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    Dossier: Éducation

    Les grands vins de la culture

    Jacques Dufresne

    À propos de La perte et l’héritage de Raphaël Arteau McNeil, Montréal, Boréal 2018

    Voici un auteur qui, à l’instar de Simon Nadeau et de bien d’autres jeunes intellectuels se range parmi les déshérités de la grande tradition culturelle. Son style n’a rien à envier à celui de la majorité des aînés issus du cours classique. Sans doute ont-ils tous quelques bonnes raisons de penser qu’ils auraient plus d’aisance et de naturel si, adolescents, ils avaient acquis des compétences en mémorisant Molière plutôt que la publicité de Mc Donald ! Mais le moins qu’on puisse dire c’est que leur rattrapage est exemplaire.

    Et on peut être assuré que les adolescents qui suivent les cours de Raphaël Arteau McNeil n’auront pas à se plaindre d’un rationnement des chefs d’œuvre, du moins s’ils sont inscrits, à l’Université Laval, au certificat sur les œuvres marquantes. Raphaël Arteau McNeil y est chargé de cours en plus de poursuivre son enseignement de la philosophie au cégep Garneau. Il a en 2008, lui-même fondé ce certificat dont l’avenir hélas! ne semble pas assuré. Il faudrait plutôt en accélérer le développement pour en faire, du côté des universités francophones l’équivalent du prestigieux LAC ( Liberal Arts College) de Concordia.

    La génération lyrique à l’heure des comptes

    La trame de La perte et l’héritage c’est l’ambivalence de l’auteur à propos de Descartes. S’il admire, en raison de l’élan qu’il a donné à la science, celui que Charles Péguy appelait « ce chevalier français parti d’un si bon pas », il regrette qu’il se soit cru obligé de faire table rase du passé, fondant ainsi une modernité qui proscrirait un jour les chefs d’œuvre. Descartes, et cela Raphaël Arteau McNeil le note, fort heureusement, avait toutefois eu la prudence de se doter d’une morale par provision, celle de la tradition, en attendant de pouvoir en établir une par sa méthode, prudence que n’a pas eue au Québec « la génération lyrique » (les baby boomers) quand elle a incité les jeunes à se croire capables de penser par eux-mêmes. « On a cru me faire le plus grand bien en me répétant chaque jour que je devais penser par moi-même. Je suis désolé, mais j’en suis incapable. » 1

    La Génération lyrique est le titre d’un essai marquant de François Ricard paru à Montréal en 1995. Lyrique au sens d’un aujourd’hui qui chante, envers et contre toutes les raisons de pleurer sur le vide qui, après 1945 s’est creusé sur deux fronts: l’effondrement subit et sans résistance du Québec traditionnel et l’entrée dans l’absurde de cette Europe que sa culture n’avait pas protégée contre les barbaries d’une guerre interminable.

    « Ce qui caractérise l'esprit lyrique, écrit Ricard, c'est qu'il recule d'autant moins devant l'oubli et la destruction que son but n'est pas d'abord de dévaster quoi que ce soit mais bien plutôt, au-delà de toute dévastation, de rendre possible le (re) commencement, c'est-à-dire l'entrée dans un univers de plénitude dont la possibilité et l'immanence ne font à ses yeux aucun doute. C'est donc un désir innocent et, par là terrible. »2

    Commentaire de Raphaël Arteau McNeil : « L’héritage de nos grands-parents comportait tant d'erreurs et d'horreurs qu'un tri semblait impossible; on a alors vécu d'espoir, l'espoir que si on laissait toute la place aux nouveaux venus, cette jeune génération aurait la chance d'en faire plus, de faire mieux peut-être. Ce fut la pensée secrète de nos grands-parents, et leurs enfants, les baby-boomers, ne se sont pas fait prier : ils ont pris toute la place qu'on leur laissait. S'ils ont refusé l'héritage qu'on leur léguait, ce fut dans un élan de liberté, dans un mouvement confiant vers l'avenir, sans conscience ni reconnaissance du passé qui leur servait pourtant de point d'appui dans leur élan.»3

    Après l’analyse, le désert

    C’est sans doute à une illusion festive comme ce lyrisme que pensait Simone Weil quand elle écrivait que « l’enfer c’est le paradis par erreur. » Et c’est pour échapper à cette illusion que Raphaël Arteau McNeil mise sur des chefs d’œuvre ayant en commun de révéler une humanité dont les paradis sont fragiles et éphémères.

    C’est par l’enthousiasme qu’elles ont suscité de génération en génération que les grandes œuvres, d’abord transmises oralement, ont perduré. Soumises à l’analyse de Michel Foucault jusqu’à leur réduction à leurs atomes, ces œuvres qui forçaient l’admiration, sont devenues semblables à n’importe quel assemblage de mots, de sons ou de couleurs.

