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    Dossier: Ville

    Les villes, visage des nations. Erreurs d’hier, à éviter demain

    Jean-Pierre Bonhomme

    Voici, sur les villes du monde et celles du Québec en particulier, un témoignage prophétique, celui d’un penseur, Jean-Pierre Bonhomme, qui, au cours d’une longue carrière au journal La Presse, en tant que spécialiste de la scène municipale et de l’environnement, a pu mettre son idéal de beauté à l’épreuve des réalités économiques et politiques. Il a par exemple corrigé les épreuves d’un livre, La Solution, où, en 1970, René Lévesque proposait la propriété collective du sol urbain. (partie des Actes du colloque Ville intelligente/Ville organique, tenu à Thetford Mines les 27 et 28 septembre 2018).

    Je viens vous voir et vous parler parce qu’au terme de décennies d’observations et d’escarmouches dans le domaine de l’harmonie des choses j’ai encore un mot à dire et c’est à propos d’ordre et de beauté… de beauté publique.

    Je sais que ce mot Beauté,  n’a pas une grande popularité, mais il existe dans le vocabulaire et il n’est pas aussi entaché de préciosité qu’on peut le croire. La Beauté c’est l’harmonie créatrice, cet art, cette vertu qui est une précondition au confort et au bonheur, le résultat de l’harmonie des choses. Une réalité qui doit sortir de l’âme des architectes, par exemple, et de bien d’autres experts publics. Ce n’est certes pas un domaine réservé aux élites et quand la beauté arrive on s’en aperçoit et on s’en émeut. Le contraire de ce dont je veux vous parler, c’est la laideur. Ce sont des états de fait, d’âme; c’est l’un ou l’autre.

    Le Québec, avec ses institutions, son gouvernement, son État souverain en certains domaines, son drapeau, est à bien des égards une sorte de famille, une famille nationale comme on dit. Cela lui donne des privilèges sur la planète – les droits de parole et d’action – mais aussi les devoirs et les responsabilités qui en découlent. Ce sont les devoirs et les responsabilités de porter témoignage de l’esprit, de l’âme des choses, du sens, du « bon temps », ces autres mots qui se trouvent dans le dictionnaire eux aussi. Ceci afin d’aider l’humanité à trouver son équilibre vital et de créer son rempart contre les conflits.

    Oh je sais bien qu’ici je ne fais que déposer mon grain de sable dans le désert. Mais je me suis toujours dit que le plus petit plaidoyer que le plus petit plaidoyer en faveur de l’ordre des choses risque de faire des cercles qui se répandent sur les mers. Jusqu’ici mes cercles à moi se sont répandus dans de petits étangs mais ne nous faut-il pas faire ce que nous sommes capables de faire.

    Le témoignage du Québec urbain

    Alors les efforts du Québec pour porter bon témoignage dans le monde ont-ils eu jusqu’ici assez de poids? Je veux dire dans le monde bâti, dans le monde des cités et de ce qui les entoure, dans l’aménagement de toute sa terre habitable en somme? Sur le plan individuel je ne me fais pas trop de soucis; de brillants esprits écrivent, manient les pixels, certes, et créent un certain bouillonnement du raisonnable. Ce que vous faites ici est pour moi  une activité d’exception plus importante que l’individuelle car elle se répercute; et elle donne par conséquent des  espoirs; les individus s’émiettent; la collectivité vit plus longtemps. Mais je me demande si nos activités collectives sont généralisées et si elles portent au bon endroit; en tout cas certaines erreurs me frappent au visage.

    Nous  nous souvenons tous des dégâts que l’ouragan Katrina a faits dans notre région-sœur, celle de la Nouvelle-Orléans. Il s’agissait de la pire catastrophe imaginable en milieu urbain. La quasi-totalité des demeures ont été englouties tout autour du petit quartier français, toute la ville déglinguée en somme. Nos ancêtres, eux, avaient eu l’intelligence de se construire sur une butte, laquelle a protégé le carré sec qui attire les touristes.

