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    Dossier: Amour

    Quand la princesse et ses philosophes parlent d’amour...

    Stéphane Stapinsky

    Que le lecteur soit rassuré : je ne compte pas l’entretenir régulièrement des hauts et des bas de la vie des têtes couronnées de ce monde. Toujours est-il que, pour des raisons que je vais expliquer, mon attention s’est portée, ces dernières semaines, sur la principauté de Monaco, et plus spécialement sur un membre de la famille régnante, une des filles de la princesse Caroline, Charlotte Casiraghi. Comme tout le monde, j’étais au fait de son engagement amoureux, depuis quelques années, avec l’humoriste français Gad Elmaleh, bien connu au Québec. Mais cette « princesse » sur laquelle je savais peu de choses, allait me surprendre de bien des façons, ainsi que la suite de cet article vous l’apprendra.

    J’ai en effet découvert, à la lecture de quelques magazines français récents (Paris Match, Philosophie Magazine, Figaro Madame), que Mme Casiraghi avait pris l’initiative de créer un festival culturel dans la principauté monégasque : les Rencontres philosophiques de Monaco. Disons que, pour moi, de prime abord, Monaco n’était pas un lieu associé aux manifestations de la vie de l’esprit. Ici, à ma grande honte, n'ayant jamais mis les pieds sur le Rocher, j'en suis réduit à vous faire part de mes préjugés... Qui ont toutefois un fond de vérité. Monaco, c’est depuis toujours une des capitales du jeu, un lieu voué aux plaisirs « faciles », un lieu de rencontre, que dis-je, d’attroupement des « people » de ce monde. Un lieu où règnent la richesse sans limite, le glamour, un lieu baignant dans une superficialité clinquante, le bling bling. C’est aussi un paradis fiscal, un centre d’attraction pour les mafias et criminels du monde entier, l’argent n’y ayant, semble-t-il, jamais mauvaise odeur. Si, comme le dit Jean-Claude Michéa, à mesure que l'on monte dans l'échelle de la richesse, l'oxygène moral se raréfie, on devrait être, en la principauté de Monaco, à l'altitude de l'Everest, même si l’on vit au niveau de la mer. Pour le dire tout net, la principauté méditerranéenne incarne pour moi l'autisme des élites mondialisées d’aujourd’hui. Alors que notre monde vacille, ses habitants continuent à faire la fête, à l’instar de ces nobles français, à la veille de la Révolution française… C’est donc de ce Monaco-là, si léger en apparence, que Charlotte Casiraghi incarne elle aussi, il faut bien le dire, c'est de ce Monaco-là qu'elle entend faire une capitale de la philosophie. Dira-t-on que notre « princesse » tente de renouer avec l’esprit du XVIIIe siècle et des Lumières, alors qu’elle réunit autour d’elle des philosophes, non dans son salon, mais au sein de son comité organisateur et sur les tribunes de la principauté ? Qui sait? En tout cas, félicitons-la de son initiative et souhaitons-lui bonne chance.

     

    Charlotte Marie Pomeline Casiraghi

    Photo prise le 8 mai 2010, au gala de remise des prix du "2010 Global Champions Tour", au Palau de les Arts Reina Sofía, à Valence, en Espagne. Crédt : Juan Jose Alvarez Gomez. Photo disponible selon les termes de la licence Creative Commons Paternité – Partage des conditions initiales à l’identique 2.0 générique.


    Mais qui est au juste Charlotte Casiraghi et quel est son lien avec la discipline philosophique ? Fille de Caroline, petite-fille de Grace Kelly, à qui on la compare en raison de sa beauté hors du commun (« avec son profil fin et ses yeux pers, Charlotte Casiraghi est belle comme Athéna qui régnait sur Athènes au temps du grand Périclès »), de son charisme et de son élégance, elle est l’égérie de marques célébrissimes de produits de luxe, telles Gucci et Mont Blanc. Cavalière émérite, elle prend part régulièrement à des compétitions internationales en Europe et ailleurs.

    Si elle n’est pas juridiquement « princesse » (et elle le rappelle fréquemment), sa vie professionnelle, le marketing dont elle est l’objet, supposent, en quelque sorte, qu’elle l’est tout de même. Son « branding » joue constamment sur l’image de la «princesse ». Les tabloïds ne s’y trompent d’ailleurs pas, lorsqu’ils parlent d’elle. Si elle réussit à retenir l’attention de marques aussi prestigieuses, c’est assurément en bonne partie en raison de son statut de membre de la famille princière de Monaco. Car le monde n’est pas dépourvu de femmes belles douées d’une personnalité et d’une aura particulières.

    Ce statut et cette notoriété lui sont bien sûr fort utiles dans ses projets. D’ailleurs, Mont Blanc est l’un des commanditaires des Rencontres, ainsi qu’on peut le voir sur les affiches. Comme le souligne André Comte-Sponville, avec qui elle a récemment dialogué dans Philosophie Magazine, «son statut fait qu’elle peut plus facilement que d’autres organiser ce genre d’événements. »

    Mais on aurait tort, dans son cas, de s’arrêter à ces seules apparences et à ces aspects superficiels. L’engagement de Charlotte Casiraghi en faveur des Rencontres n’est pas uniquement lié au prestige que peut apporter à sa personne et à la Principauté un tel événement. Son rapport avec la philosophie est ancien et plus profond qu’on pourrait le croire. Entre 2000 et 2004, elle a étudié au lycée François-Couperin de Fontainebleau, où elle a suivi les cours de philosophie de Robert Maggiori, qui y était alors professeur. En 2004, elle est bachelière, avec la mention très bien. Plus tard, elle «poursuit (...) ses études en classe préparatoire aux grandes écoles, au lycée Fénelon, dans le but d'intégrer Normale Sup'. Elle échoue au concours d'entrée à la prestigieuse école, en juin 2006. Par la suite, Charlotte obtient, en 2007, une licence de philosophie à l'université Paris Sorbonne-Paris IV. » (Wikipedia) André Comte-Sponville rappelle que son ami Maggiori lui a dit un jour « qu'elle avait été ‘’la meilleure élève’’ qu'il ait eue en quarante ans de carrière de professeur de philo en terminale. » (Paris Match)

