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    Dossier: Médecin

    Le médecin malade

    Maurice Thibault
    Voici un article original sur un sujet non moins original. Après l'avoir lu on se demande pourquoi le médecin comme malade n'est pas un sujet obligatoire dans les facultés de médecine.
    Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant.
    Michel Eyquem, seigneur de Montaigne
    Missionnaire d'une profession sacré, ministre d'une religion d'État, entrepreneur laïc d'exitus, codificateur de normes, transcripteur de fantasmes en visions, gardien amnésique de l’ordre cannibal, proie de Némésis, maître de l'ordre du discours, l'éternel médecin, Prométhé enchaîné sur un fit de Procuste, adoré et abhorré, est lui aussi faillible moralement, vulnérable physiquement.

    Le médecin malade ne constitue d'ailleurs pas un étonnement pour l'intellectuel, mais nous connaissons moins ses élégies que ses épopées. Le médecin garde ses maladies sous le boisseau et tait sa plainte. Bavarde dans ses descriptions des maladies dont elle fait une ontologie, la littérature médicale garde un silence inhabituel sur les maladies qui frappent les médecins eux-mêmes. Ce silence est le premier constat que fait celui qui ouvre le dossier du médecin comme malade. Mais quel autre professionnel étale ses maladies dans des revues? Le silence du médecin sur ses maux n’est d'ailleurs pas total.

    Sur cette question, la littérature médicale n’échappe pas à un vieux dualisme corps-esprit: réservée lorsqu'il s'agit de maux physiques, elle devient incontinente dans l'analyse des maladies psychiatriques. En dévoilant sa faillibilité psychique, le médecin voudrait-il se soustraire à sa vulnérabilité corporelle?

    Pourquoi s’intéresser au dossier médical du médecin? Celui du malade ordinaire est sacré et la foi le protège. Pourquoi aurait-on un droit de regard spécial sur celui du médecin malade? Pourquoi ne pas interroger le dossier médical des ingénieurs, des avocats, des économistes, des philosophes? On scrute le dossier des hommes politiques parce que l'Histoire en subit les aléas. Les tares des artistes jettent une lumière vive sur leurs oeuvres. Pourquoi exposer les pathographies de la galerie médicale à côté de celles de Dostoïevski, de W. Wilson, d'Amin Dada ou de Beethoven? La cécité a permis à Milton et à Homère de faire oeuvres de voyant; la surdité de Beethoven nous a donné d'entendre l'Hymne à la joie»; mais quel intérêt présente l'anévrisme du neuro-chirurgien, la coronopathie du cardiologue, la folie du psychiatre, l'alcoolisme du toxicologue, la tumeur du chirurgien'?

    Un très ancien texte médical, le code d'Hammourabi, contient une réponse implicite à ces questions:«Si un médecin sauve un oeil menacé par un abcès, il recevra dix sicles d'argent ; deux sicles seulement si le patient est un esclave. Si le médecin a crevé l’oeil au cours de l'opération, on lui coupera les mains. S'il s'agit d'un esclave, la peine est plus légère ... ». Malgré sa complexité, la médecine est responsable et le médecin doit répondre de ses fautes. Paul Lombard,' un juriste, note que«l'homme qui soigne, qui panse, qui opère et souvent qui guérit, est le même qui succombe devant plus fort que lui, devant la mort. Cela fait partie de l'état naturel des choses. Mais c'est aussi celui qui s'incline parfois devant son pire ennemi: lui-même. Comme nous tous. Seulement son échec n'a pas la même conséquence que celui de l'homme ordinaire. Il entraîne avec lui la mutilation ou la disparition d'autrui. Le médecin est décidément le plus responsable d'entre les hommes».

    Qu'importe la nature de la maladie qui afflige le médecin, celle-ci dépasse la personne de celui qui souffre et entraîne la responsabilité du médecin, que cette maladie ait une valeur heuristique ou des conséquences néfastes, qu'elle ait une signification existentielle ou qu'elle soit une déchéance. Les médecins n'aiment d'ailleurs pas traiter leurs proches et la population s'étonne si d'aventure celui-ci sert d'obstétricien à son épouse et celui-là de chirurgien à son enfant. Si l'amour des siens trouble la vue du médecin et rend plus difficile l'exercice de son jugement, comment sa souffrance ne perturberait-elle pas son objectivité? Thomas Mann posa jadis cette question. Qu'advient-il de la santé quand le traitement est assuré par des médecins eux-mêmes malades?

    Pourquoi m'avoir demandé de m'attaquer à ce sujet neuf et complexe dans le cadre d'un traité d'anthropologie médicale? Je ne suis pas anthropologue. Je ne suis ni«chercheur», ni universitaire. Je n'ai comme champ d'observation que le quotidien d'un omnipraticien.

    Je dois avouer que le sujet m'a tout de suite passionné. J'y ai vu une occasion d'apporter mon humble contribution au dénouement de la crise de la médecine et, du même coup, de renouer avec une tradition. Pour le docteur lago Galston, la médecine fait partie de l'anthropologie et l'anthropologie fait partie de la médecine puisque l'anthropologie est la science de l'homme dont le médecin prétend bien s'occuper. Le docteur Galston rappelle l'intérêt porté autrefois à l'anthropologie par des médecins tels que Virchow, Huxley, Haeckel, John Beddoe, Sir William Gull, C.E. Brown-Séquard, Pierre-Paul Broca, L.A. Bertillon, Cesare Lombroso. Ils sont tous médecins du XIXe siècle. Le docteur Galston explique alors pourquoi, selon lui, l'anthropologie a été par la suite négligée par les médecins. Ce désintérêt viendrait du fait que vers la fin du XIXe siècle, la médecine, sous l'impact de la bactériologie, a vu se contracter ses intérêts et ses préoccupations. La démarche humaniste de la médecine a cédé le pas à une discipline scientifico-technologique. Elle se mit à apprendre beaucoup plus sur beaucoup moins. Elle devint moins préoccupée de l'homme et de ses oeuvres et davantage de l'homme et de ses maladies. En réduisant son champ d'action et en concentrant ses efforts à dévoiler les mystères étiologiques de la maladie, la médecine a sans doute accompli des résultats phénoménaux indubitables et indéniables. Tout cela fut bénéfique, en même temps que nouveau, pour l'humanité. Mais, avec le recul du temps et l'accumulation d'expériences collatérales, il devint évident, du moins à certains, que la préoccupation de la médecine à l'égard des causes des maladies, de leur prévention et de leur traitement, ne répondait pas aux très vastes expectatives inhérentes à une véritable science de l'homme et de ses oeuvres. Il devint évident à ceux qui regardaient au-delà des mesures diagnostiques, préventives et thérapeutiques immédiates que le bien-être de l'homme, ses maladies, ses guérisons, impliquaient et dépendaient d'autres facteurs en marge de ceux que comptait la médecine. Le sens large que donne Galston au mot anthropologie étant voisin de celui qui a été retenu par les responsables de ce traité, j'ai fini par trouver normal et légitime, étant homme et médecin, de collaborer à un traité d'anthropologie médicale. Certes, ma contribution à la littérature scientifique sera-t-elle plus littéraire que scientifique, mais je ne crois pas desservir les buts de ce traité puisque cette façon d'aborder le sujet me permet de renouer avec une autre grande tradition: l'importance de la culture littéraire pour la profession médicale. À travers les néologismes comme homéostase, écologie, médecine holistique, médecine psychosomatique, tous des concepts anthropologiques, la psychiatrie dynamique et la sociologie ont redonné, l'une un sens à l'homme archaïque qu'on retrouve habitant l'homme contemporain, l'autre un sens aux œuvres de l'homme qui expliquent la société contemporaine. Henri F. Ellenberger reconnaît que«historiquement la psychothérapie dynamique moderne émane de la médecine primitive et l'on pourrait montrer qu'il y a une évolution entre l'exorcisme et le magnétisme, le magnétisme et l'hypnotisme et les écoles de la psychothérapie dynamique moderne». Résumant alors la thérapeutique primitive et la thérapeutique scientifique, Ellenberger trace le tableau suivant:

