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    Dossier: Pèlerinage

    Un pèlerinage sur le toit du monde : le mont Kailash

    Stéphane Stapinsky

    En examinant une simple photographie, on pressent qu’il s’agit d’un lieu hors du commun. Sur certaines images, il apparaît tel un diamant gigantesque émergeant de la roche fracturée. Le mont Kailash, situé dans l'ouest du Tibet, serait-il en voie de remplacer Saint-Jacques de Compostelle comme destination privilégiée des touristes spirituels et des amateurs de randonnée occidentaux ? Sans doute pas. L’isolement des lieux, les exigences en terme de santé et de forme physique qu’impose le parcours, font qu’il restera sans doute l’apanage d’une minorité de personnes. Mais ce haut lieu des religions de l’Himalaya fascine même ceux qui n’en sont pas les adeptes, comme en témoigne le grand nombre de blogues sur internet à son sujet et les innombrables forfaits de trekking  proposés par une multitude d’agences de voyage. Ces dernières années, plusieurs livres ont été publiés sur cette montagne si particulière. Quelques films documentaires ont aussi été consacrés au pèlerinage qui s’y déroule, parmi lesquels « La montagne magique. Sur les chemins du Kailash », des Français Florence Tran et Simon Allix, dans lequel les deux réalisateurs décrivent leur quête personnelle, qui n’a rien de religieux, en ces lieux hautement symboliques. Ou encore : « Tibet. Le pèlerinage du mont Kailash » (Arte, 2005), qui met en scène un photographe allemand, Dieter Globofsky, rapportant une statuette sacrée, un Bouddha de la compassion, préservée des destruction des envahisseurs chinois, dans le monastère tibétain, situé près du mont Kailash, où elle se trouvait originellement. 

     

    Face nord du mont Kailash, au Tibet. Crédit : Ondřej Žváček, 31 mai 2006. 

    Source en ligne : Wikimedia Commons. Disponible selon les termes de la licence Creative Commons paternité – partage à l’identique 3.0 (non transposée).

     

    Le Kailash, dont la base est à 4 500 m d'altitude mais qui culmine à 6 714 mètres, est l’objet d’une immense vénération, on s’en doute, de la part des milliers de croyants de diverses religions qui le visitent annuellement, mais aussi, étrangement, d’un respect bien réel des sportifs occidentaux, alpinistes ou escaladeurs, qui jusqu’ici n’ont jamais violé l’interdiction de le gravir. En vérité, il faut le dire, ce n’est pas faute d’avoir essayé à quelques reprises. Ainsi, en 2001, une expédition espagnole, qui avait obtenu des autorités chinoises l’autorisation de tenter l'ascension de la montagne, a dû faire marche arrière devant la protestation des autorités tibétaines en exil et de nombreuses voix de l’étranger -- associations de soutien et même alpinistes. Il semble donc, pour l’instant du moins, que notre modernité si souvent profanatrice n’ait pas encore souillé les parois de cette montagne unique.

    Une montagne et une région immergées dans le sacré

    Le mont Kailas est un des lieux les plus sacrés du bouddhisme tibétain, de l’hindouisme, du jaïnisme et de l’ancienne tradition païenne du Tibet, la religion Bön. Le sikhisme accorde également une grande valeur spirituelle à la montagne. Il correspond au mont Mérou, qui est ni plus ni moins que l’axe du monde.

    Pour les hindous, le Kailash est la demeure du dieu Shiva, le danseur cosmique qui dissout le monde pour le faire renaître. C’est « la montagne privilégiée par Shiva pour y pratiquer son ascétisme. Selon la mythologie hindoue, Shiva y pratiquait une ardente ascèse. (…) Pour les hindous, un pèlerinage à Kailash n'est donc pas seulement un voyage au centre du monde, au cœur de la représentation géographique traditionnelle (mandalique) de l'Inde (Bharata), mais également une visite en la demeure même de Shiva et Parvâti.» (1) 

    Pour les bouddhistes tibétains, il est le « Gang Rinpoché (« Précieux joyau des neiges »). C'est le lieu où réside une divinité importante de leur panthéon, bDe mchong 'khor lo. Mais la dimension religieuse et symbolique de la montagne est, pour les tibétains, infiniment plus riche. En effet, un ensemble de figures religieuses et mythologiques y demeureraient, comme en fait foi ce passage, écrit par Chos dbying rdo rje, résident de Darchen, au pied du Kailash, et auteur d’un guide de pèlerinage : 