    L’importance, pour elle, de la philosophie, la jeune femme l’a soulignée maintes fois dans les entrevues qu’elle a accordées dans le but de promouvoir « ses » Rencontres. Ce qui se dégage de ces rendez-vous avec la presse, c’est une vision assez traditionnelle, idéaliste de cette discipline, qui s'inspire de grands penseurs, comme Vladimir Jankélévitch, une vision que je fait d'ailleurs mienne (importance de la sagesse, etc.). Une conception, nous le verrons, quelque peu différente de celle défendue par certains autres membres du comité fondateur.

    Mais que sont au juste ces Rencontres philosophiques de Monaco qui furent inaugurées en octobre dernier? Un site internet, une page Facebook ainsi que quelques entrevues avec les organisateurs nous éclairent un peu sur les orientations du projet. Ce qu’on y apprend est très révélateur de l’état actuel de la discipline philosophique (notamment en Europe et en France), et très instructif quant au discours que tiennent les intellectuels sur l’amour aujourd’hui.

     


    Chapeauté par un « comité fondateur » formé, outre Charlotte Casighari, du critique Robert Maggiori, et des universitaires Joseph Cohen et Raphaël Zagury-Orly, l’événement propose, à chaque mois des Ateliers réunissant des philosophes qui dialoguent entre eux et avec le public. On peut d’ailleurs s’interroger sur le fait de parler d’« atelier », alors qu’apparemment, il ne s’agit que d’exposés et de discussions en table ronde. En juin, un colloque international réunissant d’éminents intellectuels et la remise d’un prix à un ouvrage de philosophie clôtureront le cycle des activités de l’année 2015-2006. On peut supposer que l’expérience sera renouvelée l’an prochain. C'est à souhaiter. Fait à noter, certaines manifestations à caractère artistique (par exemple, Ballet de Monte-Carlo) apparaissent en contrepoint des échanges proprement intellectuels.

    Sur le site internet des Rencontres, on peut lire que « Le but des Ateliers est de présenter au public une série de réflexions de haut niveau, dont le Comité veillera à ce qu’elles soient à la fois irréprochables aux yeux des spécialistes et parfaitement accessibles à tous. » Un équilibre à mon sens difficile à atteindre, qui s'apparente à la quadrature du cercle. La réalité ramènera sans doute les organisateurs à davantage de mesure. L'un de ceux-ci, Robert Maggiori, écrit pour sa part que « Les Rencontres Philosophiques de Monaco ont l’ambition de créer un espace inédit, dans lequel la philosophie trouve sa maison, donnant hospitalité aux penseurs et accueillant le public le plus large possible. » Objectifs très nobles. Et prévisibles aussi. Quel nouvel événement, en effet, prétendrait ne pas être « inédit »? (Les Inrocks)

    Comme à chaque fois qu’est inaugurée une manifestation culturelle, on observe une certaine enflure verbale dans le discours promotionnel de ses organisateurs. Ici Maggiori, encore lui, pousse le bouchon assez loin : ces Rencontres ne seraient ni plus ni moins que « l’une des plus importantes occasions d’élaboration, de communication et de partage de la philosophie telle qu’elle s’élabore aujourd’hui ». Ouf! Je veux bien, mais un tel jugement, posé dans l’absolu, laisse songeur.

    On le voit, les organisateurs ont de grandes ambitions. S’agissant de philosophie, c’est la preuve d’une noblesse certaine, mais ne s'égarent-ils pas un peu du côté du rêve ? Car, avec ces Rencontres, s’agit-il d’autre chose, en vérité, que de la « festivisation » de la philosophie au sens murayen du terme (impliquant, fatalement, la présence de l'art « contemporain » -- ici la danse et un dialogue « mis en scène ») ? Ou d’une occasion de plus, pour les universitaires et intellectuels, d’empocher des cachets, de recevoir éventuellement un prix en espèces sonnantes et trébuchantes et d’être reçus en grande pompe dans un des lieux les plus somptueux du monde ? L'avenir nous révélera la fécondité ou la stérilité de ces rencontres intellectuelles au plus haut niveau.

    On retrouve en tout cas dans le discours des organisateurs les tirades habituelles sur la transgression, tous les lieux communs de la rébellion postmoderne (Philippe Muray, reviens !), qui sonnent toujours un peu creux lorsqu’ils sont proférés par des universitaires bien établis et bien payés : « Il faut tenter d’inventer, réinventer de nouvelles et inédites modalités pour affecter cet espace public, le perturber, le déstabiliser, le transporter ailleurs en le prenant toujours à contre-pied. C’est toute la vocation des Rencontres Philosophiques de Monaco. C’est un outil de provocation, dans le sens étymologique du mot – faire porter une autre parole… une parole où le temps de la réflexion est pris et exprimé. » (Joseph Cohen) « Transporter ailleurs » un espace public « en le prenant toujours à contre-pied », j’avoue être curieux de voir la chose de mes propres yeux…

    Et l’amour dans tout ça…

    Le thème retenu en 2015-2016 pour les ateliers des Rencontres philosophiques de Monaco est celui « De l’amour… » Sujet éternel, sujet passionnant, choisi par Charlotte Casiraghi elle-même, qui l'a proposé dans un deuxième temps à son ancien professeur de Terminale Robert Maggiori. La présence du thème de l'amour, en cette année inaugurale des Rencontres, se justifie parfaitement selon Joseph Cohen : « L’amour est, en effet, inscrit au cœur de la philosophie. En ce sens, tout philosophe s’est nécessairement rapporté, d’une manière ou d’une autre et chaque fois singulièrement, à l’amour. » Soit. Mais on aurait également pu choisir un thème plus en phase avec les préoccupations du monde actuel, comme la question environnementale, la richesse, la pauvreté et les inégalités ou encore le développement hyperbolique de la technique. L'attention des médias est retenue plus facilement lorsqu'on traite de questions qui ont un lien avec l'actualité -- même si on les traite de manière générale et avec une certaine hauteur de vue.

