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    Dossier: Commémoration

    Réflexions à la suite des États généraux sur les commémorations historiques au Québec

    Stéphane Stapinsky

    Mon collègue Marc Chevrier le rappelait dans la dernière Lettre de l’Agora, commémorer, « comme l’expriment les composantes de ce mot, c’est se ‘souvenir avec’, c’est la mémoire concertée, en communauté avec des concitoyens ». Cette présence vivante du passé au sein de la collectivité québécoise, le Mouvement national des Québécoises et des Québécois (MNQ) a voulu l’explorer, en tracer les contours, en organisant, début octobre, à Montréal, des États généraux sur les commémorations historiques. « À l’aube du 375e anniversaire de Montréal, ce grand rendez-vous aura pour objectif de mener une consultation et une réflexion de fond sur l’avenir des commémorations au Québec. » Cette grande conversation sur la mémoire québécoise survient, c’est intéressant de le noter, au moment même où est créé le mouvement citoyen «Faut qu’on se parle», à l’initiative de Jean-Martin Aussant et Gabriel Nadeau-Dubois. 

    L’expression « États généraux » aura toujours une connotation particulière au Québec. On se rappelle encore des États généraux du Canada français dans les années soixante, organisés par la Saint-Jean-Baptiste. Qu’un organisme de la mouvance souverainiste entende organiser des « états généraux » pour statuer sur une question d’intérêt national comme la commémoration, n’est donc pas étonnant.

    Un événement de qualité

    Qui dit États généraux dit pluralité d’organismes et de points de vue. Pour organiser l’événement, le MNQ avait de fait sollicité le concours d’un grand nombre d’organismes, d’institutions publiques et même d’entreprises. Je me permets d’en citer la liste exhaustive, qui permettra d’en apprécier la variété : Cinémathèque québécoise, les Musées de la civilisation, la Commission franco-québécoise sur les lieux de mémoire communs, Pointe-à-Callière, cité d’archéologie et d’histoire de Montréal, l’Institut du patrimoine de l’UQAM, la Chaire de recherche du Canada en patrimoine ethnologique, l’Institut du patrimoine culturel de l’Université Laval, la Fédération Histoire Québec, la Société du patrimoine politique du Québec (SOPPOQ), les Éditions du Septentrion, L’Action nationale, la Fondation Lionel-Groulx, Accent bleu du Québec, WEBTV.COOP, K72, l’Institut de recherche sur le Québec, la Banque Nationale et Québecor. Parmi les intervenants au colloque on trouvera, sans surprise, outre les universitaires et autres spécialistes, des représentants de ces institutions, organismes et entreprises, qui sont intervenus à un moment ou à un autre.

    Si je n’ai pu assister aux États généraux, j’ai néanmoins pu visionner quelques séances de l’événement, présenté en webdiffusion, qui ont su m’en restituer toute la saveur. J’ai pu constater la pertinence des interventions, et la très grande qualité de plusieurs d’entre elles. Les actes de ces États généraux paraîtront ultérieurement au Septentrion. J’attends cette publication avec impatience.

    Le programme de l’événement me semble avoir été particulièrement bien conçu et il couvrait, ma foi, l’essentiel des aspects de la question. Si j’ose me permettre un commentaire critique, je dirais que l’événement était peut-être d’un niveau un peu trop universitaire. Il n’y avait pas là que des universitaires, certes, mais le style académique donnait manifestement le ton. J’ai souvent eu l’impression d’assister à un énième colloque savant sur une thématique historique. Ce n’est pas un mal en soi, mais cela m’amène à me questionner sur la représentativité de ces États généraux face aux préoccupations de l’ensemble de la société.

    Le but poursuivi par les organisateurs de ces États généraux était clairement exprimé sur le site officiel : « Sur le plan institutionnel, aucune politique ne régit les commémorations. Si on trouve ici comme ailleurs des pratiques commémoratives, on ne trouve aucune politique structurée susceptible de revaloriser l’usage public de la mémoire. » Et : « Notamment, sur le type de commémorations que nous souhaitons célébrer, les anniversaires historiques et politiques qui devraient être ajoutés au calendrier des commémorations officielles, l’implication de l’État québécois et des acteurs concernés, etc. Nous souhaiterons également réfléchir à la préservation des lieux de mémoire importants. » La démarche proposée par le MNQ s’inscrit dans le sillage d’une étude sur « Les commémorations historiques nationales au Québec » réalisée par Charles-Philippe Courtois en 2011 pour le compte de l’Institut de recherche sur le Québec, un des partenaires de l’événement.

