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    Dossier: Toponymie

    Une nouvelle « affaire Alexis Carrel » à Gatineau ?

    Stéphane Stapinsky

    Qui, au Québec, connaît le nom de Philipp Lenard? À peu près personne, j’en suis certain. Les plus âgés par contre auront peut-être entendu parler d’Alexis Carrel, qui a publié un ouvrage ayant eu une certaine notoriété dans la première moitié du XXe siècle, L’homme, cet inconnu. Je me souviens qu’il avait même été édité en livre de poche. 

    Nos lecteurs français n’en sauront probablement pas plus que leurs homologues québécois sur Lenard, tandis que le nom de Carrel leur rappellera sans doute certaines polémiques récentes.

    L’« Affaire Lenard »

     Ce qui a retenu mon attention, ces jours derniers, c’est une information parue dans les médias locaux de l’Outaouais faisant état du fait que le conseil de la ville de Gatineau avait l’intention de modifier l'appellation d’une rue portant le nom du physicien allemand Philipp Lenard, sous prétexte qu’il avait été antisémite et avait soutenu activement le régime nazi. 

    Selon ce que j’ai pu constater, c’est un journaliste du Droit d’Ottawa, Mathieu Bélanger, qui a lancé tout cette affaire, dans un texte paru le 30 août dernier : « Antisémite notoire honoré à Gatineau ». Aucun organisme concerné par les droits de l’homme, aucune association à caractère ethnique, aucune démarche émanant de résidents de la rue ou de citoyens ne paraissent en cause. Il semble bien que ce soit une initiative du journaliste lui-même.

     Par la suite, le tout s’est enclenché de manière assez prévisible. Interrogé par Bélanger, Stefan Psenak, président de la Commission des arts et de la culture de la ville de Gatineau, tout en annonçant que le comité de toponymie allait assurément se pencher sur le dossier, a tenu à préciser : « On ne va quand même pas honorer le nom d'un homme qui a participé à un génocide (…). Ces informations méritent qu'on agisse rapidement et qu'on entame le processus pour changer le nom de cette rue. À partir du moment où nous savons plus précisément qui est cet homme, nous ne pouvons plus endosser ça. » 

    Dans un autre article du même journaliste publié le lendemain («Le nom de la rue Philipp-Lenard sera revu »),  on apprend que le maire de Gatineau, Marc Bureau, entend demander formellement au comité de toponymie de la ville de réviser le cas de la rue Philipp Lenard. Le changement devrait se faire rapidement : « M. Bureau n'a pas l'intention d'attendre que les citoyens de la rue Philipp-Lenard entament le processus administratif pour modifier le nom de leur rue. »

     Dès ce moment, l’ « affaire Lenard » prend une tournure inattendue. En effet, ladite rue Lenard « (...) était située dans un quartier résidentiel, dans lequel la toponymie était réservée aux noms de lauréats du Prix Nobel. Quelqu’un a alors fait remarquer qu’une rue Alexis Carrel était située à proximité de la rue Lenard, et que le personnage dont elle honorait la mémoire avait aussi eu une existence et une carrière problématique.  Une « affaire Carrel », au Québec cette fois, serait donc sur le point de naître… Et ce n’est peut-être qu’un début : « Le maire Bureau précise que la révision du nom de la rue Philipp-Lenard pourrait devenir une occasion pour le Comité de toponymie de faire une révision plus complète des noms de rues de la Ville de Gatineau. »

    Avant d’analyser les spécificités de cette double affaire, disons quelques mots des personnages impliqués et exposons les raisons pour lesquelles ils ont pu être honorés. 

    Philipp Lenard (1862-1947)


    Photo prise en 1900


    Étrange personnage que ce Philipp Lenard. Physicien d’origine autrichienne, il a été récompensé, en 1905, par le prix Nobel dans cette discipline pour ses recherches sur les rayons cathodiques. Il fut professeur dans plusieurs universités germaniques, dont la prestigieuse Université de Heidelberg, ou il avait d’ailleurs obtenu son doctorat.

