• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'homme, la nature, la techique

        Réflexions inspirées de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul, avec la collaboration de l'Association Aquitaine B.Charbonneau J.Ellul, sous la présidence de Sébastien Mor...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

  • La lettre
    • Édition

    Âme

    Définition

    «L'âme, reflet du monde et de l'homme, est d'une telle diversité, d'une telle complexité qu'on peut la considérer et la juger sous des angles infiniment variés.»

    Carl Jung, Problèmes de l'âme moderne.

     
    Il est bien difficile de définir l'âme aujourd'hui. Entre le savant qui la nie, et le preacher qui la déshonore, il ne reste qu'une voie bien étroite pour celui qui s'interroge encore à son sujet et qui refuse aussi bien de tourner le dos à la science que de sous-estimer une tradition universelle centrée sur l'âme.

     

    N'étant pas intimidé outre mesure par le réductionnisme des savants, j'ose continuer à parler de l'âme et désirant  me dissocier des preachers, j'emploie volontiers l'expression humus intérieur pour la désigner. J'ai adopté cette métaphore le jour où j'ai compris que la terre de mon jardin était un milieu vivant où une multitude de microorganismes coopèrent pour produire mes fleurs et mes fruits. Depuis, j'ai la conviction que tout ce qui me touche, un regard, un poème, un tableau entrent, sous la forme d'images vivantes, dans mon humus intérieur, lequel ainsi enrichi jour après jour, me rend capable de penser, d'aimer et de créer.

     

     

     

     

    «The human brain is not a machine; it is a biological organism. It is not hardware or software. It is wetware.»
    Thomas Amstrong, Ode Magazine, Avril-Mai 2010.


    Chaque époque, chaque culture a ses métaphores. Certains anciens voyaient dans l'âme plusieurs chevaux qui hélas! ne tiraient pas toujours dans la même direction. Si la science fournit des arguments contre l'âme, elle offre, pour se familiariser avec elle, les plus belles métaphores qu'on puisse imaginer: l'humus en est une, la photosynthèse en est une autre. D'où ma joie quand j'ai appris qu'un savant réputé venait de déclarer qu'il était plus juste de comparer le cerveau à un écosystème, à une forêt pluviale plus précisément,  qu'à une machine. Je n'avais pas besoin de cet argument et je ne l'attendais pas, mais il m'a rassuré non pas sur moi-même, mais sur la science dont je sais désormais qu'elle n'est pas irrémédiablement aveuglée par sa passion réductiviste. L'humus a d'autres lettres de noblesse en tant que métaphore: «L`Éternel Dieu, dit la Genèse forma l`homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l`homme devint un être vivant.» On associera par la suite l'âme au souffle, mais rien n'interdit de l'associer à la terre elle-même. L'incarnation est alors parfaite.

    Est-ce que je sacrifie à la mode de l'écologie et de la pensée complexe? Sans doute et pourquoi m'en abstriendrai-je, mais je m'expose par là à un autre danger. La pensée complexe aboutira-t-elle à l'humble admiration de la vie et au respect de son irréductible mystère? Est-elle au contraire l'ultime raffinement de la vision mécaniste du monde et le prélude à la généralisation de la vie et de l'intelligence artificielles? C'est la question cruciale.

     

    Image tirée d'un article de Daniel B. Smith intitulé Is There an Ecological Unconscious et consacré à la montée de l'écopsychologie. NY Times, 27 janv. 2010

    Quand j'emploie le mot âme désormais, il évoque d'abord l'humus intérieur, mais il reste ouvert à un grand nombre de connotations qui varient selon le contexte. «L'amour est une orientation de l'âme, non un état d'âme.» (S.W.) Quand j'emploie le mot âme en rapport avec l'amour, c'est pour désigner ce je ne sais quoi en moi, grâce auquel je peux m'élever au-dessus des humeurs sombres qui se transforment souvent en raisons de ne plus aimer. On trouvera plus bas dans cette page une liste de connotations liées à un contexte particulier.

    On pourra constater que toutes ces connotations ont une chose en commun: d'être une interface entre le naturel et le surnaturel. Surnaturel, autre mot aux ailes brisés. J'aurais pu employer à la place les mots divin, ou transcendant. Ce qu'il faut nommer c'est un enracinement dans une sphère élevée d'où je tire l'énergie supérieure qui me permettra de résister à cette autre énergie, de plus bas niveau, qui me pousse à suivre la pente de mes humeurs. On peut comparer cette énergie supérieure à l'énergie potentielle contenue dans un grand lac-réservoir.