    Traitement primitif Traitement scientifique
    Le guérisseur est bien plus qu’un médecin ; il est la personnalité la plus considérée de son groupe social.

    Le guérisseur doit surtout son efficacité à sa personnalité.

    Le guérisseur est essentiellement un psychosomaticien : il recourt à des techniques psychologiques pour traiter maintes maladies organiques.

    La formation du guérisseur est longue et exigeante, elle comprend souvent l’expérience d’une grave perturbation d’ordre émotif, qu’il lui faut surmonter pour être en état de guérir les autres.

    Le guérisseur se rattache à une école qui a ses propres enseignements et ses traditions, différents de ceux des autres écoles.

    Un tel parallélisme a été aussi tracé par Jones. Rapprochant le profil du psychanalyste de celui du guérisseur, Ellenberger pose franchement la question:«Est-ce à dire que la psychothérapie dynamique constitue une régression vers un stade dépassé»? Cette question est suivie d'une autre:«Ou serait-ce plutôt que l'approche scientifique s'est révélée insuffisante pour rendre compte de toute la réalité humaine et qu'elle aurait besoin d'être complétée par d'autres approches »? Ne serait-ce pas que notre société est si malade qu'elle aurait pour ainsi dire créé la psychanalyse pour retrouver une thérapeutique ancienne? Expliquant le shamanisme, Claudine Brelet-Rueff croit justement que notre société«envoie ses premiers ethnographes rechercher dans des sociétés différentes lune vérité qu'elle a elle-même perdue. Cette vérité étant la capacité d'endosmose du médecin avec son malade, ou de l'acteur avec son public, et dont le transfert n'est qu'un pâle reflet».

    Contrairement au shaman ou autres guérisseurs primitifs, le médecin moderne n'a pas besoin d'avoir été malade pour exercer la médecine. Un pédagogue américain le rappelait à des étudiants en médecine:«Il n'est pas nécessaire au médecin d'avoir eu une maladie pour en connaître les éléments, mais cela en aiguise la perception ... Si on se soumet à des analyses gastriques, des cathétérismes, des ponctions veineuses, des lavements barytés et autres, on acquiert une vision approfondie de l'immense différence qu'il y a entre donner et recevoir! » Sauf pour les problèmes de personnalité, il faut aussi admettre que les occasions d'avoir été malade avant l'entrée en médecine sont moindres qu'aux époques et géographies du shamanisme. Le médecin ne doit pourtant pas tenir pour acquis que le rôle de malade lui est bien connu car, comme le notait un psychiatre américain,«même lorsqu'ils comprenaient davantage le rôle du malade, les médecins étaient de notoires piètres patients».

    D'autre part, en psychiatrie,«on ne voit pas comment on pourrait établir une relation avec un malade, si on n'est pas, peu ou prou, capable d'éprouver ce qu'il ressent, vit et si on n'est pas passé par là où lui-même il se trouve». Lorsqu'il devient malade, le médecin présenterait-il des particularités? Comment joue-t-il le rôle du malade?

    Les Grecs paniquaient en apprenant la maladie de leur médecin:«Car nos médecins, Podalyre et Machaon ... je crois que l'un, dans sa baraque, blessé, ayant besoin lui-même d'un médecin irréprochable, est étendu; et l'autre, dans la plaine, résiste à l'Arès perçant des Troyens». Ainsi donc par cette phrase d'Eurypyle, lui-même blessé, s'achève le chant XI de l'Iliade. Le médecin Machaon, fils d'Asclépios, chirurgien des armées, a lui-même besoin d'un médecin! Pâris Alexandre vient de le blesser d'une flèche. Les grands héros étaient aussi blessés: Diomède, Agamemnon, Ulysse. Non seulement Zeus ne soutient plus les Achéens mais encore il les humilie en permettant que leur médecin soit lui-même malade. C'est d'ailleurs la blessure du médecin qui inspire le plus de crainte:«Alors une crainte extrême vint aux Achéens-respirant-l'ardeur que, le combat penchant contre eux, les Troyens ne prissent Machaon». Le médecin se sait lui aussi atteint d'une blessure inguérissable. Il se sait mortel. Il sait la futilité des techniques déployées pour tenter de repousser de quelques heures le fatidique moment de la tombée. Si, malade, il court à la consultation, le médecin accomplit un acte réducteur: il se fait l'égal de l'autre. Cette identité lui fait peur car elle porte, il le sait, un germe de mort. Pourtant, lorsqu'il est malade, le médecin n'échappe pas à la traditionnelle raillerie:«Comment, s'interroge Ésope, ne vous guérissez-vous pas vous-même»?