    Je me suis dit, alors, que la famille culturelle des États-Unis saisirait cette occasion pour reconstruire tout autour, en neuf et en beau la ville défaite par la nature; qu’elle nous montrerait son savoir-faire en somme. Elle témoignerait devant l’humanité de la richesse de son imagination. Elle sortirait les citadins de leur marasme, même si ceux-ci avaient le teint noir… Or aucune autorité fédérale n’a ouvert de dialogue collectif ni avec les citadins, ni avec les nombreux experts qui se morfondent dans les universités des USA. On a plus ou moins laissé la municipalité se débrouiller elle-même sans réflexion relative au bien commun; on a reproduit la ‘suburb’ ordinaire après bien des délais. Les Américains n’ont donc pas fait de politique raisonnable si tant est que la politique est l’art de construire la ville.

    Plus près de nous, il y a eu le cas de Lac-Mégantic. Disons qu’il ’n’était pas très futé de construire une ville cassée en deux par un chemin de fer et de placer les rails presque sur le parvis de l’église principale. Les besoins des citadins sont autres… passons. Mais la responsabilité du Québec, l’État souverain en cette matière d’habitat,  n’était autre, après le désastre, que d’organiser la reconstruction de la ville selon des principes d’efficacité et de créativité; de réfléchir sur la meilleure manière de concevoir le coeur urbain; de faire surgir de ce grand mal des explosions, une collectivité meilleure parce que plus belle. Il semble qu’on fait et fera dans l’ordinaire.

    Pour ma part je croyais que le ministère du premier ministre, le gouvernement en somme, aurait de suite mis sur pieds une agence d’État - au moins pro tempore - pour saisir l’occasion d’innover et de créer du neuf, du beau. Cela aurait pu avoir un impact favorable sur les autres municipalités. Le gouvernement du Québec serait, lui, devenu le bon aidant qui permet l’évolution de l’architecture, de l’habitat. Cette réflexion nécessaire ne s’est pas produite. En tout cas elle n’est pas connue.

    Qui peut dire qu’une action en ce sens n’est pas nécessaire. Le plastique enveloppe quasi toutes les maisons et la disposition des pièces, des espaces, laisse souvent à désirer. Ne parlons pas du tracé des rues, etc. Il ne me paraît pas que nos villes sont assez belles pour attirer le tourisme mondial. Charlevoix attire, oui, mais c’est bien a cause de la nature, du fleuve. Il faudrait que nos villes soient belles à cause de Nous, de nos constructions. En tout cas les entrelacs d’autoroutes, dans le coeur urbain ne font rien pour élever l’âme.

    Le risque de ne pas plaire à l’âme

    La pensée qui m’a paru la plus pertinente dans cet ordre d’idées, c’est celle issue de la psychologie. Il s’agit de celle d’un psychanalyste américain de renom, James Hillman, décédé maintenant. Un personnage qui a combattu comme un bon soldat en faveur de la cause de la réanimation des villes américaines. Il a bien connu le Québec et il a même enseigné a l’UQAM. Hillman, donc, dans City and Soul (un texte que j’ai traduit en français dans Regards sur l’architecture et la ville) nous prévient. La ville, nous dit-il, « doit renvoyer aux citadins l’image de la profondeur de la vie, de ses racines, permettre le rêve et élever les esprits. Sinon une ville qui ne répond pas aux besoins de l’âme PRODUIT DE LA RÉVOLTE CONTRE SOI-MËME OU CONTRE LES AUTRES. ELLE FAVORISE LA DÉLINQUANCE ». Autrement dit si nous voulons la paix dans les universités et dans la ville il faut commencer par ne pas les concevoir laides; les concevoir avec des matériaux nobles et chauds, le bois par exemple et dans une simplicité contrôlée en somme. Autrement dit encore, la psychologie est la première science a laquelle il faut avoir recours pour bien vivre l’urbain. L’électricité, l’informatique, sont de l’ordre des moyens techniques. Ils peuvent être spectaculaires ces moyens, mais ils ne règlent pas la vie. Ils peuvent être ‘’beaucoup" mais certainement pas "tout" ».

