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Point de vue de Lévi-Strauss

Jacques Dufresne
Distinction simple et claire entre une société dominée par la règle de droit et une société fondée sur la tradition et les genres de vie.
De toutes les opinions dont j'ai pris connaissance jusqu'à ce jour, c'est celle de Claude Lévi-Strauss qui me paraît la plus intéressante. La voici: «La Révolution française a mis en circulation des idées et des valeurs qui ont fasciné l'Europe puis le monde, et qui procurèrent à la France, pendant un demi-siècle, un prestige et un rayonnement exceptionnels. On peut toutefois se demander si les catastrophes qui se sont abattues sur l'Occident n'ont pas aussi là leur origine. On a mis dans la tête des gens que la société relevait de la pensée abstraite alors qu'elle est faite d'habitudes, d'usages, et qu'en broyant ceux-ci sous les meules de la raison, on pulvérise des genres de vie fondés sur une longue tradition, on réduit les individus à l'état d'atomes interchangeables et anonymes. La liberté véritable ne peut avoir qu'un contenu concret: elle est faite d'équilibres entre des petites appartenances, de menues solidarités: ce contre quoi les idées théoriques qu'on proclame rationnelles s'acharnent; quand elles sont parvenues à leurs fins, il ne reste plus qu'à s'entre-détruire. Nous observons aujourd'hui le résultat».1

Si Lévi-Strauss était un représentant de la droite traditionnaliste, une telle opinion n'aurait rien d'étonnant. Il arrive qu'il est le type même de l'intellectuel de gauche. Cet anthropologue, membre de l'Académie française, est en outre considéré comme l'un des grands esprits du présent siècle. Sa pensée sur les cultures est à la fois celle d'un homme de terrain qui a connu de l'intérieur quelques-unes des dernières cultures primitives, et celle d'un penseur de grande envergure - il fut à l'origine du structuralisme - qui peut redresser des perspectives de la façon à la fois la plus convaincante et la plus inattendue.

Abstraite la Révolution française? Personne n'est plus en mesure de le comprendre que les Canadiens qui n'ont pas encore terminé leur initiation au système métrique. Adieu pied de roi! C'est le mètre qui est roi.

Les révolutionnaires ont aussi rationalisé le calendrier par décret: il y aurait désormais douze mois de trente jours, comportant chacun trois semaines de dix jours. Les cinq jours restant allaient être appelés sansculottides et devenir des fêtes patriotiques. Et comment résister à la tentation d'introduire un peu de régularité mathématique dans les jours de la semaine? Ces derniers, au nombre de dix désormais s'appelleraient: primidi, duodi, tridi, ainsi de suite jusqu'à decadi.

La cathédrale Notre-Dame devint le temple de la raison. Le mot ange étant rattaché à la superstition, la ville de Coulanges allait s'appeler Cou-San-Culottes. De nombreux leaders révolutionnaires donnèrent à leurs enfants des prénoms adaptés aux circonstances: Fructidor, Constitution, le 10 août.

Pour des raisons évidentes le mot vous, en tant que pronom singulier opposé au tu, fut banni de la langue française. (Ce décret ne sera vraiment appliqué que dans le Québec de la révolution tranquille.)

En matière de décrets égalitaires, il n'y eut qu'un oubli, troublant cependant: les femmes. Olympe de Gonges, la femme qui avait cru bon pousser la rationalité jusqu'à l'égalité entre les sexes, fut promptement envoyée à la guillotine.

La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen fut le décret suprême. Tous égaux devant la loi! C'est par référence à cette déclaration que les propos de Lévi-Strauss prennent tout leur sens. Défini et protégé par ses droits, et par ses rapports rationnels avec l'État, le simple citoyen devient en théorie l'égal des plus puissants, l'égal de Dieu même, mais en même temps, il risque fort de devenir le rouage anonyme d'une vaste mécanique. C'est le diagnostic que porte Lévi-Strauss sur la société française d'aujourd'hui en la comparant avec celle des autres cultures qu'il a eu le loisir d'observer.

Lévi-Strauss connaît mieux que personne les faibleses de l'Ancien Régime. Pour qu'il en vienne à préférer malgré tout ses menues solidarités et ses petites appartenances à l'organisation rationnelle qui les a remplacées, il faut qu'il attache à la spontanéité de la vie sociale la plus grande importance.

Quelle étonnante trajectoire que celle des droits de l'homme! Forgés en Angleterre, pour défendre le droit de propriété des bourgeois contre les privilèges de la noblesse, les human rights devenaient en France une espèce de système métrique juridique, mais l'Angleterre n'a toujours pas de charte de droits enchâssée dans sa constitution.

Au Québec, Français et Anglais sont réunis. Les Anglais invoquent une charte à la française pour défendre ce qu'ils estiment être leurs droits linguistiques. Auparavant les Français avaient institué une charte de la langue de même qu'une charte des droits bien à eux. Les mêmes Français, après le jugement de la Cour suprême, sont revenus à la tradition britannique, laquelle place le parlement au-dessus de toutes les lois.

Cela donne la nostalgie des petites appartenances et des menues solidarités. Mais au Québec, je l'ai compris mieux que jamais en relisant les Insolences du frère Untel, l'État et ses timides lois font partie des menues solidarités, compte tenu des empires environnants. Il nous faut apprendre à soutenir cet État par-delà les partis politiques. Il est aussi orphelin aujourd'hui qu'il le fut au moment du rapatriement de la constitution.

Quant aux liens qui manquent encore entre francophones et anglophones, des projets communs - à dominante francophone mais permettant aux anglophones de s'y illustrer - devraient nous permettre de les tisser. Le 350e anniversaire de la fondation de Montréal, qui coïncidera avec le 500e anniversaire de la découverte de l'Amérique est une belle occasion.

(1) Didier Éribon, De près et de loin, Claude Lévi-Strauss, Éditions Odile Jacob, Paris, 1988.

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