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    Dossier: Vigneault Gilles

    Vigneault et l’écologie québécoise : une œuvre salvatrice

    Georges-Rémy Fortin

    La lutte aux changements climatiques, la réduction des déchets, la préservation des espèces vivantes, tout cela exige de nous le courage de nous unir et de modifier nos habitudes, l’intelligence d’inscrire nos législations et nos technologies dans une finalité vraiment écologique. Pour se mobiliser face aux menaces environnementales, il faut une force peu commune. L’œuvre de Vigneault contient une telle force, force qu’il faut plus que jamais laisser se déployer en nous. Chez Vigneault, le souci des choses fragiles n’éteint jamais le souffle héroïque de l’amour de l’humain et de la nature, qui en lui ne font qu’un.

    L’enjeu fondamental de l’écologie est celui des valeurs. À l’heure actuelle, l’œuvre de Vigneault nous donne des raisons de croire qu’un changement de valeurs est bel et bien nécessaire, qu’il est tout à fait possible, et qu’il est à chercher du côté des savoirs traditionnels humains. Vigneault met en scène dans ses chansons des personnages folkloriques tels que Jos Monferrand ou Gros Pierre, mais aussi un ex-détenu urbain comme Jack Tattoo. Les agriculteurs y croisent les pêcheurs, les trappeurs et les bûcherons, qui peuvent tout aussi bien être ceux d’hier que d’aujourd’hui. Le repas de pain et de poisson, les danses traditionnelles au rythme des Tam di delam, thèmes récurrents chez Vigneault, célèbrent un art de vivre ancien, un art de vivre simple et joyeuxi, enraciné dans la nature.

    Contrairement à un préjugé moderne, les traditions ne sont ni passéistes, ni figées. Les traditions vivantes sont pragmatiques, elles se servent du bagage pratique et théorique hérité des ancêtres pour régler les problèmes du présent, bagage qu’elles transmettront à leur descendance. La poésie de Vigneault est en ce sens authentiquement traditionnelle ; sa lucidité face aux problèmes actuels fait corps avec la mémoire du passé et l’amour des générations futures.

    Conscience écologique

    L’œuvre de Vigneault est née avec la grande vague de la chanson québécoise des années cinquante, vague qui comprenait notamment Raymond Lévesque, Claude Léveillé, et le grand Félix Leclerc. Vigneault a été à l’avant-garde d’une chanson populaire engagée politiquement, en faveur du nationalisme et de la social-démocratie. L’écologie n’avait pas alors la forme et l’espace qu’elle occupe aujourd’hui dans la sphère publique, mais la critique des ravages environnementaux et sociaux du progrès économique dans une chanson comme Fer et titane (1961) en est une préfiguration. Le progrès économique, qui doit amener « Capital et métal, les milliards et les parts », est montré dans toute sa splendeur :

    « Nous avons la jeunesse
    Et les bras pour bâtir
    Nous avons, le temps presse
    Un travail à finir
    Nous avons la promesse
    Du plus brillant avenir »

    Dans cette frénésie du travail, qui est l’essence de la modernité, la nature pâtit :

    « Pas l’temps d’sauver les sapins
    Les tracteurs vont passer demain
    Les animaux vont périr
    On n’a plus l’temps d’s’attendrir »

    Dans J’ai un pays, le Québec souverain à construire est décrit comme à la fois moderne et inscrit dans l’ordre naturel et humain :

    « J’ai du béton, du verre et puis du fer
    Pour élever au milieu d’un village
    Un cinquantième, un soixantième étage
    Sans mettre l’herbe et la cour à l’envers »

    L’État national doit s’édifier dans un sage équilibre entre l’économie, le progrès technique et l’humain :

    « J’ai un pays à mener, à conduire
    Entre l’argent, le pétrole et l’amour »

    Dans La tite toune, la description de la dégradation que subit la nature se fait plus sombre, plus amère :

    « Le ciel est un grand dépotoir
    D’où tombe un parfum de latrines »

    À partir des années 1990, et jusqu’à son album de 2014, Vivre debout, les prises de position environnementalistes de Vigneault deviennent de plus en plus explicites, véhémentes, et de plus en plus fréquentes. Les chansons J’ai mal à la terre, Au jardin de mon père (1996), Lucas l’écolo (2008), L’inventaire ou Uranium (2014) sont emblématiques de cette tendance.