    Si le rappel énigmatique du dicton«médecin guéris-toi toi-même» prononcé par le Christ est équivoque, pour d'autres, la maladie du médecin demeure un scandale.«Quoy, s'exclame Montaigne, eux mesmes nous font ils voir de l'heur et de la durée en leur vie, qui nous puisse témoigner quelque apparent effet de leur science?» Voltaire, plus cinglant, affirmait qu'il n'y a rien de plus ridicule qu'un médecin qui ne meurt pas de vieillesse. La Bruyère expliqua ces parodies:«Il y a longtemps que l'on improuve les médecins, et que l'on s'en sert; le théâtre et la satire ne touchent point à leurs pensions; ils dotent leurs filles, placent leurs fils aux parlements et dans la prélature, et les railleurs eux-mêmes fournissent l'argent. Ceux qui se portent bien deviennent malades, il leur faut des gens dont le métier soit de les assurer qu'ils ne mourront point: tant que les hommes pourront mourir, et qu'ils aimeront à vivre, le médecin sera rallié et bien payé». Les médecins croient, probablement à raison, que ces railleries ne s'adressent pas à eux mais à leur image. Jean-Paul Valabrega a d'ailleurs fait apparaître ces images de père, satyre, adulte, héros et a conclu que«toutes ces images aboutissent à une formule condensée essentielle de la relation thérapeutique: un médecin n'est pas un homme». Le«docteur-miracle» serait une«répétition technicisée mais intégrale du rituel chamanique de l'esprit échappé, capturé et restitué». Le médecin lui-même, voyant ses miracles, finit par se croire un dieu. Annonçant le ton dans The Superdoctors un neurochirurgien confesse:«Bien sûr, nous jouons à Dieu. Nous devons le faire. Le patient insiste. Pensez-y bien - si vous devez vous soumettre à quelqu'un qui va fureter dans votre cerveau, qui choisiriez-vous? Le premier énergumène insécure ou celui qui se sait le meilleur? Vous devez toujours penser que vous êtes le meilleur, sinon vous ne pourrez pas faire de grandes choses tous les jours. Si c'est cela jouer à Dieu, alors je suis bien heureux de jouer ce rôle ». Harvey Cushing, autre neurochirurgien, rapporte les propos de Stephen Paget qui affirmait que«si une vie de médecin ne peut pas être une vocation divine, alors aucune vie n'est une vocation et rien n'est divin». Dans une étude sur la médecine, Coldefy s'émerveille des progrès de l'art médical et se pose la question:«Une parcelle du pouvoir divin serait-elle tombée dans les mains de l'homme»? Auprès de Madame Bovary empoisonnée, Flaubert ne fait-il pas surgir dans«le frémissement des vitres», la berline du bon docteur Larivière:«L'apparition d'un dieu n'eût pas causé plus d'émoi».

    Aucun olympe n'assure, cependant, l'immortalité à ce dieu mortel. C'est pour le médecin aussi qu'Hippocrate a constitué le corps comme lieu de la santé. Le médecin sait qu'il fournit une mythologie à l'homme moderne en lui faisant croire que la médecine viendra à bout de toutes les maladies. Il est souvent, selon Ferdinand Bardamu, plus malade que ses patients, spectateur d'un monde où la maladie devient la base de toute croyance en la vie. Créateur du mythe, le médecin peut-il lui-même y croire? Malgré ses recherches sur la médication, Magendie s'en méfiait, comme si les médecins doutaient des médicaments comme l'athée doute du néant et le chrétien de l'au-delà. Serait-ce la raison qui amène le médecin à prévenir davantage que guérir lorsqu'il s'agit de sa personne? Comparés aux avocats, les médecins sont plus«préventifs». Ils sont en tête des ex-fumeurs. Quelle autre profession a ses olympiades?

    Vouloir démêler la complexité de l'antinomie médecin-malade est un aveu de crise d'affirmation, une tentative de rompre la volonté d'échapper à l'identité, une reconnaissance de la protestation de la subjectivité. Comment le producteur de soins, devenu malade, devient-il consommateur de soins? Devient-il prosommateur? Comment le médecin malade peut-il se prescrire le médecin-remède?

    De l'Antiquité grecque et romaine à la médecine moderne, de l'Asie à l'Afrique en passant par l'Amérique, du christianisme à l'islam, de la mythologie à la psychanalyse, que signifie être médecin, que signifie être malade? Et comment se comporte le premier lorsqu'il est simultanément le second? Il faudrait interroger les mythes, les rites, les chroniques, les statistiques et les intéressés. Le résultat ne serait-il pas un tableau où toutes les possibilités se côtoieraient avec des zones d'ombres et de lumières, de couleurs vives et de demi-teintes? Y aurait-il une constante? Des invariants? Les témoignages sont relativement rares. Pourtant la fiction et la réalité se ressemblent. Quel médecin n'a pas souvenance d'un collègue qui diagnostique, au négatoscope, son propre cancer pulmonaire comme c'est le cas du docteur Françoise Gaillant? Le médecin ne réagit-il pas comme elle?«Alors je laisse tomber, tout: le cliché, mon corps sur une chaise, ma dignité. Je me mets à gémir et à me balancer d'avant en arrière, sans pouvoir m'arrêter. Je suis brutalement une autre, une personne différente qui a échappé à la civilisation et aux habitudes culturelles. Je gémis sauvagement... » Le recours au roman nous apprend que le médecin est vulnérable et qu'au rang des simples mortels, il se tourmente. La réalité est semblable. Un chirurgien a raconté son expérience. Placé au programme opératoire à cause d’un ulcère gastrique, il répète le scénario de l'opération et des complications possibles:«Quel dommage que je sois médecin: cela augmente les chances de complications post-opératoires». Et effectivement, elles vont déferler! Après avoir frôlé la mort, le chirurgien épilogue sur l'embolie pulmonaire qui a failli l'emporter:«Enfin, grâce à ce caillot migrateur, je sais comment je me comporte devant la mort. Et cela ne m'inspire pas une fierté débordante».

    Le médecin ne se paye pas d'illusion devant la maladie. Rares sont ces médecins comme celui rencontré par Gustave Thibon, à qui il raconte«ces lamentables grâces d'état accordées aux médecins et par lesquelles, atteints des plus terribles maladies dont ils connaissent à fond les symptômes et l'issue fatale, ils arrivent à se faire sur leur état les mêmes illusions qu'un ignorant ». Comme le note Lacan, le médecin est«celui-supposé-savoir». Soulignons encore l'aspect dionysiaque des maladies qui frappent le médecin, privilégié du«cochonôme» qui n'arrive qu'à eux. C'est le morbus dominorum et le dominus morborum, le mal des seigneurs et le seigneur des maux. La maladie pourchassée, se retournant contre le médecin pourchasseur, s'y concentrerait et s'y intensifierait! Punition de celui qui sait? Avec ironie, Clavreull' le suggère:«Car chacun sait et dit que ce sont les médecins eux-mêmes qui ont les maladies les plus déroutantes, les plus résistantes aux traitements. Sans doute, ces malheurs sont-ils la juste punition de ceux qui ont goûté aux fruits de l'Arbre de la Connaissance du bien et du mal».

    Le philosophe Jean Brun explique ainsi les forces dionysiaques au sein même du savoir contemporain:«Ainsi naissent ces esthétiques du pathologique dans lesquelles l'étrangement maladif devient l'occasion inespérée d'entretenir les évasions dionysiaques de l'existence». Le«cochonôme» est le modèle du jamais vu et peut être considéré«comme un prodige dont le surgissement apporte quelque message de l'Inconnu». Si Alfred de Vigny aimait«la majesté des souffrances humaines », un médecin, Sir Williams Osler, n'en était pas moins touché puisqu'il considérait le discours sur la maladie comme une sorte de divertissement des Mille et une Nuits.