    Sorte de Valery Fabrikant de son temps, ses relations avec plusieurs de ses collègues, et non des moindres, qu’il accusait d’avoir pillé ses travaux, furent souvent tumultueuses. Il dénonça en effet publiquement Wilhelm Röntgen, prix Nobel de physique en 1901, pour sa découverte des rayons X, et Joseph Thomson, autre prix Nobel dans la même discipline en 1906, pour sa découverte de l'électron, qu’il accusa de s'être appropriés une partie de son travail. À Albert Einstein, il ne pardonna pas « d'avoir découvert et associé son propre nom à l'effet photoélectrique », phénomène sur lequel il avait lui-même travaillé.

    Avec la Première Guerre mondiale, son itinéraire scientifique se combina à une trajectoire politique marquée par les idées extrémistes : nationalisme exacerbé pendant le conflit, ressentiment politique et antisémitisme débridé après la défaite et l’humiliation de l’Allemagne par les Alliés, qui le pousseront vers le parti nazi, auquel il adhèrera en 1933. Il sera une des sommités scientifiques qui apporteront leur caution au nouveau régime. Son nom reste terni par son association avec la « physique aryenne » (la Deutsche-Physik) mise de l’avant par les nazis afin de distinguer cette science de la soi-disant physique« juive ». Il tentera notamment de discréditer, sur une base raciale, la théorie de la relativité d’Einstein. À la fin de la guerre, il sera démis de ses fonctions à l'Université de Heidelberg. Il mourra deux ans plus tard.

    Alexis Carrel (1873-1944)

    Après la présentation de la vie et de la carrière tourmentées de Lenard, celles de Carrel pourraient nous apparaître plus lumineuses. Si l’héritage scientifique de Lenard paraît irrémédiablement discrédité par ses frasques nazies, les prouesses médicales et chirurgicales d’Alexis Carrel suscitent encore l’admiration de plusieurs de nos contemporains exerçant dans ces disciplines, notamment dans le monde anglo-saxon. Certains articles de revues récents de langue anglaise, qui lui sont consacrés, parlent de lui comme d’un « chirurgien visionnaire », du « derviche français de la chirurgie » et même du « Jules Verne de la chirurgie cardio-vasculaire ».

     Le prix Nobel de physiologie lui a été décerné en 1912 pour la mise au point d'une méthode de suture des vaisseaux sanguins, une démarche pionnière en matière de transplantation de vaisseaux sanguins et d’organes. Il s’intéressa aussi à la conservation des tissus à l'extérieur du corps humain et appliqua cette technique au domaine chirurgical. Il réalisa ainsi une culture de tissu de cœur de poulet qui fut conservée vivante pendant plus de trente ans. Lors de la Première Guerre mondiale, il participa au développement d’un procédé de traitement des blessures au moyen d'irrigations d'antiseptique (méthode Carrel-Dakin). Dans les années trente, il travailla avec l’aviateur américain Charles Lindbergh, technicien réputé, à la conception et à la réalisation d’une pompe à perfusion capable de maintenir les organes en vie en dehors du corps, en leur fournissant sang et oxygène. C'était, en quelque sorte, le premier coeur artificiel.  

    Mieux eût valu pour sa mémoire que ses projets se fussent limités à la médecine. À côté de son œuvre médicale, il poursuivit une démarche de réflexion sur l’homme et la société qui, encore aujourd’hui, est très controversée: 

    « Il se trouve qu'Alexis Carrel était un partisan de l'eugénisme, proche lui aussi de l'idéologie nazie. Les points de vues de Carrel ont été résumés dans un livre, publié en 1935 et très largement diffusé, L’homme, cet inconnu. Carrel y affirme que l’eugénisme est le seul moyen de protéger l’espèce humaine contre la pollution des individus génétiquement inadaptés. La solidité de l’espèce humaine, dit-il, pourrait être assurée par une sélection positive, encourageant la reproduction d’êtres génétiquement doués, doublée d’une sélection négative qui éliminerait ceux génétiquement inadaptés. Il louait les politiques, mises en place aux États-Unis et ailleurs à cette époque, qui prévoyaient la stérilisation des handicapés mentaux et autres individus atteints de maladies mentales, en y reconnaissant les outils adaptés pour cette sélection négative. Selon lui, pour assurer la bonne évolution de l'espèce, il fallait éliminer les porteurs de gènes indésirables. Ainsi, les malades mentaux, les handicapés, les sourds, les aveugles, les homosexuels ainsi que toute personne hospitalisée depuis plus de cinq ans auraient dû être éliminés. »