    Le mont Kailash qui est décrit (…) dans les écritures bouddhiques, les sutra et les tantra, est le véritable palais des Bouddha, le site où se rassemblent les mères, les dakini et les protecteurs du territoire, le lieu où résident les sages divins. (…) Autrefois, le Bouddha, dans ses prophéties, l'a désigné [sous le] nom de "Montagne Enneigée". Cette montagne neigeuse semblable à un stupa de cristal est le palais de bDe mchong 'khor lo. Il est entouré, aux confins, par des montagnes enneigées où résident de nombreux arhat. D'une manière générale, les Bouddha des Trois Temps s'y assemblent tels des nuages [dans le ciel]. Les mères, les dakini, et les Protecteurs s'y regroupent tels leurs serviteurs et, de même que des turquoises sont serties dans un anneau d'or, dans chaque grotte de ce lieu saint réside un ermite. Il y a toute sortes de choses merveilleuses à voir : images corporelles de divinités, empreintes de pied du Bouddha et marques de réalisations extraordinaires de Mi la ras pa et de Na ro bon chung : toutes sortes de signes miraculeux apparaissent [...] (2).

    Sur un plan plus humain, le mont Kailash est associé tout particulièrement à Milarépa (ou Mi la ras pa), un grand sage bouddhiste qui serait demeuré une dizaine d’années dans des grottes des alentours au XIIe siècle. « Par l'exemple de ses vertus et une série de miracles, nous dit l'histoire, il a acquis la région au bouddhisme et en a écarté les böns, les pratiquants de cette religion tibétaine parallèle au bouddhisme mais plus empreintes de chamanisme et à l'origine probablement de religion mazdéisme persan. » (3)  

    Pour le jaïnisme, le Kailash serait l’endroit où le premier grand maître de cette religion ancienne, ou « Tirthankara », aurait reçu l'illumination. Pour les adeptes de la religion Bön, proche du chamanisme, dont la présence au Tibet est antérieure au bouddhisme, le Kailash est « l'âme du Tibet, le lieu où le fondateur, Tönpa Shenrab, a touché le sol en descendant du ciel » (4) Quant à la religion sikh, on raconte que son fondateur, Guru Nanak, « se serait rendu au mont Kailash lors de son expérience mystique » (5).

    Plus qu'une simple montagne qu’on vénère, c’est toute la région du Kailash qui constitue une zone immergée dans le sacré. S’y trouvent une multitude de sites hautement symboliques. Fait à noter : quatre grandes cours d'ean d'Asie (Karnali, Sutluj, Indus et Brahmaputra) prennent leur source dans la région.

    Vue du lac Mansarovar 

    Auteur : Prateek (Greatestprateek), 30 juillet 2006. Source en ligne : Wikimedia Commons. Disponible selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Partage des conditions initiales à l’identique 2.5 Inde

    On ne peut parler du mont Kailash sans évoquer la vaste étendue d’eau, également sacrée, située à proximité, et qui accueille bien souvent les pèlerins arrivant dans la région. Il s’agit du lac Mansarovar, aux magnifiques eaux turquoises, d’où ils peuvent avoir une vue à couper le souffle sur la montagne tant désirée. Selon les hindous, ce lac « accomplit les vœux de l'esprit ». Boire de son eau nettoierait les péchés de centaines de vies passées. Hindous et bouddhistes voient le lac comme le principe féminin de cette région sacrée, le principe masculin étant le Kailash. « Faire un seul pas autour du lac a plus de valeur que tout l’or du monde. Tourner autour du lac purifie les karmas et permet d’accumuler des mérites. Si tu regardes le lac et bois de son eau, tu es libéré des enfers en une seule vie. Ce sont les paroles de tous nos maîtres. », dit un pèlerin tibétain, de religion bouddhiste, dans le film de Tran et Allix. Avant la Révolution culturelle chinoise, huit monastères étaient établis sur les rives du lac. Tous ont été détruits par les occupants chinois, les moines étant emprisonnés ou chassés. Cinq de ces monastères ont toutefois été reconstruits ces dernières années grâce à des dons.

    Le pèlerinage 

    Le pèlerinage, en plus d’être une épreuve sur les plans spirituel et religieux, l’est aussi sur les plans psychologique et physique. En effet, nous sommes en altitude, l’oxygène est raréfié. Le temps, même en saison favorable, est souvent glacial, surtout la nuit. Le soleil peut être ardent le jour, sans qu’il n’y ait d’arbre pour se protéger. En cette altitude, la neige est souvent présente tardivement. Les montées sont escarpées, les sentiers rudimentaires et parsemés de roches. Les organisateurs de séjour dans la région précisent aux voyageurs qu’une bonne santé cardio-vasculaire est nécessaire pour entreprendre le périple. On s’en doute, les visiteurs de l’étranger, occidentaux et même indiens, semblent subir plus difficilement que les Tibétains les effets de l’altitude. 

