dit un amateur. Si vous lisez Mensonge romantique et vérité romanesque, vous imaginez qu’il est un littéraire. Pour lui, Shakespeare va plus loin que Platon. L’art voit des choses que la science ne voit pas. Si vous lisez La Violence et le sacré, vous avez affaire à un ethnologue, à quelqu’un qui étudie l’homme primitif, les sociétés primitives. Si vous lisez Quand ces choses commenceront, La Route antique des hommes pervers, cette fois c’est un exégète qui parle, quelqu’un qui lit la Bible, qui l’analyse, avec une profondeur exceptionnelle, une originalité inédite.

Girard prétend qu’il n’invente rien. Que tout ce qu’il avance était déjà presque au complet dans saint Augustin. Il prétend être fidèle à la tradition occidentale la plus fondamentale, et fort des ressources de son immense culture, il sème la pagaille dans le domaine bien rangé des sciences humaines modernes. Son oeuvre constitue probablement le coup de sonde le plus percutant qui soit dans la modernité.

La notion centrale, ou la réalité centrale de la pensée de Girard, est la violence, et spécialement la gestion de la violence par les hommes. Dans une société primitive, des conflits éclatent, des tensions montent, on canalise toute l’agressivité sur une personne (ce peut être un animal), on la sacrifie, la communauté est réconciliée et une vie nouvelle apparaît. Par après, il arrive que la personne soit considérée comme un héros, un saint, un roi ou un dieu.

La violence est contagieuse. Pour éviter qu’elle ne se généralise, on la canalise sur des victimes émissaires qui réunissent toute la communauté. De là le sacrifice, le bouc émissaire, le meurtre rituel.

Dans cette violence qui éclate, le sacré se manifeste. Comme s’il y avait une intervention surnaturelle. « La violence unanime du groupe se transfigure en épiphanie de la divinité » (1). C’est le coeur du religieux, la raison du religieux. Et ce mécanisme influence toute la culture, toute la civilisation.

Girard n’explique pas les causes premières de la violence. Il constate qu’elle existe, qu’elle est une puissance qui peut tout briser, mais que les hommes ont appris à la circonscrire et à limiter son énorme énergie dévastatrice. Dans une société primitive, par exemple, naît un conflit qui dresse les individus les uns contre les autres. Si cette violence dévastatrice n’était pas d’une manière ou de l’autre dirigée, canalisée, elle pourrait entraîner la mort de tous ceux qui sont affectés par elle. C’est le sens de l'instauration du rite du bouc émissaire sur qui se concentre toute l’agressivité des membres d’une collectivité, et qui est sacrifié, opérant ainsi le salut de cette collectivité. Les rites religieux réussissaient de cette manière à limiter la violence, à la circonscrire. Dans une société qui ne recourt plus aux rites religieux, il y a risque que la violence déflagre et brise tout sur son passage. Le déferlement de la violence dans notre société n’est pas étranger au traitement que nous réservons au religieux. Non seulement, dans la modernité, les rites religieux comme tels sont plus ou moins inopérants, mais dans l’engouement avec lequel nous avons réalisé nos différentes formes de libérations, nous avons pensé nous libérer de tous les tabous, de tous les interdits. Or, écrit René Girard, « les interdits ont une fonction primordiale; ils réservent au coeur des communautés humaines une zone protégée, un minimum de non-violence absolument indispensable aux fonctions essentielles, à la survie des enfants, à leur éducation culturelle, à tout ce qui fait l’humanité de l’humain » (2).

