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    Dossier: Patrimoine

    Maurice Richard, élu dans Crémazie, mais par qui?

    Jacques Dufresne

    En marge de la décision de donner le nom de Maurice-Richard, un joueur de hockey devenu un mythe, à la circonscription de Montréal connue jusqu’ici sous le nom de Crémazie, l’un des pionniers de la poésie au Canada français.

    En 2014 le gouvernement Harper a proposé de donner le nom de Maurice Richard au Pont Champlain. L’opinion publique québécoise l’a forcé à revenir sur sa décision. Il est encore temps de forcer le gouvernement québécois à faire de même.

    Dans ce cas comme dans le précédent ce n’est pas l’importance de Maurice Richard qui est en cause, mais le respect du passé, celui des mythes fondateurs et un sens de la hiérarchie indissociable de l’idée même de civilisation.

    Peut-on seulement imaginer que le lycée Victor Hugo de Paris devienne le lycée Zinédine Zidane ? Une réécriture de l’histoire de même nature vient de se produire au Québec et personne ne semble s’en émouvoir. L’historien Jean-Charles Panneton, cité par Radio-Canada[1], est d’avis que le grand poète peut se consoler à la pensée que son nom reste associé à une station de Métro, un boulevard et une quinzaine de rues dans des villes de province. Argument faible. Maurice Richard a déjà son aréna et on pourra associer son nom à autant d’institutions qu’on le voudra dans l’avenir, à commencer par le nouveau réseau de transport de Montréal. Effacer le passé pour faire place au présent c’est fermer les portes de l’avenir.

    Aux yeux de l’amateur de hockey d’Ahuntsic par qui cette mutation est venue, M. Martin Longchamp, Octave Crémazie méritait d’être détrôné parce qu’il n’a jamais vécu dans le quartier. Eût-il voulu se plier à cette condition aberrante, le pauvre poète n’aurait pas pu le faire pour l’excellente raison que le quartier en cause n’existait pas en 1850 !

    La décision a été contestée.  Henri Dorion, ancien président de la Commission de toponymie du Québec, a poliment rappelé au journaliste sportif du Devoir qui l’interviewait : « Je n’ai rien contre Maurice Richard, il est sûrement une grande figure du sport, mais détrôner un nom historique pour un nom actuel, à mon avis, ça n’a aucun sens »[2]. La mobilisation contre cette réécriture de l’histoire n’a hélas ! pas été à la mesure de l’enjeu.

    La députée du comté de Crémazie, Marie Montpetit, celle qui a porté la rondelle dans le filet de Québec est d’avis que Maurice Richard est plus digne qu’Octave Crémazie d’être présent à l’Assemblée nationale. «Il compte parmi nos plus illustres idoles et nos modèles les plus inspirants. Je suis très heureuse qu’il trouve une place de choix au sein de la maison du peuple québécoise, peuple qu’il a aidé à faire grandir.»[3]

    De deux choses l’une, ou bien madame la députée ignore tout de l’histoire du Québec ou bien, si elle la connaît, elle a délibérément voulu détruire le mythe fondateur de la nation canadienne-française d’abord, québécoise ensuite. Je lui fais l’honneur de croire que c’est la deuxième branche de l’alternative qui est la bonne. Quoiqu’il en soit, les membres de la commission de la représentation électorale connaissaient sûrement la signification et la portée de leur décision.

    Je renvoie ici le lecteur à un article[4] d’Ingo Kolboom, universitaire allemand qui fut et demeure l’un des meilleurs amis du Québec dans le monde. Il a été notamment président de l’Association internationale d’études québécoises. Comme il est aussi un ami personnel, j’ai pu noter qu’il connaissait notre histoire et notre littérature mieux que plusieurs d’entre nous, mieux que moi, en particulier, je l’avoue à ma courte honte.

    Notre singulière histoire l’intriguait. Nous étions pour lui un miroir en même temps qu’un point d’interrogation. Né en 1947, il a connu à l’âge de vingt ans les problèmes d’identité propres aux peuples vaincus. Le nationalisme ne pouvait que lui inspirer les sentiments les plus négatifs. C’est pourquoi il a été un fervent partisan de l’Europe, à la construction de laquelle il a contribué en tant que membre du conseil franco-allemand.

    Bon nombre de ses amis québécois étant nationalistes, cette orientation trouvait quelque grâce à ses yeux et il a tenté de la comprendre. Le point de départ de sa recherche était un livre[5] d’un autre intellectuel allemand ou plutôt germano canadien, Heinz Weinmann.

    Le nationalisme d’ici ne serait pas né de la victoire de Carillon (1758) et de la défaite des plaines d’Abraham. Il serait plutôt le résultat d’un mythe fondateur qui lui-même fut l’œuvre d’une élite littéraire et cléricale, représentée par Octave Crémazie, et par celui qui a fait connaître son œuvre, l’abbé Casgrain. Dans la perspective historique où se situe Ingo Kolboom, les mythes fondateurs prennent souvent l’allure d’une défaite transformée en victoire. Tout commença avec la publication du Drapeau de Carillon, en 1858, à l’occasion du centenaire de la bataille. Il s’agit d’une épopée lyrique dans le style et l’esprit romantiques :

    Pensez-vous quelquefois à ces temps glorieux

    Où seuls, abandonnés par la France, leur mère,

    Nos aïeux défendaient son nom victorieux

    Et voyaient devant eux fuir l’armée étrangère ?

    Regrettez-vous encor ces jours de Carillon

    Où, sur le drapeau blanc attachant la victoire,

    Nos pères se couvraient d’un immortel renom,

    Et traçaient de leur glaive une héroïque histoire ?

     

    (...)