    Quoi qu’il en soit, on notera tout de même que le choix de ce thème a permis aux organisateurs de tirer profit d’une expérience acquise (voire de recycler un matériau accumulé) lors de la préparation d’événements antérieurs. Maggiori fut en effet, en 2012, l’organisateur, sous les auspices du quotidien Libération, de quatre master class données par des philosophes autour de la thématique de l’Amour. Ceux qui y prirent alors part (André Comte-Sponville, Anne Dufourmantelle, Michel Eman, Nicolas Grimaldi) sont tous de retour cette année aux Rencontres philosophiques de Monaco. Quant à Raphaël Zagury-Orly, rappelons qu’il a organisé, en marge de la Nuit de la philosophie 2015 qui s’est tenue à Tel-Aviv, un banquet philosophique « Sur l’amour », inspiré du Banquet de Platon, dans les jardins du consulat de France à Jérusalem. Gérard Bensussan, Monique Canto-Sperber, Anne Dufourmentelle et Cynthia Fleury, qui furent présents lors de l’événement (en plus de Joseph Cohen), sont aussi au programme des Rencontres de Monaco. 

    Le choix des conférenciers de cette première année m’apparaît, je dois le dire, des plus heureux. Les deux premiers, Cynthia Fleury et Nicolas Grimaldi, qui eurent le privilège, le 15 octobre, d’inaugurer le cycle annuel d’ateliers, avec un dialogue autour de « La rencontre amoureuse », sont tout sauf « jargonnants ». On peut en juger en lisant les extraits délicieux de leurs interventions publiés dans le quotidien Libération (voir ici et ici). Il est à souhaiter que les organisateurs aient eu la bonne idée d'enregistrer ces communications. Et qu'ils aient le projet de les réunir aux autres afin de les publier. Grimaldi et Fleury furent suivis à la tribune le 12 novembre de Ruwen Ogien, Giulia Sissa et Denis Kambouchner (« Le désir, la passion, et la jalousie ») et, le 10 décembre, de Paul Audi, Michel Erman et Monique Canto-Sperber (« Aimer, mentir, trahir »). Les derniers ateliers seront présentés à partir de janvier 2016 : « Amour narcissique et amour de l’autre », « Peut-on tout pardonner ? », « Amour et politique », « Le don d’amour ». L’intérêt que présentent ces thèmes est indéniable, mais certains d’entre eux (comme « Amour et politique ») m’apparaissent comme un étrange élargissement de la question. Aborder les thèmes du vivre-ensemble et de la communauté politique dans le cadre d’un événement consacré à l’amour, c’est pour le moins discutable, alors que tant d’aspects liés directement au sujet non pas été pris en compte. Comme, par exemple, l’amour sacré ou divin (un sujet nécessaire, dans un monde où le religieux occupe une place de plus en plus importante, pour le meilleur et pour le pire). Ou les rapports entre l'amour et la mort. Ou bien encore la sublimation  « réussie » de l'amour impossible ou non partagée, celle qui permet la création ou rend simplement possible une vie riche. Une discussion critique autour de questions contemporaines (comme la controversée théorie du genre) aurait aussi été particulièrement pertinente. Mais la volonté clairement consensuelle, l'approche plutôt conservatrice -- celle qui consiste à ne pas faire trop de vagues... -- des organisateurs les auraient sûrement dissuadés de s’engager dans cette voie.

    Les partis pris de certains des organisateurs me rendent par ailleurs perplexes. Ceux, par exemple, de Zagury-Orly qui, alors qu’il évoque, dans une entrevue parue au début du mois de décembre, la question de la durée de l’amour, affirme : « Quand j’entends un scientifique affirmer qu’il existe des études prouvant que l’amour ne dure que 3 ans, j’ai envie de lui répondre : « Tu n’en sais rien. Et il faut aussi savoir ne pas savoir, ne pas tout savoir, ne pas toujours chercher à tout savoir quant à l’amour. » C’est cela aussi la philosophie pour moi : penser sans toujours déjà savoir. C’est dire donc, qu’à l’inverse, si quelqu’un affirme le contraire de notre scientifique, à savoir que l’amour dure toute une vie, je me sentirais obligé de lui opposer la nécessité d’une certaine « remplaçabilité ». Car il faut démystifier à la fois ce savoir neurologique, biologique, scientifique de l’amour tout en se réservant toutes les questions à l’égard de cette mystique de l’irremplaçabilité, et donc du confort dans cette fiction romantique de l’éternité en amour. » 

    Une telle volonté de « démystifier » la réalité de l’amour est, faut-il le préciser, tout à fait, et plus que jamais, dans l’air du temps. On peut d’ailleurs se demander si elle n’est pas, en partie, une position autojustificatrice. L’universitaire israélien évoque « la nécessité d’une certaine ‘remplaçabilité’ ». Quelle est la justification d’une telle nécessité ? Pourquoi emploie-t-il l’adjectif indéfini « certaine », qui jette un doute quant au sens de son propos ? Par ailleurs, ne pourrait-on lui faire la même réponse que celle qu’il fait au scientifique : « Tu n’en sais rien, toi non plus »? Libre à lui de voir comme une mystification la référence à l’éternité possible de l’amour (ce qui ne me surprend guère, de la part d'un déconstructionniste). Mais, en cette matière, je pense que l’objectif détermine en grande partie le résultat. Si l’on vise à un amour qui dure dix ans, ne risque-t-il pas de n’en durer que deux? Je me sens évidemment assez proche d’un Alain Finkielkraut, lorsqu’il affirme, dans une entrevue : « L'amour, qui se défie expressément de ce qu'il déclare, qui s'accommode de son propre parjure au point de l'ériger en loi de fonctionnement, cet amour est-il encore de l'amour ? Si j'ai choisi la littérature, c'est parce que je ne voulais pas écrire un essai sur l'amour ni a fortiori un traité. Je n'ai pas de leçon à délivrer. Je n'en reste pas moins convaincu que toute déclaration d'amour est une déclaration d'éternité. » Finkielkraut a raison. Toute vraie déclaration d’amour -- toute déclaration d’amour vrai est bien une déclaration d’éternité.