    Rencontre d'une conscience et d'une confiance serait l'essence de la relation thérapeutique. Comment une conscience qui sait sa vulnérabilité physique peut-elle inspirer la confiance nécessaire à la guérison de l'autre? Freud âgé, gravement atteint par la maladie, n'inspire plus confiance et sa clientèle diminue:«Il est compréhensible que les malades ne se précipitent pas chez un analyste d'un âge offrant si peu de garanties ». Son comportement devant la maladie est d'ailleurs assez conforme au modèle retracé chez tous les malades avec certains particularismes propres aux médecins. Apprenant son diagnostic de cancer, il n'a aucune illusion sur le traitement et demande alors à son médecin«de lui procurer les moyens de mourir». C'est la détresse totale qu'il avoue d'ailleurs à son amie Lou Andreas-Salomé:«Je partage complètement votre opinion sur la détresse que nous éprouvons devant les maux physiques particulièrement douloureux». Puis, il réagira en investissant dans sa production:«Il faut espérer que la psychanalyse me survivra». Il a la conviction qu'il va bientôt mourir.«J'ai profondément empreinte en moi la conviction pessimiste de ma fin prochaine. » Après la dépression, la misanthropie qui ne doit pas aider à la thérapie de ses patients:«J'éprouve une aversion contre le commerce des hommes». Puis, à nouveau, il tente de réagir en s'entourant d'une«carapace d'insensibilité ... À part cela, mon existence est encore supportable». Puis, nouvelle alternance de lassitude et aspiration au repos:«Je crois avoir honnêtement mérité le repos». Il se réfugie dans l'ironie:«Peut-être les dieux sont-ils cléments en nous rendant la vie plus désagréable quand nous devenons vieux. À la fin, la mort semble moins intolérable que les multiples fardeaux que nous portons». Il semble même avoir un moment de colère:«Je déteste ma mâchoire mécanique ». Malgré la tentation de tout lâcher, il s'accroche:«Je ne sais pas si je pourrai encore créer quelque chose; je ne le crois pas, mais je n'en ai pas le loisir tant il me faut m'occuper de ma santé ». Le suicide le hante cependant:«Si j'étais seul, il y a longtemps que j'en aurais fini avec la vie ». Dans ce désir de mourir, il continue à s'analyser:«Je crois avoir découvert que le désir du repos éternel n'est pas quelque chose d'élémentaire et d'originel ... » Deux ans avant sa mort réelle, il parle déjà de lui au passé:«Mon œuvre est derrière moi».

    Ellenberger précise qu'en plus de ses 33 opérations, Freud avait aussi subi des«traitements aux rayons X et au radium. Il avait la cavité buccale pleine de cicatrices et, pendant des années, il fut obligé de porter une prothèse compliquée. Il y eut des périodes où il ne pouvait plus parler, avalait difficilement et n'entendait plus guère. Mais, il ne manifestait ni impatience, ni irritation et ne s'apitoya jamais sur lui-même. Il refusa tout analgésique afin de garder toute sa vivacité d'esprit». Freud malade se comporte comme tout homme malade mais il a les tics du médecin. Dès l'annonce de la nature de sa maladie, il souhaite mourir mais il vivra encore 17 ans, jusqu'à 83 ans! Freud n'échappe pas à la maladie comme métaphore. Il se considérait comme un mort en puissance et non pas comme un malade; c'est pourquoi il réclamait une destruction physique devant la redoutable matérialité du cancer. Sauf pour la décathésis, les sept stades de l'agonie se retrouvent assez aisément dans le comportement de Freud. Choc devant l'appréhension de la mort, dénégation par recours multiples à la chirurgie, révolte au point de devenir misanthrope, dépression avec phase de rémission, colère, acceptation mitigée d'un état encore supportable. Le refus de l'analgésie n'est pas une exclusivité du médecin. Il se rencontre souvent chez les gens qui veulent rester lucides mais, chez le médecin, l'analgésie fait souvent peur car il craint les effets secondaires. Les narcotiques dépriment les centres respiratoires, stimulent les centres du vomissement, provoquent le sommeil, endorment la conscience. Le cancéreux traité par des narcotiques mange moins, dort plus, se déshydrate plus facilement, souffre plus rapidement de pneumonie et meurt donc plus rapidement. De plus, le médecin a une peur viscérale des narcotiques au point de s'en abstenir très souvent dans le traitement des patients. En effet, 73% des patients ne seraient pas soulagés par les médecins. Entre la pratique et le possible, il y a un fossé que les explications rationnelles d'effets secondaires ne comblent pas. Les médecins ne semblent pas se rallier à la définition de la santé de Leriche: c'est la vie dans le silence des organes. Les souffrances non diagnostiquées ne sont-elles pas dirigées vers le psychiatre, faute de savoir quoi en faire?

