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    Impression du texte

    Le travail contre l'œuvre

    Pierre-Jean Dessertine

    Les révolutions américaine et française ne sont que les manifestations les plus aigües d’une révolution culturelle fondamentale qui se réalise dans la seconde moitié du XVIIIe siècle : l'ordre naturel n'est plus le domaine intouchable de manifestation de la puissance divine, il est désormais pleinement ouvert aux entreprises humaines.
    Cela signifie que le marchand a fait triompher sa vision du monde. Il peut enfin s’atteler à restructurer la société selon la primauté de valeur accordée à l’économie marchande.

    « Pourquoi l'homme épuise-t-il sa planète ? » – Chapitre 8

    Cette profonde transformation sociale se réalisera tout au long du XIXe siècle. Et elle se fera dans la violence.

    Le XIXe siècle est en effet le siècle des multiples soubresauts révolutionnaires en Europe occidentale, et particulièrement en France. Or ces violences ne dressaient pas l’ordre ancien – celui des croyances religieuses, de la primauté du chef de guerre et de l’attitude révérencieuse face à la nature – contre l’ordre marchand. Cette bataille-là avait été définitivement conclue avec la Révolution Française et l’essaimage de ses principes dans le sillage des armées napoléoniennes.

    Dès les heures chaudes parisiennes de 1792 s’étaient mis en avant, pour promouvoir une conception exigeante de l’égalité, d’humbles travailleurs manuels qui allaient former le noyau dur du mouvement des sans-culottes (ils ne portaient pas la culotte du bourgeois, mais le pantalon adapté au travail manuel). Ce projet social alternatif radical fut vaincu quand, avec la chute de Robespierre en 1794, la bourgeoisie rafla la mise. Mais ce sont encore eux, artisans et ouvriers, que l’on retrouve en première ligne dans les flambées révolutionnaires qui parsèment le XIXe siècle, contre le nouvel ordre industriel et marchand.

    Par « ouvriers », il faut entendre « ouvriers d’ateliers », car le mot a ici son sens originel : celui qui fait « œuvre » de ses mains.

    Contrairement à une interprétation rétrospective infléchie par la fortune ultérieure des mouvements marxistes, ce ne furent pas tant contre les travailleurs de l’industrie – les prolétaires – lesquels étaient le plus souvent des émigrés du monde agricole peu instruits et non politisés, mais contre les ouvriers, que s’est imposé le nouvel ordre marchand. Du moins jusqu’à ce que l’impitoyable répression de la Commune du printemps 1871 mit définitivement à terre les ouvriers-artisans comme vecteur d’un projet social différent.

    Pour bien comprendre ce qui s’est joué alors, il faut en effet s’appuyer sur la distinction qu’élabore Hannah Arendt entre « travail » et « œuvre » dans La condition de l’homme moderne (1958). Dans cet ouvrage, elle rompt avec l’abord de l’activité humaine comme élément du processus économique pour la considérer en son sens humain. Ainsi caractérise-t-elle le travail comme la forme de l’activité humaine qui répond aux nécessités de la vie. Si l’homme travaille c’est parce qu’il doit entretenir sa propre vie et celle de l’unité familiale par laquelle elle se reproduit. On travaille donc, au sens propre, pour « gagner sa vie ».

    Le travail consiste donc bien comme le disait Marx à « mettre en mouvement (...) les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, (...) afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. »35 Transformation du milieu naturel pour sa consommation, telle est l’essence originelle du travail. Or, à l’activité de travail, nous explique Arendt, il faut opposer l’œuvre.

    Car l’œuvre, nous montre Arendt, à un sens humain complètement différent. Ce qui compte dans l’œuvre, ce n’est pas la vie des individus, c’est le monde commun des hommes. L’œuvre est l’activité humaine dont le résultat a vocation à prendre place dans le monde.

    Le mot « œuvre » désigne à la fois l’activité et son résultat, tant il est vrai que mouvements du corps et activité de l’esprit sont alors déterminés par le résultat, et que le résultat n’a sa valeur mondaine que comme expression d’une intention et des compétences d’un ou de plusieurs individus (l’atelier étant la configuration permettant à plusieurs ouvriers de contribuer à une même œuvre).

    L’activité des ouvriers et artisans est essentiellement du domaine de l’œuvre ; outils, objets techniques en général, œuvres d’art aussi, sont les œuvres qu’ils produisent, lesquelles sont destinées à occuper une place reconnue et durable dans le monde, contribuant ainsi à la conscience qu’a l’homme de sa valeur propre.

    Le travail modifie l’environnement naturel pour des productions qui sont rapidement détruites par consommation, et ce faisant il entretient la vie humaine.

    L’œuvre modifie aussi l’environnement naturel, mais elle le fait pour enrichir la culture, et, ce faisant, elle consolide le monde afin que l’homme puisse l’habiter durablement.

    Travail et œuvre ne sont donc pas deux domaines distincts de l’activité économique. Ce n’est pas le destin social des biens produits qui détermine cette distinction. Un objet de consommation courante peut aussi relever de l’œuvre si sa forme – son « design » dit-on – devient une valeur culturelle ; réciproquement la réalisation d’une œuvre d’art peut n’être qu’un travail pour le salarié qui y contribue de manière partielle, parce qu’il a trouvé là un moyen de gagner sa vie. La distinction entre travail et œuvre concerne donc exclusivement la valeur qu’on accorde à l’activité humaine.

    L’activité de l’œuvre a une fin qui est l’œuvre elle-même ; elle signifie un enrichissement du monde, et le repos de l’ouvrier. [ ... ]

    Le travail n’a pas de fin, mais il a des limites. Ces limites sont déterminées par le fait que le travail est mesuré aux besoins nécessaires à l’entretien de la vie.