    « Au cours de la saison du pèlerinage, de fin mai à début novembre, ce sont souvent des villages entiers qui se déplacent depuis les quatre coins du Tibet. Des milliers de pèlerins défilent ainsi au pied de la montagne. Pour accomplir ce voyage, ils ont parfois dû vendre leurs biens les plus précieux: bijoux, bétail, voire leur maison. Certains ont même tout quitté, renonçant à tout, sans penser à un éventuel retour... » (6) Si la plupart des pèlerins et des voyageurs étrangers accèdent à la région du Kailash grâce au moyen de transports modernes (jeep, camions), ce n’est pas le cas de tous les dévots bouddhistes et hindouistes, qui s’y rendent souvent à pied, comme l’on fait depuis des temps immémoriaux. « Celui qui marche est pauvre d'entre les pauvres. Le pauvre pour toute richesse a son seul corps. Le marcheur est un fils de la terre. Chaque pas est un aveu de gravité, chaque pas témoigne de l'attachement et martèle la terre comme un tombeau définitif, promis » (7) Certains pèlerins particulièrement fervents vont jusqu’à effectuer le trajet en une succession de prosternations; leur voyage peut ainsi durer des mois, voire des années. 

    Depuis l’annexion du Tibet par la Chine, les voies d’entrée vers le Kailash par l’Inde sont sévèrement contrôlées. Un nombre très limité de pèlerins hindous (quelques centaines par an) sont autorisés à entreprendre le périple à partir de leur pays d’origine. « Pour ce qui est du pèlerinage au mont Kailash lui-même, sa forme officielle en lien avec des accords entre le gouvernement chinois et indien limite à quelques groupes d'une trentaine de personnes l'accès des pèlerins indiens par la frontière indienne au-dessus d'Almora et au sud-ouest du Mansarovar. » (8) C’est une sérieuse entrave à la libre circulation des croyants, même si les dévots hindous peuvent toujours accéder au Tibet par le Népal, à fort prix toutefois, en requérant les services d’agences de voyage spécialisées.

    Les fidèles hindous rêvent de faire ce voyage au moins une fois dans leur vie. Dans l’hindouisme, le pèlerinage au Kailash remonte à des temps immémoriaux : « On n'en parle déjà dans le Mahābhārata et le Rāmāyaṇa – c'est dire qu'il s'agit d'un pèlerinage ancien. Les difficultés à l'époque étaient non seulement physiques, avec des sentiers par endroit peu entretenus et dangereux, des ressources hôtelières quasi nulles, mais aussi il y avait les brigands qui taxaient les pèlerins quand ils ne leur prenaient pas directement tous leurs avoirs. » (9)

    Le point d’entrée le plus commun est d’ailleurs le Népal. Il faut compter, avant d’arriver au Kailash, plus de 2000 kilomètres à partir de Katmandou. Un groupe d’universitaires québécois, qui s’est rendu dans la région au début des années 2000, avait mis « quatre journées complètes (de dix à quinze heures par jour) de jeep » (10) avant d’atteindre la montagne. C’est sans doute une durée assez représentative du temps moyen du parcours.

    La kora 

    Les bouddhistes tibétains font traditionnement le tour des lieux ou des objets qu’ils considèrent comme sacrés. Ils désignent cette action par le terme « kora ». Les spécialistes des religions emploient plutôt le terme de « circumambulation ».

    On l’a vu plus haut, pour bon nombre de croyants, le pèlerinage au Kailash comprend aussi une kora autour du lac Mansarovar, un parcours totalisant 83 kilomètres, qui est accompli habituellement, en prenant son temps, en trois ou quatre jours. Les dévots ramassent à cette occasion roches et coquillages, et remplissent des bouteilles d’eau sacrée qu’ils rapporteront chez eux. 

    Le cœur du pèlerinage dans la région est toutefois la kora du Kailash. On peut voir ici une carte qui donne une bonne idée du parcours de celle-ci : http://www.chinabackpacker.info/trek/t33.html

    Le point de départ traditionnel de la kora est le village de Darchen. À partir de là, le trajet à parcourir est d’environ une cinquantaine de kilomètres, avec un dénivelé de 1000 mètres. L’altitude maximale est de 5650 mètres, au col de Drölma-la. 