    Bien qu'ils ne suivent pas une courbe binômiale, les comportements des médecins malades ont des profils superposables. Le prochain exemple est tiré du récit qu'a bien voulu me faire, pour le présent ouvrage, un aimable confrère récemment atteint par la maladie. Dès les premiers symptômes, il soupçonne par projection et sous le couvert de l'ironie une intervention cosmique punitive pour expliquer sa maladie survenue un dimanche: le médecin«veut-il se punir d'un dimanche sans travail»? N'y a-t-il pas dans la maladie des tentatives de fuites et de compensations? Il s'autodiagnostique mais il ajoute:«J'avais besoin qu'un autre me confirme ma première impression diagnostique». Le médecin, même s'il sait, a donc besoin de faire authentifier sa maladie. Ainsi légitimé, il est apaisé. En nommant le mal, la crise engendrée par la maladie, la rupture avec le monde des bien-portants cessent. Le shaman guérissait ainsi. Une fois son état authentifié par l'initié, l'homme de science, le spécialiste, il peut jouer son rôle de malade:«Cela m'a frappé ... j'étais devenu pour la première fois un patient». Ce médecin n'échappe pas à l'aspect du rarement vu et il y ajoutera même une nuance; s'il s'agit bien d'une maladie commune, elle est rendue exceptionnelle par son déroulement déroutant:«Je croyais que les bizarreries médicales se retrouvent souvent chez le personnel soignant». Il n'échappe pas non plus à l'angoisse de la chirurgie annoncée: il en connaît le scénario et les complications possibles. Il connaît même les défauts et les errances passées du chirurgien qu'il côtoyait, hier encore. S'il cache son angoisse à ses patients et à son personnel, peut-il confier ses craintes à son épouse?«Pourquoi l'inquiéter? C'est moi le docteur. » Avouer sa souffrance pourrait paraître comme une démission. La«confiance au chirurgien» est une reconnaissance dans l'efficacité de la médecine qui permet un certain degré d'insouciance devant la maladie. À l'hôpital, il aura droit à certaines considérations:«Un docteur soigné à l'hôpital où il œuvre a évidemment des droits qu'un patient ordinaire n'a pas ». C'est la réalité contraire à ce V.I.P. syndrome qui lui fait dire avec humour ce qu'il se juge en droit d'espérer. La chirurgie est sans bavure dans son cas; le chirurgien ne l'est pas. Le médecin-patient déplore que le travail du chirurgien se termine avec le dépôt du bistouri alors que l'épouse, dans le«corridor», se nourrit d'anxiété. Le post-opératoire est aussi très révélateur:«J'ai pu facilement passer cette première journée sans narcotique, ce qui n'a que renforcé ma conviction de docteur que nous prescrivons trop». Il est, au contraire, reconnu que les médecins ne prescrivent pas suffisamment de narcotiques. Masochisme? Peur irrationnelle des narcotiques? Puis, ce sera la convalescence exceptionnellement courte! L'insécurité financière y joue un rôle qu'il reconnaît d'ailleurs:«Il est certain que l'absence de revenu pendant près d'un mois a joué un rôle déterminant dans la longueur de ma convalescence». Regrettant un moment de ne pas avoir été un salarié de l'État pour jouir d'une plus longue convalescence, il avoue, face à ce retour hâtif au travail, une fierté qu'il analyse:«Fierté d'être meilleur que les autres? Fierté de l'exemple? Fierté de médecin déjouant les normes nosologiques? Peut-être est-ce un peu tout cela à la fois». Comme conséquence sur la pratique future, il affirme:«Depuis lors cependant, ma perception des temps normaux d'une convalescence s'est modifiée ... La notion de gain secondaire, dans notre société, n'est-elle pas beaucoup plus large que celle traditionnellement reconnue»? Transformé par la maladie au point de«glisser du centre gauche vers la droite», il conclut qu'il ne recherchera pas, quel que soit le régime, ces«gains secondaires élargis» pour lui-même. En effet, indépendamment des conditions futures d'exercice,«je serai toujours, comme docteur, indépendant d'esprit et conscient des responsabilités que me donne ma profession. N'est-ce pas même cette recherche des responsabilités qui nous amène à la médecine? La régression qui s'installe souvent chez le malade n'est jamais venue aggraver la dépendance temporaire dans laquelle ma maladie m'avait placé. C'est peut-être pour cela qu'un médecin malade n'est pas un malade ordinaire». Cette volonté de revenir au poste le plus tôt possible me paraît assez caractéristique de l'ensemble des médecins malades. C'est une exigence absolue pour eux qui semblent perdre toute dignité à être malades. C'est aussi une bizarrerie car le médecin est aussi celui qui sanctionne, dans notre société de productivité, le droit à l'arrêt de travail que confère le fait de tomber malade.

    Ces exemples démontrent la dualité du médecin malade.«Un médecin malade est quelqu'un qui sait et quelqu'un qui souffre et ce sont deux êtres distincts. L'un subit et ne comprend pas; l'autre tâche de comprendre et ne peut que subir. La confrontation ne tolère aucun compromis, que la dualité soit en une seule ou en deux personnes. Le seul savoir qui se dégage pour celui qui a été dans le cas d'assumer simultanément ces deux conditions est le savoir de la modestie du savoir. » Il Ce corps que le médecin a l'habitude de regarder comme un objet, porteur de maladies, devient soudain un sujet, révélant ainsi que dans la relation thérapeutique, du moins dans le modèle biomédical, il n'y a pas de rencontre avec un sujet. Un collègue habitué à traiter des médecins malades me signalait que le médecin fait un très bon patient à condition qu'il fasse abstraction du fait d'être médecin.

    Occulter le sujet est nécessaire à la médecine organo-techniciste. En entrant chez le médecin thérapeute, le médecin malade doit se dépouiller de sa partie subjective. Comme on n'entre pas dans un jardin les fleurs à la main, le médecin malade doit se soumettre et il n'est plus un«bon patient» lorsque, comme le suggère Montaigne, il joue avec la prescription:«Qui veid jamais médecin se servir de la recepte de son compagnon sans en retrancher ou y adjouster quelque chose». C'est plus fort que lui, le médecin«garde au fond de lui-même le goût de soigner et le besoin de guérir». Il y a des médecins hérétiques mais il n'y a pas de«défroqué de la médecine ». Le médecin malade doute. Beaucoup m'ont avoué qu'il leur répugnait tant de subir des tests qu'ils s'en abstenaient. Se savent-ils, comme le docteur Larivière de Madame Bovary«pratiquant la vertu sans y croire»? Ou comme le docteur Bohler qui affirme:«Nous devons irradier le calme, la confiance, la force ... Nous devons représenter quelque chose à quoi nous ne croyons pas nous-mêmes ... même si nous devons nous y briser! Et cette brisure doit être dissimulée, cachée dans quelque coin à la manière des bêtes qui se cachent pour mourir». C'est pourquoi le médecin consulte avec discrétion, selon un rituel qui aura commencé par ses propres interrogations, ses propres investigations, parfois ses propres thérapies. Il aura souvent fait confirmer ou infirmer ses impressions en soumettant négligemment à ses collègues l'hypothèse d'un cas qui cache le sien propre. Sa subtilité le poussera même à utiliser le subterfuge des cours pour y apprendre davantage sur son propre compte que sur celui de ses patients. Des statistiques parcimonieuses sur les consultations du médecin malade laisseront à ce dernier l'illusion de son invulnérabilité. Mais, l'absence de statistique ne signifie pas l'inexistence des consultations.

    Le médecin malade consulte mais cette consultation ne s'ébruite pas. Il consulte volontiers son milieu si la maladie n'est pas«honteuse», toujours un autre milieu dans le cas contraire. Au Québec où le tissu social est«tricoté serré», une économie restrictive entoure la maladie du médecin et le médecin malade établit avec son consultant un code plus ou moins secret d'épuration discrétionnaire que sous-tend l'absence de compilation et de discours figé dans le texte, surtout s'il s'agit de maladies« psychiatriques », ces malades étant toujours«transférés» à l'extérieur. Est-ce un vieux rite d'exorcisme, la maladie mentale étant toujours aussi incomprise qu'à une lointaine époque, même chez les médecins? Le mal psychiatrique n'est pas déductible comme en médecine empirique. Il demeure un intrus mystérieux qu'il convient donc d'exorciser. En acceptant de jouer ce rôle de malade, le médecin est confronté à sa propre identité et toute sa pratique ultérieure peut s'en trouver modifiée. La découverte du sujet dans la maladie pourra lui révéler qu'il n'existe pas, dans le modèle biomédical, de véritable relation patient-médecin. Nous l'avons vu, le médecin n'est pas un homme aux yeux du malade: il est une image. Il représente non la personne du médecin mais une autre entité qu'on appelle le corps médical. À ce titre, Clavreul a raison d'écrire:«Malades et médecins ont à peine le même vocabulaire, sûrement pas le même langage sauf si le malade est lui-même médecin et, même dans ce cas, le problème se pose autrement, puisqu'on affirme volontiers que le médecin est très mauvais juge de son propre cas. On ne cite que comme des exceptions admirables les cas où les médecins font le constat lucide de la maladie qui les emporte. Car l'adoption du discours médical implique une désubjectivation que ne permet guère la position du malade. Quand un médecin juge avec lucidité de son propre cas, c'est à juste titre qu'on y voit une prouesse, c'est une prouesse subjective et non pas technique».