    Au terme de son étude, Courtois faisait quelques propositions concrètes : « Premièrement, l’élaboration d’un cérémonial d’État pour les jours fériés à caractère commémoratif, à commencer par la Fête nationale. Deuxièmement, la création d’une commission indépendante chargée de répertorier les commémorations à l’échelle du territoire qui permettrait d’encourager et d’établir une liste à l’avance des commémorations à souligner. Troisièmement, la création d’un organisme dédié à la mise en valeur des sites et monuments patrimoniaux et historiques et la création de monuments commémoratifs qu’on pourrait nommer « Patrimoine Québec ». »

    Un cadre commémoratif mieux défini est nécessaire mais…

    Toutes ces propositions, et l’approche du MNQ de la question, me paraissent pleines de bon sens. Il est certes nécessaire de mieux encadrer le domaine des commémorations au Québec, en s’assurant notamment d’un rôle accru et plus rigoureux de la part du gouvernement québécois.

    Mais qui dit « cadre » dit mécanisme, structure, procédure technique. C’est en somme une coquille vide qui ne règle pas nécessairement les questions de contenu. Et les questions de contenu, en matière de commémoration et de mémoire collective, sont, faut-il le rappeler, politiques et idéologiques.

    On cite certaines affaires récentes (comme la polémique autour de Claude Jutra) qui rendraient nécessaire d’avoir un cadre commémoratif mieux défini. Cependant, si une politique de commémoration nationale en bonne et due forme avait existé, je ne suis pas sûr qu’elle aurait neutralisé de quelque façon que ce soit cette polémique. En effet, Claude Jutra étant un des géants du cinéma québécois, il serait allé de soi qu’il soit honoré dans l’espace public. Je dis qu’une politique de commémoration n’aurait pas empêché une telle polémique.  Sauf si cette politique incorporait en elle une dose de rectitude politique. Et je ne suis pas sûr que ce soit la direction qu’il faille prendre. Car à mon sens, cette rectitude politique, qui est le fait de juger le passé en fonction de nos valeurs présentes, détruit purement et simplement l’altérité du passé.

    Dans le programme des États généraux, on abordait les thèmes de la concurrence des mémoires (Thériault) et de la commémoration négative (Bock-Côté). Mais il aurait fallu à mon sens creuser davantage la question de la rectitude politique, des antagonismes idéologiques dans les débats historiques. Le problème se pose en Europe et aux États-Unis, mais également au Canada et au Québec.

    Les questions de racisme, de sexisme, de discrimination au sens large, ainsi que de violence sexuelle, prennent maintenant le dessus sur tout autre critère d’évaluation des personnages historiques. J’en donne pour exemple le cas de l’historien Lionel Groulx qui était, il y a tout juste vingt-cinq ans, au cœur de ce qu’on a appelé l’affaire « Richler-Delisle ». Si, de son vivant et dans les quelques années qui ont suivi sa mort, ses adversaires s’en prenaient surtout à sa vision nationaliste et à son opposition au Canada anglais, dans les années 1990, c’est son antisémitisme supposé qu’on attaqua. Le reste devint presque secondaire. Il n’est d’ailleurs pas sans signification que, en 2007, des militants antiracistes aient proposé de « débaptisé » la station de métro Lionel-Groulx, à Montréal, et de la renommer « Oscar Peterson », en mémoire du musicien noir de jazz qui venait alors de mourir.

    Une politique de commémoration mieux structurée est nécessaire, oui. Mais je ne crois pas qu’elle soit à même de régler tous les problèmes en matière de toponymie et de mémoire collective.

    Était-ce le bon forum pour une telle discussion ?

    Je me suis par ailleurs demandé : est-ce que le MNQ était l’organisme le plus habilité à organiser des États généraux ? Et par États généraux, j’insiste alors sur la dimension rassembleuse, concordataire, que devrait comporter une telle manifestation. Qu’on m’entende bien, je ne remets pas en question la rigueur de l’organisation et la grande qualité du travail qui s’est fait lors de ces journées d’octobre.

    Le Mouvement national des Québécoises et des Québécois (MNQ) est, faut-il le rappeler, un organisme dont la couleur politique (souverainiste) est bien connue. S’agissait-il du meilleur véhicule pour porter cette discussion dans l’ensemble de la société québécoise ?

    En me penchant sur les objectifs et le programme des États généraux, j’ai souvent eu l’impression qu’il s’agissait d’une manifestation qui concernait avant tout les Québécois francophones, et même les Québécois francophones de tendance souverainiste. Une des interventions, ai-je dit, portait sur la concurrence des mémoires au Canada et au Québec. Mais n'aurait-on pas pu faire plus ? Je m’étonne simplement, par exemple, qu’il n’y ait eu aucun participant émanant de la communauté anglophone. Étant donné que bien des accrochages sur les plans mémoriels et toponymiques, ont eu lieu avec les Anglo-Québécois (du boulevard Dorchester au parc Vimy), il aurait été souhaitable que des anglophones de bonne volonté soient associés à l'entreprise.

    N’aurait-on pu de même inviter, pour décloisonner politiquement l’événement, des représentants des principaux partis politiques québécois ? Je suis certain que certains d’entre eux, tous partis confondus, qui ont une culture historique, auraient pu contribuer utilement au débat, ne serait-ce qu’en y introduisant un élément de contradiction.