    Ce n’est pas l’informatique qui résout les problèmes de la vie intérieure et du confort de l’esprit. C’est le contact avec les profondeurs de l’existence et du mystère ambiant.  Les sujets tel ceux qui touchent la décision de vivre dans les hauteurs des buildings; a quelle étage cessons-nous d’être en lien avec la vie? Au 4e ou au 40e ? Ce sont des questions qu’il faut se poser. Paris a opté pour le 6e; New York n’a rien décidé et Péking a choisi le 7e ciel. Moi je suis à l’aise dans une ville horizontale, sur terre. J’aime bien me sentir sur ma terre; j’aime bien que ma voix porte jusque sur la chaussée…

    Fondamentalement ce qui importe le  plus ce sont les proportions  et l’organicité de la ville, petite ou grande, mais en regard de son centre. Et il faut qu’un centre-ville  soit ‘monumental’ au sens de son rapport avec l’histoire et les sentiments; qu’il donne de la nourriture pour l’imaginaire.

    William Whyte, un autre écrivain américain, plaide lui aussi pour la consolidation du coeur urbain. Dans son livre, Rediscovering the center, Whyte souligne l’importance de croire en l’existence, en l’homme, d’un ‘instinct de rassemblement’ lequel, s’il n’est pas satisfait produit de la frustration et du malheur. C’est du reste le proposdu film d’Arcand, « Le règne de la beauté »!

    Lors d’une grande tournée formelle de propagande aux US, voyage que j’ai vécu, les organisateurs publics ont réservé des hôtels dans les centre-villes. Or il n’y avait là, partout, que le vide autour des hôtels où nous résidions. Il n’y avait pas, là, dans les villes, grandes et petites, où que ce soit, des centre-ville dignes de ce nom. Si nous regardions par les fenêtres de l’hôtel où nous résidions nous ne voyions, presque toujours que d’affreux parkings démoralisants; donc les autorités avaient laissé libre cours au marché économique libre sans égard aux besoins de l’esprit, encore moins de la monumentalité. Notre modèle à nous, au Québec, ne pouvait donc pas venir des États-Unis; surtout si l’on songe que le premier objet du design urbain c’est de donner un sens au Centre, au centre habité de la collectivité.

    Le Canada, un exemple pour l’univers?

    Rappelons-nous qu’en 1976 le gouvernement fédéral canadien a accepté d’accueillir une conférence mondiale sur l’habitation. Ce fut Habitat. Une excellente initiative de l’ONU. C’était à Vancouver; La Presse, le journal, m’avait envoyé ‘couvrir’ l’événement car j’étais le reporter attitré à l’environnement. Ce fut le travail qui m’a demandé le plus d’efforts (quinze jours d’observations quotidiennes pour produire deux articles par jour).

    A la conclusion des délibérations tous les experts se sont entendus pour proposer une révision de l’urbanisme mondial pour que celui-ci soit moins dépendant de l’automobile et qu’il protège davantage le coeur urbain. Chaque expert proposait une certaine densification organique, qui puisse tenir compte,  dans le concret et le symbolique des choses, du sens à donner aux formes mêmes du design urbain. Ils proposaient a l’univers d’imaginer des façons plus créatrices de vivre en commun; ne serait-ce que pour économiser l’espace. Or depuis ce temps le combat contre l’émiettement urbain, au Canada, a été perdu. Les Ontariens, comme ceux de Toronto et d’Ottawa, vont vivre a des dizaines de kilomètres de leurs lieux de travail. Le repli des habitants sur l’individualisme de leurs demeures et leur dépendance a l’auto y est la règle; cela ne peut pas ëtre « beau », car cela isole et brise l’unité de la ville. Ici, chez nous, c’est presque pareil. Toutes les familles canadiennes-françaises ou presque sont parties à Blainville ou à Repentigny. Les pavillons individuels de Montréal sont presque rendus à Trois-Rivières!

    Il est vrai que l’on construit, actuellement, des immeubles d’habitation dans le coeur de Montréal, sur les berges du Saint-Laurent, mais ce sont des unités de grand luxe et il est entendu que les classes moyennes n’y ont pas accès; il leur faut une capacité d’emprunt de l’ordre du million$ pour y arriver.

    Peut-être aller voir chez les Français?