    Ces idées nauséabondes, il a continué à les diffuser en France, sous le régime de Vichy, alors qu’il prit la tête, à partir de 1941, de la Fondation française pour l’étude des problèmes humains. Il mourut en 1944, peu de temps après la Libération.

    Hommages toponymiques

    La France s’est montrée particulièrement reconnaissante envers Carrel en lui attribuant, au fil des ans, un peu partout sur son territoire, plusieurs dizaines de noms de rues et autres lieux publics. Le Québec a aussi rendu hommage au médecin, en désignant de son nom quelques lieux géographiques. En plus de la rue de la ville de Gatineau qu’évoque cet article, on trouve une avenue Alexis-Carrel à Montréal, et des rues Alexis-Carrel à Châteauguay et à Boisbriand. Il existe même un parc Alexis-Carrel dans la métropole. Fait à noter, il y avait à Québec, jusqu’en 1990, une rue Alexis-Carrel, qui a été rebaptisée rue Maurice-Bellemare, en l’honneur d’un homme politique bien connu de l’Union nationale, mort l’année précédente. 

    Le cas de Lenard est différent. Étant donné qu’il avait été mis en cause lors du processus de dénazification, le personnage sentait déjà un peu beaucoup le soufre au moment de sa mort, deux ans après la fin de la guerre. Il n’est donc pas surprenant que très peu de lieux aient été voués à évoquer sa mémoire. En fait, je n’ai réussi qu’à identifier deux rues, dans des villes d’importance secondaire : Lemgo, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie (Allemagne), et Klagenfurt, capitale de la Carinthie (Autriche). Dans les deux cas, ce n’est que dans les années 1960 que les rues en question ont été désignées du nom de Lenard. Je suis ici en désaccord avec un chroniqueur qui évoque la question. En effet, je n'ai pas été à même de constater, à partir des ressources existant sur Internet, que « (...) les Philipp-Lenard Strasse abondent dans les villes d'Allemagne, d'Autriche et de Hongrie, où il est né et a passé sa vie ». Mais je n'ai pas fait de recherches exhaustives, surtout pour ce qui est de la Hongrie.

    Lenard, Carrel et les campagnes d’épuration toponymique

    Avec la percée en France du Front national, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, et avec l’apparition, corrélative, de mouvements militants antifascistes et antiracistes voués à le combattre, le débat mémoriel devait se radicaliser. Aussi, « (…) quand le nom de Carrel s’est trouvé «injecté» dans le débat politique par le Front National en 1991, ses vues ont été reconsidérées (…). » En conséquence, à la suite de débats publcs et médiatiques souvent acrimonieux et tout imprégnés d’idéologie, plus d’une vingtaine de rues du pays qui portaient encore son nom ont été rebaptisées du nom de figures historiques moins controversées. La faculté de médecine de Lyon, oû le médecin-chirurgien avait étudié et qui portait son nom, a été rebaptisée en l’honneur de Claude Bernard. En 2003, Paris avait encore une rue (dans le 15e arrondissement) évoquant la mémoire de Carrel. Cette année-là, le maire Bertrand Delanoë choisit de remplacer cette désignation par celle de Jean Pierre-Bloch, un héros de la Résistance. En janvier 2006, la ville de Lyon rebaptisa elle aussi la rue Alexis-Carrel présente sur son territoire du nom d’une autre figure marquante de la Résistance, Berty Albrecht.