    La nature pour dire l’humain

    Malgré la puissance d’évocation des exemples qui précèdent, je serais tenté de dire que l’écologie n’est jamais aussi puissante chez Vigneault que dans sa façon de parler de l’être humain en empruntant des images à la nature. Vigneault dit le plus souvent ce qu’il a à dire par le biais de métaphores naturelles. C’est ainsi qu’il semble, ces dernières années, résumer sa propre attitude existentielle :

    « Boire et dormir debout comme font les chevaux
    Le pas de liberté inscrit dans leurs sabots
    Puisqu’il y a toujours péril en la demeure
    Vivre… Vivre debout… » (Vivre debout)

    La nature fournit des images vivantes qui permettent à l’intériorité de s’extérioriser, et à l’amour de se dire:

    « Pendant que les ruisseaux
    Dans le secret des bois
    Deviennent des rivières
    Moi, moi, je t’aime » (Pendant que…)

    Dans La Manikoutai, l’humain fusionne avec la nature, la personnalité d’une femme est révélée, magnifiée par le fait qu’elle est aussi une rivière :

    « Était-ce femme ou bien rivière ?
    Était-ce la vie à la mort
    Mêlée ainsi que l’âme au corps ?
    Laquelle chantait la première ?
    C’était la femme et la rivière
    Et l’amour mêlé à la mort » (La Manikoutai)

    Au-delà de l’individu, le devenir historique, social et politique du Québec et du monde sont exprimés chez Vigneault par des images végétales, animales, océaniques, aériennes, telluriques, ignées. La poésie de Vigneault est nationaliste, cosmopolitique, romantique, voire érotique, et familiale : la nation québécoise, la langue française, l’humanité, les amants, les parents et les enfants en sont les thèmes les plus fréquents, les interlocuteurs vivants à qui il adresse la parole. Le souci pour l’humain est donc à l’avant plan.

    Mais l’humanité ne peut se dire sans puiser dans la beauté de la nature. La vie quotidienne, le travail, le pays du Québec, la géopolitique, l’amour érotique, filial, l’amitié, tout est chanté sur fond de métaphores naturelles, tout est dit par comparaison avec la nature. Même l’émancipation nationale des Québécois prend la forme d’un évènement naturel :

    « Comme mer en falaise
    Je vous entends passer
    Comme glace en débâcle
    Je vous entends demain
    Parler de liberté » (Les gens de mon pays)

    Une métaphysique qui parle aux sens 

    Dans son œuvre, nous le voyons, Vigneault peint un tableau d’ensemble du monde et de sa finalité. Comme toute poésie, c’est avant tout l’imaginaire qui s’exprime en elle. Toutefois, les mots, chez Vigneault, ne s’éloignent jamais trop longtemps du réel. Vigneault est un poète réaliste, et d’ailleurs, passionné par les découvertes des sciences naturelles. À ce propos, il confie ce qui suit :

    « Je suis souvent étonné et ébloui par tout ce qu’on découvre, très progressivement, ces dernières années. La valeur, par exemple, de quelques gouttes d’eau sur la Lune ! Cela signifie que tout est en mouvement et que nous avons encore quelque chose à découvrir sur la Lune. Nous n’avons pas tout vu en y posant le pied. Nous y avons pour l’instant posé le pied, mais pas l’espritii. »

    La poésie de Vigneault est enracinée dans le monde concret. La nature, l’humain, les lieux et les individus y sont nommés clairement : Natashquan, le cap Diamant, de nombreuses régions et villes du Québec, des individus réels ou fictifs, mais intensément vivants, comme Zidor le prospecteur, Bébé la guitare ou Madame Adrienne.  Ainsi, on les reconnait, on les connait, au sens de Claudel : co-naître, c’est-à-dire renaitre au contact d’une réalité revivifiée par la poésie.