Les sociétés primitives avaient réussi à limiter, par les rites sacrificiels, les effets de la violence. On peut donc soutenir que l’instauration de ces rites était un progrès pour l'humanité et qu’ils constituaient le fondement même de la culture et des civilisations. Mais il reste que cette religion sacrificielle n’arrivait à limiter la violence qu’en sacrifiant des innocents. Le christianisme opérera une véritable révolution, ou posera au moins les principes d’une véritable révolution, quand il dénoncera le caractère inacceptable du sacrifice, et proposera aux hommes une nouvelle solution au déferlement de la violence. Déjà, dans l’Ancien Testament, se développe une mise en question du mécanisme sacrificiel. Job, par exemple, n’accepte pas d’être la victime rituelle des membres de sa communauté et proclame son innocence. Mais avec le Christ, c’est le système du sacrifice de la victime pour apaiser la violence de la foule qui est explicitement condamné. Girard tient pour une des paroles capitales du Christ qui annonce un ordre nouveau cette formulation apparemment innocente : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice ». Le Royaume de Dieu, annoncé par Jésus, met fin au sacrifice et inaugure le règne du pardon et de la réconciliation. « Le Royaume de Dieu, écrit Girard, c’est l’élimination complète et définitive de toute vengeance et de toutes représailles dans les rapports entre les hommes » (3). Jésus est tué par les hommes, mais lui il ne doit rien à la violence. « L’appellation Fils de l’Homme correspond aussi, de toute évidence, à cet accomplissement par le seul Jésus d’une vocation qui est celle de tous les hommes ». Les hommes ont tué Jésus « parce qu’ils sont incapables de se réconcilier sans tuer » (4). Mais tous savent que Jésus est innocent, que la collectivité est coupable, et la Passion inaugure un ordre tout à fait nouveau, inédit. Cet ordre nouveau rend caduc le mécanisme sacrificiel et fonde les droits de l’homme qui sont absolument inaliénables.

L’ordre nouveau fondé par le Christ est absolument révolutionnaire. Il inaugure une nouvelle manière de gérer la condition humaine et spécialement la violence. Les chrétiens sont ceux qui accueillent ce message, et qui ont mission de le transmettre à l’humanité, sans être toujours à la hauteur de ce qu’ils croient. C’est ainsi que ce message est transmis d’une génération à l’autre, c’est ce que l’on appelle la tradition, et qu’il arrive jusqu’à nous.

Évidemment, l’humanité n’a pas du jour au lendemain adopté le message du Christ. Elle n’en a pas saisi spontanément la souveraine originalité. Les mécanismes sacrificiels ont survécu sous différentes formes dans les persécutions, par exemple, les guerres, les conflits de toutes sortes, les totalitarismes qui ne reculent devant aucun « sacrifice ». La mentalité sacrificielle est loin d’avoir été évacuée. La pensée elle-même n’a pas réussi à se libérer des schèmes archaïques. Girard écrit, par exemple : « La thèse de la victime fondatrice constitue l’aboutissement logique des grandes pensées athées du XIXe siècle » (5). Autrement dit, il faut tuer pour fonder quelque chose, il faut détruire pour instaurer une société nouvelle, ce qui explique pour une part les génocides, les goulags et les holocaustes, le recours à l’arme nucléaire, le terrorisme. L’humanité en est encore à la gestion de la violence par le sacrifice. Elle n'a pas assimilé ni même vraiment accueilli le message évangélique. Girard dénonce l'hypocrisie des sciences humaines modernes qui ont toujours regardé avec hauteur ou indifférence les récits évangéliques et qui en sont restées aux mythes pour tenter d’expliquer la conduite des hommes. La portée anthropologique du message du Christ n’a pas été suffisamment assimilée, pas suffisamment dégagée.

Le christianisme, l’Église, est pour l’essentiel resté fidèle, en principe, ou doctrinalement, à l’enseignement du Christ et spécialement au message qu’il nous a laissé dans sa passion, dans sa mort et sa résurrection, sans être toujours, dans l'expérience historique, à la hauteur de la révélation qu’il accueille. Les chrétiens adoptent parfois la mentalité sacrificielle, sans en être conscients, ou sans s'apercevoir qu’ils ne sont pas fidèles à la foi qu’ils professent. Mais ils sont aussi bien souvent victimes de la mentalité sacrificielle du monde qui les entoure. Ils développent un complexe de culpabilité qui est l’effet d’une lecture de l’histoire biaisée et scrupuleuse. Il me semble que l’oeuvre de Girard contribuera à dissiper des préjugés, à redécouvrir et identifier les forces spirituelles qui ont fait l’Occident.

 

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La réflexion de René Girard me semble donc présenter des aperçus très éclairants, et sur la religion, et sur certains aspects de la modernité. [...]

Le débat que suscite Girard au sujet de l’originalité du christianisme et de son dépassement des rites sacrificiels antiques me semble tout à fait fondé, et permet de mieux comprendre les mécanismes sacrificiels qui perdurent dans le monde moderne et aussi de remettre en question certaines interprétations des sciences humaines. Son oeuvre foisonnante, difficile, courageuse, anticonformiste, provocatrice même, me semble d’une pertinence exemplaire.