    Le modèle, alors, peut-il se trouver ailleurs, en France peut-être? Peut-être un peu oui, car il y a là, dans ce que je peux encore réclamer comme ma mère-patrie, un respect évident pour les paysages et leur mise en valeur. Et le modèle peut-il nous être suggéré par le Vatican aussi? Il faut en tout cas que je revienne à ma fameuse beauté  en mettant le Pape de mon côté au risque de passer pour un bondieusard, ce qui n’est pas une mince offense. Ce document, récemment publié, propose un changement de cap radical pour l’univers, y compris celui des Québécois. Aujourd’hui le pontife place les fautes dans l’espace de la politique, pas dans celui de la génitalité ou du vol et c’est très nouveau; il nous dit notamment qu’il ne faut pas négliger la relation qui existe entre une formation esthétique et la préservation de l’environnement. Textuel! Cela veut dire, pour lui, qu’il faut prêter attention à la Beauté et l’aimer, ce qui nous aiderait, selon lui a sortir du pragmatisme utilitaire! Il précise que si quelqu’un n’apprend pas à s’arrêter pour observer et pour évaluer ce qui est beau, il n’est pas étonnant que tout devienne pour lui objet d’usage et d’abus sans scrupule.  La lettre du Pape est donc un plaidoyer pour la protection de l’environnement et en faveur de la Beauté. J’ai compté le nombre de fois que le Pape a nommément abordé cette notion de beauté dans sa lettre : c’est 15 fois!  Tout un changement de cap qui propose ainsi une relation nouvelle avec la nature, ville comprise. Moi j’attendais ce changement d’attitude, de vision de l’Église catholique depuis 30 ans!

    Comment contrôler la beauté publique

    Les dirigeants industriels, chez nous, rappelons – nous, n’avaient pas peur de polluer une rivière avec des rejets toxiques. Une rivière polluée sent mauvais et interdit la baignade, oui, mais elle est surtout laide… N’est-il pas vrai que notre peuple n’a vu le péché que dans le sexe et le vol de banque? Le Pape, lui, nous montre que les vraies défaillances sont celles du déséquilibre des formes et de l’impact que cet état de fait peut avoir sur la santé mentale. Je suis d’accord : je suis certain que mal concevoir la ville et son pourtour peut conduire à la folie! Il fut un temps ou industriel pouvait polluer toute la rivière des Outaouais – pour son profit corporatif – et les citoyens n’y voyaient la que l’équivalent d’un vol de bicyclette! Jamais les ministères de la Justice n’ont utilisé l’article du code pénal (criminel) sur les méfaits pour mettre à la raison les grands pollueurs industriels…

    Il me paraît, dans ce contexte neuf, que l’État québécois a le devoir de se créer un système de contrôle de la Beauté publique. Que d’erreurs auraient ainsi pu être évitées et que de bonheurs auraient ainsi pu ëtre accordés. Par exemple, les décisions prises par l’État du Québec de fusionner les villages de Laval sont un grave erreur. Il aurait fallu conserver quatre ou cinq villes parmi la douzaine qui existait, telles Sainte-Rose et Saint-Vincent-de-Paul, aménager leurs centres, conserver leurs caractéristiques et construire du neuf dans leurs murs, dans le coeur urbain de chacune…Au contraire, la spéculation sur les sols et la convoitise qu’elle a produit dans la grande île, la laideur, la laideur permanente par les entrelacs d’autoroutes, l’absence de repères visuels, le poids de l’uniformité, la distance du citoyen par rapport a son administration municipale, sont des engeances qui auraient pu être évitées.

    Rappelons-nous que dans son premier programme, celui de 1970 qui s’appelle ‘La Solution’, le chef du Parti Québécois, M. René Lévesque allait plus loin que moi. « Pour corriger ce triste tableau, disait-il, (celui dont je vous parle), c’est l’obligation que nous avons de ne pas considérer le sol urbain comme un objet de spéculation, mais de le voir comme un bien commun. Il en va décrivait notre révolutionnaire tranquille en chef du succès d’une politique en matière d’habitation et d’urbanisme ». Et il  continue en soulignant sa phrase : « Aussi les pouvoirs publics devront-ils (procéder à) la NATIONALISATION PROGRESSIVE DU SOL EN MILIEU URBAIN ». Je sais que c’est bien lui qui a écrit cela car c’est moi qui ai corrigé les épreuves du livre! C’aurait été une révolution un peu moins tranquille… Le projet a fait long feu, naturellement, le lobby des autoroutes a gagné, car les esprits ont été conquis par la sacralisation de l’automobile, cette drogue dure qui circule encore.

