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Une perle de l'anthologie rhétorique

Richard Lussier

Quand on me demande, ex abrupto, quelle est, à mon avis, la plus belle page de la littérature grecque et latine, spontanément, c'est l'exorde de l'Apologie de Socrate de Platon qui me vient à l'esprit. À mes yeux cette page est une perle de l'anthologie rhétorique.

Quel bel exorde Platon met dans la bouche de Socrate! Dès les premiers paragraphes, le lecteur se trouve bien disposé à l’égard de l’accusé et au contraire nettement sur ses gardes à l’endroit de ses accusateurs. Un exorde digne des plus grands orateurs. Les trois éléments caractéristiques d'un discours rhétorique s'y retrouvent :  l’aspect « logos » ou logique qui vise à donner des arguments vraisemblables; l’aspect « pathos » ou émotionnel qui vise à éveiller des émotions; et enfin, l’aspect « ethos » ou éthique qui a pour but de présenter l’orateur et la personne qu’il défend comme des gens respectables, dignes et de bonnes mœurs.

D'entrée de jeu, Socrate rejette de façon véhémente la mise en garde que ses accusateurs ont adressée aux juges à savoir qu’il serait un habile orateur. C'est futé de sa part, car on se méfie des esprits avocassiers. De là, nous dit Quintilien, ce soin que mettaient les anciens orateurs à dissimuler l’éloquence. Il est sensé, voire habile et rusé, d’entendre Socrate affirmer dans sa défense qu'il n’utilisera pas « des discours élégamment tournés, comme les leurs, ni même des discours qu'embellissent des expressions et des termes choisis », ou encore qu’il est complètement étranger au langage entendu dans les procès. Il se présente comme un homme simple, un homme sans prétention qui utilisera dans sa défense les premiers mots venus. Il nie le talent d'habile orateur que lui attribuent ses accusateurs, car il sait qu'une telle réputation l’empêcherait de gagner la confiance et la sympathie des juges. Quel talent! Nier catégoriquement être un habile discoureur alors que tous ses propos «dans les faits» manifestent le contraire.

Il mentionne son âge vénérable et attire l’attention des juges sur le fait qu’en soixante-dix ans de vie, c’est la première fois qu’il comparaît devant un tribunal. Il se présente comme un homme respectable et probe, victime d'une flagrante injustice. Il martèle les oreilles de ses juges des mots vérité et vrai; 7 fois en une page. Il réussit à susciter de l’antipathie, de la méfiance et de la malveillance sur la partie adverse. Ses accusateurs sont de petits jeunes gens qui n'ont rien dit de vrai, ne rougissent de rien et s'ingénient à façonner[1] des discours élégamment tournés. De sa bouche, dit-il, c'est la vérité, toute la vérité, qui sortira. Sans doute Socrate cherche-t-il à nous tromper lorsqu'il affirme que la vertu propre à l'orateur est de dire la vérité mais c'est une belle tromperie tellement plus fine que les «trumperies» qu'on nous sert de ces temps-ci.

Le Socrate de Platon est, à n'en pas douter, un orateur des plus habiles. C'est grâce à la force de sa rhétorique que la philosophie a gagné ses lettres de noblesse. Cet art de persuader, de gagner «toutes les causes» comme Socrate,  au dire d'Aristophane, savait le faire, n'aurions-nous pas avantage à le remettre à l'ordre du jour? Nos étudiants en droit, ne tireraient-ils pas plaisir et profit à maîtriser cet art de bien dire? Et nous, à les entendre plaider? À ce que je sache, les facultés de droit ne les forment pas à cette discipline. Du temps des collèges classiques les humanités les y initiaient, mais aujourd'hui, il n'y a plus rien. J'entends dire que les concours oratoires font fureur en France et que par ce moyen les professeurs de français redonnent aux jeunes le goût de la langue française; je crois que ce n'est pas bête, dans la mesure où on leur donne aussi à lire les discours des grands orateurs du passé, car c'est en fréquentant ces maîtres qu'ils s'élèveront au-delà de la pure joute verbale.

Une question pour terminer. Si Socrate était un si bon orateur, comment alors expliquer le fait qu'il ait perdu son procès? Si vous me répondiez que c'est parce qu'il a été victime de l'incompréhension populaire, je vous dirais que vous êtes encore sous le charme de sa rhétorique, et je vous inviterais à lire et relire, encore et encore, l'Apologie de Socrate de Platon pour aller au-delà de sa rhétorique et ainsi commencer à philosopher.



[1] Socrate affirme qu’il ne conviendrait pas à un homme de son âge de monter à la tribune afin de façonner des discours comme un jeunot. Ce verbe façonner rend le verbe grec plattô vocable qui n’est pas sans rappeler le nom même de Platon. On pourrait y voir un badinage de l’auteur, plaisanterie d’autant plus suave que lui-même excelle dans son Apologie de Socrate à façonner de beaux discours.

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