    Au bout du compte, afin de faire taire d’éventuelles critiques (sur le caractère « souverainiste » de l’événement), n’aurait-il pas été souhaitable que le maître d’œuvre en ait été un autre organisme, de préférence un organisme gouvernemental, ou à tout le moins public, et si possible œuvrant dans le domaine du patrimoine ?

    Dans les médias, on a assez peu parlé des États généraux, sauf dans Le Devoir et les périodiques de tendance souverainiste. Ce qui tend à confirmer ma position quant à la perception que les milieux autres que souverainistes ont eue de l’événement. On ne peut assurément pas dire qu’il y ait eu pour le sujet un engouement populaire. Je pense que ces États généraux ont surtout intéressé des gens depuis longtemps convertis…

    Une démarche plus pugnace serait pourtant nécessaire

    En organisant un événement « scientifique », au ton savant et universitaire, le Mouvement national des Québécoises et des Québécois (MNQ) a-t-il fait le bon choix alors qu’approche 2017 avec ses grandes commémorations (150e anniversaire de la Confédération canadienne, 375e anniversaire de Montréal) ? Je pose la question, en étant bien conscient que plusieurs de mes lecteurs seront en désaccord avec moi.

    Il y a vingt-cinq ans, un organisme comme le MNQ aurait assurément profité de ce double anniversaire pour faire le bilan de 150 ans de fédéralisme canadien et pour éviter toute récupération qui pourrait être faite par certains de l’anniversaire de la fondation de Montréal. Aujourd’hui, un tel bilan est toujours nécessaire, d’autant plus qu’après l’élection de Justin Trudeau, on peut s’attendre à un déferlement inouï de propagande en provenance d’Ottawa. On voit déjà le topo : Pierre Elliott et Justin, et la refondation d’un grand Canada, le 21e siècle sera le siècle du Canada, le premier État postnational, etc. On imagine déjà les Minutes du Patrimoine portés à la puissance 10, des « Jours » du patrimoine canadien.… Et, avec un maire libéral fédéraliste, qui ne semble pas privilégier la dimension historique du 375e, est-on certain que l’on ne nous ressortira pas tous les mythes sur Montréal (l’âge d’or du Montréal anglophone du 19e siècle, la bonne entente entre les communautés culturelles, etc.).

    Une approche critique de ces commémorations est donc absolument nécessaire. Mais si des organismes souverainistes comme le MNQ se cantonnent à une lecture savante, distanciée, objective des commémorations, qui sera donc porteur, dans la société québécoise, de cette approche critique qui est, je le répète, indispensable ?

    Le sens du passé est-il aussi présent qu’on le dit ?

    Je terminerai en rappelant et en commentant un bref extrait tiré du site des États généraux. On peut en effet y lire : « On constate d’ailleurs que le goût du passé est bien présent comme en témoigne la popularité des thèmes historiques au cinéma ou à la télévision. » Cette idée, qui est en fait un lieu commun, je l’ai entendue d’innombrables fois. « Goût du passé » … Expression ambigüe, qui n’est pas sans évoquer le goût des framboises ou du bon fromage. Mais ne devrait-on pas parler plutôt de « sensibilité à l’histoire », du fait d’agir en ayant le « sens de l’histoire » ?

    Notre devise peut bien être « Je me souviens », je ne suis pas du tout convaincu de l’importance réelle de l’histoire pour nos compatriotes. Pour nombre d’entre eux, ceux qui vont aux Fêtes de la Nouvelle-France ou achètent de vieux bibelots, le passé est une sorte d’exotisme temporel. Afin de trouver l’exotisme sur le plan géographique ou culturel, ils vont à Bali ; pour trouver l’exotisme dans le temps, ils se déguisent en chevalier médiéval et participent à des tournois. Je ne suis pas du tout certain que ces activités donnent, à ceux qui y participent, dans leur vie de tous les jours, une sensibilité réelle à l’histoire. Je ne suis pas sûr que, lorsqu’ils ont à prendre telle ou telle décision, des considérations d’ordre historique entrent jamais en ligne de compte. Dans les discussions autour d’une bonne table arrosée, j’aime bien poser cette question : « Vous héritez d’une maison ayant appartenu à un personnage historique, qui y a vécu une partie de sa vie. La maison, pour diverses raisons, n’est pas classée en tant que bien culturel et patrimonial par l’État. Un promoteur vous offre pour l’acheter une très forte somme (qui dépasse de beaucoup sa valeur sr le marché) afin d’y construire une tour à condos. Qu’allez-vous faire ? Conserver ce lieu de mémoire, ou céder à l’appât du gain ? » Je suis convaincu, hélas, qu’une très grande majorité de gens sacrifierait sans remords l’édifice.

    Date de création : 2016-10-20 | Date de modification : 2016-10-25
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