    L’individu, la nation, l’histoire, la nature s’y harmonisent, s’y hiérarchisent, s’entremêlent, sans qu’aucun terme ne soit jamais réduit à un autre. Les êtres naturels, les réalités géographiques et historiques, les événements les plus banals prennent place dans une condition humaine ordonnée par le temps. La personne humaine est en définitive accordée, raccordée au temps par l’amour qu’elle porte à d’autres personnes. Le monde sensible prend un sens pour nous dans l’horizon du temps, qui est senti par le cœur plus que compris par la raison. Cette poétique du temps a des échos augustiniensiii. La chanson Gens du pays l’illustre à merveille :

    « Le temps qu'on a pris pour dire : « Je t'aime »
    C'est le seul qui reste au bout de nos jours
    Les vœux que l'on fait, les fleurs que l'on sème
    Chacun les récolte en soi-même
    Aux beaux jardins du temps qui court

    Gens du pays, c'est votre tour
    De vous laisser parler d’amour » (Gens du pays)

    Cet hymne patriotique, que beaucoup considèrent officieusement comme l’hymne national du Québec, est tout à la fois un chant national et un chant personnel, que l’on chante à l’anniversaire d’un proche. Le souci pour la personne humaine qui anime cette chanson rejoint la pensée d’Augustin, pour qui le moi se découvre lui-même dans sa quête d’amour que la nature se saurait satisfaire, mais dont la beauté est l’indice de la transcendance divineiv. Il est vrai que Dieu n’est pas nommé explicitement chez Vigneault, mais on sent bien chez lui un souffle d’espérance qui pointe vers l’éternité. Vigneault, croyant, parle de sa vie et de sa poésie comme d’une quête de Dieu :

    « Dans la partie invisible, inqualifiable de l’Univers, il y a une présence, une essence, un être qui, lui, aurait un ordre intérieur et un axe, une direction. Ma quête, c’est de trouver cette directionv. »

    La plupart des grands thèmes de la métaphysique chrétienne sont récurrents dans l’œuvre de Vigneault : la personne humaine, l’âme incarnée dans le corps, la mort comme ouverture à une transcendance, la différence sexuelle de l’homme et de la femme comme lieu par excellence de l’amour, l’enfant, don suprême. La parole de Vigneault accomplit la plus haute finalité de l’œuvre d’art, soit l’incarnation, dans le Beau, du Vrai et du Bien. Elle porte en elle les germes d’une métaphysique qui parle aux sens, et dont l’amour comme don de soi est l’enseignement définitif. Encore une fois, la nature fourni les images qui expriment toute la générosité du don :

    « La source qui fait le ruisseau
    Ne demande pas son salaire
    La source qui fait mon ruisseau
    Ma source ne vend pas son eau

    Et c’est ainsi que tout arrive
    C’est ainsi que je meurs en toi
    Et c’est ainsi que tout m’arrive
    C’est ainsi que j’espère… en moi » (La source)

    Poésie et politique

    La langue claire et dansante de Vigneault a ainsi le pouvoir de nous ouvrir sur la nature. Mais d’abord et avant tout, elle a le pouvoir de nous réunir. Par sa matière chaude, par sa familiarité à la fois moderne et ancienne, par sa puissance prophétique, la langue de Vigneault réunit les Québécois et les francophones d’Amérique. Par sa rigueur, sa voix porte jusqu’en France et résonne dans toute la francophonie. Par sa vérité et sa bonté, elle est un appel lancé à l’humain. La poésie a une dimension profondément politique, surtout dans sa forme chantée. C’est pourquoi dans La République, Platon déclare que le contrôle de la poésie est la mesure politique la plus fondamentale dans une cité juste. Selon lui, la poésie qui dégrade l’âme doit être censurée, celle qui l’élève doit être cultivéevi.

    On trouve malheureusement la confirmation de la force politique de la poésie dans l’énergie dépensée pour la combattre. Les régimes totalitaires qui persécutent les poètes et les artistes sont malfaisants, inhumains, mais pas naïfs. Ce n’est pas leur violence aveugle qui les porte à vouloir faire taire les voix des artistes qui les contestent, mais une rationalité machiavélique qui mesure très bien la puissance du Beau. On sait comment le fascisme, le communisme, le nazisme et l’islamisme ont imposé un contrôle idéologique implacable des arts.