    Effectuer le tour de la montagne sacrée doit permettre au dévot d’effacer ses péchés (mauvais karma) et de se rapprocher du nirvana. Pour les hindous, la kora du Kailash fait en sorte « de développer le tapas, cette énergie ascétique requise pour brûler les karmas. Lorsque suffisamment de tapas est accumulé, que tous les karmas sont dissous, la libération (nirvana, moksa) est atteinte. Ainsi nous retrouvons dans l'hindouisme, tout comme dans le bouddhisme, un lien direct entre l'atteinte de la libération et la circumambulation (parikrama) du mont Kailash. Le Bouddhavatamsakasutra, à titre d'exemple, affirme qu'un parikrama de ce grand palais purifie les karmas d'une vie; dix parikrama successifs purifient les karmas d'un eon, alors qu'une centaine assurent la libération dès cette vie. Pour le dévot, le pèlerinage à Kailash est avant tout sotériologique, il est un moyen d'atteindre l'émancipation de la chaîne des renaissances. » (11)

    On prend habituellement trois jours pour effectuer un tour complet de la montagne. Les croyants les plus fervents vont choisir de faire la kora en se prosternant, tout au long du parcours; là où les bouts de leurs doigts touchent le sol, ils posent les pieds au prochain pas. De leur point de vue, ils pensent ainsi acquérir davantage de mérites pour les prochaines vies. Une kora pratiquée de cette façon équivaudrait à cent tours du Kailash faits à pied, et elle peut prendre jusqu’à dix-huit jours. D’autres, pressés d’atteindre la félicité, font au contraire le tour en une seule journée : « Si le kora s'effectue traditionnellement en trois jours, nombreux sont ceux qui, partis de Darchen avant l'aube, accomplissent le tour sacré dans la journée. Un gain de temps considérable pour tout bouddhiste qui voudrait accomplir les cent huit kora permettant d'atteindre le nirvana, fin du cycle des renaissances et des morts. » (12) Le climat particulier qui entoure le pèlerinage favorise le développement de ces pratiques ascétiques. Certains dévots dorment à la belle étoile, malgré la froidure. D’autres, âgés, imposent à leur corps de rudes épreuves, avec l’espoir secret, inavoué, de mourir au pied du sommet vénéré.

    A contrario, on juge parfois avec une certaine sévérité les pèlerins qui entreprennent leur périple en s’attachant un peu trop au confort moderne : « Pendant que les jeeps déchargent leur flot de pèlerins hindous, de nombreux Tibétains s’affairent à charger les yaks qui prennent le relais. D’autres proposent leurs services de porteurs ou muletiers. Les Hindous sont en effet chacun accompagnés d’un Tibétain qui porte leur petit sac de la journée (et tend une main salvatrice dans les passages délicats !). Beaucoup d’autres arrivent sans aucune préparation physique et louent un cheval pour faire le tour. Je reste quand même un peu dubitatif devant ce déploiement de moyens, et j’avoue que j’ai du mal à comprendre où est le mérite lorsque l’on est porté par un cheval et que l’on fait un quart du parcours en jeep (car ils la prennent aussi sur 4km pour le retour sur Darchen). » (13)

    Pour les bouddhistes et les hindous, la marche autour du Kailash doit s’effectuer dans le sens des aiguilles d'une montre. Ce n’est pas le cas des adeptes de la religion Bön, qui font le pèlerinage dans le sens contraire. Mathieu Boisvert explique l’origine religieuse de cette différence, qui remonte au premier millénaire de l’ère chrétienne : « C'est pendant cette période qu'une grande compétition aurait pris place entre Mi la ras pa et Naro Bönchung, grand maître de la tradition bönpo (...). Lequel de ces deux héros allait atteindre le premier le sommet enneigé de Kailash ? Nous pouvions nous douter que la tradition bouddhique allait déclarer Mi la ras pa vainqueur. Cependant, celui-ci aurait permis aux adeptes bönpo de maintenir leur tradition de circumambulation (kora en tibétain) de Kailash, mais dans le sens opposé à celui des bouddhistes. Ainsi, à l'heure actuelle, alors que les bouddhistes et les hindous circumambulent dans le sens des aiguilles d'une montre, les bönpos le font dans le sens inverse. » (14)

    Tout au long de la kora, le pèlerin est sollicité par le caractère sacré du paysage. « Chaque lieu de la montée est imprégné de symboles, et les pèlerins s’adonnent à toutes sortes de rituels, qui cherche des cailloux sacrés, qui racle un rocher avec une pierre pour en goûter la précieuse poudre, alors que plus loin on teste son karma en se faufilant dans une faille: rester coincé n’est pas de bon augure. » (15)  Pour les Tibétains bouddhistes, la circumambulation est l’occasion de se remémorer « les hauts faits de l'hagiographie de Mi la ras pa, et [ils] visitent les endroits associés à celui-ci. » (16)

    Le dévot a la possibilité de s’arrêter en quatre endroits précis, au pied de chacune des faces du Kailash, pour s’y prosterner. Sur la face nord de la montagne, au pied du glacier, les grands maîtres tibétains placent une porte secrète reliant ce monde à l’univers. À cet endroit, chaque vœu émis par le pèlerin résonnera au-delà de l’espace et du temps.