    Au terme de cette réconciliation toute personnelle avec l'âme, je redécouvre les principales connotations du mot âme de la tradition: l'humus est à la fois le principe de la vie et celui de la pensée, l'interface entre les deux mondes, c'est l'âme en tant que parcelle de divin en nous.

    ***

     Connotations

    Un oiseau blessé

    Elle est cet oiseau blessé en nous, cette faiblesse métaphysique, à ne pas confondre avec  nos  faiblesses psychologiques, qui nous fait désirer l'amour et  parfois l'attire vers nous:

     «Mon bel amour, mon cher amour, ma déchirure

    Je te porte dans moi comme un oiseau blessé» 

    Aragon, Il n'y a pas d'amour  heureux

    Un besoin d'infini

    L'âme est aussi le lieu d'un besoin d'infini insatiable, souvent associé à la nostalgie d'une origine divine. D'où, en présence de certains êtres, le sentiment que leur regard vient de plus loin et de plus haut qu'eux-mêmes.

    «Psyché vous êtes ma souffrance,
    Vous vous mourez au vent d'ailleurs;
    Vos yeux sont las des apparences
    Et vacillants comme des fleurs.»

    Maurras, Pour Psyché

    Un regard venu de loin


    C'est au regard venu de loin que Platon identifie l'âme quand il dit que : « L'âme doit dialoguer avec ses propres désirs, ses propres colères, ses propres craintes comme avec des choses étrangères. »


    Le fondement de l'identité


    «Je t'aurai dit mon âme et le reste n'est rien.»

    Maurras, Le mystère d'Ulysse


    Ce vers nous rappelle que l'âme est aussi le fondement de l'identité, ce qui fait de chacun de nous un être unique. L'âme s'oppose par là à l'esprit qui est le même en chacun de nous et désigne ce par quoi nous sommes universels.

    Le contraire du moi


    N'est-ce pas le moi plutôt que l'âme ou le corps qui nous définit? La grande tradition nous enseigne que nous ne pouvons nous trouver nous-mêmes qu'en renonçant à ce «moi qui est haïssable» (Pascal). Elle nous invite à éliminer «le moi qui dit: je au profit de l'âme qui dit: j'aime» (Thibon). Il ne faut pas confondre la conscience de soi et de ses intérêts qui constitue le moi, avec le soi lui-même qui n'a pas besoin de la conscience pour exister.

    Le contraire de la machine

    «Objets inanimés, avez-vous donc une âme
    Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?»

    Lamartine,  Milly ou la Terre natale


    On peut dire qu'une maison, une œuvre d'art ou un simple objet ont une âme. Dans ce cas l'âme est implicitement conçue comme étant à la fois principe de la vie, principe de la pensée et fondement de l'identité. Une maison qui a une âme est une maison qui est l'incarnation (vie) d'une idée (pensée) originale (identité). De la même manière et pour les mêmes raisons, on peut dire de certaines organisations ou communautés qu'elles ont une âme.

    Dans tous ces cas, de même que dans plusieurs des autres cas évoqués précédemment, l'âme est ce qui transforme et transfigure les réalités qu'elle habite ou qu'elle enveloppe au point qu'il devient impossible de les identifier à la mécanique à laquelle l'analyse objective peut les réduire.

    L'incarnation

     

    «Aux baisers de la chair dont l'âme est éblouie!»

    Victor Hugo, Les pauvres gens

    La présence de l'âme au cœur d'un tel amour interdit à jamais de le réduire au contact de deux cyborgs.


    La sensibilité au bien et au mal

    Il y a des êtres qui donnent l'impression de n'avoir ni la fragilité ni l'innocence de l'oiseau blessé, qui ne semblent nullement regretter le ciel dont ils seraient tombés en naissant et dont la vie et la pensée semblent pouvoir s'expliquer par l'influence du milieu extérieur. Dirons-nous qu'ils n'ont pas d'âme?

    Voici la réponse de Simone Weil à cette question:
    «Il y a dans tous les êtres humains sans exception, depuis la petite enfance jusqu'à la tombe, en dépit de tous les crimes commis, soufferts ou observés, un je ne sais quoi qui s'attend avant tout à ce qu'on lui fasse du bien et non du mal. C'est je ne sais quoi avant tout qui est sacré.» Écrits de Londres et dernières Lettres


    ***

    Enjeux

    «La perte de l'âme est indolore.» (Gustave Thibon) Un témoignage personnel s'impose ici. De toutes les citations que j'ai faites en conférence ou lors d'une conversation, celle qui, de loin, a suscité le plus d'intérêt est cette pensée de ce philosophe.