    On m’objectera qu’il suffit de regarder autour de soi, que l’amour, en vérité, ne dure pas. Certes. Mais on pourrait également opposer à ce constat des exemples, plus rares peut-être, mais bien réels, de relations amoureuses qui se sont épanouies dans le temps, et dans un temps très long. Le problème, c’est que nous avons peut-être abandonné toute exigence, que nous nous refusons à toute exigence en cette matière. Comme le dit pertinemment Finkielkraut, « Nous ne sommes plus, nous autres, hypermodernes, des êtres résolus, mais des êtres discontinus. Présenter l'amour comme une tâche heurte notre hédonisme spontané. L'amour, pensons-nous, relève tout entier du principe de plaisir. Il ne peut donc être l'objet d'une résolution. »

    Je suis par ailleurs convaincu que le fantasme du couple Sartre-Beauvoir, avec sa distinction entre l’amour nécessaire et les amours dites « contingentes », taraude encore beaucoup d’intellectuels et d'artistes, notamment en France. Je parlais plus haut d’autojustification. Ce qui m’agace chez certains intellectuels, c’est cette manière qu’ils ont parfois d’élaborer des théories philosophiques pour justifier leurs pulsions, leurs instincts ou leurs préférences personnelles. On est tenté par la polygamie ou le libertinage, soit. Mais il n’est pas nécessaire de le justifier par une théorie. Ou par une « morale provisoire », pour reprendre les mots de Sartre.

    À la lumière de tout cela, et au risque de choquer ceux qui sont d'avis que « l’amour est (...) inscrit au coeur de la philosophie » , j’oserai une question impertinente : le point de vue de la philosophie, ou, plus exactement, celui d’une certaine philosophie actuelle est-il le meilleur pour traiter de l’amour ? Je me sens proche à nouveau d’Alain Finkielkraut, lorsqu’il distingue, dans une entrevue, l’apport de la philosophie de celui de la littérature en ce domaine : « La littérature, certes, raconte des histoires, mais ce n'est pas pour autant qu'elle laisse à la philosophie le monopole de la pensée. La littérature pense le monde par la voie narrative, elle analyse des situations, met en scène des personnages, car elle considère avec Proust que c'est sous le signe du particulier qu'éclot le général. Nous ne pouvons pas nous orienter dans l'existence avec pour seul viatique les maximes de la raison pratique. Nous avons besoin de la sagesse pratique pour nous orienter dans la variété des êtres et des circonstances, et la littérature est le grand répertoire de cette sagesse. Et puis, depuis Kierkegaard, la philosophie a négligé, et même abandonné l'amour. Ni Bergson, ni Husserl, ni Heidegger, ni Sartre, ni Merleau-Ponty, ni, plus près de nous, Foucault ou Derrida n'ont placé l'amour au cœur de leur réflexion. Lévinas est peut-être la seule exception, encore faut-il détourner Totalité et infini de son sens explicite pour y voir, comme je l'ai fait, une splendide description de l'état amoureux. Donc, la littérature, parce que dans ce domaine il n'y a que la littérature. »

    Un étrange ballet entre la philosophie et la vie…

    Je l’ai dit au début, ce qui a attiré mon attention, c’est l’histoire de Charlotte Casiraghi, telle qu’elle fut évoquée, tout au long de cette année, dans différents magazines, et en particulier ce qu’il semble qu’elle ait vécu au cours de la période fondatrice des Rencontre philosophiques de Monaco. Depuis 2011, on le sait, elle partageait la vie de l’humoriste Gad Elmaleh, avec qui elle a eu un fils prénommé Raphaël. Au début de l’été dernier, certains tabloïds à scandales ont commencé à évoquer la rupture du couple. Aucune confirmation ni infirmation ne sont jamais venus de la part des intéressés.

    Les deux amoureux sont toutefois apparus ensemble lors du mariage, l’été dernier, du frère de Mme Casiraghi. Puis, des paparazzis ont pris des photos du couple en vacances à Capri avec leur fils. En octobre, coup de théâtre. Des photos, montrant de manière explicite qu’une relation pour le moins privilégiée existait entre Charlotte Casiraghi et Lamberto Sanfelice, un jeune cinéaste italien au talent prometteur (relation qui, selon certains, aurait débuté quelques mois plus tôt), des photos, dis-je, sont apparues dans des magazines et ont fait le tour du monde. D’autres clichés furent publiés quelques semaines plus tard, montrant le nouveau couple en train de s’embrasser, sans qu’il y ait quelque volonté que ce soit, de la part de celui-ci, de se cacher. À ce jour, aucune confirmation officielle de la fin de sa relation avec Gad Elmaleh n’a eu lieu de la part de la « princesse ». L'humoriste a toutefois reconnu, en spectacle et sur son compte Twitter, que sa compagne l’avait bel et bien « largué ».