    Malgré la nécessaire discrétion qui entoure le traitement des médecins malades de maladies psychiatriques, la littérature médicale est très bavarde à ce sujet, créant le paradoxe de la verbalisation sur le silence. Les amateurs de statistiques pourront la consulter: ils y verront des contradictions qu'on reconnaît en soulignant l'impossibilité d'études épidémiologiques quantitatives. Qu'il nous suffise de mentionner les problèmes qui affectent davantage les médecins. Interrogés, les médecins répondent avoir surtout mal à leur pratique et à leur mariage. Une étude plus systématique révèle qu'ils sont intoxiqués, déprimés, souffrant de conjugopathies, suicidaires et séniles. Les problèmes se distribuent également chez les Américains, les Anglais et les Canadiens. Sont-ils les accusés de la malpractice? Les Lloyds nous indiquent que non. Est-ce à dire que leur pratique n'est pas influencée par leurs maladies? Si tous reconnaissent aux maladies du médecin une profonde influence sur sa pratique, les opinions varient sur la nature de cette influence. Ainsi, ce n'est pas la présence d'un médecin alcoolique qui ferait préjudice mais son absence occasionnée par les libations.

    De plus, la maladie du médecin lui serait particulièrement néfaste par dénégation, autotraitement et absence de post-cure. Elle devient alors dévastatrice pour sa famille. L'intérêt porté au médecin malade se justifie doublement: l'intérêt de ses patients et le sien propre. Il appartient aux médecins, en tant que corps médical, de protéger aussi leurs confrères. Cependant, la peur de l'action disciplinaire complique l'action thérapeutique chez le médecin atteint d'affections psychiatriques. La perte de revenu, parfois même le retrait temporaire du droit de pratique, la majoration des coûts de traitements fournis à l'extérieur du milieu habituel ajoutent aux particularismes du médecin malade. L'attitude de disgrâce qu'il prend, la déception d'un idéal impossible, la stigmatisation de l'étiquette psychiatrique rendent le médecin très réticent au recours psychiatrique. La difficulté de la confidentialité de son dossier, surtout dans un milieu restreint comme celui de la médecine québécoise, le refus viscéral de jouer le rôle du malade retardent souvent une thérapie qui semble d'autant moins nécessaire que le médecin a souvent la possibilité et l'habileté de faire cataloguer son comportement comme variante de la norme. Codificateur de normes, il ne peut, par exemple, se juger lui-même autrement que comme consommateur de drogues: il lui faut un autre médecin pour lui rappeler qu'il dévie de la norme. De lui-même, il se voit normal, refusant la souffrance et la misère qui monte de son être. S'il prépare ses concitoyens à la retraite, le médecin devenu sénile occupe encore souvent son poste. Si d'aventure il consulte un collègue qui lui conseille la retraite, il devra assumer comme malade la perte de sa raison de vivre - son travail comme bouclier à l'anxiété - qu'il voulait justement raffermir en consultant. Une sous-évaluation statistique existe nécessairement dans de telles situations que le médecin apprend à dissimuler. La société ne tient d'ailleurs pas à savoir que ses médecins sont malades, réalisant ainsi une«double conspiration du silence». Niant sa maladie, échappant à la thérapie, le médecin malade devient une cible mouvante difficile à identifier. Même une fois repéré, le médecin malade est souvent soumis à un traitement insuffisant. L'encadrement permet cependant des résultats heureux. Les médecins doivent donc se soigner les uns les autres puisqu'il n'y a personne d'autre pour le faire.

    Ce malade pas tout à fait comme les autres est-il un être semblable aux autres? De quel ancêtre se réclame-t-il? Sendrail reconnaît le médecin dans le prêtre-guérisseur, le shaman:«La médecine naît avec la religion. Toutes deux participent du même besoin d'établir une relation avec des puissances capables de secourir l'homme dans ses tribulations ... » Sans altérité, il n'y a pas de médecin! Foucault met en doute cette origine qu'il place quant à lui dans«l’écriture et le secret, c'est-à-dire la répartition de ce savoir dans un groupe privilégié ... »Le Shou-Noung de la Chine ancienne, les Odin, Wate, Wieland, Mengloed et Odrun de la mythologie nordique, le dieu guérisseur Sarapis d'Alexandrie, le bouddha tibétain qui puisait les conseils divins de la médecine hindoue et du Nirvâna ne sont que quelques exemples des mythes anciens où des dieux protecteurs de la médecine transmettent le savoir médical. Le savoir des guérisseurs était donc comparable au pouvoir divin et l'on croyait qu'ils avaient conclu un pacte avec eux. Pour retracer l'ancêtre du médecin, du moins dans notre culture occidentale, il faut, avec Charles Kerényi, faire une promenade mythologique aux sanctuaires d'Asclépios.

    Les médecins grecs (les asclépiades) reconnaissaient et saluaient Asclépios ou Esculape comme leur origine, leur prototype, leur ancêtre spirituel et corporel. Pourtant ce dieu échappait aux canons de la beauté des divinités grecques: il pouvait se métamorphoser en serpent, forme sous laquelle il voyagea d'Épidaure à l'île tibérine lorsqu'en 295 av. J.-C. les Romains, ravagés par la peste, invitèrent Asclépios à Rome sur les conseils des livres sibyllins. Cette ombre au tableau de la divinité grecque signe le caractère spécifique d'Esculape, dieu«chthonien» ou«numineux» qui se distancie du monde olympien. Charles Kerényi rapporte ce que dit le poète anglais D.H. Lawrence du symbole du serpent:«Il va si profond qu'un bruissement dans l'herbe peut faire mouvoir dans l'homme moderne, le plus rigide même, les couches inférieures dont il n'est pas maître ». Dans le culte d'Asclépios, ce qui est enfoui au plus profond de l'homme se trouve amené à la surface. De l'ombre vers la lumière! Tout le culte d'Asclépios repose sur la manifestation de la lumière. Le coq, symbole du lever du soleil, était porté en offrande, au petit matin, au temple, par les femmes en reconnaissance de guérison. C'est la signification des paroles énigmatiques de Socrate mourant à Criton qui devra un coq à Asclépios, c'est-à-dire une dette de reconnaissance au lever du soleil, à la lumière qu'il pourra encore voir!