    «La perte de l'âme est indolore.» L'idéal apparu dans la jeunesse et trahi dans l'âge mûr semble être l'expérience humaine la plus commune. La perte de l'âme est la conséquence de tous ces idéaux trahis ou sacrifiés à l'habitude. Elle est indolore au point qu'on atteint vite le stade de l'oubli complet et irrémédiable. D'où l'importance de ces haltes au  cours de la vie où l'on se remémore  les plus hauts moments du passé; s'ils ne se sont pas prolongés par des moments de même nature mais encore plus beaux, c'est que les aspirations qui les ont rendus possibles une première fois se sont évanouies. Dans cet ordre de choses, ce qui ne croît pas décroît. Si vous avez aimé la poésie à vingt ans et si vous n'en tirez pas une joie plus profonde à cinquante ans, vous avez oublié poésie. Perte indolore.

    Le contexte actuel dans son ensemble conspire à cette perte. La pensée n'est guère plus à l'abri de la mode que les médias. Dans les deux cas, la loi de la saturation règle la succession des thèmes retenus. On passe à un autre sujet même si le problème précédent s'est aggravé. C'est ce qui arrive dans le cas du danger que le machinisme fait courir à l'âme. Depuis l'appel de Bergson au supplément d'âme dans les Deux sources de la morale et de la religion, ouvrage publié en 1932, le thème du machinisme a refait surface à quelques reprises, notamment quand Bernanos a publié La France contre les robots, ou à l'occasion d'un film comme Orange mécanique. Mais alors que, d'étape en étape, le problème s'est aggravé, l'indifférence reprend néanmoins toujours le dessus, rendant impossible la mobilisation croissante et continue qui s'imposerait. Il devient de plus en plus difficile de sortir du cercle vicieux. La perte de l'âme étant indolore, nous ne sentons pas que nous nous emmachinons de plus en plus et le spectacle que nous offrons donne à l'observateur de nouveaux arguments contre l'âme.

    C'est dans ce climat que G.Thibon formula ce diagnostic.  «Max Scheler : “ La philosophie moderne, inspirée par le ressentiment, renverse l'ordre des choses. Elle joue à la baisse comme toute pensée qu'inspire une dépression vitale et interprète le vivant par analogie avec la mort, comme s'il n'était qu'un accident dans la mécanique du monde. ” Ce qui s'applique admirablement à la métaphysique issue de la psychanalyse. Klages avait souligné sa parenté avec l'atomisme psychologique de Herbart. Les “ pulsions ”, les “ affects ”, les “ traumas ”, y sont traités comme des éléments quasi mécaniques. Ignorance des synthèses et des hiérarchies qui sont le signe de la vie. Doctrine parfaitement organisée de l'inorganique. Les raisons de sa naissance et de son succès se répondent. Freud a été accueilli par son époque dans la mesure où il traduisait son époque. La part de vérité contenue dans son système tient à cette coïncidence. À mesure que l'homme se désintègre, la mécanique l'emporte de plus en plus en lui sur le vivant (c'est le cas par excellence pour la névrose avec ses blocages et ses refoulements), et il se reconnaît dans une doctrine qui rend compte de cette désagrégation intérieure. Car c'est l'âme qui fait l'harmonie et l'unité – et moins il y a d'âme, c'est-à-dire plus le psychisme tend à se décomposer en ses éléments, plus aussi l'analyse coïncide avec la vérité. Vérité d'en bas, mais vérité à ce niveau. Autrement dit, la lumière projetée par Freud sur un certain type d'humanité n'est que le reflet de ce même type dans l'observation et dans la pensée de Freud. Chaque époque a les “ penseurs ” qu'elle mérite : le texte dicte la traduction...»

    Ce que Thibon dit ici de Freud – «il fut accueilli par son époque dans la mesure où il reflétait son époque»– s'applique à toutes les nouvelles formes de matérialisme, à commencer par celle du transhumanisme, cette doctrine qui érige l'homme machine en idéal.