    Depuis l'annonce de la création des Rencontres, depuis le mois de juin, donc possiblement en pleine rupture amoureuse, les médias ont rendu compte des réflexions de Charlotte Casiraghi sur le thème de l’amour. Particulièrement intéressantes sont celles paraissant dans le Figaro Madame et celles du Philosophie Magazine. Dans ce dernier, elle y définit ainsi l’amour : « La clé d’un rapport amoureux durable, c’est quand les deux ont la passion ensemble du vrai, de la vie. » Dans un article du Figaro Madame intitulé « Charlotte Casiraghi en toutes lettres », un abécédaire personnel, on y surprend une jeune femme tout imprégnée de romantisme : « B comme Balzac - Le réalisme de Balzac a quelque chose de mystique et de charnel. Il n’est pas de plus fin connaisseur de l’âme féminine. Le Lys dans la vallée est mon roman préféré. C’est une invitation à aimer. Il a forgé mon imaginaire romantique, le destin, la rencontre, l’amour impossible. Le personnage de Madame de Mortsauf est celui d’une héroïne parée de toutes les perfections, fidèle à son amour jusqu’au dernier souffle. Le premier amour est d’une certaine manière le plus pur, et le plus sacré. Mais peut-être est-ce là une illusion ? » Ou encore : « P comme passion - La passion peut être une folie, un précipice, une expérience qui nous arrache à la lucidité, mais sans elle la vie devient creuse. L’esprit passionné cherche, avance, exige sans se figer. La passion cristallise les affects, et nous pouvons tirer bon usage de cette mobilisation des forces psychiques, de cette intensité. Une contemplation théorique sans passion n’aurait pas de sens. La philosophie en quelque sorte, c’est la passion du vrai. Mais Hegel l’avait déjà dit : « Rien de grand ne s’est fait dans le monde sans passion. » »

    Plusieurs magazines artistiques ont relevé ce parallèle existant entre la création de Rencontres de philosophie ayant pour thème l’amour et les bouleversements dans l’existence de la princesse en cette année 2015. C'est effectivement assez troublant. Mme Casiraghi a-t-elle choisi ce thème parce que l'amour, à ce moment, était une préoccupation centrale dans sa vie, un problème à résoudre ? Si on dit souvent que les psychiatres se soignent en pratiquant la psychiatrie, devrait-on dire que les philosophes le font en philosophant ? C'est possible, mais nous ne le saurons sans doute jamais. 

    Une des citations de Jankélévitch qu’affectionne Charlotte Casiraghi, est celle où il dit qu’ « on peut vivre sans philosophie, comme on peut vivre sans amour, ni musique. Mais pas si bien... » Ironiquement, on a pu se rendre compte, cette année, que la jeune femme n’a pas été à la hauteur des idées qu’elle chérit. Car il semble bien qu’elle soit pas DU TOUT capable de vivre bien longtemps « sans amour »… La presse à scandale s’interroge d’ailleurs sur les motifs de cette rupture avec Elmaleh. Sans doute les fréquents et longs départs pour l’étranger de l’humoriste, en tournée internationale, n’ont-ils pas été une circonstance des plus favorables à la pérennité de leur union.

    Ce dénouement fait écho, en quelque sorte, au film sur l’Amour à l’âge du numérique dont je rends compte ailleurs. Une histoire succède à une autre, en un éternel recommencement. Chacun des partenaires campant sur ses positions, ne sacrifiant rien d’essentiel. L’éternel dilemme entre la liberté recherchée et les contraintes de l’attachement.

    Un comité fondateur résolument postmoderne…

    Charlotte Casiraghi s’est entourée, ai-je dit précédemment, d’un petit groupe d’intellectuels qui constituent, avec elle, le « comité fondateur » des Rencontres. Sur ce comité, il y a d’abord, et de manière non surprenante, son ancien professeur, l’essayiste et critique émérite des ouvrages de philosophie et de sciences humaines au quotidien français de gauche Libération, Robert Maggiori (voir Wikipédia). On trouve également deux universitaires sur lesquels on apprend peu de choses, tant dans les entrevues qu’a accordées Mme Casiraghi que sur les sites officiels de l’événement. La princesse monégasque aurait pu se montrer un peu plus diserte à leur sujet, me semble-t-il. Le premier des deux, Joseph Cohen, est Français et enseigne dans une université irlandaise. L’autre, Raphaël Zagury-Orly, est Israélien et professeur à Jérusalem (en plus d’enseigner, à titre de professeur invité ou de chercheur, dans quelques institutions européennes de haut niveau). Cohen a sa page Wikipédia, et non Zagury-Orly. Cette lacune sera-t-elle un jour comblée ?

    Comment expliquer ici la présence de ces deux universitaires, qui sont très peu connus hors de certains cercles de spécialistes et semblent n'entretenir aucun rapport particulier avec la principauté des Grimaldi ? J’ai déjà croisé leur trajectoire (le monde est petit...) en faisant une recherche en vue de la rédaction d’un texte sur le chercheur allemand Peter Trawny et sur les tristement célèbres Cahiers noirs de Heidegger qu'il a édités, dans lesquels le philosophe allemand professe un antisémitisme d’une ampleur qu’on ne soupçonnait pas jusque-là. Cohen et Zagury-Orly ont en effet organisé, en janvier 2015, un colloque majeur, à Paris, sur Heidegger et « les juifs », en collaboration avec le bouffon métaphysique qu'est Bernard-Henri Lévy. Les actes du colloque ont paru cet automne dans La Règle du jeu, revue qui fait la promotion des idées de BHL. Un compte rendu desdits actes, d’une rare violence, est apparu, au début du mois, sur le site de L’Obs, sous la plume de François Rastier.

