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L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin - 5e partie

Henri-Irénée Marrou
L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin
5e partie: Le mystère de l'histoire


« Ces précisions apportées, il reste que le temps tel qu'il est vécu dans l'histoire se présente à nous sous son double aspect : il est à la fois le temps de la nature (blessée) et le temps de la grâce, le temps du péché et le temps du salut ; ces valeurs ont beau appartenir à deux ordres ontologiquement distincts : elles sont pratiquement, concrètement associées de façon, pour le moment, inséparable. Cette ambivalence du temps communique à l'histoire une ambiguïté radicale, que ne peut surmonter la connaissance humaine actuelle, et avec cette ambiguïté un caractère dramatique, ou pour parler plus correctement, en termes aristotéliciens, un caractère tragique.

Saint Augustin a pu présenter l'histoire de l'humanité comme un immense conflit entre la Cité de Dieu et l'ensemble des forces du mal qui s'opposent à son progrès. Sans doute, nous l'avons souligné plus haut, on ne peut identifier sans plus la cité du mal et les cités terrestres (car en un sens celles-ci peuvent être bonnes aussi), ni non plus la Cité de Dieu avec je n'oserai pas dire l'Église visible, mais avec les hommes "appartenant visiblement à l'Église visible" : saint Augustin ne cesse de le répéter à son peuple : il y a là parmi nous, dans nos églises, de mauvais chrétiens, des pécheurs, et, chose plus redoutable encore, de futurs réprouvés (l'austère spiritualité augustinienne médite volontiers sur le mystère angoissant de la persévérance finale) ; hors de l'Église, et jusque parmi les persécuteurs se cachent des "amis prédestinés qui s'ignorent encore eux-mêmes" (Cité de Dieu, I, 35).

De fait, ce qui tombe sous le jugement de l'historien, ce qui dans l'expérience nous est concrètement donné, c'est un mélange inextricable des deux ; comme l'exprime la suite du même texte : Perplexae quippe sunt istae duae civitates in hoc saeculo, invicemque permixtae donec ultimo judicio dirimantur, "jusqu'à ce qu'intervienne le jugement final, aussi longtemps que dure ce temps de l'histoire, les deux cités sont entrelacées l'une à l'autre (comme des brins d'osier) et intimement mélangées" (l'image est ici celle d'une émulsion ou d'une solution chimique), – si bien que seul le regard de Dieu peut les distinguer. La parabole que saint Augustin nous invite, ici, à méditer (il l'a bien souvent commentée : Serm. LXXIII, Serm. Caill. St-Yves XI, 5, etc.) est celle du bon grain et de l'ivraie qui croissent côte à côte dans le champ du Père de famille et qui ne seront séparés qu'au temps de la moisson eschatologique, parabole si transparente (Matth., XIII, 24s.) et si clairement expliquée par le Seigneur lui-même (Matth., XIII, 36s.).

C'est là une vue profonde qui donne à la théorie augustinienne du temps, à la théologie chrétienne de l'histoire, toute sa rigueur et sa fécondité. Nous possédons le sens de l'histoire, mais par la Foi, c'est-à-dire d'une connaissance qui demeure partiellement obscure. C'est le sens global de l'histoire qui nous est révélé; non le détail, les modalités de sa réalisation. Dieu seul sait (et à la consommation du temps ses Élus sauront avec lui) où est le bon grain et où l'ivraie, quel pourcentage de l'un et de l'autre renferment telle époque, telle nation ou telle classe, l'oeuvre de tel homme, tel événement. Cette doctrine nous situe au coeur même de la foi chrétienne et de l'enseignement évangélique : que de surprises, nous est-il annoncé, au jour du Jugement ! Combien d'élus s'étonneront : "Seigneur, quand t'avons-nous vu avoir faim et t'avons-nous donné à manger?" (Matth., XXV, 31s.), et combien d'artisans d'iniquité protesteront en vain avoir prophétisé en Son nom, avoir chassé les démons, fait beaucoup de miracles (Matth., VII, 22)...