    Essentiel

    ***

    Dans de nombreuses visions du monde, celle des stoïciens par exemple, l'âme du monde est analogue à l'âme de l'homme et l'une et l'autre sont inconcevables séparément. Il n'en est pas ainsi dans la modernité où, face à un univers sans âme, entièrement soumis à la force, l'homme tente de faire régner la justice dans la société et en chaque individu. C'est là, selon Simone Weil, une illusion qui est à l'origine du mensonge humaniste, ce mot étant pris ici dans le sens de vision du monde centrée sur l'homme. Elle se range ainsi paradoxalement du côté de Hitler ! Évitons tout malentendu. L'accord de Simone Weil avec Hitler dont nous faisons état ici ne porte que sur un paragraphe  où  Hitler d'ailleurs  se limite à reprendre à son compte une idée qui était dans l'esprit de son temps, l'idée que l'univers matériel est soumis à la force. Voici ce paragraphe tiré de Mein Kampf: « l’homme ne doit jamais tomber dans l’erreur de croire qu’il est seigneur et maître de la nature…Il sentira dès lors que dans un monde où les planètes et le soleil suivent des trajectoires circulaires, où des lunes tournent autour des planètes, où la force règne partout et seule en maîtresse de la faiblesse, qu’elle contraint à la servir docilement ou qu’elle brise, l’homme ne peut pas relever de lois spéciales» 1 Simone Weil se sert de ce passage non pour marquer son accord avec Hitler, mais pour critiquer les savants et les philosophes modernes en les rendant responsables de la vision du monde dont s'est inspiré le chef nazi et en leur rappelant, suprême affront, qu'Hilter a été plus cohérent qu'eux. C'est le sens de son commentaire: «Hitler a très bien vu l’absurdité de la conception du XVIIIe siècle encore en faveur aujourd’hui, et qui d’ailleurs a sa racine dans Descartes. Depuis deux ou trois siècles, on croit à la fois que la force est maîtresse unique de tous les phénomènes de la nature, et que les hommes peuvent et doivent fonder sur la justice, reconnue au moyen de la raison, leur relations mutuelles. C’est une absurdité criante. Il n’est pas concevable que tout dans l’univers soit soumis à l’empire de la force et que l’homme y soit soustrait, alors qu’il est fait de chair et de sang et que sa pensée vagabonde au gré des impressions sensibles. Il n’y a qu’un choix à faire. Ou il faut apercevoir à l’œuvre dans l’univers, à côté de la force, un principe autre qu’elle, ou il faut reconnaître la force comme maîtresse et souveraine des relations humaines aussi.

    Dans le premier cas, on se met en opposition radicale avec la science moderne telle qu’elle a été fondée par Galilée, Descartes et plusieurs autres, poursuivie notamment par Newton, au XIXe, au XXe siècle. Dans le second on se met en opposition radicale avec l’humanisme qui a surgi à la Renaissance, qui a triomphé en 1789, qui sous une forme considérablement dégradée a servi d’inspiration à la IIIe République».1


    Simone Weil affirme deux choses fondamentales: les limites de l'homme seul et l'impossibilité pour lui de tirer l'énergie spirituelle dont il a besoin directement de Dieu, sans passer par l'univers. Cela revient à dire que la grâce, mot qui lui était cher, est liée à la présence de Dieu dans l'univers, présence qui se manifeste par la beauté. Elle ébauche ailleurs dans son oeuvre une vision du monde compatible avec cette affirmation, là où citant Platon, elle dit que «le Bien règne sur la nécessité par la persuasion».

    Précédemment dans ce dossier nous avons évoqué la montée de l'écopsychologie, laquelle repose sur l'idée que l'absence de lien vivant avec la nature a sur l'homme un effet négatif. De nombreux écologistes sont désormais conscients du fait que c'est dans la nature et en l'imitant qu'il faut chercher les remèdes aux torts que nous lui avons fait quand nous la considérions comme une simple matière première privée d'âme. En nous rappelant la dépendance de la psychologie à l'endroit de la cosmologie, de l'éthique à l'endroit de l'esthétique, Simone Weil a dessiné le cadre général dans lequel il convient d'aborder ces questions.

    Notes
    1 Cité par Simone Weil in L’Enracinement, Éditions Gallimard, 1949, p. 302.
    2 Ibid., p. 303.

    Commentaires

    Commentaire de Yves St-Arnaud.