    Comment Cohen et Zagury-Orly ont-ils été associés au projet des Rencontres philosophiques de Monaco ? En fait, il semble que la princesse n'ait pas eu à tendre ses filets très loin des côtes en Méditerranée pour repêcher ces deux collaborateurs. Un article du journal israélien Haaretz nous apprend en effet que le professeur Zagury-Orly est un ami de jeunesse de celui qui était, au début de l’aventure, le compagnon de Charlotte Casiraghi, à savoir l'humoriste Gad Elmaleh, qui affirme d’ailleurs dans ce texte rendre visite à l’universitaire lors de ses passages en Israël. Quant à Cohen, c’est un proche de Zagury-Orly, avec qui il a réalisé un nombre incalculable -- et le mot n'est pas trop fort -- de projets (articles scientifiques signés conjointement, cours dispensés ensemble, organisation commune d’événements, etc.). La chose est même assez cocasse, car je connais bien des couples d’intellectuels qui ne collaborent jamais aussi étroitement dans leur vie professionnelle. Les deux aspireraient-ils à devenir les Deleuze et Guattari du 21e siècle?

    Cohen et Zagury-Orly sont deux prosélytes de la Déconstruction, deux abstracteurs de quintessence derridiens.Tous deux ont fait leur doctorat sous la supervision de Derrida (je crois même que Cohen a été le dernier doctorant suivi par le Maître avant sa mort en 2004). Je suis assez étonné, étant donné leur profil de déconstructionnistes, qu’ils soient associés à un événement grand public de ce genre. Je trouve cela même paradoxal. Car les déconstructionnistes, qui sont les scolastiques de notre époque, fonctionnent généralement en vase clos, j’oserais dire en chapelle, en faisant usage d’une langue hermétique, d’un sabir ultra spécialisé; ils ont tendance à se complaire en cette « rhétorique de l’obscurité » (si bien décrite, dans le cas de Derrida, par Christian Vandendorpe), et la vulgarisation n’est généralement pas leur fort.

    D’après ce que j’ai pu en déduire, Cohen et Zagury-Orly paraissent être les têtes pensantes de ces Rencontres. Ils ont accordé, début décembre, une entrevue fort éclairante à l’Observateur de Monaco, que j'ai déjà citée et qu’on peut  retrouver en ligne. Éclairante en ce qu’elle fait ressortir nettement des aspects tout à fait discutables d'une certaine philosophie telle qu’elle est pratiquée actuellement.

    Dans le discours de ces deux intellectuels, il y a une tache aveugle. Ils adoptent en effet le point de vue de la philosophie « éternelle », de la philosophie en général, mais leur discours est bel et bien ancré dans cette mouvance philosophique particulière du postmodernisme que j’évoquais, le déconstructionnisme. De cela, ils ne parlent jamais dans leur entrevue, la chose leur paraissant sans doute naturelle. Ce qui leur permet de tenir des propos, qu’ils présentent comme des vérités, qui ne sont en fait que des points de vue arbitraires liés à leur situation propre.

    Et, faut-il le dire, contrairement à ce que soutiennent ses thuriféraires, le postmodernisme n’est en rien un discours véritablement critique. C’est un discours qui accompagne l’époque, jusque dans ses dérives les plus aberrantes. Un discours dominant. Il n'est qu'à se rendre dans certains départements universitaires pour le constater. On lira à ce propos, avec grand intérêt, l'ouvrage de Renaud Garcia, Le désert de la critique. Déconstruction et politique, paru un peu plus tôt cette année (Paris, L’Échappée, collection « Versus »), écrit du point de vue de la gauche anarchiste. « Devenue esprit du temps, la French Theory, ce performant simulacre de pensée subversive, inspire aujourd’hui, dans un même élan et tous ensemble, les laudateurs de l’économie-monde, les petits-maîtres de l’Alma Mater, les militants d’une gauche devenue sociétale et les adeptes d’un postanarchisme transgressif qui, tout acquis aux fadaises et délires de cette idéologie du néant, est en passe d’en devenir l’avant-garde. » (commentaire d'un critique du livre) La prétention de Zagury-Orly à poser la philosophie, en soi, comme « contre-pouvoir » (ainsi qu'il le fait à l'occasion d'un dialogue à quatre voix, réunissant les membres du comité fondateur, dialogue publié, début octobre, dans le magazine Figaro Madame) me paraît, dans un tel contexte, parfaitement risible. Oui, la philosophie peut être un contre-pouvoir, mais pas n’importe quelle philosophie, et surtout pas celle-là.

    Lorsque Joseph Cohen écrit que : « L’accélération de la société, la 'parole devenue slogan' (…), la réduction de la signification et de la complexité, tout ceci est effectivement dommageable pour le questionnement et le discours philosophiques. La parole est si rapidement réduite qu’on n’en arrive à une quasi impossibilité de s’entendre, et encore moins d’écouter une parole philosophante », il ne lui viendrait surtout pas à l’idée que les philosophes eux-mêmes peuvent avoir, dans cette situation, une part de responsabilité. Une contradiction de fond, presque existentielle, ressort clairement de l'entrevue accordée par nos deux universitaires : alors qu’ils insistent à plusieurs reprises sur la nécessité, pour les philosophes, de communiquer auprès d’un large public, ils sont manifestement incapables de le faire eux-mêmes, tant ils peinent à essayer de se libérer de leur encombrant jargon. Leurs propos alambiqués, dépourvus de toute grâce, sont à l'opposé de ce qu’ils professent. Me revient ici en mémoire ce mot cruel mais trop souvent vrai, hélas, de Pierre Desproges : « Quand un philosophe me répond, je ne comprends plus ma question. » Pourtant, lorsque nos universitaires arrivent à se débarrasser, sans doute au prix d'efforts immenses, de leur carapace conceptuelle, ils parviennent à être éloquents tout en visant juste. Comme Cohen, qui écrit : « Il y a un moment où l’amour n’est ni mesurable, ni quantifiable, ni comptabilisable. Je chéris toujours cette idée que l’amour peut éclore en un instant, un regard, un toucher qui peut sembler éphémère mais qui aussi peut renverser toute une vie. L’amour peut arriver là, à n’importe quel instant et être l’histoire de toute une vie même s’il ne se réalise pas en une histoire vécue plus longuement que ce bref instant où on l’aperçoit. Comme il peut durer toute une vie, se transformer en un « vécu » quotidien de toute une vie. Mais l’on ne saura jamais décider pour l’un ou pour l’autre. L’amour est profondément imprévisible et toujours événement à chaque instant… » Mais ces moments de grâce sont trop rares.