    En octobre 1970, la chanson et la poésie québécoises ont elles aussi subi un assaut politique. Gaston Miron, Gérald Godin, Pauline Julien, entre autres, seront arrêtés par des policiers obéissant à des ordres tyranniques. Hélène Pelletier-Baillargeon a bien résumé la puissance que pouvait représenter la chanson nationaliste à cette époque :

    « […] les mots qui nous divisent sont souvent piégés par ceux-là mêmes que notre improbable solidarité arrange. Ces rêves qui nous rassemblent, ils sont au contraire efficaces comme l’air libre à des emmurés. Voilà pourquoi l’on n’a jamais lancé les forces de l’ordre contre le département de Sciences politiques de l’UQAM ni contre le siège social de la revue Stratégie, mais bien contre des gens qui dansaient des bastringues et turlutaient du Vigneault dans les rues du Vieux-Montréal…vii»

    Les événements d’octobre restent une exception, mais l’on ne saurait sous-estimer les traces laissées par la violence policière dans la conscience des Québécois, qui forment un peuple à la sensibilité profondément pacifiste. De plus, même en l’absence de coercition, la pente glissante de la société de consommation amène la culture, ici comme partout, à s’appauvrir. Que ce soit par la dégradation de la qualité de la langue, par la dégradation de la qualité de la pensée, la musique commerciale tend à perdre sa richesse esthétique et sa force politique en se commercialisant. À contre-courant de cette tendance, la poésie de Vigneault nous met en garde contre les illusions prométhéennes du monde d’aujourd'hui. La surconsommation, l’individualisme, l’obsession du numérique y sont critiqués pour ce qu’ils sont avant tout, à savoir une aliénation spirituelle, une déchéance métaphysique qui plongent l’individu dans la solitude et le désespoir :

    « J’ai collé mon plasma au plasma des pixels
    Je suis le maître enfin des bourreaux ordinaires
    Et je sens que j'acquiers des attributs divins
    Et je tombe
    Et je tombe du haut des plus anciens vertiges
    Vous parlez mais vos voix ne me parviennent plus
    Je rêve que je bois, rien ne saurait m'atteindre
    Je me sens devenir de moins en moins… humain

    Solitaire
    Je me terre
    Sous la terre
    De mes mots
    Ma console
    Qui m'isole
    Me désole
    À huis clos

    Seul sur terre… » (Internaute)

    Pédagogie politique et écologique

    Pour Platon, les trois piliers de la pédagogie, la poésie, la musique et la gymnastique, sont également les piliers de la cité. On ne peut porter atteinte à la musique sans ébranler toute la cité :

    « Car nulle part les modes de la musique ne sont ébranlés sans que ne soient ébranlées par le fait même les lois politique les plus élevées […]viii»

    Or, comme nous venons de le voir, notre cité est déjà ébranlée depuis longtemps par une esthétique de plus en plus numérique, hédoniste et anglo-américaine. De plus en plus tôt, le sens de la beauté des enfants est formaté par des produits standardisés, émoussé par des stimulus brutaux, arraisonné par des stratégies totalitaires de mise en marché. La préservation de la sensibilité poétique innée chez les tout-petits, le développement d’un amour des mots, des voix et de tous les élans dansants qu’ils inspirent n’est pas seulement l’essence d’une pédagogie humaniste de la tendre enfance, mais une des conditions pour que soit possible une véritable communauté politique. L’esthétique abrutissante qui règne aujourd’hui rend l’enfant sourd à la voix de son prochain, sourd à la voix de la nature.

    Les nombreux contes, poèmes et chansons de Vigneault destinés aux enfants ont donc une valeur inestimable, et l’écologie y occupe une place centrale. On pense par exemple au livre-disque Les quatre saisons de Picquot (1979), à Tinamer (film de Jean-Guy Noël, sorti en 1988), ou aux nombreuses parutions plus récentes, dont Gaya et le petit désert (2016). Chantons donc avec nos enfants, chantons Vigneault, Leclerc, Pellerin, chantons À la claire fontaine et d’autres chants ancestraux, chantons les tubes de l’air du temps, chantons des ritournelles enfantines, chantons tout ce qui nous fait plaisir.