    « J’en retire malgré tout, écrit Raphaël Artaud McNeil, une conclusion précieuse : se défaire des grandes œuvres, c'est se défaire de notre humanité. Ce n'est pas que l'homme va cesser d'exister. C'est simplement que les universitaires vont cesser de lui restituer « tout ce qui, depuis plus d'un siècle, n'a cessé de lui échapper ». On laissera s'effacer l'idée de son unité, on assistera en spectateur à la rupture des parois qui tenaient son être et on contemplera l'éparpillement de sa substance décomposée. C'est ce que j'appelle le désert. Un désert plus terrifiant que celui du doute cartésien. Dans le monde vide qu'il a imaginé, Descartes se tenait encore debout, prêt à tout reconstruire. L'archéologie foucaldienne pousse l'effritement de notre identité plus loin, jusqu'à réduire en poussière le Discours de la méthode et l'individu souverain. Et je dois avouer mon incrédulité devant l'enthousiasme que la destruction de la tradition peut susciter chez certains défenseurs de l'égalité. N'ont-ils pas des yeux pour voir qu'au lieu d'élever l'homme ils le font disparaître ? Ne se rendent-ils pas compte qu'au lieu de dépasser le racisme par le haut, par un surcroît d'humanité, ils ensevelissent les identités de chacun dans les sables mouvants de l'histoire et déshumanisent un peu plus notre humanité commune ? »4

    Cultiver la culture

    Il y a bien d’autres pages de ce niveau dans le livre. Nous en découvrirons quelques-unes tout en réfléchissant avec Raphaël Arteau McNeil sur le lien entre la culture et la civilisation, si l’on entend par civilisation le contraire de la barbarie et par culture un ensemble large et élevé de connaissances et de pratiques artistiques, incluant la familiarité avec les grands livres. Or, l’Allemagne de la première moitié du XXe siècle était, aux yeux de plusieurs, le pays le plus cultivé du monde. Elle fut aussi le plus barbare comme l’a rappelé George Steiner. Le camp de Buchenvald était situé à proximité de Weimar, la ville de Goethe où vécurent aussi une foule d’auteurs de grandes œuvres, dont Jean-Sébastien Bach et de Frédéric Nietzsche.

    La culture philosophique de l’Allemagne de 1930 n’a-t-elle pas fourni des arguments à la démesure ambiante, la culture techno scientifique ne lui a-t-elle pas fourni des armes et la culture musicale une fanfare ? Loin de moi la pensée de tirer de ces seuls faits une condamnation de la culture. Le mal est un mystère dont je n’ai pas trouvé le mot. Rien n’exclut qu’en tout moment du temps et de l’espace la démesure soit si forte qu’elle emporte toutes les résistances, même celles que lui opposerait la culture la plus pure et la plus élevée.

    La grande question reste toutefois sans réponse : poussons-nous assez loin la recherche de la perfection dans les chefs d’œuvre que nous enseignons ?

    Par nous, j’entends tous les défenseurs de la grande tradition, dont je suis, à l’instar, par exemple d’Alan Bloom dont parle Raphaël Arteau McNeil dans son livre, façon pour lui de se rattacher de Robert Hutchins qui implanta les Great Books à l’Université de Chicago au cours de la décennie 1950, ces Great Books dont l’Encyclopédie Britannica publia une édition spéciale de 54 volumes en 1952, la seconde édition en 1990 en comprendra 60. Le lancement eut lieu à New-York. Dans son discours, Hutchins déclara : « Ces Great Books sont plus qu’une collection de livres, plus qu’une contribution à l’éducation libérale, il s’agit d’un acte de piété. Voici les sources de notre être. Voici notre héritage. Voici le monde occidental. Voici sa signification pour l’humanité. »

    À la fin de son livre, Raphaël Arteau McNeil présente une liste des auteurs et des œuvres enseignées dans le cadre de son certificat. On les retrouve tous dans les Great Books, sauf, exception significative, Simone de Beauvoir. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit moins d’une somme de jugements de valeur personnelle que d’un héritage. Voici les sources de notre être, déclara Hutchins. « Héritage injustement oublié », ajoute Raphaël Arteau McNeil. Mais ce type de culture générale, les Allemands de 1930 n’en n’avaient-ils pas plus que leur large part ? Faut-il en conclure qu’il n’y a pas de rapport entre le niveau de culture et le niveau de moralité ? Je pense à cette jeune amie qui affirmait péremptoirement : « La culture consiste à devenir meilleur au contact des choses de l’esprit ». Faut-il donc lui donner tort et renoncer par là à rendre les hommes meilleurs par la culture ? La culture doit-elle se conformer à l’idéal de Wikipedia : la neutralité.

    Ne faut-il pas plutôt cultiver dans la culture ce qui rend les hommes meilleurs ? Telle semble bien être la réponse de Raphaël Arteau McNeil dans le chapitre consacré au cœur humain. Cartésien et donc attentif aux avancées de la science, y compris dans les choses du cœur, devenues celles de la chimie, il n’ignore rien de ce que Éros doit aux hormones. Sur ces mécanismes, pourrait-il dire, je sais tout. Mais je ne sais que cela !