    Cohen et Zagury-Orly insistent lourdement sur la complexité qui serait le propre de la philosophie actuelle, en ne la distinguant pas toutefois, cette complexité, de l’inutile obscurité du discours postmoderne (Cohen : « La philosophie porte donc en elle ce devoir, depuis toujours, de s’adresser au public, d’« être » publique. En même temps, la philosophie s’est au fil du temps complexifiée. Son langage est devenu beaucoup plus scientifique et spécialisé. » ET : « … c’est la vocation des Rencontres Philosophiques de Monaco, ce que nous tâchons de réaliser (…) est de remettre une certaine complexité à l’ordre du jour, et donc de rendre à la place publique sa complexité en osant poser en son cœur même un questionnement ouvert et exigeant. ») Ce discours sur l’inéluctable complexité de la philosophie sert d'abord, à mon sens, à masquer leur incapacité à abandonner leur jargon chéri.

    Mais invoquer de la sorte la « complexité » du discours philosophique, c'est aussi, pour eux, un manière de se placer hors d’atteinte de la critique, donc d'adopter une position de pouvoir. Une stratégie au demeurant fort répandue dans les milieux universitaires. Les disciples de Derrida sont d'ailleurs particulièrement forts à ce petit jeu d'influence, ainsi que le rappelle Renaud Garcia : « Les concepts de Derrida ont été diffusés par des universitaires, des gens qui en tant que citoyens ne font pas nécessairement preuve d’une extraordinaire lucidité critique, mais qui sont rompus à l’usage des signes, qui savent manipuler des références et briller par des discours complexes, voire confus. Quand on connaît les arcanes de la philosophie en France, on sait que ce genre de « bluff » fonctionne assez bien. En se parant des thèmes de la déconstruction, on croit se donner une crédibilité, une légitimité intellectuelle, un prestige social, parce qu’on emploie des mots compliqués, une phraséologie obscure, qui satisfait la soif de reconnaissance.» (entrevue publiée dans le mensuel La Décroissance,  n°123, octobre 2015)

    On retrouve enfin chez nos professeurs un autre travers qu'ils partagent avec bien des intellectuels de l'époque. Partant d’une vérité connue depuis l’antiquité (la démarche philosophique débute avec l’étonnement, qui génère une interrogation, un questionnement), ils font du questionnement incessant, labyrinthique, qui s’accompagne d’une volonté de déconstruire, de démystifier, l’objectif ultime de la démarche philosophique. Alors que ce n’est là qu’un parti pris qui leur est propre. J’ai toujours pensé qu'une des pires erreurs des intellectuels de gauche était de vouloir étendre à tous ce qui ne peut être vécu que par quelques-uns. Une telle approche basée sur le questionnement sans cesse ressassé, le questionnement ad infinitum, il m’apparaît évident qu’elle ne sera jamais le fait que d’une minorité d’individus dans une société, dans n'importe quelle société, et que ce seront habituellement des professionnels, universitaires ou autres, payés pour ça, qui seront les plus à même de la mettre en oeuvre. Je fais miens les propos de l'écrivain Marie-Andrée Lamontagne, qui soutient, à propos d'une réalité analogue, qu'une telle posture « (...) ne peut être qu’individuelle. Une société ne peut pas la faire sienne. Une société a davantage besoin de cadres définis. Les enfants ont davantage besoin de cadres définis pour recevoir un enseignement, quel qu’il soit. N’est-ce pas là la position philosophique d’un adulte, qui réfléchit, qui peut se payer le luxe de se définir [ainsi…], mais c’est là un luxe que ne peuvent s’offrir ni la société envisagée à travers ses institutions, ni les enfants, ni les adolescents, qui eux ont davantage besoin de réponses concrètes pour fonctionner et s’épanouir? » Le commun des mortels, on doit l'admettre, recherche une certaine stabilité sur le plan existentiel et il est utopique de croire qu’il pourrait adopter un mode de vie basé sur la déstabilisation et le chaos permanent. Et cela ne serait assurément pas souhaitable.

    Comment ne pas conclure de ce qui précède que, si la philosophie est si souvent inaudible, c’est peut-être parce que certains philosophes savourent la « jouissance d’être incompréhensible ». On ne s’étonnera donc pas de ce que les gens raisonnablement cultivés, curieux de philosophie, préfèrent Michel Onfray ou Alain Finkielkraut à Jacques Derrida ou Gilles Deleuze, dont les ouvrages leur tombent des mains... Qu’en est-il des conférenciers invités aux Rencontres? Je pense que le pire a été évité. Jusqu’ici, le choix des intervenants m'a paru conforter l’objectif d’accessibilité mis de l’avant pas les organisateurs.  

    Les Rencontres et la langue française : un rendez-vous en partie manqué

    En lançant son initiative, Charlotte Casiraghi déclarait : « nous aimons à ce point la philosophie que nous souhaitons qu'elle rayonne et qu'elle contribue à faire rayonner la langue française à travers l'écriture. » Ce souci du rayonnement de la langue française est tout à l’honneur de la fondatrice des Rencontres. Les activités proposées dans le cadre de l’événement se déroulent d’ailleurs dans notre merveilleuse langue et mettent à contribution la fine fleur de l’élite pensante de la francophonie européenne.

    Pourtant, n’aurait-il pas été judicieux de s’engager plus avant en ce sens et de faire de ces Rencontres philosophiques de Monaco une tribune réunissant non pas les seuls philosophes français, belges ou monégasques, mais également ceux des pays appartenant à l’aire culturelle de la francophonie – des Québécois, des Africains, parmi bien d’autres ? Monaco, faut-il le rappeler, est un membre en bonne et due forme de l’Organisation internationale de la Francophonie. Serait-il utopique de penser qu’un jour les Rencontres philosophiques de Monaco pourraient devenir les Rencontres philosophiques de la Francophonie ou les Rencontres philosophiques francophones de Monaco?