    Entretenir sa vie – « gagner sa vie » selon l’expression populaire – c’est consommer afin d’assurer la continuation d’une vie pleinement humaine et en bonne santé.

    Or l’entretien de la vie est la plus animale des activités de l’homme. L’homme qui travaille – l’animal laborans – « n’est, en effet, qu’une espèce, la plus haute si l’on veut, parmi les espèces animales qui peuplent la terre », mais c’est encore une espèce qui s’active sous l’emprise de la nécessité, c’est pourquoi « l’emploi du mot “ animal ” (…) est pleinement justifié. »37

    L’animal aussi travaille au sens où il doit s’activer pour entretenir sa vie. Et la machine peut travailler à la place de l’homme.

    L’homme n’est donc pas encore dans son humanité quand il travaille.

    Autrement dit on travaille nécessairement pour vivre, mais on vit pour pouvoir faire autre chose qui nous fasse vivre humainement.

    Nous savons qu’il faut inclure l’œuvre dans cette vie pleinement humaine puisqu’elle génère de la culture. Mais, si l’on suit la réflexion d’Hannah Arendt, l’homme est amené à développer une troisième forme d’activité : l’action.

    L’action est la forme d’activité humaine la plus importante car elle consiste à s’occuper de résoudre le problème permanent du vivre-ensemble. L’action vise à dégager entre les hommes un langage commun, des valeurs communes, des règles de comportements valables pour tous, car cela constitue le socle de la culture d’un peuple, à partir duquel celle-ci peut se développer et s’épanouir. Au sens originel du terme, l’action détermine la dimension « politique » de la vie humaine.

    Une vie est pleinement humaine lorsque l’homme a les moyens de son activité proprement humaine. Celle-ci, selon Arendt, consiste non seulement dans l’œuvre, mais aussi dans l’action. C’est parce qu’il a vocation à rendre possibles l’œuvre et l’action, que le travail, quoique sans fin, doit être limité.

    Nous avons bien conscience que cette conception du travail est opposée à notre expérience commune. Le travail nous envahit.

    « On dit souvent que nous vivons dans une société de consommateurs et puisque, nous l’avons vu, le travail et la consommation ne sont que deux stades d’un même processus imposé à l’homme par la nécessité de la vie, ce n’est qu’une autre façon de dire que nous vivons dans une société de travailleurs. »38

    Aujourd’hui le travail et la consommation ont pris une telle ampleur que l’œuvre et l’action apparaissent marginalisées. Les artisans ne sont pas loin d’être rangés parmi les manifestations du folklore, et l’action politique, même dans les États qui se disent démocratiques, ne concerne plus l’ensemble des citoyens hors un acte épisodique de vote.

    Les humains travaillent. Et ceux qui ne peuvent pas travailler sont voués à une sorte de coma social. [ ... ]

    Travailler et se satisfaire en détruisant, tel est le comportement qu’appelle l’organisation économique depuis le XIXe siècle, d’abord en Occident, et maintenant sur l’ensemble de la planète.

    Par nature il s’agit d’un comportement d’entretien de la vie au sens le plus strict.

    Si bien que l’homme qui consacre la plus grande part de sa vie, de son énergie, à travailler et à consommer, s’éloigne d’autant plus d’une vie vraiment humaine.

    Ce destin est historiquement bien connu. C’était celui de l’esclave, du serf, du pauvre hère, que de passer sa vie à l’entretenir, et c’était un destin tragique :

    « Pour gagner le pain de sa vie,
    De l’aurore jusqu’au couchant,
    De l’aurore jusqu’au couchant,
    Il s’en allait bêcher la terre
    En tous les lieux, par tous les temps!
    Pauvre Martin, pauvre misère,
    Creuse la terre, creuse le temps ! »40

    Mais, nous le savons aujourd’hui, ce destin est devenu tragique pour la planète. L’économie de sa biosphère est déséquilibrée par les prédations et rejets qu’engendre la généralisation du processus travail-consommation.

    Il importe donc d’élucider le paradoxe de l’actuelle société d’abondance. L’abondance a toujours été le rêve des nécessiteux, pour justement être libéré du joug de la nécessité et vivre enfin humainement : « Quand je serai riche… ». Or c’est dans l’abondance de biens que se vit, aujourd’hui, de façon envahissante, la nécessité du travail.

    Comment comprendre que, dans un contexte contemporain d’abondance de biens, le comportement des hommes puisse être ainsi rabattu sur le travail et la consommation, caractéristique des nécessiteux ? [ ... ]

     


    35. Le capital, Livre I, section III, ch. 7, Pléiade.

    37. H. Arendt, La condition de l’homme moderne, trad. G. Fradier, « Agora » 1983, chap. III : Le travail.

    38. H. Arendt, op.cit.

    40. Georges Brassens, Pauvre Martin, 1954.

     

    Source

    Pierre-Jean Dessertine

    Pourquoi l'homme épuise-t-il sa planète ? Aléas – 2010

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-12-02
    Informations
    L'auteur

    Pierre-Jean Dessertine
    Pierre-Jean Dessertine est professeur de philosophie à Aix-en-Provence. Il a publié des articles dans diverses revues. Il a écrit plusieurs ouvrages de pédagogie de philosophie. Il est l'auteur de "Pourquoi l'homme épuise-t-il sa planète ?". Il anime le site de philosophie : www.anti-somnambulique.org
    Mots-clés
    travail, œuvre, action, consommation, Hannah Arendt
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