    Mais toutes les villes et communes françaises ne se sont pas soumises aux diktats des épurateurs toponymiques. En effet, certaines d’entre elles « (…) avaient considéré que cette éruption polémique tardive pesait peu en regard de l’œuvre scientifique du Nobel français. En Bretagne, Ancenis, Dinard, Le Relecq Kerhuon, Rennes et quelques autres étaient dans ce cas. » 

    Dans les pays germaniques, la mémoire de la période nazie est encore un sujet délicat. Si, à partir des années 1960, certains noms associés à l’hitlérisme ont pu faire leur apparition dans la toponymie, depuis le début des années 2000, on sent nettement une tendance nouvelle à la « dénazification ».

    Une première « dénazification » avait eu lieu en 1945. Plusieurs lieux honorant la mémoire de Lenard avaient alors été rebaptisés, sur les ordre des autorités militaires alliées. En septembre de cette année-là, les appellations de plusieurs rues, places et bâtiments de la ville de Heidelberg furent ainsi modifiées. Disparurent de la surface de la terre la rue Philipp-Lenard (devenue la rue Gustav-Kirchhoff-), l’Institut de physique Phillip Lenard (devenu simplement l’Institut de physique) et l’école Philipp-Lenard (rebaptisée École Hermann-von-Helmholtz). 

    Une nouvelle sensibilité anti-nazie paraît avoir émergé depuis le début du nouveau siècle. Aussi, on ne se surprendra pas du fait que que les deux seules voies de circulation portant le nom du physicien que j'ai pu identifier -- la rue Philipp Lenard (Philipp-Lenard-Straße), de Lemgo, et l’allée Philipp Lenard (Philipp-Lenard-Gasse), de Klagenfurt, aient été récemment rebaptisées. La première est devenue, en 2006, la rue James-Franck, du nom d’un physicien allemand d’origine juive, colauréat avec Gustav Ludwig Hertz du prix Nobel de physique de 1925; la seconde, en 2008, la ruelle Karl-Landsteiner  -- ce dernier est un biologiste et médecin autrichien, encore une fois d’origine juive, lauréat du prix Nobel de physiologie en 1930, auquel on doit d’avoir identifié les premiers groupes sanguins et d’avoir découvert, avec Alexander Solomon Wiener, le facteur Rhésus.

    Les campagnes d’épuration toponymique relatives à Lenard me semblent être, si j’en juge par un certain nombre de publications lues sur internet, des affrontements idéologiques assez semblables à ce qu’on a pu voir en France dans le cas de Carrel. Des individus ou des groupes de citoyens prennent l’initiative de ces « débaptêmes ». Dans un cas, celui de Lemgo, les initiateurs de ces campagnes d’épuration toponymique ont dû s’y prendre à plus d’une reprise, ce qui suppose une certaine résistance de l’establishment local. Fait à noter, les historiens sont mis à contribution dans ces débats.

    Gatineau ou l’ère gestionnaire de l’épuration toponymique

    Après ce bref détour par l’Europe, revenons au Québec.

    Alors que le plus souvent, et on l’a vu plus haut (c’était aussi le cas au Québec, lors des campagnes menées afin de changer le nom de la station de métro Lionel-Groulx, à Montréal), les campagnes d’épuration toponymique, sont menées par des militants antifascistes ou des associations antiracistes ou ethniques, et qu’elles se font dans un climat de passion et de violence verbale, où sont dénoncées autant les fautes du passé que celles du présent, la démarche entreprise par la ville de Gatineau semble au contraire empreinte du plus grand calme.

    Initiée par un journaliste, alors qu’aucun citoyen de la ville ne réclamait quelque changement de nom que ce soit, cette épuration des toponymes locaux a un aspect bureaucratique, fonctionnarisé, presque automatisé. À voir ce qui se passe en Outaouais, j’ai un peu l’impression que nous sommes entrés dans l’ère gestionnaire de l’épuration toponymique. On ne change plus les noms de lieux parce qu’on est férocement indigné par telle ou telle figure de l’histoire. Non, on le fait plutôt parce que, d’après ce qu’on apprend de sa biographie, un certain personnage historique ne correspond pas (ou plus) à nos valeurs, ou parce qu’il a commis des actes, écrits des textes que nous estimons aujourd’hui répréhensibles. Nous jugeons cela, mais sans passion ni animosité particulière. Nous le faisons parce qu’il faut bien le faire, parce que c'est la procédure. Parce que les bons citoyens ne doivent pas laisser la place aux hommes méchants. 