    L’initiation des enfants à la poésie orale évoquée ici prendrait tout son sens dans une éducation où le chant serait lui-même une préparation de l’esprit aux autres arts, à la technologie, aux sciences humaines et naturelles. Rêvons un peu à l’école québécoise du futur : des enfants marchent en forêt, en chantant en chœur Tout l’monde est malheureux, à la recherche de végétaux et d’insectes pour leur cours de biologie. Imaginons des enfants qui, pour s’amuser entre un cours d’histoire et un cours de géographie, entonnent pour s’amuser la chanson L’isoloir :

    « Dans mon isoloir
    J’ai quelques secondes
    Pour changer le monde
    Je prends le pouvoir
    De me faire un nid
    Au cœur de l’histoire
    Et d’un point noir
    Me faire un pays »

    Toutefois, la chanson et la poésie ne doivent surtout pas être embrigadées idéologiquement, même par l’écologie. Ayons soin d’éduquer nos enfants, plutôt que de les endoctriner. Ayons confiance qu’en déliant les langues et en ouvrant les cœurs des enfants, ceux-ci sauront d’eux-mêmes devenir des éco-citoyens responsables. Une célébration institutionnelle de la poésie faite sur mesure pour la jeunesse tel que le Printemps des poètes, en France, serait une façon magnifique de communiquer à nos enfants l’amour de la paroleix. Chaque année depuis 1999, les écoles françaises vibrent au rythme de la poésie : aux quatre coins de la France, des récitals, des concerts, des ateliers de création, des rencontres avec des poètes sont offerts à la jeunesse. Pourquoi pas un Printemps des poètes dans les écoles du Québec?

    Dans le même ordre d’idées, l’établissement, pour l’enseignement primaire, secondaire et collégial, d’un corpus de classiques littéraires québécois, mais aussi français et internationaux, serait un acte d’une portée culturelle et politique fondamentalex. Un corpus suffisamment riche et diversifié pour plaire à tous, et suffisamment bien défini pour créer une communauté de lecteurs, contribuerait à créer un espace public de discours vraiment démocratique. L’œuvre de Vigneault est l’une de celles qui s’y imposerait avec le plus d’évidence, par sa force métaphysique, par sa verve populaire, et parce que les mots qu’elle déploie sont assez aériens pour que tout ce que l’humain est, a été et sera, y prenne son envol :

    « Pour qu’après les adieux du corps
    L’âme se fasse arbre qui vole
    Pour que la Vie ait la Parole
    Il faut la mort
    Il faut la mort

    Pour que dans le ruisseau des jours
    Au bout du cœur fleurisse l’âme
    Pour que l’homme apprenne la femme
    Il faut l’amour
    Il faut l’amour »
    (Les éléments)

    Chanter pour espérer

    Les raisons d’espérer sont nombreuses. Aujourd’hui, de nombreux héritiers spirituels de Vigneault entretiennent la flamme de l’engagement écologique et politique dans la chanson populaire, qu’on pense à Richard Desjardins, lui-même devenu un monument da la culture québécoise, à Chloé Sainte-Marie, aux Cowboys Fringants, à Loco Locass, à Mes Aïeux, à Vincent Vallières, ou à Fred Pellerin. La chanson d’inspiration traditionnelle, dite « trad », est aussi d’une très grande richesse: Les Tireux d’Roches, Galant, tu perds ton temps, De Temps Antan, Genticorum, font revivre les chansons de notre patrimoine, ou en écrivent de nouvelles à la mode des anciennes.

    L’œuvre de Vigneault, y compris les chansons et poèmes qui continuent de s’y ajouter, peut d’ores et déjà jouer le rôle de classique de la culture populaire québécoise. Elle peut quitter les barricades, rentrer à la maison, et accéder à l’académie, c’est-à-dire devenir une partie du trésor culturel que les familles, les écoles et les collèges transmettent à notre jeunesse. Lorsque Vigneault donne une classe de maître aux jeunes artistes québécois de la chanson, la première leçon est de se plonger dans une anthologie de la poésie française et surtout, surtout, dans les dictionnairesxi.