    Asclépios, né et déposé sur la montagne aux myrtes à Épidaure par une gourgandine amante d'Apollon, est trouvé, entre un chien qui le réchauffe et une chèvre qui le nourrit, par un berger ébloui par la lumière rayonnante de l'enfant. Des voix prophétisent que le nouveau-né trouverait tous les remèdes et ressusciterait les morts. L'évangéliste qui raconte la naissance du Christ me semble avoir des accents semblables. Henri Sigerist, l'historien de la médecine, établira aussi un parallèle entre Esculape et le Christ puisque le premier comme le Second eut une vie pure et sainte, exempte d'histoire scandaleuse. Effectivement, Asclépios guérira et ressuscitera même des morts. Or, ce dieu qui ressuscite les morts mourra à son tour, victime de la jalousie des hommes et du courroux de Zeus.

    Dans la version homérique, l'ancêtre du médecin n'est pas Asclépios mais Chiron. Asclépios n'est pas un dieu guérisseur. Il existe en qualité de père de Machaon et Podalyre, Hygée et Panacée. Il n'est élevé au rang de demi-dieu qu'après sa mort. Chiron, divinité très ancienne, prend comme centaure une forme mi-animale, mi-humaine. Ce n'est pas Asclépios mais Chiron qui enseigne la médecine à Podalyre et Machaon. Mais comme Asclépios, Chiron porte une blessure inguérissable. Le seul médecin qui soit invulnérable est le Paieon céleste. C'est le médecin des dieux, eux-mêmes vulnérables mais immortels. Le Paieon olympien est une source supérieure de guérison. Chiron, médecin divin blessé, est la figure la plus contradictoire de la médecine grecque. Malgré ses inépuisables possibilités de guérison, le monde de Chiron est un monde de souffrances éternelles. Il emportera sa blessure aux enfers, comme si la science primordiale qu'incarne pour la postérité le médecin des premiers âges mythologiques, précurseur du médecin divin, n'était rien d'autre que la connaissance se rattachant à une blessure qui fait souffrir sans trêve le guérisseur. Et pourtant, cette singulière contradiction qui s'exprime en Chiron est peut-être restée une contradiction de la médecine elle-même. Se mouvoir avec aisance dans les ténèbres de la maladie et y trouver les germes de la lumière et de la guérison, c'est l'apanage du génie de la médecine, aussi bien que de révéler les sources lumineuses et salutaires du Paieon.

    Pour comprendre le médecin malade, il faut jeter un regard sur les descendants de cet ancêtre. Plusieurs l'ont fait dans l'optique de sa relation avec des patients, d'autres ont tenté d'en saisir la dynamique du vécu quotidien, d'autres l'ont étudié depuis leur propre réflexion de médecin. Mais qu'elles soient économiques, philosophiques, psychologiques, sociologiques, les études du médecin portent toujours davantage sur le corps médical que sur la personne du médecin. Depuis quelques années cependant, la littérature médicale reçoit des réflexions, surtout de la part de psychiatres dont le rôle demeure primordial à cet égard, sur la faillibilité et la vulnérabilité du médecin.

    Au Québec, un portrait de la personne du médecin a été bien dessiné par l'un des nôtres. Une étude américaine, plus récente, y est en tout point superposable. La satisfaction synchrone des besoins personnels et de ceux d'autrui constitue un défi qui est relevé, avec un bonheur relatif, par des personnalités dont certains traits précèdent l'initiation médicale.

    Le futur médecin fonde sa vocation sur des désirs complexes de maîtrise de la vie qu'il divinise, c'est-à-dire sur des désirs de toute-puissance et d'autorité qui assurera efficience et efficacité à cette puissance. La motivation du candidat à la médecine est à la fois consciente et inconsciente.

    L'altruisme, le service, l'aide, l'intérêt pour la science, le prestige du statut, les possibilités offertes par la profession qui peut embrasser la clinique, la recherche ou l'enseignement, les différentes spécialités, la rémunération sécuritaire, la liberté et l'indépendance sont les motifs consciemment exprimés, lors des entrevues de candidats à la médecine. Mais les désirs d'indépendance peuvent bien couvrir des besoins inassouvis de dépendance. La volonté de maîtriser la vie oblige à en connaître les mécanismes intimes. Cette nécessaire curiosité de voir toujours plus intimement n'est pas éloignée du voyeurisme tourné à la fois vers le physique et le psychisme. La toute-puissance du médecin s'accommode mal de sa propre vulnérabilité qu'il rejette en se croyant immunisé contre la maladie. Le désir de toute-puissance peut, chez certains, signifier une réaction contre-phobique de la mort. En démontant les mécanismes de la maladie, la déjouer soi-même devient possible.

    Le candidat médecin est soumis à un rite initiatique véritable. Déjà«appelé» parmi les étudiants les plus performants, le candidat devra subir le stress d'une élimination draconnienne pour devenir«élu». Dans cet olympe, la compétition sera impitoyable jusqu'à la fin des études. Norman Cousins, connu pour ses sympathies à l'égard des médecins, a reçu, de la part d'internes et résidents qu'il voulait protéger contre leur propre compulsion, d'acerbes remarques d'où le sado-masochisme des heures de travail interminables et de la compétition féroce n'était point exclu. L'étudiant montréalais est aussi à l'abri du stress.

    Le stress de la vie du médecin aurait certaines particularités: responsabilité excessive, négligence de toute autre forme de vie que celle du travail, menace grandissante des poursuites, techniques à risques, surveillance par les pairs, violence contre lui-même et sa famille. La culture oblige à certains codes de conduite que le médecin suit avec fidélité; ainsi la certitude doit-elle se lire sur le visage d'un médecin qui doute. McCue remarque que le médecin d'aujourd'hui, contrairement à celui du passé, n'a expérimenté dans son enfance que des maladies banales. Assez bien renseigné sur les soins des maladies graves, il l'est moins sur leur sens. Ce sens peut d'ailleurs être difficile à retrouver à cause de facteurs aussi triviaux que la mobilité des populations, responsables d'une césure dans la compréhension du continuum morbide. Pour McCue, cette lacune involontaire entraîne la déroute psychologique de plusieurs étudiants confrontés à la maladie. Ils sont les premiers à prendre conscience des limites de leur force. Les autres continuent et poussent au-delà leurs énergies et leurs talents. Il n'est pas facile de s'avouer humain, au rang des simples mortels. Je ne peux pas être partout, je ne sais pas toujours! Pourtant, inéluctablement, un moment critique est atteint que tous doivent un jour reconnaître ou subir. Lafontaine évoque ce moment:«Le médecin devient plus conscient de la souffrance, de la chronicité, de la maladie mortelle non seulement chez ses malades mais à travers lui-même ... (Les médecins) sont frappés par les mêmes maladies mortelles que celles rencontrées chez les patients ... »