    Dans un avenir rapproché, nous verrons peut-être apparaître un principe de précaution toponymique... On écartera a priori tous les noms de personnages susceptibles, d'après certains critères, de poser problème. Quant à ceux qui seraient passés à travers les mailles de ce filet de protection, une procédure informatisée pourrait être mise en oeuvre afin de les écarter à coup sûr. Un citoyen découvre que sa rue a été baptisée du nom d’un antisémite, d’un militant du Ku Klux Klan dont on vient de percer le pseudonyme, d’un batteur de femmes, ou que le personnage en question a eu un casier judiciaire dans sa jeunesse pour avoir volé un fromage! Eh bien ! il suffira de remplir un formulaire et la réponse arrivera quelques minutes plus tard par courriel. Le nom de la rue sera alors changé. Bien sûr, à ce moment-là, les panneaux indicateurs auront des écrans à cristaux liquides…tre un principe de pr

    Limites et écueils de l’épuration toponymique

    Je n’ai pas la moindre sympathie pour l’un ou l’autre des personnages dont il est question ici. Aucun lecteur de cette encyclopédie ne saurait par ailleurs soupçonner les membres de notre équipe de la moindre complaisance face aux idées eugénistes et racistes. J’estime évidemment que Carrel et Lenard se sont, en bout de ligne, complètement fourvoyés. Cela étant dit, faire disparaître purement et simplement leur nom de l’espace géographique amène-t-il quelque progrès que ce soit?

     Je ne suis pas du tout un partisan de l’épuration toponymique. Je l’ai déjà écrit dans d’autres textes que l’on retrouvera dans cette encyclopédie (1, 2). J’estime que c’est une approche qui fait très peu avancer la conscience historique de la population en général. De plus, à l’instar de Philippe Muray, je trouve qu’elle flatte un peu trop dans le sens du poil la bonne conscience de notre époque. 

    Il y a quelque chose de très infantile dans l’attitude des épurateurs toponymiques. Quand je pense à eux, je vois cet enfant qui, pour ne pas entendre les reproches de ses parents, se bouche les oreilles et crie très fort… Il y a chez les épurateurs toponymiques un refus de voir le mal en face, un refus d’envisager l’existence humaine autrement que selon la logique du tout blanc tout noir. En vérité, les êtres humains sont plutôt gris. Ils ont à la fois un côté lumineux et une part d’ombre.C’est le cas des deux personnages que j’ai évoqués aujourd’hui, si antipathiques soient-ils. Voilà deux savants dont la carrière présente d’ailleurs des similitudes. La première partie de celle-ci est entièrement vouée à la science; ils y accomplissent des choses remarquables, qui leur valent les plus hautes distinctions, dont le prix Nobel. La fin de leur vie jette sur eux un discrédit, dans la mesure où ils y cultivent des idées politiques et philosophiques tout à fait répréhensibles. S’ils ont été honorés, est-il nécessaire de le préciser, c’est en raison de leur part de lumière et non des ténèbres qu’ils portaient en eux..

    On doit, me semble-t-il, supposer un peu de bon sens aux populations des pays démocratiques. Elles honorent généralement des figures qui ne sont pas trop éloignées d'une certaine moralité commune. Certes, la mémoire collective peut parfois se révéler oublieuse, de même que certains des éléments qu'elle retient susciter la controverse, mais je doute qu'un hommage public soit jamais rendu à des personnalités dont l'influence aurait été foncièrement négative. Je serais fort étonné qu’on érige un jour une statue ou qu’on baptise une rue à la mémoire de Hitler, Al Capone, Béria ou Pol Pot.

    Un autre reproche que je ferais aux épurateurs toponymiques, c’est l’arbitraire de leur démarche. Ils déploient beaucoup d’énergie pour effacer les traces, dans la mémoire civique, de tel ou tel personnage, mais ils ne lèvent même pas les yeux sur tel autre, tout aussi « coupable », sinon plus, selon leurs critères discriminatoires. Dans un autre article de cette lettre, j’évoque le cas de Lionel Groulx, en butte depuis des années aux attaques des épurateurs toponymiques pour ses propos contre les juifs, et celui d’Arthur Currie, président de l’Université McGill au début des années trente et instaurateur de la politique de quotas relative aux étudiants juifs dans cette institution, dont la mémoire n’a jamais été égratignée par qui que ce soit.