    Des monastères, situés autour du sommet, accueillent les fidèles au cours de leur ascension.

    Lorsqu’on arrive le col de Drölma, le but du pèlerinage est atteint. « C’est le grand jour! Celui de la résurrection spirituelle, de la renaissance à une nouvelle vie. » (17)

    Des Occidentaux en quête spirituelle

    En plus des pèlerins asiatiques qui se rendent au Kailash afin de vivre les exigences de leur foi, un nombre croissant de touristes et randonneurs (trekkers) occidentaux font aussi le parcours. On les voit d’ailleurs, en nombre significatif, dans les documentaires consacrés au pèlerinage.

    Ces Ocidentaux sont parfois des dévots appartenant à l’une ou l’autre des grandes religions asiatiques, ou à certaines sectes qui leur sont associées, pour qui le pèlerinage au Kailash est au cœur de leur expérience religieuse. 

    On trouve également parmi eux bien des gens, sans attache religieuse particulière, qui vivent une quête de nature spirituelle. Aller à la rencontre du Kailash est une expérience qui les met, peut-être, davantage en contact avec eux-même qu’avec cette nature sacrée qu’il représente. Florence Tran rêve, au contact de ces lieux transcendants, de « changer de peau », « d’échapper à ses démons intérieurs ». Dans le cas de ces voyageurs, le lieu a-t-il véritablement de l’importance? Ils viennent au Kailash comme ils iront peut-être demain à Compostelle.

    Fait à noter : la kora du mont Kailash fait maintenant partie des forfaits que proposent certaines agences de voyage ou de trekking. L’une d’entre elle, dans le cadre d’un séjour de 28 jours au Tibet et en Chine coûtant 5490 euros, propose trois jours de marche au Kailash, avec guide accompagnateur francophone. Et cet exemple est loin d’être unique. Nous avons donc maintenant un itinéraire touristique qui se superpose exactement à un pèlerinage d’abord et avant tout religieux, qui le phagocyte, en quelque sorte. C’est ce que les anglo-saxons appelleraient sans doute la commodification du pèlerinage du mont Kailash, sa « marchandisation ». La touristophère aura donc fini par étendre ses limites jusqu’au contreforts de l’Himalaya…

      

    Notes

    (1) Mathieu Boisvert, Kailasatirthayatra - En route vers Kailash. Présentation de « Pérégrinations au Tibet », Religiologiques, no 23, printemps 2001 -- http://www.religiologiques.uqam.ca/no23/23boisvert.html. Un numéro très riche, à découvrir sur le site de la revue : http://www.religiologiques.uqam.ca/no23/23index.html

    (2) Cité par Boisvert, ibid.

    (3) Jacque Vigne, « Kailash - Un groupe de Français se lance vers le plus haut pèlerinage du monde ». Écrit en juillet 2011 – http://www.svabhinava.org/French/JacquesVigne/Kailash_French-frame.php

    (4) « Pèlerinage du Mont Kailash » -- http://revue.shakti.pagesperso-orange.fr/kailash.htm

    (5) Boisvert, op. cit.

    (6) Nicolas Jaques, « La ronde des pas sacrés. Pèlerinage au Mont-Kailash », Animam, octobre 2005 -- http://www.horizonsnouveaux.com/fileadmin/user_upload/images/agence/presse/pdf_magazines/avant_2011/Animan_Kailash_oct05.pdf

    (7) Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, Paris, Flammarion, coll. Champs Essais, 2011, p. 158.

    (8) Vigne, op. cit.

    (9) Ibid.

    (10) Boisvert, op. cit.

    (11) Ibid.

    (12) Idalina Pereira, « Pèlerinage au mont Kailash – le sommet le plus sacré du monde ». Article publié dans le magasine Samsara – http://mondeida.free.fr/kailash.htm

    (13) Angélique, « Kora du mont Kailash », Altitude Rando – http://www.altituderando.com/Kora-du-mont-Kailash

    (14) Boisvert, op. cit.

    (15) Jaques, op. cit.

    (16) Boisvert, op. cit.

    (17) Jaques, op. cit.

     

    Date de création : 2014-02-05 | Date de modification : 2014-02-07
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    L'auteur

    Stéphane Stapinsky
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