    En serai-je donc réduit, comme Benito Hoover dans Le Meilleur des mondes à chiquer par désœuvrement « un chewing-gum à l’hormone sexuelle. » À chacun d’inventer sa poésie, répondent les chimistes du cœur. On sait déjà ce que pense Raphaël Arteau McNeil de ceux qui prétendent pouvoir inventer leur pensée. Inventer sa poésie est aussi difficile à ses yeux.

    « L’impératif de créer notre propre poésie tombe à plat et nous nous gavons d'une culture populaire infantilisante, le cœur obèse de baby, baby, love me baby, refrain d'un romantisme festif sans profondeur, alors que notre âme rachitique ronge et rumine sans en être rassasiée de coriaces études scientifiques à peine comestibles. » 5

    La vraie poésie est ailleurs, plus haut dans le ciel et plus loin dans le passé, mais comment la faire descendre sur terre pour se substituer aux hormones désenchantées ? « Ils étaient obsédés l'un par l'autre, leurs cerveaux stimulés par l'ocytocine, les phéromones et que sais-je encore, mais cela passera, leur circuit de la récompense, à l'usage, ne chatouillera plus leurs neurones, leurs étreintes seront devenues routinières, familières, banales. Ils s'accrocheront l'un à l'autre, mais le cœur n'y sera plus, même si le cœur n'a rien à y voir. »6

    Choisir, une question de probité

    Raphaël Arteau McNeil imagine alors un scénario rappelant le Mythe d’Er dans la République de Platon où chaque âme est invitée à choisir son destin. Ici, il s’agit de choisir la source de sa poésie parmi une multitude d’œuvres.

    Choisir sous l’aiguillon de la science. « Le grand mérite de la science moderne est d'ajouter un point d'interrogation aux titres de tous les grands récits qui composent notre humanité. Qu'ont-ils encore à nous enseigner maintenant que nous connaissons la chimie du cerveau ? Les discréditer en bloc est aussi facile que paresseux ; laisser le soin à chacun de trouver son « coup de cœur » revient au même ; la probité intellectuelle exige de faire le tri. » 7

    Raphaël Arteau McNeil ne tergiverse pas : « Mon choix est fait : je prends Le Banquet de Platon.» Et il ose préciser ses critères dans une excellente analyse du dialogue. En voici l’essentiel : « Socrate rappelle que lui, Socrate, le pauvre, vieux et laid Socrate, n'est séduisant que par son intelligence, une intelligence exceptionnelle parce que complètement éprise de vérité. Socrate est l'amour incarné de la vérité. Il confond tous ceux qui l'aiment pour sa personne, qui le veulent pour eux seuls, et tente de leur déciller les yeux. Socrate n'est pas aimable pour lui-même, pour sa personne, il est aimable par son amour de la vérité ; aimer Socrate d'une manière socratique, c'est aimer la vérité avant Socrate. » 8

    Le choix ferme de Raphaël Arteau McNeil me rappelle ceux Simone Weil : « Le théâtre immobile est le seul vraiment beau. Les tragédies de Shakespeare sont de second ordre, sauf Lear. Celles de Racine de troisième ordre sauf Phèdre. Celles de Corneille de Neme ordre. »

    J’ai suivi pour ma part les indications de Simone Weil et sauf exception, je lui ai donné raison. Par exemple, j’ai gardé naïvement la conviction qu’on devient meilleur au contact d’un être comme Cordélia dans Lear. Et n’ai eu aucun effort à faire pour apprendre par cœur les derniers vers de Phèdre:

    « Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,
    Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté.

    La culture doit être éclairée par les grands maîtres.

    Il est vrai que, par d’autres jugements péremptoires, la même Simone Weil aurait pu me détourner de Nietzsche et de Victor Hugo, deux auteurs dont je me nourris. Il n’est heureusement pas interdit d’avoir plusieurs maîtres.

    Cette remontée vers les sources des sources a toujours été au cœur de la quête intellectuelle là du moins où elle était est une vie. Elle est plus difficile et plus importante que jamais ; plus difficile parce que, s’il faut toujours commencer par l’Occident, on ne peut plus se limiter à lui et d’autre part parce que les voies d’accès à des sources de plus en plus variées se multiplient ; plus importante parce que le risque de s’égarer dans un tel contexte est plus fort que les chances de trouver sa voie.

    Notes

    1-Raphaël Arteau McNeil, La Perte et l’Héritage, Boréal, Montréal 2018, p. 97
    2-François Ricard, La Génération lyrique, Montréal, Boréal, 1992, p. 26
    3-Raphaël Arteau McNeil, op. cit., p. 21
    4-Ibid., p. 108
    5-Ibid., p. 124
    6-Ibid., p. 124
    7-Ibid., p. 127
    8-Ibid., p. 144

    Date de création : 2018-04-27 | Date de modification : 2018-05-21
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