    La prose altière de Vigneault puise autant à la langue classique qu’à la langue populaire, et touche la plupart des enjeux éthiques et politiques. Outre l’écologie, Vigneault aborde dans ses chansons les thèmes de la justice sociale, du rapport à l’altérité, une critique du racisme, un amour et un respect de la femme qu’il ne serait pas exagéré de qualifier de féministe, un souci constant pour l’enfant, mais aussi pour le vieillard. L’universalité des racines chrétiennes de cet humanisme le préserve de toute récupération partisane. Même si Vigneault se dit « de gauche », il parle à toutes les femmes et à tous les hommes de bonne volonté, quelle que soit leur allégeance politique, leur classe sociale, leur origine ethnique, puisque dit-il « tous les humains sont de ma race » (Mon pays).

    L’évolution de nos valeurs vers l’écologie est urgente. Vigneault nous aide à la concevoir bien plus comme un ressourcement que comme une rupture avec le passé. La simplicité volontaire, la récupération, le sentiment de communion avec la nature que l’on présente parfois comme des innovations révolutionnaires sont tout bonnement la redécouverte d’antiques vertus qui enracinent l’humain dans l’ordre naturel et dans l’histoire. Le mode de vie des Québécois ruraux de la première moitié du XXe siècle, que Vigneault décrit dans d’innombrables chansons, est humain, naturel. On commence aujourd’hui à comprendre que l’amour du travail en plein air, l’amour de la vie de famille et des loisirs communautaires sont la seule façon de prendre plaisir à une vie qui respecte l’environnement. Pour que ce mode de vie renaisse, entonnons La danse à St-Dilon, et retrouvons la joie d’être ensemble. Pour conclure, laissons-nous revigorer par ces paroles d’espoir :

    « Y’a rien qu’une chose qui peut sauver
    Qui peut sauver l’humanité
    C’est de s’aimer à en giguer
    C’est de s’aimer à en chanter » (La chanson du mondexii )

    Notes

    i.Les citations des titres et paroles des chansons de Vigneault du présent article renvoient aux trois trois tomes intitulées «Chansons», publiés chez Boréal Compact en 2013
    ii Maisonneuve, Pierre. Vigneault, Un pays intérieur, Novalis, 2012, p. 71
    iii D’innombrables chansons de Vigneault sont construites autour du rapport qu’entretient  le monde avec le temps, et du temps avec le coeur. Il serait intéressant de comparer cette poétique du temps avec le célèbre livre XI des Confessions, où s’élabore entre autres l’idée que la mesure du temps se trouve dans l’esprit humain.
    iv Je fais référence ici aux passages où Augustin dialogue poétiquement avec la nature pour y chercher le divin, au chapitre VI du livre X des Confessions, de même qu’à la conception du beau évoquée au chapitre XIII du livre IV.
    v Maisonneuve, Pierre. Vigneault, Un pays intérieur, Novalis, 2012, p. 105
    vi Platon. La République, Livres III et X, Flammarion, 2002
    vii Citée par Bruno Roy, dans Pouvoir chanter, VLB éditeur, 1991, page 401
    viii Platon, La République, Livre IV, Flammarion, 2002, page 222
    ix https://www.printempsdespoetes.com
    x Je suggère à ce sujet la lecture d’un texte de Laurence Isabelle, paru dans la revue Bios du collège de Bois-de-Boulogne en avril 2018, «Le corpus littéraire au secondaire : fondement d’une « Communauté imaginée » de lecteurs au Québec»: https://revuebios.wordpress.com/2018/04/25/le-corpus-litteraire-au-secondaire-fondement-dune-communaute-imaginee-de-lecteurs-au-quebec-laurence-isabelle/
    xi Repentigny, Alain de. «À l’école de Gilles Vigneault», La Presse, 23 janvier 2017: http://plus.lapresse.ca/screens/7dd7490e-7bc4-4898-876f-a7efa4ceb3ee__7C___0.html
    xii Chanson citée par Bruno Roy, dans Pouvoir chanter, VLB éditeur, 1991, page 416

    Date de création : 2019-02-10 | Date de modification : 2019-02-11
    Informations
    L'auteur

    Georges-Rémy Fortin

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