    Je donnerai ici un autre exemple qui a l’avantage de présenter un lien avec Alexis Carrel. Le cas de l’aviateur Charles Lindbergh, qui a réalisé la première traversée transatlantique sans escale (en 1927). Lindbergh est un véritable héros aux États-Unis et des deux côtés de l’Atlantique. Cinq rues ont été nommées en son honneur au Québec. D’innombrables lieux rappellent ses exploits, tant aux États-Unis qu’en Europe. Des hôtels portent son nom, au Québec et en France.

    Le ministre nazi Hermann Göring décerne à Charles Lindbergh l'Ordre de l'Aigle allemand. Photo prise le 28 juillet 1936. Source : Wikimedia Commons

    Pourtant, le grand aviateur, le héros des airs avait aussi sa part d’ombre. Ainsi que le rappelle un commentateur, qui évoque ici la rencontre entre Carrel et Lindbergh : « II se trouvait que Carrel et le jeune aviateur partageaient un grand nombre de points de vue. Ils avaient été tous les deux impressionnés par l’efficacité des responsables national-socialistes à organiser la reconstruction de l’Allemagne, et Lindbergh put convaincre Carrel que les Américains étaient trompés par «la propagande des Juifs et des Bolcheviks qui tiraient la sonnette d’alarme contre le racisme nazi. » On sait aussi que Lindbergh fit plus tard campagne contre l’entrée en guerre des États-Unis.

    Ces faits sont connus, des ouvrages, des articles scientifiques en font état. Pourtant, les épurateurs toponymiques restent de marbre, au sujet du héros américain. Disant cela, je n’exprime pas le souhait qu’on lance une campagne afin de rebaptiser les lieux qui honorent sa mémoire. Je veux simplement illustrer les deux poids deux mesures qui constituent l’attitude habituelle des épurateurs toponymiques.

    Dernier point. Les épurateurs toponymiques envisagent la question de la mémoire des lieux géographiques d’un point de vue presque exclusivement moral, sinon moralisateur, au détriment d’autres aspects, comme la valeur identitaire de tel ou tel personnage. Remplacer un personnage « imparfait », qui a un sens réel pour une communauté, par une figure « virginale » inconnue des gens de ce milieu, comme cela s’est vu, est-ce vraiment un progrès ? Bien sûr, ce n’est pas le cas, c’est même tout le contraire en ce qui concerne les odonymes de Lenard et Carrel à Gatineau. Mais la question mérite d'être posée dans le cadre d'une réflexion plus générale.
    .
    Conclusion - Vers une sortie de l’épuration toponymique : une pédagogie de la mémoire

    Ce qui m'amène à m'interroger sur le choix de ces noms, à l’origine. Il semble, d’après les articles que j’ai consultés, que c’est dans les années 1990 qu’ils auraient été attribués. Cette sélection ne me semble pas suggérer une très grande conscience historique, une culture digne de ce nom, chez ceux qui l’ont faite. On dirait plutôt que les noms des rues de ce développement domiciliaire ont été pris au hasard dans la section prix Nobel de l’almanach Beauchemin... C’est un travail de paresseux. On ne me fera jamais croire qu’on avait épuisé la banque des personnages québécois ou des figures marquantes de la région. Il est à espérer que les noms qui seront choisis dans un proche avenir afin de remplacer ceux de Lenard et Carrel reflèteront un peu mieux notre histoire, sur le plan national ou sur le plan local. 

    Peut-on espérer dépasser un jour l’épuration toponymique ? Peut-on envisager d’autres approches, en matière de toponymie, face à des personnages qui révèlent une certaine ambiguïté ? A Hanovre, en Allemagne, les autorités municipales, lorsqu’elles ont débaptisé une rue qui honorait la mémoire de Carrel, ont, plutôt que de faire disparaître purement et simplement le nom du savant, conservé l’ancien panneau désignant ladite rue, qu’elles ont placé sous le nouveau panneau, en biffant d’un trait rouge le nom de Carrel.