    La direction générale de l’architecture : un idéal?

    Les premiers ministres – et les conseillers municipaux – ne peuvent pas tout faire seuls – nous le savons. Ne faudrait-il pas les aider dans leurs tâches? Aussi bien des maux urbains et environnementaux auraient pu être évités si nos autorités gouvernementales s’étaient adjoint des appuis techniques bien formés dans le domaine de la Beauté. Ils auraient pu aller davantage les chercher, ces appuis, dans les écoles d’architecture, les facultés d’aménagement, celles d’ici et d’ailleurs; dans les musées d’architecture, dans les écoles de design, universitaires ou autres; chez les historiens, chez tous les créateurs pertinents des facultés humanistes.

    Un certain nombre de ces acteurs auraient pu être groupés dans une Direction générale de l’architecture et de l’urbanisme, au moins, mais qui auraient relevé du prestigieux ministère du premier ministre lui-même; ceci afin de souligner l’importance de cette fonction gouvernementale. Dans l’idéal un ministère entier aurait pu être créé pour arriver aux fins d’ordonnancement dont je parle. Et il est entendu que ceci exige de la part du conseil des ministres une bonne dose d’esprit cultivé pour y arriver. Le premier ministre ne doit pas perdre ses pouvoirs, mais ceux-ci ne peuvent être reliés, confiés à des incultes en matière de Beauté.

    L’objectif est de créer une contrepartie au pouvoir des ingénieurs et des promoteurs privés dont l’action n’est pas toujours étrangère aux fins lucratives. L’objectif est de créer un mur de protection autour du premier ministre et de certains autres ministres, un mur de l’objectivité et du désintéressement. Actuellement le seul débat que nous pouvons voir surgir au sujet de la construction immobilière au Québec, c’est celui relatif à l’augmentation du pouvoir de taxation des municipalités. Le chef du gouvernement du Québec donnera un pour cent de la taxe de vente de plus aux municipalités et cela clôt l’affaire; tout le monde est content et la vie continue. Mais cela s’appelle acheter la paix; cela ne s’appelle pas gouverner. Du reste nous avons vu ce que l’argent, libéré de ses contraintes publiques, a fait à Laval! Le gouvernement cherche-t-il a ranimer la philosophie de la spéculation ou a rendre la vie plus agréable pour chacun, plus belle?

    Céder tout le pouvoir de planning et d’urbanisme du Québec a ses municipalités, comme c’est la mode actuellement est une politique de désengagement. Le Québec devient ainsi un bateau sans gouvernail. Cette politique ne peut réussir.
       
    Quand le politique « ne veut rien savoir »

    Dans les années 1960 avait creusé une tranchée dans le coeur de la métropole. On appelle cela maintenant l’autoroute Ville-Marie, une voie qui permet aux fonctionnaires de se rendre plus vite aux paradis de Saint-Sulpice (c’est passé Repentigny à l’est) pour aller couper du gazon ou pelleter de la neige. Je ne sais comment mais je me suis trouvé un moment assis à côté du ministre des autoroutes – il n’y a pas de ministre de transports au Québec, sinon on ne donnerait pas la responsabilité des chemins de fer d’ici aux manipulateurs de la finance d’ailleurs! J’ai demandé au ministre s’il envisageait de colmater la brèche qu’il créait et qui divisait la ville en deux. Il m’a dit « ça ne m’intéresse pas »; du tac au tac. Point final. Cinquante ans plus tard nous nous demandons encore s’il ne faudrait pas poser un toit sur la cicatrice évidente! La Délégation générale de l’architecture et de l’urbanisme, elle, aurait montré son intérêt!