C'est là ce que je proposerai d'appeler le mystère de l'histoire. Doctrine dont il est facile d'apercevoir les conséquences pratiques : elle nous préserve de tout puritanisme facile, et du pharisaïsme qui en résulte : "Ne jugez pas..." Elle fonde, dans toute sa gravité tragique, la responsabilité de notre action : c'est aux prises avec l'ambiguïté historique que notre conscience doit choisir, et s'engager: même à l'âme qui de tout son élan veut adhérer au sens divin de l'histoire, travailler à l'avènement de la cité de Dieu, il n'est pas facile de décider : où commence et finit l'insidieuse présence du mal? Mais ce serait se faire de cette vérité une idée trop basse, indigne de Dieu, que de trop mettre en avant ses seuls avantages en quelque sorte pédagogiques. Ce n'est pas pour exciter notre zèle et nous fournir des occasions de mérite que le Seigneur nous a ainsi caché le détail de la réalisation de l'histoire, comme il a refusé de nous révéler "le jour et l'heure" de son achèvement. Le mystère est profondément inscrit dans la nature des choses.

Nous ne pouvons dès maintenant mesurer la signification de nos actes parce que leur véritable portée n'est pas à l'échelle de cette terre : ces actes visibles servent à construire la véritable histoire qui demeure encore invisible à nos yeux charnels. Ici encore je m'abriterai derrière la Parole du Seigneur : en même temps que le Bien, le Mal se déchaîne et grandit : peut-être qu'au terme de l'histoire, quand la Cité de Dieu, parvenue à sa dernière assise, atteindra l'heure de la dédicace, le Mal, parvenu à son comble, paraîtra l'avoir définitivement emporté: "Quand le Fils de l'Homme reviendra, trouvera-t-il la foi sur la terre?" (Luc, XVIII, 8).

Le mystère de l'histoire s'explique, en dernière analyse par le mystère même de la liberté humaine. L'histoire n'est pas écrite d'avance : la valeur de nos actes, leurs conséquences lointaines ne peuvent être mesurées tant que l'histoire n'est pas acquise, n'est pas complète. A plusieurs reprises, saint Augustin a comparé Dieu, le maître de l'histoire, à un musicien et l'histoire elle-même, ordinem saeculorum, tanquam pulcherrimum carmen, à une symphonie splendide (Cité de Dieu, XI, 18; Epist. CLXVI, 5, 13). Il ne s'agit pas là simplement d'exprimer sous une forme esthétique un jugement optimiste sur le monde et sur le devenir ; la comparaison va plus loin. Elle implique une analyse très profonde de la nature même du temps musical : toute oeuvre musicale, qu'il s'agisse d'une mélodie, d'une fugue, d'une symphonie, se déroule dans le temps, égrène et enchaîne ses notes, ses lignes ou ses accords, ces éléments, perçus au fur et à mesure par l'oreille de l'auditeur, s'inscrivent dans sa mémoire où, peu à peu, s'élabore une perception d'ensemble, un jugement musical, qui constitue le sens, la signification de l'oeuvre entendue. Mais ce jugement, ce sens n'est pas donné dès l'abord, et si l'oeuvre est vraiment riche, n'est définitivement acquis qu'une fois la cadence finale posée, achevée la strette, plaqué le dernier accord ; jusque là la mélodie peut toujours rebondir, moduler, s'aiguiller dans une autre voie, repartir et s'animer à nouveau.

C'est en se référant à cette conception, classique dans l'antiquité (16), que saint Augustin a pu comparer le Créateur à un "musicien ineffable qui conduirait la grande symphonie de l'histoire", et, comme notre musique sonore se déroule dans le temps pour conduire l'âme au ravissement d'un silence intérieur, de même c'est à la contemplation éternelle que nous conduira notre course à travers le temps de l'histoire, le temps du mystère et de la foi:… sicut Creator, ita moderator, donec universi saeculi pulchritudo, cujus particulae sunt, quae suis quibusque temporibus apta sunt, velut magnum carmen cujusdam ineffabilis modulatoris excurrat atque inde transeant in oeternam con-templationem speciei qui Deum rite colunt, etiam cum tempus est fidei (Epist. CXXXVIII, 1, 5). »

L'ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin
1re partie: Le sens révélé de l'histoire
2e partie: Le progrès et le Corps mystique
3e partie: Les deux significations du temps
4e partie: Le temps du péché et le temps de la grâce


Note

16. Cf. l'analyse de mon Traité de la musique selon saint Augustin, (Coll. Cahiers du Rhône), Neuchâtel, 1942, pp. 21-23.