La pensée de Girard devrait aussi permettre de mieux saisir les conséquences de la tendance à l’uniformisation qu’entraîne la mondialisation. Cette tendance à l'uniformisation prend plusieurs formes. Les totalitarismes du vingtième siècle détruisaient l’individu. « Le sacrifice de l’existence individuelle est nécessaire pour assurer la conservation de la race » (6), disait Hitler. Le collectivisme bolchévique n'était pas plus respectueux de la personne, et la société de marché ne voit plus les êtres humains comme des personnes, mais comme des clients interchangeables. Le monde actuel tend à effacer les différences, à ramener tous les hommes à quelques modèles. René Girard insiste beaucoup sur l’idée que la paix n’est pas fondée sur la négation et la destruction des différences, mais sur le respect de ces différences. Le refus des différences et des disparités entraîne la violence. La tendance à l'uniformisation est probablement la principale cause de la violence qui éclate actuellement dans le monde. La puissance américaine, par exemple, est vue par ceux qui ne lui appartiennent pas, non seulement comme un impérialisme économique ou politique, mais comme une négation de leur identité. Le modèle américain tend à s'imposer à tout le monde, donc tend à nier les différences, ce qui provoque la protestation violente.

Il faudrait examiner le relativisme moderne dans cette perspective. Girard affirme que lorsque les peuples primitifs ne reconnaissent plus la distinction du pur et de l’impur, la culture décline, la société se détraque. Dans nos sociétés modernes, ce qui correspond au pur et à l’impur des sociétés primitives, c’est le bien et le mal. Si la notion du bien et du mal disparaît, on tombe dans un relativisme généralisé, tout se vaut, tout est égal, c’est-à-dire que rien ne vaut quoi que ce soit. La vie elle-même ne mérite plus le respect, la culture est mise sur le même pied que la pacotille, l’éducation tourne en amusement.

Une autre notion de Girard à laquelle la réflexion sur le monde actuel devrait recourir avec insistance est le mimétisme. Le mimétisme est une donnée fondamentale de la conduite humaine. Il est en lui-même intrinsèquement bon mais il peut aussi produire des effets désastreux. C’est pourquoi une civilisation qui se respecte doit en user intelligemment.

Le beau livre de Girard sur Shakespeare montre bien le rôle du mimétisme dans l'amour au théâtre et dans la culture. Il ouvre des aperçus lumineux sur les secousses qui ébranlent la culture moderne. Le mimétisme est une force puissante qui doit être gérée intelligemment, sans quoi elle risque de faire s’effondrer la société. Il est intimement lié à la violence et peut produire des effets désastreux. S’il n’y a pas de « degré », de hiérarchie, d’ordre, la rivalité mimétique peut devenir catastrophique. Avec le développement des médias, « la technologie moderne accélère les effets mimétiques; elle les répète à satiété et étend leur rayon d’action à toute la planète » (7). Girard parle de « l’industrialisation du désir » (8) qui déclenche un processus dont les effets sont irrépressibles. Il dénonce le conformisme intellectuel et soutient que la tyrannie de la mode n’a jamais été aussi totale dans une autre époque que dans la nôtre. C’est le mimétisme qui explique les comportements grégaires. Le refus des interdits, qui sont par nature antimimétiques, ouvre la porte à tous les emballements.

La pensée de Girard, qui s’alimente à l’ethnologie et à la littérature, est avant tout curieuse et inquiète de la modernité. La modernité est pour lui synonyme de crise culturelle. Il parle de « l’énigme d’une situation historique sans précédent, la mort de toutes les cultures » (9). Son regard pourtant n’est pas désespéré. « Une humanité nouvelle est en gestation, à la fois très semblable et très différente de celle dont nos utopies agonisantes ont rêvé » (10).

PAUL-ÉMILE ROY, L'indéfectible espérance, Brossard, Humanitas, pp. 97-105.


Notes

1. La Route antique des hommes pervers, Grasset, Le Livre de poche, 1985, p. 38.

2. La Violence et le sacré, Paris, Ed. Bernard Grasset, Coll. Pluriel, 1972, p. 323.

3. Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, Biblio essais, 1978, p. 289.

4. Ibid., p. 310, 311.

5. Ibid., p. 606.

6. Cité dans Jean-Claude Guillebaud, Le Principe d’humanité, Éd. du Seuil, 2001, p. 261.

7. Shakespeare, Grasset, Biblio essais, 1990, p. 199.

8. Ibid., p. 247.

9. Des choses cachées depuis la fondation du monde, p. 603.

10. Ibid., p. 609.

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