    L’humanité semble en guerre si l’on en croit le discours philosophique sur l’espèce humaine. En fait, parmi les quelque sept milliards d’êtres humains qui couvrent la planète, bien peu savent qu’une telle guerre existe; pourtant, ils en subissent les conséquences à travers l’influence des penseurs sur la politique, l’économie, le droit ou à travers les guerres physiques qui en résultent. Demeurons pour l’instant dans la guerre philosophique où les armes ne sont pas faites de fer et de poudre, mais de concepts et d’énoncés.
    Une question : l’âme est-elle un concept efficace dans cette guerre qui porte ici sur la représentation que l’on se fait de l’être humain? Quels sont les camps ennemis? Je me permets de les désigner à ma façon : d’un côté les humanistes; de l’autre, les robotiseurs, un néologisme qu’on me pardonnera pour désigner tous ceux qui conçoivent la spiritualité comme un bruit nuisible pour le bon fonctionnement de la machine humaine. Je fais partie des humanistes, mais j’appartiens au bataillon des athées, après avoir œuvré pendant quelque trente ans dans le bataillon des croyants et une autre période équivalente dans le bataillon des agnostiques. J’ai appris à manier les armes privilégiées par chaque bataillon : l’âme chez les croyants, le doute chez les agnostiques et la conscience chez les athées. Ce ne sont pas des armes exclusives, mais je mets à l’ordre du jour du conseil de guerre la question suivante : si la réserve d’âme chez nos fournisseurs d’équipement militaire s’épuisait, peut-on encore gagner la bataille contre les robotiseurs?
    Personnellement, je n’ai aucune crainte, car l’âme ne me semble pas une arme efficace contre l’ennemi; le bruit qu’elle fait sert davantage à maintenir la cohésion du bataillon des croyants qu’à faire des dommages dans les lignes ennemies. Ma crainte est que si les combattants croyants n’entendent pas le son de leur arme préférée dans les bataillons voisins, ils risquent d’y voir une incursion de l’ennemi dans les rangs humanistes. Je pense au contraire que le doute de l’agnostique et la conscience que la science moderne met au premier plan sont des armes suffisamment puissantes pour que nous gagnions la guerre contre les robotiseurs; et cela, même s’il y avait pénurie d’âme. C’est un athée qui nous met en garde contre la zizanie à l’intérieur de nos troupes « Un combat contre la religion? Ce serait se tromper d’adversaire. Mais pour la tolérance, pour la laïcité, pour la liberté de croyance et d’incroyance. L’esprit n’appartient à personne. La liberté non plus1. Et c’est un économiste, Jérémy Rifkin2 qui voit l’humanité entrer dans l’âge de l’empathie après l’âge de la foi, typique du moyen-âge, et l’âge de la raison qui a prédominé depuis le dix-huitième siècle.
    Mon cri personnel de ralliement : les athées sont des alliés, n’en faites pas des robotiseurs infiltrés dans les rangs humanistes.
    Ma réponse à la remarque de « L'âme éternelle au penseur contemporain » : « Âme, ma sœur âme, ne vois-tu rien venir? »

    Comte-Sponville, A. (2006), L’Esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu, Paris, Albin Michel, p. 9-10.

    Rifkin, J. (2009), The Empathic Civilization, New York : Penguin.

    ***

    Réponse de Jacques Dufresne

    Merci de nous donner le mot robotiseur. Soit dit en passant, c'est peut-être parmi les croyants qu'il y a en ce moment le plus de robotiseurs. Cette conviction se renforce en moi chaque fois que j'entends le pasteur Glenn Beck sur Fox News, la chaîne des croyants les plus matérialistes de toute l'histoire de la spiritualité. J'aurais tant d'autres choses à ajouter. Je me limiterai à la question de l'humanisme. Comme vous pourrez le constater dans notre dossier du même nom,  j'hésite à me rallier au sens que vous donnez au mot humanisme. C'est le plus courant, mais aussi le plus vague. J'adhère plus spontanément à une autre définition celle qui remonte à Protagoras: l'humanisme est une vision du monde centré sur l'homme par opposition à une vision du monde centrée sur Dieu. «L'homme est la mesure de toute chose,»disait Protagoras. Pour plusieurs c'est là une belle définition de l'humanisme et il est difficile de leur donner tort. Si l'homme était la mesure de toutes choses, en effet, les édifices géants qui l'écrasent n'existeraient pas. Aux yeux de Platon toutefois, cette formule est une  d'hérésie, c'est Dieu,. pense-t-il, qui est la mesure de toutes choses. Dirons-nous que Platon n'est pas humaniste. Oui si l'on retient ma définition préférée. Par contre toujours selon cette définition, on dira que le nazisme est un humanisme.

    Documentation

     

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Loading
    Informations
    Linguistique
    Antonymes
    corps
    Allemand
    Seele
    Anglais
    soul
    Espagnol
    alma
    Documents Associés
    Jacques Dufresne
    Immortalité de l'âme, Orphisme, Éleusinisme
    Henri Bergson
    Âme, Âme ouverte,Âme close,Obligation, Évangile, Jésus, Socrate
    Jacques Dufresne
    Harmonie
    L'Agora
    Âme, Nietzsche, Dégénérescence
    Baruch Spinoza
    Unité, pensée
    Emmanuel Kant
    Culture, pédagogie, culture pratique, culture physique, morale, éducation de l'âme, âme, mémoire
    Hélène Laberge
    Raccourcis

    Référence


    Contribuez au rayonnement des oeuvres de l'Agora/Homo vivens en devenant membre ou en faisant un don.