    Je trouve simplement dommage qu’on n’ait pas profité de la création de ces Rencontres pour rappeler que l’élaboration de la pensée, philosophique ou autre, n’est pas que l’apanage des méga-centres culturels mondiaux, New York ou Paris. Lorsqu’on consulte les statuts de l’association qui chapeaute les Rencontres, on constate que, parmi les buts poursuivis par celle-ci, se trouve cet énoncé, bien restrictif :  « La promotion et la célébration de la philosophie en Principauté de Monaco, ainsi qu’en Europe et aux Etats-Unis.» Les organisateurs paraissent visiblement avoir succombé au charme des sirènes américaines -- étatsuniennes. Et c'est bien regrettable.

    Si, en ce qui a trait aux activités (ateliers, colloque, prix), une place de choix est réservée au français, sur un plan plus pratique, force est reconnaître que la qualité de celui-ci laisse à désirer. Et j’espère ici qu'on ne m’accusera pas de chercher la petite bête. En parcourant, sur le site officiel, le programme des activités, je dois confesser une réelle déception. La lecture des résumés des ateliers fut, pour moi, une véritable épreuve. Je serai honnête : la rédaction de ces textes me semble avoir été bâclée. Coquilles, confusion entre l'indicatif et le subjonctif, contresens, répétitions des même termes, multiplication des néologismes, usage incontrôlé du jargon, lourdeur du style, tout ceci gêne la lecture et n’est assurément pas à l’honneur de la Principauté de Monaco, dont les armoiries figurent en bonne place sur ces documents. Je suis étonné qu'un vieux routier de l'écriture comme Maggiori, dont la plume est élégante, ait pu laisser passer ça.

    Je donnerai ici deux exemples de cette nonchalance linguistique. D’abord, cette coquille surprenante, qui concerne une expression que doivent connaître tous les philosophes : « Aime ton prochain comme toi même » (titre de l’atelier du 17 mars 2016). Bien sûr, l’expression « toi-même » prend un trait d’union (« toi-même », comme dans « connais-toi toi-même », le fameux Gnothi seauton socratique).

    Second exemple, qui est hélas représentatif, par la lourdeur du style, le ton pédant, la préciosité, du reste des textes présents sur le site : « L’instant de la rencontre ouvre à̀ l’entièreté de l’amour. Non pas qu’elle prédit ce qui arrivera entre l’amant(e) et l’aimé(e) ou détermine d’emblée ce qui peut arriver lorsque deux êtres se rencontrent, mais en ce qu’elle marque ineffaçablement les êtres qui se rencontrent. » On prendra d’abord note qu’il faut bien sûr écrire « Non pas qu’elle prédise… », car cette locution exige l'emploi du subjonctif. Mais ici, le véritable problème en est un de sens, de compréhension du propos des auteurs. Premier problème : quel substantif le pronom « elle » de l’expression « elle prédit » remplace-t-il ? Vraisemblablement, il s’agit du mot « rencontre ». Mais n’aurait-il pas été plus conséquent d’écrire « il prédit » (et non « elle prédit »), alors que c’est plutôt l’instant (et non la rencontre) qui « prédit », « détermine d’emblée » et « marque ineffaçablement » les êtres.  Deuxième problème. Si elle (la rencontre) ne « détermine pas d’emblée ce qui peut arriver lorsque deux être se rencontrent » (il peuvent être amoureux, mais pas nécessairement), pourquoi, dans la première partie de la phrase, parle-t-on de « l’amant(e) » et de « l’aimé(e) », comme si on prenait pour acquis qu’ils étaient déjà amoureux, que la chose était inévitable, déterminée?  C'est à n'y rien comprendre. On relèvera pour finir, dans ce même extrait, ces répétitions bien maladroites : « … mais en ce qu’elle (la rencontre) marque ineffaçablement les êtres qui se rencontrent ». Je pourrais citer ici plusieurs autres passages du même acabit.

    Si j’avais un conseil à donner aux organisateurs, c’est bien celui de requérir, lors de la seconde édition des Rencontres, les services d’un réviseur, qui passerait au peigne fin les documents officiels et le matériel promotionnel. Ce qu’on n’a visiblement pas fait au moment de la préparation de cette première édition.

    Je conclurai ce texte en évoquant un détail, mais qui a son importance. La conception des affiches de chacun des ateliers est particulièrement soignée et réussie. Aussi ai-je été étonné de découvrir que le dessin (les empreintes digitales partiellement superposées) apparaissant sur la première affiche (« La rencontre amoureuse ») semble être un plagiat de la page couverture d'un roman pour jeunes intitulé Will et Will, dont les auteurs sont John Green et David Levithan, paru aux éditions Gallimard Jeunesse, en 2011.

     

     Affiche annonçant le premier atelier des Rencontres philosophiques de Monaco, le 15 octobre dernier

     

    Couverture du roman Will & Will (Gallimard Jeunesse)


    Peut-être s’agit-il simplement d’un emprunt fait à cet ouvrage. D'une citation. Sur le site de l'éditeur, on peut lire en effet la description qui suit de livre : « Sublime roman initiatique à deux voix sur l'amour adolescent, l'homosexualité, la colère, la souffrance et l'amitié. » S'agirait-il en fin de compte d'un clin d'oeil ludique comme les aiment les intellos postmodernes... Si c’est bien le cas, il serait avisé de le signaler de manière explicite sur le site des Rencontres ou dans le programme des activités. Dans le cas contraire, « Houston, we have a problem »...

    Date de création : 2015-12-29 | Date de modification : 2016-03-15
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    Stéphane Stapinsky
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