    La présence d’une élite dans les officines du design général du territoire, y compris celui de la métropole, de techniciens du bon ordre architectural, se situant à leur bonne place fondamentale, soit près du pouvoir et dont le travail serait respecté, serait une bénédiction et un gage de bonheur citoyen. Cela irait jusqu’à revoir le design des rues du Plateau Mont-Royal, à créer des stationnements collectifs (pour revoir la politique du « char à la porte ») Etc. On forme quelque 80 architectes et presque autant d’urbanistes à l’Université de Montréal. Il faudrait que cela serve à quelque chose et que cela se sache!

    Cet objectif de créer un ministère de la Beauté, comme je me plais à le dire, n’est pas celui de remplacer les municipalités; c’est celui d’offrir aux municipalités un appui dans la prise des décisions les plus importantes. Si Laval, par exemple, s’oppose à ce qu’un promoteur construise un gratte-ciel trop proche des berges de la rivière des Prairies ou trop haut dans le ciel, le maire pourrait aller chercher de l’aide auprès de la Délégation ou du Ministère nouveaux. Ce sont là des services ESSENTIELS. Et il serait possible que les promoteurs eux-mêmes en profiteraient. Un peu d’objectivité neutre ne nuirait pas! Le bien commun l’exige. Mais pour cela il faut que les municipalités ne se prennent pas pour des gouvernements. Un peu de modestie et de désintéressement rendrait service. Rien n’est pire pour la santé publique que de se prendre pour un autre.

    La merveille du State Architect

    J’ai eu le bonheur de faire un voyage en Inde dont le thème était l’architecture. Je me joignais à un petit groupe de six personnes, dont trois asiatiques et trois Hollandais, plus un leader indien. Tous des architectes. Évidemment, nous avons admiré le Taj Mahal, analysé Chandighar, parcouru les Temples, etc.  Mais ce qui m’a le plus étonné c’est d’apprendre que les trois Hollandais faisaient partie, chez eux, d’une institution publique très originale nommée le State Architect (l’architecte d’État). Nous avons donc ouvert un dialogue sur la nature de cet organisme gouvernemental.

    Le directeur du Bureau, qui était du groupe, nous a expliqué qu’en Hollande, l’architecte a qui le gouvernement hollandais a confié un mandat public (refaire le Parlement, construire les écoles, etc) par exemple, doit soumettre ses dessins au State Architect, qui doit les approuver. Ce bureau fait donc l’analyse des projets et s’il juge l’œuvre médiocre il a le droit de la rejeter ou de la faire modifier… Le State Architect n’a qu’un mandat de cinq ans, renouvelable une seule fois. Je ne sais plus si le bureau existe encore, ni si Kees vit encore, mais je me suis dit que l’idée de créer une telle institution ne pouvait venir que d’une société protectrice du bien commun.

    Cette institution originale, m’a-t-on expliqué, n’a pas pour but de créer une dictature du goût, elle n’a que pour objet de donner sa chance a la Beauté publique, d’éviter les pires fautes. Je vois, dans mon esprit, par exemple, que si pareille institution d’État avait existé au Québec le square Berri, et tout ce qui l’entoure en brique rouge et en mauvais plastique aurait plus belle allure; et les habitants de la ville centrale – il en reste – y trouveraient leur bonheur. D’autant que le lieu est le coeur symbolique de toute l’Amérique française!

    Allons faire un petit tour en France

    J’ai dit un mot des procédures mises en place par le gouvernement français dans le domaine de l’urbanisme et de l’architecture. Les Québécois pensent parfois que, sur la planète ils sont les plus éveillés en cette matière; qu’ils sont  plus ‘modernes’ que leurs cousins de là-bas. Il y en a même qui pensent qu’au total les Français sont démodés. Je me suis approché pour ma part de ce que les Francais font dans le domaine et je puis dire qu’ils peuvent nous apprendre certaine choses.