    Ville de Hanovre, Allemagne. On peut voir sur l'enseigne du bas, barré d'un trait rouge en diagonale, le nom ancien de la rue : Alexis Carrel. Le nom actuel est inscrit sur le panneau supérieur : Rudolf Pichlmayr

    Source en ligne : http://breizh.novopress.info/15853/le-maire-de-sainte-luce-decouvre-alexis-carrel-cent-ans-apres-son-prix-nobel/


    L’expérience de la ville de Klagenfurt pourrait nous inspirer davantage. En 2008, en même temps que le nom de Philipp Lenard, on a retiré de la toponymie locale ceux de Ferdinand Porsche (1875-1951 -- le célèbre ingénieur automobile allemand, qui s'est compromis avec le nazisme), Paul von Hindenburg (1847-1934 -- maréchal, ancien président de la république de Weimar, qui a nommé Hitler chancelier) et Thomas Rauter (1893-1969 -- un obscur Carinthien qui joua un rôle de premier plan lors du coup d'État raté de 1934, planifié par les nazis, au cours duquel fut tué le chancelier Dolfuss). Cinq ans plus tard, le maire de Klagenfurt, Christian Scheider, est confronté aux cas d’autres figures controversées dont les noms sont inscrits dans la toponymie de la ville, et qui lui ont été soumis par des groupes de citoyens. Il s’agit en l’occurrence de personnages peu connus à l'étranger qui sont associés à l'antisémitisme ou à l'extrême droite : Karl Lueger (1844-1910 - ancien maire de Vienne, populiste et antisémite), Karl Renner (1870-1950 -- ancien chancelier et ancien président autrichien, l'une des figures marquantes de la social-démocratie dans le pays, que certains accusent pourtant d'antisémitisme et condamnent en raison de son soutien à l'Anchluss en 1938)  et Julius Raab (1891-1964 -- autre homme politique autrhchien, chancelier fédéral après la guerre, qui fut, en 1928, en Basse-Autriche, chef de la Heimwehr, formation paramilitaire d'extrême droite). Contrairement à ce qui s’est passé en 2008, le maire a décidé qu’on ne débaptiserait pas les rues qui portent leurs noms. On installera plutôt des plaques et divers dispositifs qui informeront les passants de leur vie et des conduites discutables ou répréhensibles qu’ils ont pu adopter. On souhaite ainsi enrichir la conscience historique des habitants de la ville. Cette dernière s’appuiera sur un comité d’historiens qui l’assistera dans son examen de la toponymie locale.

    Je trouve cette approche pédagogique de la toponymie très intéressante et porteuse d’avenir. Elle seule permet d'éviter cette solution tellement simpliste qui consiste à effacer purement et simplement ce qu’on juge indésirable. Cette approche prometteuse est heureusement mise de l'avant par certains au Québec. Dans un texte à la fois drôle et fin, l'un des meilleurs qu'il m'ait été donné de lire sur les questions toponymiques dans une publication destinée au grand public, texte intitulé « L'avenue de la Pantoufle? » (Le Droit, 31 août 2013), le chroniqueur Patrick Duquette écrit en effet : « Au lieu de se dépêcher de changer le nom de la rue Philipp-Lenard pour la rue des Cui-Cui, on devrait plutôt en profiter pour se renseigner sur son compte. Avant le débat sur Amherst, j'ignorais quel rôle ce personnage avait joué dans l'histoire de mon pays. Maintenant, je sais. Même si je me contrefous toujours autant qu'une rue porte son nom. La moralité m'intéresse moins que le devoir de se souvenir, y compris des passages plus sombres de notre histoire. » Il est à espérer que ce bon sens, cette sagesse se répandent.

    Date de création : 2013-10-08 | Date de modification : 2013-10-14
    Informations
    L'auteur

    Stéphane Stapinsky
    Mots-clés
    Alexis Carrel, mémoire collective, eugénisme, nazisme

    2%
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