    Mais le médecin malade renvoie à son thérapeute une image que celui-ci tolère avec beaucoup de difficulté puisqu'il s'y reconnaît comme dans un miroir dans lequel il ne voit plus un confrère malade. La sécurité du thérapeute est elle-même compromise. C'est un problème majeur qui constitue probablement la particularité la plus significative du médecin malade. Le médecin malade ne serait-il pas un patient ordinaire, si le médecin thérapeute pouvait ignorer cette image projetée de lui-même? Le médecin malade ne fait pas que renvoyer au thérapeute sa propre image, notamment pour les maladies psychiatriques. McCarley, un psychiatre américain, note que«le médecin est bien au fait de la littérature pour se faire une opinion sur la façon dont il doit être traité. Il peut fortement influencer le choix des agents pharmaceutiques pouvant le guérir. Il peut même se les procurer, au gré ou contre le gré du psychiatre traitant». Le contre-transfert constitue donc une autre particularité chez le thérapeute et son malade médecin. Détestant le rôle du malade, le médecin malade se voit souvent refuser une demande de consultation en psychiatrie et lorsqu'il l'obtient enfin, il veut un traitement de faveur. Le médecin malade craint pour sa réputation et sa pratique qui peuvent subir le retentissement du trouble mental, car la société exige plus du médecin que de tout autre professionnel. Malgré ces embûches au traitement du médecin malade, ce dernier peut être un patient intelligent, énergique, motivé, habitué à répondre aux problèmes à l'aide de la raison. Il est d'ailleurs, le plus souvent, un collaborateur actif à son traitement et le thérapeute peut aussi le comprendre plus facilement.

    Nous n'avions pas la prétention d'épuiser un sujet si complexe en quelques pages. Nous avons tenté de démontrer que la personne du médecin, habituellement occultée dans le corps médical, peut, lorsque survient la maladie, retenir l'attention. Si ce mal n'existait pas, parlerions-nous des êtres qui supportent le médecin mythique? Si certaines structures sous-jacentes de la personnalité éliminent en quelque sorte, de façon naturelle, les mauvais candidats à la médecine, une iatrologie, sous-discipline de l'anthropologie mais préoccupée de la personne du médecin, ne permettrait-elle pas de mieux préciser le profil idéal du futur candidat à la médecine?

    Aucun médecin ne recevra jamais plus, comme son ancêtre l'asclépiade parvenu à maturité en était honoré, une couronne d'or, symbole solaire d'une science lumineuse et divine. Notre culture voit le médecin dans la perspective plus réaliste d'un spécialiste parmi d'autres. La société lui accorde encore une haute considération mais lui permet d'être lui-même malade, du moins physiquement. Elle réalise ainsi dans la maladie un égalitarisme qu'elle ne voyait autrefois que dans la mort. Mais, le médecin n'est décidément pas un malade comme les autres, sa maladie demeurant mythique. Affirmer qu'il n'est pas un malade ordinaire, que sa mort exige l'apothéose d'une maladie rare ou déroutante, c'est maintenir la puissance symbolique du médecin autrement affadie par des maladies triviales. Toutes les maladies du médecin peuvent bien appartenir aux mythes tout en continuant à signifier l'ordre culturel dans lequel nous vivons. Ce discours ne porte plus sur la vérité des maladies du médecin mais sur celle, dissimulée dans les plis de ce discours, de notre culture. La maladie du médecin est une vérité qui cache une autre vérité, concourant ainsi à relativiser la société qui en parle. L'ethnomédecine nous enseigne qu'au contact de la médecine occidentale, les médecines«primitives» doivent modifier le rôle du guérisseur, mais plus celui-ci accepte de changer, plus la culture indigène est menacée. Le médecin primitif, tout en protégeant son statut qui est nécessaire à son efficacité thérapeutique, a aussi un effet tampon sur la culture de son groupe. Devant l'idéologie et les comportements de la culture dominante, le médecin«primitif» doit sélectionner, pour son adaptation, les changements qui lui permettent de conserver son rôle. Le médecin actuel agit-il autrement? Il accepte de jouer le rôle de malade si la maladie, dévoilant davantage ses arcanes, le fait accéder à un savoir secret qui le rend encore meilleur médecin. L'ostracisme dont notre culture frappe la maladie mentale fait refuser au médecin ce rôle de malade«psychiatrique » qu'il fuit par de multiples stratégies, allant même jusqu'à assimiler ceux qui lui offrent de l'aide à des dénonciateurs appartenant à un groupe d'oppresseurs, plus fonctionnaires que médecins.

    Pour s'instituer médecin, faut-il se destituer comme malade? Le refus du rôle de malade oblige le médecin à porter le masque de l'invulnérabilité. La médecine serait-elle fondée sur une méprise? Ne serait-elle opérante que par le bris d'unicité de celui qui la pratique, le reléguant à une certaine clandestinité? Quelle est la gravité de répercussion sur la personnalité du médecin lorsque son identité est ainsi dissimulée? Ces quelques pages ont tenté de dépouiller les déguisements de cette clandestinité mythique pour faire apparaître le médecin actuel dans le rôle de malade.

    Comment, devenu malade, le médecin pourra-t-il jouer son rôle? Je laisse aux prophètes le soin de nous dire s'il sera synthétiseur d'une médecine globale. Déjà monstrueuse, dinosaurienne, donc en crise, la médecine est insaisissable pour les médecins eux-mêmes. Comment le médecin résistera-t-il à la crise? Comment pourra-t-il profiter de cette crise? Comment acquerra-t-il une personnalité qui lui fera encore éviter davantage les maladies physiques et mentales? Voilà plus de questions que de réponses! Ce qui est certain, c'est la mort du médecin dans son incarnation actuelle. Il mourra sacrifié, mais à son insu des forces de reconstruction fermenteront au même moment de sa désagrégation pour le faire renaître autre, sublimé, refondu, au service d'une société qui aura toujours besoin de ces individus qui pensent les problèmes de l'intérieur du corps social. Montaigne savait mourir«sachant bien que le savoir vivre en naîtrait automatiquement ».
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Informations
    L'auteur

    Maurice Thibault
    Médecin généraliste. En 1985, le docteur Thibault était vice-président de la société québécoise de gériatrie.
    Mots-clés
    Le médecin comme remède
    Extrait
    « Contrairement au shaman ou autres guérisseurs primitifs, le médecin moderne n'a pas besoin d'avoir été malade pour exercer la médecine. Un pédagogue américain le rappelait à des étudiants en médecine:«Il n'est pas nécessaire au médecin d'avoir eu une maladie pour en connaître les éléments, mais cela en aiguise la perception ... Si on se soumet à des analyses gastriques, des cathétérismes, des ponctions veineuses, des lavements barytés et autres, on acquiert une vision approfondie de l'immense différence qu'il y a entre donner et recevoir! » Sauf pour les problèmes de personnalité, il faut aussi admettre que les occasions d'avoir été malade avant l'entrée en médecine sont moindres qu'aux époques et géographies du shamanisme. Le médecin ne doit pourtant pas tenir pour acquis que le rôle de malade lui est bien connu car, comme le notait un psychiatre américain,"même lorsqu'ils comprenaient davantage le rôle du malade, les médecins étaient de notoires piètres patients". »
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