    A quelques jours de là, passant sur la colline

    A l’heure où le soleil à l’horizon s’incline,

    Des paysans trouvaient un cadavre glacé,

    Couvert d’un drapeau blanc. Dans sa dernière étreinte

    Il pressait sur son cœur cette relique sainte,

    Qui nous redit encore la gloire du passé.

    Les goûts ont changé, on sent peut-être le souffle des modèles français dans ce lyrisme, mais la distance entre Crémazie et Hugo n’est pas telle qu’on doive avoir honte du premier ici alors que le second est toujours lu et célébré en France.

    Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !

    Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,

    Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,

    La pâle mort mêlait les sombres bataillons

    Le poème de Crémazie devint pour le peuple d’ici l’équivalent de ce que fut l’Évangeline de Longfellow pour les Acadiens. Il s’ensuivit un nationalisme ultra catholique qui s’accommoda de la domination britannique. « Ce nationalisme, écrit Ingo Kolboom s'est rapidement effrité lors de la Révolution tranquille du Québec moderne des années 1960, ce qui n'est pas le cas du paradigme mémoriel qu'il avait créé. Il est vrai que sous l'influence des nouvelles valeurs anticléricales, il a dû subir un processus de laïcisation, mais la maxime officielle du Québec moderne - « Je me souviens » - conserve les références fondamentales de l'histoire franco-canadienne. Qu'il s'agisse des libéraux ou des souverainistes, les Québécois d'aujourd'hui continuent eux aussi à faire de la défaite de 1759/60 un mythe fondateur, peut-être plus encore qu'auparavant, bien que la vision nostalgique de l'ancienne Nouvelle-France ait fait place à une lecture plutôt lucide et différenciée.

    Dans la mémoire collective, qui avait transformé le martyre en fierté nationale, la Défaite resta cependant une image mémorielle à connotation historique marquée ; celle-ci connut une seconde naissance dans le Québec contemporain, à travers nombre de textes littéraires, politiques et historiques, d’iconographies et de films, mais cette fois-ci en tant que référence de légitimation politique pour les mouvements autonomistes québécois de tous bords. Le « drapeau de Carillon » perdit certes son caractère de relique ultra-catholique - et son hagiographe Crémazie fut ainsi relégué au débarras de la littérature -, mais l'image mémorielle liée au drapeau réussit à être revitalisée culturellement et politiquement dans le contexte « fortement laïcisé » de la Révolution tranquille et de ses conséquences. »[6]

    C’est à cette image mémorielle que s’en prend la députée d’Ahuntsic Marie Montpetit quand elle justifie la destitution de Crémazie en rappelant que Maurice Richard « a fait grandir son peuple ».  Comme si le grand poète l’avait diminué alors qu’il en avait fait l’unité ! Et c’est le parti politique de la révolution tranquille qui transforme son amnésie en populisme, avec la complicité d’un parti, la CAQ, qui se dit nationaliste.

    Il faut reconnaître que si le maire Montréal exagère un peu quand il dit que Maurice Richard est plus grand que nature, cet homme est plus qu’un excellent joueur de hockey. En 1955, au lendemain de l’émeute du Forum liée à sa suspension par la ligue, l’éditorialiste André Laurendeau, écrivait dans Le Devoir : « Le nationalisme canadien-français paraît s’être réfugié dans le hockey. » Et Richard, soulignait-il, est « devenu un héros national »[7].

    Laurendeau associait ainsi le Rocket au mythe fondateur, ce qui ne l’élève toutefois pas au niveau de Crémazie. Le poète illustre une forme plus élevée de civilisation que l’athlète. Ce que Pindare, pourtant poète des athlètes, avait compris. « Le mot vit plus longtemps que l’exploit quand, par une faveur due aux Charites, notre langue le tire des profondeurs de notre cœur.»[8]

    J’étais enfant quand Maurice Richard accomplissait ses exploits. J’en suis encore émerveillé, mais c’était aussi l’époque où mon père vendait son beurre à vil prix à des intermédiaires anglais de Montréal, lesquels le revendaient en Angleterre avec des profits semblables à ceux que les propriétaires des Canadiens de Montréal tiraient des prouesses du Rocket. Cet homme « plus grand que nature », était-il un Dieu du stade ou un esclave des arènes ? Est-ce notre moi héroïque nous retrouvions en lui ou notre esclavage ? Ou les deux en même temps ? On crée déjà un malaise en posant la question, malaise qu’a ressenti l’écrivain Jean Barbeau au point d’en tirer une tragi-comédie intitulée La coupe stainless, une pièce, sur les porteurs de rondelles, qui n’a pas eu le succès qu’elle méritait parce qu’elle révélait des faits intolérables pour l’amour propre des Québécois.

     



    [1] http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1020028/octave-cremazie-portrait-histoire-nom-montreal-circonscription-maurice-richard

     [2] http://www.ledevoir.com/politique/quebec/493105/d-octave-cremazie-a-maurice-richard

     [3] http://www.ledevoir.com/politique/quebec/493105/d-octave-cremazie-a-maurice-richard

     

    [4] http://agora.qc.ca/documents/de_la_nation_canadienne_francaise_a_la_nation_quebecoise

    [5] Heinz Weinmann, Du Canada au Québec. Généalogie d’une histoire, Montréal, L’Hexagone, 1987

    [6] http://agora.qc.ca/documents/de_la_nation_canadienne_francaise_a_la_nation_quebecoise

    [7] http://www.ledevoir.com/non-classe/479989/carte-electorale-pour-2018-au-dela-de-maurice-richard

    [8] Néméennes IV, 7.

    Date de création : 2017-03-09 | Date de modification : 2017-03-09
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    L'auteur

    Jacques Dufresne
    Mots-clés
    nation, Crémazie, Québec, Canada, mythe fondateur, Évangéline
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