    D’abord ils ont bien un Ministère de la Ville, eux. Cela veut dire qu’ils réfléchissent aux problèmes municipaux autrement qu’en termes de conflits de pouvoir et qu’en termes d’argent. En 2001 j’ai demandé au Consulat général de France (à Québec) de me renseigner au sujet de la politique urbaine de la France. Le consulat m’a répondu gentiment en m’envoyant un texte d’une dizaine de pages comprenant toute la nomenclature des institutions et de la réglementation dont l’objet est d’établir de bons rapports entre l’État et ses municipalités. Je ne peux moi-même évaluer la pertinence pour nous de cette politique générale. Mais je me dis que si notre collectivité n’allait chercher que la moitié des structures constructives de France en ces matières, cela se verrait pour le mieux dans nos paysages. Pourquoi notre gouvernement n’enverrait-il pas une délégation a Paris pour aller chercher là-bas des idées neuves?

    Je ne peux m’empêcher, enfin, de faire part d’une belle expérience vécue en France. Je descendis d’un train à Nîmes. On m’avait suggéré d’y aller faire une visite car la ville baigne dans une histoire bimillénaire. En m’y promenant, au tournant d’un coin de rues, j’ai eu la surprise de me trouver devant la Maison Carrée, un monument précieux dont j’ignorais l’existence. Il s’agit d’un temple romain du premier siècle, d’une exquise beauté et qui est quasi intact. Mais il y avait a côté un immeuble moderne qui s’harmonisait parfaitement avec la construction romaine.

    C’est l’explication qui m’a ému. On m’a fait comprendre que l’immeuble moderne en question, celui qui s’harmonise si bien avec la Maison Carrée, avait, en quelque sorte été une commande du Président de la République. L’architecte Norman Foster avait été choisi par concours dans le cadre d’une institution (les Grands Projets) qui relève directement de la Présidence. Les précautions avaient donc été prises pour protéger un square et créer un immeuble culturel multifonctionnel. Le résultat est splendide. Une belle réponse moderne avait été donnée au classicisme ravissant de la Maison romaine. Ce programme français avait ainsi  pu circonvenir les bureaucraties d’empêchement pour offrir de la Beauté publique et du bonheur. Le ministère du Président s’impliquait ainsi dans le domaine du bon équilibre des formes et s’assurait que la laideur ne l’emporterait pas!

    Il est évident que les Québécois n’ont pas à imiter qui que ce soit. Ils ont le devoir de créer leur propre style de gouvernance. Mais il n’est pas sage pour eux de leurs racines vieilles de 400 ans, racines qui devraient donner un ton et un sens à leur vie. Ils valent mieux, certes, que la cochonnerie du Square Berri.

    Il existe une telle chose que l’écologie culturelle. Celle-ci prend en compte l’histoire, la culture et l’architecture d’un lieu; ‘la disparition d’une culture peut ëtre aussi grave que la disparition d’une espèce animale ou végétale; l’imposition d’un style de vie hégémonique lié a un mode de production peut ëtre aussi nuisible que l’altération des écosystèmes’. C’est dans la fameuse lettre du Pape.

    Pour un chef d’orchestre de la Beauté

    Le chef d’orchestre en matière d’architecture et de planning urbain doit être a Québec. Parce que cette activité est un résidu de la souveraineté qui reste à notre nation. Cela est difficile à contester. En ce domaine le Québec peut faire comme la Hollande. J’ai vu, aux alentours d’Amsterdam, du bel habitat, modeste mais beau, et destiné à toutes les classes sociales ordinaires; nous sommes loin, là des « monster houses » qui s’affichent sur notre territoire! Mais de belles petites maisons bien logeables où l’on ne voit pas trop les automobiles – s’il y en a – et qui projettent le silence et la promenade, mais pas séparées de la grande ville. J’ai vu que ces initiatives venaient de réflexions faites à partir de la capitale des Pays-Bas. Peut-être en accord avec des promoteurs, mais  pas nécessairement. Ils venaient de certaines connaissances de la vie du lieu et se trouvaient au service du bien général. Ces maisons venaient d’esprits bien formés, pourquoi pas?

    Je me meurs, que, dans une campagne électorale, ces sujets fassent l’objet du débat principal. Car la politique est bien l’instrument qui donne le moyen de bâtir la ville.

    Date de création : 2018-10-17 | Date de modification : 2018-10-23

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